Comment se fabrique un oracle. La prophétie de la ruée africaine sur l’Europe

_DSC5736Article publié dans La vie des Idées par François Héran

Les prédictions alarmistes sur les migrations africaines ont le vent en poupe. François Héran montre qu’elles ne reposent pas tant sur une approche démographique que sur une conjecture économique, et un sophisme : le développement de l’Afrique ne pourrait se faire qu’au détriment de l’Europe.

En couverture, une image-satellite de l’Afrique la nuit et ce titre en lettres jaunes : « La Ruée vers l’Europe ». Quelques lueurs percent les ténèbres à hauteur du Nigéria, de l’Afrique du Sud ou des côtes du Maghreb ; d’autres soulignent le cours du Nil et son delta. Le contraste est saisissant avec les taches lumineuses qui constellent le continent européen, et le message est clair : comment les populations de l’Afrique noire ne seraient-elles pas attirées par les lumières du Nord ?

« La Ruée vers l’Europe » [1] … Racoleur s’il en est, ce titre n’est pas une initiative de l’éditeur car, dès l’introduction, l’auteur assène sa conclusion : « la jeune Afrique va se ruer vers le Vieux Continent, cela est inscrit dans l’ordre des choses… » (p. 15). Et de citer deux précédents : l’exode des Européens pauvres vers le Nouveau monde à la fin du XIXe siècle, la migration en masse des Mexicains vers les États-Unis depuis les années 1970. Si les Africains suivaient l’exemple mexicain d’ici à 2050, « dans un peu plus de trente ans, entre un cinquième et un quart de la population européenne serait alors d’origine africaine » (p. 18). Dans un entretien donné au Figaro le 14 septembre dernier, Stephen Smith s’étonne qu’on puisse juger ces propos excessifs, comme je l’ai fait dans un article récent [2] : « ruée » ne voudrait pas dire « invasion » mais seulement « défi démographique ». Réfuter sa théorie sur la base d’arguments chiffrés, c’est jeter l’« anathème » sur son livre, « étouffer le débat ». À ce compte, les mots ont-ils encore un sens ? L’enjeu est suffisamment grave pour qu’on prenne la peine d’approfondir le débat en examinant les méthodes, les hypothèses et surtout les présupposés d’une prophétie qui doit sa séduction au fait qu’elle se veut à la fois fracassante et mesurée.

Car les chiffres annoncés par Smith ont fait mouche. Dans son entretien du Palais de Chaillot (15 avril 2018), le président Macron a justifié sa politique migratoire restrictive en invoquant la « bombe » de la démographie africaine « formidablement décrite » dans l’ouvrage de Smith. Pour Marcel Gauchet, interrogé dans L’Obs, c’est une lecture qu’il faudrait rendre « obligatoire pour tous les hommes politiques » (27 juin 2018) — une déclaration saluée par le sénateur socialiste du Loiret, Jean-Pierre Sueur (blog du 2 juillet 2018). Et l’on pourrait citer d’autres figures de la scène intellectuelle ou politique française qui s’appuient sur ce scénario d’allure démographique pour appeler la classe politique à « prendre ses responsabilités » face à l’afflux des migrants.

Une « ruée » assurée, à condition que…

Il faut attendre les pages 139 et 143 de l’essai de Stephen Smith pour découvrir que l’annonce sensationnelle d’une ruée prochaine de l’Afrique subsaharienne sur la vieille Europe ne pourra s’accomplir qu’à « deux conditions majeures » : que cette région du monde sorte de la pauvreté en l’espace d’une trentaine d’années et que ses diasporas aient eu auparavant le temps de se développer. On découvre alors — j’y reviendrai — que la prophétie de la « ruée » relève plus de la conjecture économique que de la prévision démographique. Smith le sait, les projections démographiques de l’ONU actualisées tous les deux ans ont beau annoncer un peu plus qu’un doublement de la population subsaharienne d’ici 2050 (elle passerait de 900 millions à 2,2 milliards dans le scénario médian), cela ne suffira pas à déclencher le raz-de-marée annoncé. Il doit imaginer pour cela des forces d’attraction autrement plus puissantes.

L’analogie avec le Mexique repose, en effet, sur une pétition de principe, qui consiste à s’accorder d’emblée le résultat à démontrer (begging the question, dit-on en anglais). Imaginons, dit Smith en substance, que l’Afrique au sud du Sahara atteigne à brève échéance (avant 30 ans) le niveau de développement du Mexique, ses habitants migreraient alors dans les mêmes proportions que les Mexicains aux États-Unis. C’est oublier que l’Afrique subsaharienne n’est pas le Mexique — pas même le Mexique d’il y a trente ans — et que Ouagadougou ou Niamey n’ont pas grand-chose à voir avec Mexico ou Guadalajara. Si l’on place l’indice de développement humain sur une échelle de 1 à 10, comme je l’ai fait dans la publication de l’INED, la plupart des pays subsahariens se situent en 1, tandis que le Mexique est en 6, la France en 9 et les États-Unis en 10. Autant les migrations du niveau 6 vers le niveau 10 sont massives (25 millions de personnes dans les diasporas concernées), autant celles qui vont du niveau 1 aux niveaux 9 ou 10 sont limitées (moins de 2,3 millions). Or qui peut croire qu’à l’échéance de 2050, l’Afrique subsaharienne aura brûlé les étapes du développement pour rejoindre la position relative actuelle du Mexique ?

Il ne suffit pas de recourir à l’hypothèse d’une « masse critique » d’habitants accédant à la prospérité pour accréditer le scénario d’une mutation générale des comportements dans un si bref délai, alors même que l’explosion démographique qui préoccupe tant l’auteur est, tout au contraire, le résultat d’une stagnation persistante de la transition démographique, avec les taux de fécondité les plus élevés du monde. Souligner cette stagnation, ce n’est pas enfoncer l’Afrique dans la fatalité du sous-développement, c’est faire preuve d’un minimum de réalisme : rien ne permet d’étayer le scénario d’une chute imminente et ultra-rapide de la fécondité subsaharienne sur le modèle de la Chine, de l’Iran ou de l’Algérie.

