La difficile émergence d’un « islam de France »

Les appels récurrents, à droite comme à gauche, pour faire émerger un « islam de France » sont-ils condamnés à demeurer des discours incantatoires ? Oui, si l’on s’en tient au bilan des diverses initiatives et institutions lancées par les pouvoirs publics ces dernières années, qu’il s’agisse de la représentation des musulmans, du financement des mosquées ou de la formation profane des cadres religieux.

Mohammed Moussaoui, qui sera reconduit dimanche 19 juin à la tête du Conseil français du culte musulman (CFCM), conserve les rênes d’une institution à la légitimité de plus en plus contestée sur le terrain. Cette instance « représentative », voulue par les gouvernements successifs depuis une vingtaine d’années, a été créée aux forceps en 2003 par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur, afin de promouvoir un « islam de France », que les responsables politiques souhaitaient implicitement « modéré ». Le CFCM, miné par les guerres intestines, est aujourd’hui maintenu à flot par la volonté de son successeur, également chargé des cultes.

En huit ans, le CFCM s’est certes imposé dans le paysage institutionnel, aux côtés des autres confessions. Mais, en matière de gestion du culte, et en dépit d’avancées au niveau régional, son bilan est proche de zéro. Surtout, le CFCM, censé faire cohabiter les diverses expressions de l’islam, a échoué à atténuer les luttes d’influence entre les organisations musulmanes proches des pays d’origine (Maroc et Algérie) ou de courants particuliers de l’islam (Union des organisations islamiques de France, UOIF).

Les élections du 5 juin ont donné lieu à des clivages jamais égalés. Deux des trois principales fédérations, celle de la Grande Mosquée de Paris et l’UOIF, ont boycotté le scrutin, et le CFCM a encore perdu en crédibilité.

Autre essai avorté : la rationalisation du financement des mosquées, que les pouvoirs publics auraient aimé voir sortir du giron étranger. Imaginé comme un outil de transparence, la Fondation des oeuvres de l’islam, installée en 2007, n’a pas su mobiliser les énergies musulmanes pour collecter et mutualiser des fonds.

Enfin, alors que l’émergence d’imams et de cadres religieux musulmans formés à la laïcité est une priorité des ministres de l’intérieur successifs, la formation emblématique de ce projet s’essouffle après seulement quatre ans d’activité. Soutenu par le gouvernement, un nouveau dispositif est prévu en octobre.

Ces ratés institutionnels n’empêchent pas l’islam de s’inscrire dans le paysage français. Sans l’aide du CFCM ou d’une quelconque Fondation, des mosquées sont construites sur tout le territoire, financées en grande partie par les fidèles et, dans certains cas, par des aides venues de l’étranger. Portées par des musulmans nés ou élevés en France, des initiatives émergent pour l’organisation du marché halal, la « lutte contre l’islamophobie » ou l’ouverture d’écoles coraniques dans les mosquées. C’est peut-être là, plus que dans les structures officielles, qu’il faudra bientôt chercher l' »islam de France ».

Editorial Le Monde 19/06/11

Voir aussi : Rubrique Religion

«La crise morale nous touche de l’intérieur»

Jacques Broda. Photo Simon Borysko

Jacques Broda un sociologue critique et provocateur.

Le sociologue Jacques Broda était invité à Montpellier par le Collectif éducation populaire et transformation sociale. L’enseignant chercheur est intervenu sur le thème d’une école qui résiste à la marchandisation. Il travaille depuis 20 ans sur la jeunesse dans le champ de la sociologie critique en s’impliquant sur le terrain.

Quelle définition donnez-vous à la jeunesse ?

« C’est une catégorie d’âge sur laquelle je porte un regard anthropologique. J’ai travaillé longtemps avec Armand Gatti avec qui je partage l’idée que nous sommes des sujets historiques. C’est ainsi que j’interroge la jeunesse. De quelle politique vient-elle ? Quelle politique fait-elle ou ne fait-elle pas ? Et quelle politique fera-t- elle ? Ce qui me pousse à considérer l’avenir avec une immense inquiétude.

L’école est-elle au centre de la problématique ?

L’école devrait être un lieu de résistance. Parce qu’il n’y a plus que l’école pour apprendre à penser et se rendre compte de ce qui se passe. Or l’école n’est pas l’école de la politique mais un lieu de dressage.

Vous êtes critique sur l’idée de démocratisation de l’école.

