Les œillets d’espoir de Pina Bausch

L’âme de Pina restituée intacte et sauvage. Photo Ulli Weiss

Danse. Le Théâtre de Nîmes accueille jusqu’à dimanche, les dix-neuf danseurs du Tanztheater dont l’épouse de l’imaginaire, Pina, fut la figure maîtresse.

Unique représentation donnée en France, Nelken (œillets), un des grands succès internationaux de la compagnie de Pina Bausch, occupe le plateau du Théâtre de Nîmes jusqu’à dimanche.* Dans le vaste répertoire de l’artiste, dont les danseurs poursuivent avec une sincérité indomesticable la transmission, cette pièce parle la langue de Pina Baush. Celle d’une danse-théâtre qui sort des rôles de composition pour approcher le réel.

Il y a la dimension symbolique avec cet immense parterre de fleurs qui évoque le jardin rêvé de l’enfance et le danseur « bowiesque », Lutz Forster, qui ouvre la pièce dans la langue des signes sur The man I love de Cole Porter. Il y a la dimension humaine qui traverse la mise en scène fragmentée avec ses émotions, ses failles et ses pulsions. La scène est un théâtre d’exploration intime où les danseurs se parlent, s’interpellent, s’aiment, se battent… L’émotion y circule de la colère au rire, de l’introversion à l’exubérance, de la souffrance au réconfort, parallèle aux contradictions de la mondialité, elle bascule soudainement de l’individuel au collectif et réciproquement.

Une éducation à l’altérité

Dans le bel hommage rendu au génie de Pina par Wim Wenders, les danseurs évoquent la capacité qu’elle avait à les voir de l’intérieur, à creuser en eux pour les faire danser. Exigeante, Pina Baush allait chercher la singularité des corps bien au-delà des apparences. Elle exprimait la violence de la société et dénonçait la séduction ; ce qui explique sans doute qu’elle ait toujours boudé le festival Montpellier Danse contrairement à Raimund Hoghe qui signe la dramaturgie de Nelken.

Le sens inouï de l’humanité de Pina a donné une éducation à l’altérité à ses danseurs qui franchissent naturellement la frontière entre l’espace scénique et public pour partager leur savoir être avec la salle. La notion même de spectateur semble se dissoudre devant cette communauté fragile dont la force des liens évoque une grande famille qui affronte le monde et célèbre les saisons. L’empathie que l’on éprouve peut aller jusqu’au sentiment d’appartenance à cette improbable fratrie. Tentation renforcée par la démarche des danseurs qui nous parlent et nous invitent au sens physique et psychique.

On ne saurait énumérer tous les ingrédients qui nourrissent l’esthétisme de Pina Bausch. Son œuvre contient un véritable concentré de la culture européenne, de la tragédie grecque, aux contes de Perrault, et à l’expressionnisme en passant par Boccace, Stravinsky, Pasolini et les Monty Python.

Créée en 1982 Nelken n’a pas pris une ride. A la fin, les danseurs  nous expliquent un à un les raisons les ayant conduits à devenir danseur. La boucle  est bouclée, l’âme de leur égérie nous est restituée, intacte et sauvage. Nelken est un spectacle qui  nous donne la force et l’ambition d’être ce que nous sommes vraiment, c’est exceptionnel !

Jean-Marie Dinh

La troupe donnera Ein stück von Pina Baush au  Théâtre de la ville à Paris en mai 2012.

Voir aussi : Rubrique Danse, rubrique Allemagne,

Du trash postmoderne à l’agneau pastoral

 

Prédominance d’une émotion liée au pouvoir de fascination de l’image.

Montpellier Danse. Au Corum, le chorégraphe Angelin Preljocaj stimule tous les publics avec « Suivront mille ans de Calme »…

Le grand public parle beaucoup à la sortie de « Suivront mille ans de calme »  ce qui pourrait déjà se traduire  comme un signe de succès. On se souviendra du ballet du chorégraphe Preljocaj qui était cette semaine à l’affiche sous la bannière de Montpellier Danse pour deux soirées au Corum. Une heure trente de bonheur visuel en mode zapping, temps durant lequel s’égrène un chapelet de courtes pièces livrant une vision pré-apocalyptique du monde.