Ramener l’inconnu au connu

Il n’est guère besoin de réfuter le parallèle avec la migration européenne vers le Nouveau Monde, tant les facteurs d’attraction de ce dernier au XIXe siècle diffèrent de ceux de l’Europe du XXIe. Le parallèle avec le Mexique me paraît plus intéressant, car il illustre bien la méthode documentaire de l’auteur. Les références citées en appui, « Millman 2015 » et « Douthat 2015 », ne renvoient pas à des recherches scientifiques mais, pour la première, à un éditorial de la revue Politico, « Africa will dominate the next century », signé en mai 2015 de Noah Millman, tandis que la seconde (absente de la bibliographie mais qu’on repère aisément sur Internet) remonte à une tribune de Ross Douthat, « Africa’s Scramble for Europe », publiée en août 2015 dans le New York Times. Si l’on prend la peine de se reporter au texte de Millman, on découvre que le long développement de Smith sur le modèle mexicain (p. 179), central dans l’argumentation de l’ouvrage, décalque ses formules de très près (comme, par exemple, la comparaison du Rio Grande avec la Méditerranée) sans se soucier d’apposer des guillemets. Mais qui est Millman ? Responsable de la rubrique littéraire de Politico, il n’est ni démographe ni spécialiste de l’Afrique mais il a travaillé naguère dans la finance et sait faire une règle de trois. Sa méthode est simple : il s’agit de convaincre l’auditoire américain peu au fait de l’Afrique en ramenant l’inconnu au connu, c’est-à-dire en plaquant le modèle mexicain sur les réalités africaines. Quant à Ross Douthat, auteur régulier de tribunes traitant à peu près de tous les sujets, il est cité parce qu’il cite… Millman.

En fin d’ouvrage, Smith nous explique qu’à poursuivre l’aide au développement ou à trop favoriser l’immigration, la politique européenne « risque de transformer les flux migratoires africains en ruée vers l’Europe » (p. 225, je souligne). Surprise du lecteur : la ruée proclamée en couverture avec tant d’aplomb n’est donc plus inéluctable ? Qu’importe, le correctif vient trop tard pour retenir l’attention des commentateurs, qui sont rarement allés plus loin que la couverture ou l’introduction. Le message qui « imprime » dans le débat public, comme on dit de nos jours, est celui que l’auteur a choisi de mettre en exergue, le seul qui pouvait garantir le succès du livre, à savoir : le pire est sûr, l’Europe sera submergée par l’Afrique.

Un paradoxe majeur du livre est qu’il contient les éléments qui minent la thèse principale. L’auteur sait pertinemment qu’à l’échelle mondiale ce ne sont pas les régions les plus pauvres qui émigrent le plus. Il sait qu’au sud du Sahara l’on manque des ressources nécessaires pour migrer en masse. Il ne lui a pas échappé non plus (c’est dûment rappelé en quatrième de couverture) que l’aide au développement a toutes chances de relancer l’émigration au lieu de la réduire — au point que certains commentateurs, comme Marcel Gauchet, ont crédité Stephen Smith de cette découverte, comme si les économistes du développement ne l’avaient pas déjà établie de longue date.

Smith, à dire vrai, semble lui-même la tenir de seconde main. Il cite longuement sur le sujet un éditorial de Jeremy Harding, l’un des rédacteurs en chef de la London Review of Books, auteur d’un livre-reportage sur le passage des frontières (p. 148-149). On retrouve ainsi dans la Ruée quelques acquis de la recherche, mais transmis par des voies indirectes — de préférence journalistiques et littéraires. On ne saurait lui en faire grief. Le problème est ailleurs : il réside dans le fait qu’à l’heure de tirer sa conclusion, Smith ne tient aucun compte de ces acquis.

Une documentation lacunaire

Livre bien documenté, ai-je lu çà et là. Je suis frappé du contraire. Pour un spécialiste chevronné de l’Afrique, la documentation est lacunaire et obsolète. Smith soutient, par exemple, que les démographes se seraient aveuglés sur l’évolution de la fécondité africaine. C’est oublier que le plus lu des démographes africanistes dans les années 1990, John Caldwell, avait attiré l’attention de ses collègues sur le retard de la transition démographique dans les pays enclavés de l’Afrique subsaharienne, y compris dans un article remarqué de Pour la Science [3]. En 2004 déjà, Dominique Tabutin et Bruno Schoumaker, dans un bilan détaillé de la démographie de l’Afrique publié par l’INED, avaient dûment signalé que la baisse de la fécondité était enrayée dans une quinzaine de pays africains, faute d’être soutenue par un développement économique et social suffisant [4]. Plus récemment, en 2015, un éminent démographe de l’INED, Henri Leridon, est revenu à la charge sur « la transition démographique explosive » de l’Afrique [5]. Aveugles, les démographes ? La cécité est plutôt du côté de l’auteur, qui ne cite aucune de ces publications, alors que les revues Pour la Science, Population ou Futuribles sont aisément accessibles.

Plus récemment, Population and Development Review, une revue phare dans le domaine de la démographie des pays du Sud, a réuni treize articles sur l’évolution de la fécondité en Afrique subsaharienne, dont l’un signé d’une démographe française [6]. Cette parution est postérieure à la rédaction de la Ruée. Mais, qu’on lise l’introduction générale, assortie d’une copieuse bibliographie, et l’on verra que l’évolution de la démographie africaine, loin d’avoir été « délaissée » par les démographes dans les dernières décennies, a fait l’objet de débats intenses, y compris à l’époque où l’épidémie de sida captait le plus gros de l’attention.