La démocratisation est un leurre. Bourdieu l’a analysée. L’inégalité scolaire redouble l’inégalité sociale. Je connais un jeune issu d’une famille de mineurs qui a dû emprunter  22 000 euros pour payer ses études de commerce. C’est la société qui a une dette envers lui et c’est lui qui doit en contracter une. Le problème est qu’il ne conteste pas. Une grande partie de la jeunesse s’adapte à la réalité sans se rendre compte qu’elle se met en difficulté et qu’elle met aussi en grande difficulté ses futurs enfants. Mais les jeunes ont beaucoup de mal à se projeter dans l’avenir.

Ne subissent-ils pas les effets d’une société qui ne leur laisse aucune place ?

Les jeunes sont des individus qui doivent s’investir dans le devenir politique et éthique. D’ailleurs tous les jeunes ne sont pas déresponsabilisés. Je suis admiratif d’une partie de la jeunesse dont personne ne parle qui est critique et a énormément de  courage. Ce sont les Antigone des temps modernes. Certaines font trois jours en un. Elles sont à la fois pilier au sein de leur famille, travaillent au Mac D’o et suivent leur études et les réussissent.

S’agit-il de jeunes issus de l’immigration ?

Pour la plupart oui. Mais pas seulement, Je connais aussi des fils de bourges qui refusent que leur parents leur payent une voiture parce qu’ils ont une certaine éthique. Je pense qu’il faut encourager cette forme de résistance spirituelle.

La religion y tient-elle une place ?

Les rares étudiants avec qui je peux dialoguer des valeurs sont ceux qui ont une éducation religieuse. Je sais qu’en tant que communiste, mes propos peuvent paraître provocateurs. Les formes de religions universalistes moderne ont laissé des dépôts. Je crois que le marxisme s’est trompé sur la religion. Il n’a pas compris qu’à l’intérieur des religions se niche une base morale.

Comment situez-vous la crise morale par rapport à la crise sociale ?

Elle est plus importante parce qu’elle touche les individus de l’intérieur. Pour avancer sur le social il faut des bases morales.

Comment concernez-vous les classes moyennes dans votre rapport à la lutte des classes ?

Je suis partisan du concept d’une alliance sur la base de l’émancipation des marchés financiers. Les classes moyennes n’ont aucun intérêt à vivre dans un monde barbare. La majorité de la population est en demande d’humanité, de tolérance, et de service public. La classe moyenne a tout à gagner à évoluer dans un monde civilisé.

Recueilli Par Jean-Marie Dinh

Voir aussi : Rubrique Education, Ecole : revenir à l’essentiel, rubrique Sciences Humaines, rubrique Rencontre, Rubrique Religion

2012: les communistes choisissent Mélenchon

Le leader du Parti de gauche a été élu candidat du Front de gauche pour la présidentielle par les militants communistes. Pierre Laurent, secrétaire national du PCF, a salué dimanche le « choix clair, net et massif » des militants communistes en faveur de la candidature de Jean-Luc Mélenchon (Parti de Gauche) et de « l’accord global » concernant notamment les législatives de 2012. Entouré de neuf cadres communistes au siège du PCF, place du Colonel Fabien à Paris, Pierre Laurent a dévoilé les résultats finaux de la consultation des quelque 130.OOO adhérents revendiqués, dont 70.000 à jour de cotisations, au lendemain de l’annonce par l’ex-secrétaire nationale Marie-George Buffet d’un vote à « près de 60% ».

Au final, 59,12% des votants ont choisi l’option accord global sur le programme partagé, les législatives et la candidature de Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle, a dit Pierre Laurent.

« A Jean-Luc, désormais notre candidat, je veux dire la valeur de notre engagement et de celui de tous les communistes », a-t-il dit. « Je sais que tu mesures la responsabilité qui est la tienne, tu peux compter sur nous (…) pour une grande et belle bataille unitaire, rassemblée, nous y veillerons ensemble », a souligné celui qui devrait prendre la tête du comité de campagne 2012.

Le député communiste du Puy-de-Dôme, André Chassaigne, a obtenu un bon 36,82%, et l' »identitaire » Emmanuel Dang Tran, responsable d’une section communiste parisienne, opposé au Front de Gauche, 4,06%. Beaucoup pensaient que Jean-Luc Mélenchon dépasserait les 60% devant les militants après la conférence nationale du 5 juin, où il avait recueilli 63,6% des voix des délégués.