Inspiré de l’apocalypse de St Jean, le spectacle mobilise vingt et un danseurs qui pulsent comme des malades sur la musique de Laurent Garnier. Initialement créé avec les danseurs du Théâtre du Bolchoï, le spectacle était repris à Montpellier par la compagnie Preljocaj. Le chorégraphe d’origine albanaise trouve dans les grandes fresques du ballet classique l’occasion d’un détournement inventif qui fonctionne plus où moins selon les pièces mais au final chacun s’y retrouve quelque part. Et qu’importe si la majorité des danseurs (pas tous) s’avèrent plus habiles à prendre la lumière qu’à dépasser l’écriture chorégraphique  très codifiée du spectacle.

La danse comme un médium spectaculaire

Sur la forme, cette juxtaposition des modèles, parfois des clichés, où tous les vécus sociaux et individuels coexistent et se rejoignent dans le culte d’un présent qui en chasse un autre, rend la proposition artistique d’emblée légitime. Elle interroge  un peu sur le fond. L’efficacité du spectacle bien servi par la scénographie du plasticien Subodh Gupta et les costumes de Igor Chapurin remplacent et brouillent les lignes de force.

Avec une virtuosité stylistique qui n’a peur de rien, le chorégraphe explore l’éventail des brèches de la cité.  Il a recours à des accessoires stimulants pour passer en revue les fissures de la société urbaine. Le rapport des corps aux machines propulsé par la techno de Laurent Garnier, l’absence de lien et la violence des relations qui en découle entre les individus, les corps et les sexes. Preljocaj réaffirme que l’art de la danse est un médium propice à exprimer des phénomènes complexes. On touche à la fragilité de l’identité collective et individuelle. On perçoit les effets de la propagande publicitaire et celle des mass médias à l’origine du désir préfabriqué en vigueur, et son pendant dans le retour au religieux. Le goût des extrêmes côtoie la dimension fleur bleue du ballet classique et le grand mixte se referme dans l’ambiance bucolique de l’harmonie originelle entre l’homme et la nature.

Jean-Marie Dinh

Voir aussi : Rubrique Danse, Preljocaj Blanche neige, Rubrique Livre Topologie de l’invisible,

Matthieu Hocquemiller : Nouvelle du désarroi ambiant

Le studio Cunningham de l’Agora recevait cette semaine le chorégraphe Matthieu Hocquemiller et sa compagnie A contre poil du sens pour Bonnes Nouvelles. « Où commence et où finit l’individu ? Peut-on le délimiter ? Si oui, où couper ? » Ces questions sont le fondement de la nouvelle création de Matthieu Hocquemiller.

matthieu-hocquemillerphpOn décèle un propos social assumé chez ce jeune chorégraphe issu des arts du cirque et passionné pour les arts du mouvement et de l’image. Dans cette création autour de l’identité, il y a l’idée politique que la recherche identitaire fait diversion pour échapper à la question sociale. Que ramener chacun à son identité est un moyen pour oublier les conditions que l’on a en commun. Le corps se substitue aux mots pour aborder la question du sens, corps à l’envers ou à l’endroit… Matthieu Hocquemiller joue de l’illusion pour pointer le non sens. Corps objet de performance sportive, mouvements programmés, corps épuisé, brisé sans nerf, comme une marionnette. Corps qui cherche son appartenance sexuel, corps perdu dans l’image qu’il est censé incarner. Un beau travail sur l’image intime et poétique qui se morcelle au fur et à mesure qu’elle gagne en notoriété puis disparaît. L’art de Matthieu Hocquemiller s’inscrit résolument dans le mouvement de son temps. Court, total et troublant, le spectacle aborde le désarroi comme une bonne nouvelle.

Jean-Marie Dinh

Voir aussi : Rubrique Danse,

Politique culture 34 : Le maintien des grands axes

Culture. Le Conseil général entend la faire survivre à la récession. Il ancre son action autour de la cohésion sociale et la diversification des publics.

Le budget global 2011 du Département consacré à la culture s’élève à 13,1 M d’euros. En dépit des difficultés budgétaires,  le Conseil général maintient sa volonté de « faire de la Culture un outil de cohésion sociale. » Son président André Vezinhet s’est fait hier le rapporteur principal de la commission en l’absence de son vice-président Jacques Atlan grippé.

« La Culture ce n’est pas le PIB mais le PBB, le produit du bonheur brut que la culture est capable d’apporter à la population. C’est aussi, un outil pour l’équité territoriale », a indiqué André Vezinhet. Il s’est voulu rassurant en rappelant que la nomination précipitée de Jean Varéla à la direction du Printemps des Comédiens après le départ négocié de Daniel Bedos, ne priverait pas l’Ouest Héraultais de cet acteur. Déjà en charge de SortieOuest sur le domaine de Bayssan, celui-ci se retrouve à la tête de deux superstructures.