Smith évoque au passage la « tragédie statistique » de l’Afrique, c’est-à-dire le manque dramatique de données statistiques sur ce continent. C’est peut-être vrai des données économiques mais, s’agissant des données démographiques, ce constat est obsolète. Tabutin et Schoumaker soulignaient déjà en 2004 « un progrès considérable des connaissances » sur la démographie de l’Afrique, que ce soit sur la fécondité, la mortalité ou les migrations. Il faut jeter un coup d’œil au volume méthodologique que la division de la Population des Nations-Unies a publié en ligne en 2017 pour accompagner la sortie de ses dernières projections ; on y voit que les experts de la division ont intégré les tendances fournies par une longue série d’enquêtes : plusieurs dizaines pour le seul Nigéria ! Informations très accessibles, là encore. Encore fallait-il, pour les trouver, sortir de l’essayisme ou de la sphère journalistique.

Smith fait grand cas des enquêtes compilées par l’Institut Gallup sur les intentions de migrer, selon lesquelles plus d’un tiers des Subsahariens aimeraient quitter leur pays. Il cite les chiffres de seconde main (via un article de L’Opinion) et sans le moindre recul. Or il faut revenir à la question posée : « dans l’idéal, si vous en aviez l’occasion, aimeriez-vous vous installer durablement dans un autre pays ou continuer de vivre ici ? » Dès qu’on demande si cela pourrait se faire dans les douze mois et, plus encore, si des préparatifs ont été engagés, les taux s’effondrent à moins de 5 %. Il y a loin du rêve à la réalité. Les chercheurs italiens qui ont récupéré les données de ces enquêtes à la demande de la Commission européenne aboutissent à la même conclusion : l’« Indice de migration potentielle » construit par Gallup sur cette base n’a aucune valeur prédictive [7]. Pas plus qu’il n’en a, du reste, pour les jeunes Français, qui déclarent dans ces mêmes enquêtes des intentions d’émigrer cinq fois supérieures à la réalité observée.

Une source-clef : la base mondiale des diasporas

La lacune la plus criante de la Ruée est l’absence de référence à une source majeure de connaissances sur l’état des diasporas dans le monde, la « Base bilatérale des migrations » dressée conjointement depuis une quinzaine d’années par l’OCDE, la Banque mondiale et le FMI, une base que j’ai exploitée, après nombre de chercheurs, dans ma récente publication [8]. Il s’agit d’un tableau de 215 lignes et 215 colonnes, téléchargeable sur un tableur standard, qui fournit pour chaque pays ou territoire de la planète le nombre de natifs résidant ailleurs, soit un total de 266 millions de migrants sur 7,7 milliards d’habitants. Alors que les premières éditions de cette matrice se contentaient le plus souvent du critère de la nationalité, c’est désormais le pays de naissance qui est retenu pour la grande majorité des pays, ce qui signifie que, contrairement à une rumeur tenace (qui hante encore les blogs), les immigrés naturalisés continuent de compter pour le démographe des migrations. Les sources compilées dans cette base bilatérale ne se limitent pas aux recensements ; elles incluent les registres de population et, mieux encore, les tendances tracées par les enquêtes démographiques auxquelles je viens de faire allusion.

Un avantage majeur de cette matrice mondiale des diasporas est le rapprochement systématique des informations entre origine et destination, qui permet un contrôle de cohérence croisé, pays par pays. La qualité de cet outil n’a cessé de s’améliorer à mesure que les économistes du FMI ou de l’OCDE se sont employés à l’actualiser. Insistons-y : cette qualité ne dépend pas du travail de tel ou tel organisme statistique, national ou international ; il est d’abord la résultante des efforts accomplis par les organismes du monde entier. La théorie du complot, si prompte à dénoncer « l’omerta des chiffres », devrait imaginer une conspiration mondiale pour soutenir que ces chiffres sont dénués de valeur.

Que faire d’une telle base de données ? Chacun est libre de l’enrichir en affectant à chaque pays une série d’indicateurs pertinents récupérables depuis d’autres bases de données, qu’ils soient démographiques, économiques, éducatifs, linguistiques, juridiques ou géopolitiques. L’utilisateur peut également qualifier les écarts observables entre les pays deux à deux : distance géographique, frontière commune, écart des revenus, existence d’une ancienne relation coloniale, importance de la diaspora déjà installée et autres facteurs plus qualitatifs. Il peut aussi regrouper les pays à sa guise dans des ensembles significatifs. Il peut enfin appliquer à cette base des taux de croissance potentiels par sexe et âge, empruntés à des projections démographiques, comme celles de l’ONU.

Ces traitements de données sont forcément plus laborieux que la lecture des tribunes politiques ou des éditoriaux littéraires mais il s’en dégage un faisceau de conclusions convergentes, dégagées de longue date par les économistes et les démographes et qui, toutes, viennent ruiner le schéma des vases communicants. On s’imagine souvent que les pays les plus jeunes sont voués à migrer vers les pays les plus âgés, les plus féconds vers les moins féconds, les plus pauvres vers les plus riches, les plus denses vers les moins denses, les pays tropicaux vers les pays tempérés… Combien de fois n’ai-je pas lu que les « hautes pressions démographiques » allaient fatalement se répandre dans les aires de « basses pressions », alimentant ainsi l’idée d’un « suicide démographique de l’Europe » créateur d’« appel d’air » ! Hélas, ce n’est pas parce qu’une métaphore est évocatrice qu’elle est forcément juste. L’image du trop-plein-qui-déborde est impuissante à rendre compte des phénomènes démographiques, y compris des flux migratoires.