Un total de « 48.631 » communistes ont participé à la consultation, soit « plus de 70% des adhérents à jours de leurs cotisations », a souligné le numéro un communiste, y voyant une « mobilisation exceptionnelle qui souligne la valeur des choix effectués ». « Le choix des communistes est donc clair, net et massif » et « les communistes peuvent désormais se rassembler », a-t-il ajouté.

AFP

Voir aussi : Rubrique Politique, Le printemps des promesses à gauche, Le PCF marginalisé mais une culture perdure,

Des 400 coups au ciné mainstream

Rencontre. Avec J-M Frodon pour une histoire du cinéma Français.

Il est difficile, pour un critique, historien et journaliste comme Jean-Michel Frodon de condenser son système de pensée, surtout lorsque son implication dans l’univers du cinéma remonte à son premier cri avec un père pratiquant le même métier. C’est toutefois le défi qu’il vient de relever en publiant Le cinéma Français de la Nouvelle vague à nos jours. L’ouvrage brosse le portrait d’un demi siècle de cinéma depuis son âge moderne qui débute en 1959 avec la sortie du premier long-métrage de Truffaut Les Quatre cents coups et de Hiroshima mon amour de d’Alain Resnais.

Critique aguerri, Jean-Michel Frodon ne répond pas à l’image du cinéphile érudit qui s’écoute parler. Il semble tout au contraire, vouloir partager son amour du 7e art en rendant ses connaissances accessibles. « Le cinéma ne reflète pas la société en évolution, il en fait partie. Pour moi, travailler sur l’histoire, c’est avoir des engagements car en matière de cinéma, les goûts et les couleurs, ça se discute. Le cinéma m’intéresse parce que le monde m’intéresse. »

On retrouve cette affirmation dans son livre qui propose une synthèse des films et des gens qui les font (réalisateurs, acteurs, techniciens), de ceux qui les montrent mais aussi de l’économie du cinéma,  de la législation qui l’encadre et du contexte social et politique dans lequel naissent les films. Le livre croise l’ensemble des champs qui influent dans la création cinématographique et propose des assemblages d’œuvres qui se répondent. Il est organisé par décennies.

Le cinéma en marche

Après la révolution esthétique de la nouvelle vague, viennent les années 1968/75. Années où s’affirme la prééminence du politique. L’auteur  rappelle la ligne de partage énoncée par Godard qui distingue les films politiques et les films filmés politiquement. « Les premiers voulant représenter la société, les seconds tentant d’inventer de nouvelles manières de faire du cinéma, cohérentes avec la volonté de rupture idéologique de leur auteurs. »

Dans la période 1976/80 se marque la disparition des grands récits à l’instar des valseuses de Bertrand Blier. La place donnée aux acteurs Depardieu, Dewaere, Miou-Miou, Huppert…, bouleverse le mode de représentation. C’est aussi l’époque où le cinéma consacre le triomphe de l’argent. Parmi les acteurs ayant porté ce thème, figure Michel Piccoli abonné au rôle du grand bourgeois. « L’acteur se plait à en écorner l’image chaque fois que l’occasion se présente », observe Frodon.

Sous pavillon culturel

L’impact des crises qui ont transformé les économies mondiales se répercutent en France dans le milieu des années 80 par « un repli de la profession sous pavillon culturel. » La promotion culturelle, la protection réglementaire et l’intégration de l’audiovisuel permettent au cinéma français de ne pas sombrer comme dans les pays voisins. Le financement du cinéma par le petit écran tient à cet égard un rôle majeur.

Depuis les années 2000, l’époque de  la globalisation  s’illustre par la fidélisation de la clientèle dans les multiplexes et le recul du politique à quoi s’ajoute l’essor du numérique et le développement du cinéma mainstream.

C’est sur ce constat que s’interrompt le récit, à un moment où le cinéma français semble menacé par les grandes évolutions du monde. Mais l’optimisme réaliste de Jean-Michel Frodon, lui, laisse à penser qu’il écrira la suite de cette fabuleuse aventure.