L’autre objectif poursuivi par la collectivité concerne l’élargissement et la diversification des publics. Ce à quoi s’emploie notamment Christopher Crimes le directeur  du Domaine d’O, qui interroge de façon nouvelle le concept du développement durable. L’espace culturel montpelliérain du Conseil général maintient la richesse  de son offre thématique  en matière de spectacle vivant avec Arabesques autour des arts arabes, dont la montée en puissance aurait contribué à des propositions de la mairie de Montpellier et de la Région.

Le festival Folies Lyriques et Les Nuits d’O, manifestations qui allient l’art et la convivialité initiées par l’ADDM sont également maintenues comme Saperlipopette.  Il semble que la popularité de ce festival dédié au jeune public qui s’est trouvé menacé  après le retrait du Centre dramatique national, ait joué en sa faveur.  De nouvelles négociations pourraient s’ouvrir avec le CDN, a laissé entendre André Vézinhet.

Dans l’ensemble, le financement des grands axes de la politique culturelle départementale sont reconduits. Le budget 2011 a cependant nécessité des redéploiements dont les effets ne sont pas encore visibles. Pour poursuivre ses ambitieux objectifs, le Conseil général entend notamment réduire ou supprimer des subventions aux établissements culturels situés dans l’agglomération de Montpellier. Le résultat d’un bras de fer, plus politique que culturel, entre Gorges Frêche et le Président du département, pourrait impacter le soutien au  Festival de Radio France et celui à Montpellier Danse. Mais l’élection du Conseiller général de Pignan, Jean-Pierre Moure, à la présidence de l’Agglo de Montpellier ouvre la possibilité d’un réchauffement climatique.

Jean-Marie Dinh

Voir aussi : Rubrique Politique culturelle, Crise : l’effet domino, Printemps des Comédiens une Orageuse réussite rubrique Politique locale

Akram Khan : du poème épique hindou à la globalisation

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Akram Khan artiste de la culture monde

Une fois n’est pas coutume, un point de rencontre a surgi cette année entre deux festivals qui s’évitent depuis des décennies. Ce que tout oppose dans la personnalité des directeurs, l’esprit de la manifestation et la conception artistique, se retrouve par le hasard d’une programmation dans Le Mahabharata conté par Jean-Claude Carrière au Printemps des comédiens et dansé par Akram Khan dans le cadre de Montpellier Danse. Voilà un prodige que l’on doit véritablement à la sagesse cosmique de l’Inde.

Gnosis*, le titre de la pièce ne concerne en fait que la seconde partie du spectacle. La première se compose de deux solos Polaroïde Feet et Tarana correspondants aux toutes premières créations de la compagnie du chorégraphe Anglo-Bengali qui vit le jour il y a juste dix ans à Londres.  Dans cette première partie Akram Khan accompagné de cinq excellents musiciens démontre sa maîtrise du Kathak. La danse traditionnelle qu’il lui a été enseignée à l’Académie de danse indienne. Un vibrant hommage sobre et éblouissant qui révèle la maîtrise du rythme et du corps dans un espace nu. On apprécie la volonté de ne pas séduire. Ici le corps instrument du danseur répond aux instruments de musique sans conscience mais non sans âme.

La seconde partie scénographiée cette fois, nous entraîne dans un des passages les plus captivant du Mahabharata. Episode où l’héroïne Gandhari donnée en mariage au roi aveugle Dhritarashtra se plonge d’elle-même dans le noir à jamais, pour partager pleinement son union.

La chorégraphie saisit les instants clés de cette relation fascinante dans le temps. La performance de la Japonaise Yoshie Sunahata Kodo est remarquable. Elle répond à l’unisson, quoique dans un espace culturel différent, à l’étonnante faculté de concentration d’Akram Khan. La pièce est très bien servie par la création lumière de Fabiana Piccioli. La magie expressive et sensuelle des corps semble convoquée dans le présent. Comme si elle remontait les canaux du temps pour irriguer le langage contemporain. La rapidité ahurissante des gestes et la précision démultiplient l’espace en nous envoûtant.

Dans cette alternance de tourbillons, de blocages, et de jeux d’équilibre, Akram Khan dit les paradoxes qui le traversent. Il exprime dans un langage clair et accessible, le rapport entre tradition et modernité, le décloisonnement des disciplines artistiques, et les contradictions du moment. Khan est un artisan de la culture monde, une culture abondante éphémère et monnayable à laquelle il apporte du sens et du contenu.

Jean-Marie Dinh

Voir aussi : Rubrique Danse festival 2010  Cunningham, Jiri Kylian,