Une conjecture plus économique que démographique

Dans son entretien au Figaro, Stephen Smith juge sans intérêt la base mondiale des diasporas au motif qu’elle n’envisage pas le scénario de croissance économique accélérée qu’il postule pour l’Afrique. C’est confondre les registres. Une base de ce type donne à voir la répartition mondiale des migrations à un instant donné : elle ne saurait intégrer a priori les hypothèses de croissance pour l’avenir. Mais si l’on veut projeter des hypothèses pour les décennies à venir, c’est une toile de fond indispensable. Sans ce cadrage, les hypothèses se perdent dans le vide et deviennent incontrôlables ; elles restent à la merci du libre jeu des analogies, y compris les plus irréalistes.

En croisant pour chaque génération la base mondiale des migrations avec les projections démographiques de l’ONU pour 2050, on est en mesure d’estimer le poids des diasporas dans les pays d’accueil, dans l’hypothèse d’une persistance des facteurs actuels d’émigration. C’est ce que j’ai fait dans le bulletin Population et sociétés de septembre 2018, déjà cité, avec pour résultat un nombre de migrants subsahariens pour 2050 très inférieur au chiffre avancé par Stephen Smith, environ cinq fois moindre. Que signifie cet écart ? Tout simplement que le scénario de la « ruée » migratoire de l’Afrique subsaharienne sur l’Europe ne résulte pas, pour l’essentiel, d’un déterminisme démographique mais d’une conjecture économique, alors qu’une partie de l’argumentaire développé par Smith, celle qui est portée par le sous-titre (« la jeune Afrique en route vers le Vieux Continent »), suggère faussement le contraire.

Mes estimations pour 2050 se situent dans l’ordre de grandeur des résultats obtenus par deux expertises plus approfondies qui exploitent également la base des diasporas, l’une signée des chercheurs du Fonds monétaire international [9], l’autre du Centre commun de recherches de la Commission européenne [10]. Smith cite la première, mais sans relever le fait que depuis les recensements de 2000, l’augmentation du nombre de Subsahariens ayant quitté l’Afrique subsaharienne reflète pour l’essentiel la croissance générale de la population. En proportion, la part des migrants qui restent dans la région a peu bougé depuis 1990. Elle se situe autour des trois-quarts (70 % à l’heure actuelle, selon la base mondiale des diasporas, contre 15 % seulement vers l’Europe). La migration interne à l’Afrique subsaharienne devrait également bénéficier de la mise en œuvre de l’accord de libre circulation des personnes signé en mars 2018 par 27 pays africains.

Une métaphore trompeuse : le déversement du trop-plein

La base mondiale des diasporas atteste, en effet, qu’aucune des métaphores habituelles sur la logique des mouvements de population ne modélise correctement la distribution effective des migrants de par le monde. Les « lois » de déversement qu’elles prétendent énoncer sont démenties par trop de contre-exemples. Les pays qui ont les plus forts taux d’émigration vers les pays prospères sont plutôt de taille moyenne et de revenu moyen, tels le Mexique, la Turquie, le Maghreb, les Balkans ou l’Asie centrale, et, surtout, ce sont des pays déjà très engagés dans la baisse de la fécondité, ce qui n’est pas le cas de l’Afrique au sud du Sahara. Si l’on ouvrait davantage les frontières, ce n’est pas la « misère du monde » qui s’inviterait chez nous mais la richesse émergente.

Stephen Smith a beau savoir que l’extrême pauvreté n’est pas un facteur de migration, il continue d’entretenir les autres variantes du mythe des vases communicants, notamment quand il évoque l’inexorable pression qu’exercent sur les sociétés vieillissantes les jeunes en surnombre, impatients de s’émanciper. Il va jusqu’à suggérer que les sociétés européennes, incapables de financer leur système de retraite pour cause de vieillissement, n’auraient d’autre dilemme que de fermer les frontières au risque de dépérir sur place ou, inversement, de les ouvrir au risque de ployer sous le nombre des cotisants africains : « doit-on, pour financer une sécurité sociale a minima, accepter qu’un quart des habitants de l’Europe – plus de la moitié des moins de trente ans – seront « africains » en 2050 ? » (p. 179-180). Et de citer le fameux rapport de la division de la Population de l’ONU sur les « migrations de remplacement » [11], rapport régulièrement invoqué par les tenants de la thèse du « grand remplacement ».

Comment interpréter le dernier scénario de l’ONU sur les « migrations de remplacement »

Smith assure se référer au scénario de l’ONU visant à stabiliser la population active de l’Europe à l’horizon 2050. Mais dans le cas de la France, le nombre de migrants accueillis chaque année opère déjà cette stabilisation. Smith se réfère en réalité au dernier scénario envisagé dans le rapport, qui consiste à figer durablement le rapport numérique entre population d’âge actif (15-64 ans) et personnes âgées (65 ou plus) — ou « rapport de dépendance » — en faisant appel à des migrants jeunes, sans rien changer aux paramètres de la durée du travail ou de l’âge à la retraite. Or c’est là une solution irréaliste, explique l’ONU, en raison de l’allongement de la vie qui vieillit la population « par le haut ». Le blocage du rapport de dépendance jeunes/vieux exigerait d’introduire dans les pays vieillissants des myriades de migrants, qui vieilliront à leur tour. Dans le cas de la France, les deux tiers de la population seraient alors des migrants ou des descendants de migrants. Un pays âgé comme la Corée n’aurait pas assez de l’arrière-monde chinois pour y parvenir. En achevant ainsi son rapport, l’ONU voulait prouver par l’absurde, sur un scénario fictif, que l’immigration ne permettait pas de contrer le vieillissement, y compris en France, et que ce dernier appelait des mesures d’un autre type.