Jean-Marie Dinh

Le cinéma Français de la Nouvelle vague à nos jours, éditions Cahiers du Cinéma

Voir aussi : Rubrique Cinéma rubrique Livre, Essais , F.Martel : Enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde,

Le modèle chinois de contrôle social est en crise

 

Pékin, Correspondant – Le Parti communiste chinois (PCC) s’est longtemps vanté de l’efficacité de son mode de gouvernance, mettant en avant que la stabilité qu’il a apportée, dans un pays aussi grand et peuplé, était essentielle au décollage économique de ces trente dernières années. Aujourd’hui, ce consensus se fissure

L’outillage sophistiqué de « maintien de la stabilité » mis en place par l’Etat-parti non seulement peine à calmer les esprits – les manifestations populaires, souvent violentes, ciblent la police et les administrations, tandis que des pétitionnaires individuels se suicident ou organisent des attentats vengeurs –, mais il s’avère contre-productif, dans une société de plus en plus informée, mature et ouverte aux débats.

Les signes d’usure du modèle de gouvernance s’accumulent. Dans les régions de minorités ethniques, répression culturelle et religieuse se font au nom d’un arsenal idéologique mis au placard partout ailleurs en Chine. Dans les villes, la corruption exaspère les petites gens. Toute une bourgeoisie émergente accepte mal de ne pas avoir de prise sur les affaires qui la concernent.

Quant aux migrants des campagnes, grands perdants du miracle économique chinois, ils se réveillent, au point que la province du Guangdong, le cœur de la machine à exporter, a connu deux émeutes ces dernières semaines, un an après les grèves chez Honda et les suicides d’ouvriers de Foxconn.

Prisons noires

Si les migrants « ne sont pas absorbés dans la société urbaine et ne jouissent pas des droits qui leur sont dus, les conflits ne vont cesser de s’accumuler… Les politiques doivent faire face à la réalité pressante que la nouvelle génération de travailleurs migrants veut rester dans les villes », lit-on dans un rapport publié, mardi 14 juin, par le Centre de recherche pour le développement du Conseil d’Etat, un think tank du gouvernement chinois.

Les rouages de la « machinerie de préservation de la stabilité » ont même fait l’objet, sous ce titre, d’une grande enquête dans l’hebdomadaire libéral Caijing, le 6 juin. Une première. Divers médias avaient, ces dernières années, levé un coin du voile sur les aberrations de la politique sécuritaire, comme les « prisons noires » pour les récidivistes de la pétition. Ou encore, dans une version plus douce, les « commentateurs du Net » qui s’immiscent dans les conversations en ligne pour appeler à l’apaisement.

Les tabous se brisent. Tout un pan de la société chinoise, mais aussi du parti, milite pour une approche différente du « maintien de la stabilité » et l’abandon d’une mentalité répressive : « Dans les autres pays, ce genre d’incidents est considéré comme l’expression ordinaire des intérêts [des gens], ils participent de leurs libertés. On ne les appelle pas “incidents de masse” et il n’existe pas de concept de ‘maintien de la stabilité' », expliquait, début 2011 dans une interview au magazine Guoji Xianqu Daobao, de l’agence Xinhua, le politologue Wang Yukai, du centre de recherche China Society for Administration Reform. Il préconise de cesser de « diaboliser les incidents de masse » et de s’ouvrir à « l’idée d’un maintien normal de l’ordre social ».

Le maintien de la stabilité

La « machinerie de préservation de la stabilité » décrite par Caijing est contrôlée au sommet par le Comité politico-légal du parti, dont les extensions locales décident des verdicts dans les tribunaux, selon la ligne politique du parti. Le système est renforcé en 1991 : le maintien de la stabilité devient une « tâche de la plus haute importance ». Un « groupe de travail de la haute direction » – sa composition reste secrète – se voit octroyer « l’autorité suprême » sur les questions de stabilité. « L’office 610 » – spécialisé dans la lutte anti-Falun Gong – est créé en 1999.

Au fil des années, le système se dote d’outils plus modernes, d’évaluation des risques et de fourniture de services sociaux, notamment aux migrants. Un réseau de commissions et de bureaux de « maintien de la stabilité » se constitue à tous les échelons administratifs.

Rien qu’au niveau du canton, le plus bas en Chine, des milliers de personnes sont impliquées dans cette mission et reçoivent des budgets. Un système d’incitations financières récompense, par exemple, l’absence « d’incidents de masse » au cours de l’année. L’interception de pétitionnaires qui se rendent à Pékin a conduit, dénonce le magazine, à la création d’un véritable « marché du maintien de la stabilité », dont profitent les officiers de liaison des provinces à la capitale, mais aussi toutes sortes de « rentiers du système, d’intermédiaires ou de gangsters ».