J’ai raconté ailleurs en détail l’histoire des interprétations extravagantes dont ce document de l’ONU a fait l’objet en France [12]. Sa diffusion dans la presse avait soulevé l’ire de Jean-Marie Le Pen, qui accusa aussitôt l’ONU d’avoir conçu le plan « criminel » d’une « submersion migratoire » de l’Europe — première apparition avant la lettre de la thèse complotiste d’un « grand remplacement » voulu par les élites mondiales, même si elle n’était pas encore polarisée par l’islam. Erreur grossière d’interprétation, qui revenait à confondre projection et projet. Quinze ans plus tard, Marine Le Pen la reproduira dans plusieurs déclarations, en y ajoutant ses propres distorsions. Elle n’a pas seulement pris le scénario contrefactuel de l’ONU pour une image du réel ; les projections de l’ONU pour l’Europe sont devenues dans son cerveau un complot de l’Union européenne, et la référence à l’horizon 2050 un complot ourdi depuis… les années 1950.

On ne retrouve pas la théorie du complot dans l’analyse de Stephen Smith, mais l’erreur première persiste bel et bien, à savoir une lecture au premier degré des proportions extravagantes de migrants du Sud dans les populations du Nord projetées pour 2050 (« plus de la moitié des moins de trente ans en 2050 », nous dit-il en renvoyant au rapport onusien), alors que ce scénario contrefactuel n’avait de sens que dans le cadre d’une démonstration par l’absurde.

Le gâteau de la protection sociale

Si l’on croit dur comme fer au scénario d’un afflux massif et désordonné de migrants du Sud (car c’est cela que veut dire le mot « ruée » en bon français), le seul doute qui subsiste est de savoir s’il est encore temps de lui barrer la route en employant les grands moyens. Le débat étant ainsi formaté, Smith peut se permettre d’hésiter : les politiques ont « de la marge » mais « il se fait tard ». Au-delà de ce flottement se profile une certitude qui fait le cœur de l’argumentation : les perspectives de développement seraient « de bons augures » pour l’Afrique mais de « funestes présages pour l’Europe » (p. 225). Comme si chacun des deux continents ne pouvait survivre qu’au détriment de l’autre. Une coutume napolitaine veut qu’on ne puisse souhaiter la bonne année à quelqu’un sans la souhaiter secrètement mauvaise à quelqu’un d’autre. C’est le principe du Limited Good ou du jeu à somme nulle, dégagé dans un article fameux de George Foster (1965) [13] et dont il faudra un jour retracer l’histoire politique. Là se situe le nœud de l’ouvrage : non pas le développement rigoureux d’un mécanisme démographique mais une conjecture économique d’autant plus optimiste pour l’Afrique (un rattrapage accéléré en l’espace de trente ans) qu’elle est jugée désastreuse pour l’Europe.

À la fin de son essai, Smith reprend le propos de comptoir jamais démontré selon lequel l’immigration serait foncièrement incompatible avec l’État-providence, ce que l’histoire sociale du pays a pleinement démenti depuis la Seconde guerre mondiale. Faut-il rappeler les études détaillées de l’OCDE à ce sujet [14], complétées plus récemment par la démonstration d’Hippolyte d’Albis et de son équipe [15], à savoir que l’immigration ou, plus précisément, un afflux soudain de migrants ou de demandeurs d’asile, loin de ruiner la protection sociale et d’aggraver le chômage, se traduit à terme par une augmentation du PIB et une remontée du taux d’emploi ? D’Albis montre simplement que l’effet positif est retardé dans le cas des demandeurs d’asile, et ce pour une raison simple : l’interdiction qui leur est faite de travailler en attendant l’instruction de leur demande.

L’erreur est toujours la même : oublier que les immigrés sont aussi des producteurs et des consommateurs, des contribuables et des cotisants, s’imaginer qu’ils entament le gâteau commun au lieu de l’accroître. Certes, ils coûtent à la société quand ils sont jeunes, lui rapportent à l’âge mûr et lui coûtent à nouveau au grand âge, mais, comme l’a bien montré l’OCDE, ce cycle de vie se retrouve dans le reste de la population, avec des différences minimes liées aux structures par âges. L’idée que les migrants « prennent » le travail des natifs ou ponctionnent indûment leurs prestations sociales relève, là encore, du sophisme du travail et des ressources en quantité fixe, qui imprègne toute la partie finale de l’essai de Stephen Smith. On retrouve la même idéologie dans les conclusions d’allure philosophique que tire Gauchet de sa lecture de Smith : nous aurions à choisir entre la « liberté » et le « pouvoir », comprenez : la liberté d’admettre le tout-venant au nom des droits de l’homme et le pouvoir de garder la maîtrise exclusive de nos ressources. C’est s’imaginer que le bien existe en quantité finie, comme s’il fallait renoncer à vouloir concilier réalisme et respect des droits, politique et morale.

Pour retourner une formule éculée, les analyses économiques menées par l’OCDE ou par l’équipe d’Hippolyte d’Albis produisent des résultats qui « fâchent », tant ils heurtent la vision du gâteau de taille fixe que les natifs et les immigrés ne sauraient consommer sans se nuire mutuellement. Le véritable « déni » (autre formule rhétorique dont on use et abuse dans le débat sur l’immigration) consisterait à balayer ces résultats de la recherche d’un revers de main. Or, tant qu’on ne les a pas sérieusement démentis par une réfutation de même niveau, ils sont incontournables et ce n’est pas le maniement de métaphores évocatrices ou d’analogies irréalistes qui pourra tenir lieu de démonstration.

De la même façon, il ne suffit pas de renvoyer dos à dos les tenants de l’Europe forteresse et ceux de l’Europe passoire pour s’octroyer un brevet de pragmatisme et se draper dans l’« éthique de responsabilité » face à l’« éthique de conviction ». L’auteur a beau opposer régulièrement deux repoussoirs pour se poser en réaliste modéré, il s’engage lui-même dans une voie extrême quand il croit pouvoir lire dans les projections de la démographie subsaharienne la promesse d’une intrusion massive aboutissant à créer — excusez du peu — une « Eurafrique » (p. 227).

Ni alarmer ni rassurer : établir les faits

La démographie ressemble à la musique : elle attire beaucoup d’amateurs mais bien peu savent lire une partition. Dans le cas présent, il y a maldonne sur la nature même du jeu : il relève de la spéculation économique et d’une communication à sensation, et non pas d’une démonstration de nature démographique. Face à la crainte de l’envahissement sous le nombre, qui est une variante faussement objective de la peur de l’autre, le démographe a le devoir d’éclairer ses concitoyens sur les ordres de grandeur des mouvements de population. Il doit aussi identifier la nature exacte des hypothèses mises en œuvre et des préjugés qui les sous-tendent. À rebours d’une idée très répandue, son objectif n’est pas de rassurer ou d’alarmer mais de prendre la mesure des choses en les ramenant à leurs justes proportions, seul moyen d’éclairer dûment une politique lucide à long terme.

S’il faut craindre une « ruée », ce n’est pas celle des étrangers venus du Sud pour transformer l’Europe en « Eurafrique » mais celle qui consiste à se jeter sur la première explication venue ou à s’emparer précipitamment de métaphores outrancières pour frapper l’opinion à bon compte. Reste à espérer que les responsables politiques, désormais mieux armés, sauront à l’avenir éviter de tels pièges et cesseront d’agiter le spectre du péril noir.

Aller plus loin

Texte publié simultanément sur le site de l’Institut des Migrations.

- Le titre de cet article fait référence au texte de Lucien Febvre publié dans les Annales en 1946 : Comment se fabrique un oracle : la prophétie de sainte Odile

Source : François Héran, « Comment se fabrique un oracle . La prophétie de la ruée africaine sur l’Europe », La Vie des idées , 18 septembre 2018. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Comment-se-fabrique-un-oracle.html

Réseaux sociaux. Facebook, ennemie de la démocratie en Asie

Photo Dado Ruvic

Photo Dado Ruvic

Le scandale autour des liens entre Cambridge Analytica et Facebook a révélé en Occident les dangers que représente la masse de données personnelles accumulées par le réseau social. En Asie, il est mis en accusation en tant que propagateur d’idées haineuses.

Depuis que Facebook est entrée dans nos vies, il y a déjà de nombreuses années, le monde a radicalement changé, et le réseau social a sans conteste contribué à ce changement.

Au fil du temps, on a accusé la plateforme de toutes sortes de maux, notamment d’être un facteur de divorces, de syphilis, de dépression, et même de clivages sociaux.

Récemment, de nouvelles incriminations ont été formulées. Facebook aurait une influence démesurée et se transformerait en une arme dès lors qu’il est entre de mauvaises mains. Ces derniers mois, la société de Mark Zuckerberg s’est vu reprocher d’avoir déclenché des troubles sociaux, fait élire un président, voire même favorisé un génocide.

Voici trois des accusations les plus extrêmes lancées contre le géant des réseaux sociaux cette année (et nous ne sommes encore qu’au mois de mars) :

  • La crise des Rohingyas – Birmanie

Yanghee Lee, rapporteuse spéciale de l’ONU pour la Birmanie, déclarait le 13 mars :

Je crains que Facebook ne soit devenue un monstre.

Les Nations unies ont montré du doigt la plateforme pour son “rôle déterminant” dans l’actuelle crise des Rohingyas, qui a vu près de 700 000 réfugiés fuir leur pays vers le Bangladesh voisin.

La répression militaire qui a lieu en ce moment même dans l’État d’Arakan (renommé Rakhine), au nord-ouest de la Birmanie, est alimentée par un fort sentiment d’hostilité envers musulmans et Rohingyas, très répandu dans ce pays à majorité bouddhiste. Or ce nationalisme est diffusé et amplifié par Facebook.

“Facebook a […] très fortement contribué à attiser les haines et les divisions au sein de la population. Le discours de haine est une composante très importante de ce phénomène”, a assuré Marzuki Darusman, président de la mission d’enquête de l’ONU sur place.

“En ce qui concerne la situation en Birmanie, Facebook est le réseau social par excellence”, ajoute-t-il.

L’entreprise a tenté d’endiguer le flux de discours haineux dans le pays en supprimant la page d’éminents nationalistes bouddhistes. Mais le phénomène ne concerne pas qu’une poignée d’excités : le gouvernement lui-même utilise la plateforme dans le cadre d’une vaste opération de relations publiques visant à gagner le soutien de la population et à diffuser un message anti-Rohingya.

Des témoignages très détaillés sur les affrontements et les actions de l’Armée du salut des Rohingyas de l’Arakan (ARSA) sont apparus sur “Information Committee”, le compte du bureau d’Aung San Suu Kyi, leader de fait. Des analystes affirment que ceux-ci enflamment les esprits et mettent en danger la vie des agents humanitaires étrangers.

  • Duterte contre ses détracteurs – Philippines

Les réseaux sociaux, et surtout Facebook, passent pour être l’arme la plus puissante de Rodrigo Duterte. Non content d’avoir facilité sa victoire électorale, le géant du numérique l’aurait aidé à neutraliser ses opposants et à fermer les médias frondeurs.

Après avoir mis en place une armée de partisans très au fait du fonctionnement de Facebook pour diffuser ses promesses de campagne et pouvoir se battre pied à pied afin d’obtenir son élection, Duterte a fait entrer certaines de ces personnalités clivantes dans son gouvernement. Une fois dans le palais de Malacañang, ils se sont vu confier la lutte contre l’opposition, selon Maria Ressa, journaliste de Rappler.