Peur des métiers de la justice

L’externalisation de la tâche de rapatriement des plaignants vers leur lieu de résidence à des sociétés privées en est un autre exemple : l’agence Anyuanding, dont pétitionnaires et avocats ont dénoncé les pratiques violentes et illégales en 2010, fut ainsi sous contrat de 19 gouvernements provinciaux.

En primant sur tout le reste, le « maintien de la stabilité » a fait reculer la construction de l’Etat de droit, pourtant programmée dans le cadre de l’ouverture économique : « Avant les années 2003 et 2004, le président de la Cour suprême avait lancé des réformes pour consolider le statut des juges. Tout allait dans le sens d’une plus grande indépendance de la justice et d’une professionnalisation », explique au Monde He Weifang, professeur de droit à l’université de Pékin.

Mais, poursuit-il, « la plus haute direction du parti a voulu réaffirmer son contrôle sur la justice. Un recul pour les libéraux. En fait, les autorités ont eu peur des métiers de la justice ».

Brice Pedroletti (Le Monde)

Post-Maoïsme: le rendez-vous de 2012

En 2012, la Chine aura un nouveau chef d’Etat. La même année, des élections pourraient provoquer des changements de gouvernement en Corée du Sud, en Espagne, en France ou aux Etats-Unis. Mais en Chine, c’est au cours du XVIIIe congrès du Parti communiste chinois, que Hu Jintao, son actuel secrétaire général et président de la République populaire de Chine, devrait s’effacer au profit de Xi Jinping. Dans la foulée, le premier ministre Wen Jiabao laissera sa place à Li Keqiang. Quelles lignes de force traversent la Chine que la « cinquième génération » de leaders communistes s’apprête à diriger

Chose connue, le pays est aujourd’hui beaucoup plus riche qu’en 2003, lorsque Hu en devint président et que le PIB par habitant n’eût atteint que 1 274 dollars. En 2011, il devrait dépasser les 4 000 dollars, reflétant ainsi la forte croissance économique chinoise, à peine ralentie par la crise mondiale de 2008-2009. Estimé à 7 600 dollars en 2010, le PIB par habitant calculé à parité de pouvoir d’achat reste modeste : la Chine se hisse à la 126e place mondiale.

Cette somme n’est pourtant pas sans signification : aujourd’hui, le « Chinois moyen » dispose d’une capacité de consommation supérieure à celle du citoyen des marges de l’Union européenne (l’Ukrainien ou l’Algérien, par exemple). De plus, cette moyenne cache d’importantes disparités internes : si l’habitant du Guizhou (province la plus pauvre) n’est guère mieux loti que le Vietnamien, le revenu du Cantonais atteint la moyenne mondiale tandis qu’à Shanghai (municipalité la plus aisée) la richesse par habitant talonne celle de l’Estonie, membre de la zone euro. Quant à la région administrative spéciale de Hong-Kong, son PIB par habitant à parité de pouvoir d’achat dépasse celui de la France de 38 %.

La direction politique qu’a tenté de faire prendre Hu Jintao à son pays est résumée par le slogan de la « société harmonieuse », véritable parapluie idéologique abritant tous ses grands projets (lutte contre les inégalités sociales et la corruption, rééquilibrage de la croissance des zones côtières vers les terres de l’intérieur et construction d’une « économie verte »).

Difficile de dire si la société chinoise est davantage « harmonieuse » aujourd’hui qu’à l’époque de son prédécesseur. Les nombreux scandales de corruptions mis à jour n’ont-ils pas davantage répondu à des intérêts politiques qu’à une volonté de moralisation (on pense à l’homme fort de Shanghai, Chen Liangyu, potentiel concurrent politique de Hu, condamné à 18 ans de prison en 2008) ?

Les avancées indéniables dans le domaine des énergies renouvelables (la Chine est aujourd’hui leader industriel mondial en éoliennes et en panneaux solaires) n’entrent-elles pas en contradiction avec la continuation de la politique néo-stalinienne de grands travaux aux impacts négatifs sur l’environnement (entrée en fonction du barrage des Trois-Gorges en 2009, multiplication des projets de barrages au Sichuan et au Tibet, projet de détournement à partir de 2014 d’une partie des eaux du Yangtsé vers le fleuve Jaune) ?

La lutte contre les conditions de travail indignes a enregistré quelques succès, mais les 15 000 morts par an du fait d’accidents du travail ne troublent-ils pas l’harmonie de la société chinoise davantage que quelques blogueurs ? De fait, aucune avancée sensible sur le terrain des libertés publiques n’est à mettre au crédit de Hu (arrestations arbitraires, bridage d’Internet et harcèlement policier d’opposants ont été renforcés).

Hu s’est également illustré dans la répression des minorités. Récemment, le mécontentement de populations minoritaires a généré des manifestations réprimées par l’Etat : au Tibet en 2008, au Xinjiang en 2009 et en Mongolie intérieure en 2011. L’Etat chinois cherche à intégrer ses marches par l’afflux de colons Han, rendant les populations locales minoritaires sur leurs propres terres (seuls 17 % des habitants de Mongolie intérieure sont Mongols) . Pour l’Etat chinois, ces régions sont cruciales : additionnés, le Tibet historique, le Turkestan oriental et les zones mongoles représentent près de la moitié de la superficie de l’Etat chinois actuel. De plus, le Tibet constitue une formidable réserve hydraulique, le Xinjiang produit du gaz naturel et la Mongolie intérieure est riche en charbon, trois ressources dont la Chine industrialisée est toujours plus friande.

A cela s’ajoutent les avantages en termes de profondeur stratégique que ces territoires apportent à la Chine, notamment face à l’Inde et à la Russie, dans une perspective de compétition régionale accrue. Il est donc improbable que Pékin fasse prochainement la moindre concession politique aux autonomistes tibétains ou ouighours.

La « cinquième génération de dirigeants » qui s’apprête à accéder au pouvoir se structure autour de deux principaux courants. Le premier est celui des « petits princes », tels le futur président Xi Jinping, fils de figures historiques du Parti, dont les pères furent compagnons de Mao. Portés sur les fonds baptismaux par la « clique de Shanghai » de l’ancien président Jiang et parfois accusés d’être de vulgaires captateurs d’héritage, certains « petits princes » tentent de se donner une légitimité politique en ranimant une ligne politique néo maoïste, comme Bo Xilai (maire de Chongqing), qui a réimposé les chants révolutionnaires dans les média locaux, écoles et administrations.

L’autre grande « faction » est celle dite de la Ligue des jeunesses communistes. Elle se compose de personnalités au profil plus technocratique, cadres de cette organisation dans les années 1980. Hu Jintao et son protégé, le futur premier ministre Li Keqiang, en font partie. Ce groupe développerait des idées plus réformistes que le premier, ce qui est à nuancer au regard du bilan répressif de Hu Jintao. Quelle que soit leur affiliation, les dirigeants communistes de Chine (qui fêtent cette année les 90 ans du Parti à grand renfort de propagande) ont comme objectif commun de conserver le pouvoir en maintenant sous le boisseau les « contradictions sociales saillantes » (en clair : les mouvements de protestation) dénoncées lors du Politburo du 30 mai.

Les réactions unanimement indignées des responsables gouvernementaux (y compris les « réformateurs ») lors de la remise du prix Nobel de la paix au dissident emprisonné Liu Xiaobo indiquent bien la faible volonté des élites de mettre en œuvre de véritables réformes politiques.

Le 3 avril, l’artiste contemporain et critique du pouvoir Ai Weiwei était arrêté à l’aéroport de Pékin, en dehors de toute procédure judiciaire. Il est toujours détenu aujourd’hui, dans un lieu maintenu secret. Le 21 juin 2009, il publiait sur Twitter l’opinion suivante : « Dans ce pays, la tyrannie prive les gens ordinaires non seulement de leur droit à la vie mais également du droit d’exprimer leurs opinions, du droit de questionner, du droit de se renseigner et du droit de savoir. Rien n’arrêtera les autorités dans leur destruction de ceux qui luttent pour acquérir ces droits. »

Paradoxe : en 2012, Taïwan – que Pékin persiste à considérer comme une « province renégate » – se choisira un président au cours d’élections libres et transparentes. Preuve vivante que, lorsqu’ils en ont l’opportunité, les Chinois sont aussi aptes que n’importe quel peuple à jouer le jeu démocratique.

Les « contradictions sociales » hypocritement redoutées par le Politburo pourraient se résoudre si le Parti consentait à ouvrir le champ démocratique. Une chose est certaine : son congrès de 2012 ne fera aucune avancée en ce sens.

Yidir Plantade (Le Monde interactif)

 

Voir aussi : Rubrique Chines, Le cours du Yuan en hausse, Rubrique Montpellier, Le jumelage Montpellier et Chengdu,