La sénatrice emprisonnée Leila de Lima, ouvertement critique envers le président et désignée par Amnesty International comme défenseuse des droits humains menacée, a fait les frais d’une campagne en ligne ciblée, comme l’a révélé le site d’information.

Peu après que la campagne #ArrestLeiladeLima est devenue virale, la sénatrice a été mise en garde à vue, accusée d’avoir monté un réseau de trafic de drogue, ce qu’elle nie avec force.

L’offensive des “trolls patriotiques” du chef d’État se poursuit aujourd’hui. Il suffit de lire les commentaires au bas de n’importe quel article en ligne qui le présente sous un jour négatif pour s’en convaincre. Ceux-ci, au vitriol, proviennent souvent d’authentiques partisans, mais Duterte a lui-même reconnu qu’il payait des trolls lorsqu’il était en campagne.

Autre cible des réseaux sociaux : Rappler, qui est sous le coup d’une révocation de sa licence depuis janvier dernier pour, selon le pouvoir, ne pas avoir respecté une loi sur l’interdiction du contrôle des médias par des sociétés étrangères. Dans les mois qui ont précédé cette décision, les partisans du président ont mené une violente campagne en ligne contre le site.

La technique de domination des réseaux sociaux par Duterte est tellement efficace qu’il a été couronné “Roi de Facebook” par l’entreprise elle-même en 2016. Car 64 % des conversations à propos des élections aux Philippines sur le réseau social portaient alors sur lui.

  • Les émeutes de Kandy – Sri Lanka

Une équipe de Facebook a rencontré le Premier ministre sri-lankais le 15 mars. Le gouvernement accuse en effet la plateforme de ne pas avoir su contrôler la diffusion de propos appelant à la haine, ce qui a contribué à l’explosion d’émeutes antimusulmanes ayant fait trois morts et conduit le pays à déclarer l’état d’urgence.

Lors des violences, le gouvernement a pris la décision inédite de bloquer l’application Facebook dans tout le pays par crainte d’une escalade.

Selon le ministre des Télécommunications Harin Fernando cité par le quotidien britannique The Guardian :

Le pays aurait été à feu et à sang en quelques heures.

Et de citer en exemple un tweet rapportant des propos tenus sur Facebook : “Tuez tous les musulmans, pas un seul enfant de ces chiens ne doit en réchapper.”

Au bout de six jours, Facebook a répondu que ce post ne violait pas sa politique de lutte contre la diffusion de propos haineux et de ce fait il n’a pas été supprimé de la plateforme.

Selon Sanjana Hattotuwa du Centre des alternatives politiques à Colombo, si le phénomène n’est pas spécifique au Sri Lanka, dans une région instable sur le plan politique et social, un outil comme Facebook “aggrave ces fractures”.

Emma Richards
Source 28/03/2018

L’UE et Londres, le risque d’un divorce à l’arrache

Douvres-Bansky-Brexit

Le temps se réduit drastiquement pour mettre au point la sortie concrète du Royaume-Uni de l’UE, mais un déblocage des négociations à Salzbourg semble très hypothétique.

Le 29 mars 2019 à 23 heures, heure de Londres, le Royaume-Uni sortira de l’Union européenne. Voilà la seule chose certaine que l’on sait à propos du Brexit, puisqu’il figure dans une loi très difficile à modifier. Pour le reste, c’est toujours la confusion du côté britannique, deux ans et demi après le référendum du 23 juin 2016, et un an et demi après le début officiel des négociations.

«Même si les droits des citoyens ou le règlement de la facture du départ ont été décidés, on en est toujours au point de départ pour le reste, explique un diplomate d’un grand pays. Les questions centrales du marché intérieur et de la frontière entre les deux Irlandes ne sont toujours pas réglées et un « no deal » par accident est de plus en plus possible, ce qui serait catastrophique pour le Royaume-Uni et une mauvaise chose pour l’UE», puisque toutes les relations seraient interrompues d’une seconde à l’autre. Et, sauf surprise, aucun progrès n’est attendu au cours du sommet de Salzbourg qui a démarré mercredi.

Règle du jeu

Or l’horloge tourne de plus en plus vite : «S’il n’y a pas d’accord d’ici au 15 novembre, le gouvernement nous a expliqué qu’il ne serait pas prêt dans les temps, vu le nombre de lois qu’il doit faire adopter avant le 29 mars», poursuit le diplomate. Le président du Conseil européen, Donald Tusk, a déjà prévu un sommet extraordinaire début novembre afin d’essayer de parvenir à un accord à l’arraché. Le problème de fond est que le Royaume-Uni n’a toujours pas compris ou admis que c’est lui qui part.

«Depuis le début de cette affaire, on a l’impression que c’est l’UE qui quitte Londres», s’amuse un diplomate français. Dès le départ, les Vingt-Sept ont pourtant établi la règle du jeu : il n’est pas question que le Royaume-Uni se retrouve dans la même situation qu’avant le Brexit ou qu’il bénéficie des avantages du marché unique et de l’union douanière sans en supporter les contraintes. Or, quand la Première ministre, Theresa May, appelle les Etats membres à «faire un effort», c’est exactement ce qu’elle leur demande : «Depuis deux ans, les Britanniques nous proposent des solutions qui sont incompatibles avec nos règles», s’agace un haut fonctionnaire. Pour l’UE, il est hors de question de saucissonner le marché intérieur en acceptant une libre circulation des marchandises, des services et des capitaux, mais pas des personnes.

Pas de cadeau

De même, il n’est pas envisageable qu’un accès total au marché intérieur des marchandises puisse se faire sans respecter l’ensemble des normes réglementaires de l’UE, ce que souhaite pourtant Londres. Même chose pour l’union douanière puisque le Royaume-Uni propose d’y rester, afin de résoudre le problème de la frontière irlandaise, mais veut négocier librement des accords commerciaux avec les pays tiers. En fait, «les propositions britanniques reviennent toujours à leur donner un avantage par rapport à leur situation actuelle», résume un diplomate.

Le problème pour May est que, si les Vingt-Sept sont divisés sur à peu près tous les sujets, ils sont unis sur le Brexit. Personne ne veut lui faire le moindre cadeau, à la fois pour décourager ceux qui pourraient être tentés par un «exit» finalement pas si catastrophique, mais aussi pour éviter de donner au Royaume-Uni un avantage compétitif. «Il y avait deux solutions simples, écartées d’emblée par le gouvernement britannique, explique un diplomate. Soit le modèle norvégien, c’est-à-dire l’accès total au marché intérieur en respectant l’ensemble de nos règles, soit l’accord de libre-échange classique.»

C’est pour cela que les négociations sont dans une impasse dont on ne voit pas l’issue. La France, prudemment, va demander une loi d’habilitation au Parlement pour promulguer les ordonnances pour limiter les effets d’une rupture brutale en cas de «no deal». De fait, du jour au lendemain, les entreprises britanniques ne pourront plus exercer leur activité au sein de l’UE, les avions britanniques n’auront plus accès au ciel unique européen, les contrôles aux frontières seront rétablis… Un précipice vers lequel le Royaume-Uni fonce tout droit.

Jean Quatremer

Source : Libération 19/09/2018

Iran. L’Europe impuissante face aux sanctions américaines

 Siège de l’EEAS, Bruxelles, 11 janvier 2018. - Conférence de presse des représentants de l’UE-3 : Jean-Yves Le Drian (France), Sigmar Gabriel (Allemagne) et Boris Johnson (Royaume-Uni) après une réunion sur l’Iran. IRNA


Siège de l’EEAS, Bruxelles, 11 janvier 2018. – Conférence de presse des représentants de l’UE-3 : Jean-Yves Le Drian (France), Sigmar Gabriel (Allemagne) et Boris Johnson (Royaume-Uni) après une réunion sur l’Iran.
IRNA

Le retrait américain de l’accord sur le nucléaire iranien et l’imposition de sanctions contre Téhéran ont suscité une large condamnation, notamment des signataires européens. Mais les annonces diplomatiques de l’UE-3 (France, Allemagne et Royaume-Uni) n’ont convaincu ni la partie iranienne ni les grandes entreprises européennes.

Après le vote de la résolution 2231 du conseil de sécurité de l’ONU le 20 juillet 2015 entérinant l’accord sur le nucléaire iranien (Joint Comprehensive Plan of Action, JCPOA), l’industrie européenne avait su partiellement profiter de la réouverture du marché iranien. Avec notamment, dans l’aéronautique (vente de 100 avions Airbus pour 20 milliards de dollars — 17 milliards d’euros — et d’avions ATR), le secteur pétrolier (contrat South Pars 11 de Total pour 5 milliards de dollars — 4 milliards d’euros), l’automobile (co-entreprise PSA/Iran Khodro de 400 millions d’euros et co-entreprise Renault/Idro) entre autres secteurs, en 2017, les exportations de la France vers l’Iran s’élevaient à environ 1,5 milliard d’euros. La même année, elle importait d’Iran 2,3 milliards d’euros de produits pétroliers.

Le montant total des transactions commerciales de l’Union européenne (UE) avec l’Iran s’élevait à 20 milliards d’euros d’euros pour 2017. Ce montant s’élevait à 23,8 milliards d’euros pour la Chine, 20,4 pour les Émirats arabes unis et 9,8 pour l’Inde.

Or, l’historique de la mise en œuvre du JCPOA laissait beaucoup à désirer côté américain, même sous la précédente administration. Le malentendu entre le département d’État de John Kerry, défendant l’accord, et le trésor américain de Jacob Lew, partisan d’une ligne dure et ayant le dernier mot sur toutes les questions financières, a alimenté la confusion depuis le début. L’arrivée aux commandes de ces deux ministères de Steve Mnuchin et Mike Pompeo, deux farouches opposants à l’accord, suite à l’élection de Donald Trump en novembre 2016 puis l’annonce du 8 mai 2018 confirment l’adage selon lequel « les contrats ne tiennent pas aux mots, mais aux pensées ».

Pour l’Europe, un retrait de l’accord ne signifierait pas uniquement l’abandon d’un gros marché, mais également prendre acte d’un aspect discutable de la stratégie commerciale américaine : l’extraterritorialité de la loi américaine. Derrière la diplomatie agressive du dollar pratiquée par le trésor, c’est la souveraineté d’autres pays qui est visée (lire encadré).

 

Viser les entreprises non américaines

Pour trouver un partenaire iranien, même avant l’annonce de mai 2018, les entreprises devaient effectuer des audits tatillons de leurs clients pressentis — appelés « due diligence », « know your customer » (KYC) — et se confronter à la prudence minutieuse des assureurs, secteur très lié au marché américain. Autant de précautions juridiques qui faisaient bondir le coût du ticket d’entrée sur le marché iranien. Les entreprises iraniennes restaient empêchées d’intégrer les circuits de financement européens, tels le crédit bancaire ou la cotation en bourse de Londres par exemple. Le refus des banques européennes de s’impliquer en Iran après l’accord de Vienne malgré les injonctions de leur autorité de tutelle avait déjà fait grand bruit.

Les sanctions primaires concernent les particuliers et les entreprises américains, citoyens ou résidents, et rendent nécessaire une dérogation spéciale de l’Office of Foreign Assets Control (OFAC)1 pour commercer avec l’Iran : c’est le cas de Boeing par exemple.

Depuis le 8 mai 2018, il est de nouveau interdit aux entreprises non américaines de négocier de nouveaux contrats et il leur a été fait obligation de résilier ceux conclus après le 16 janvier 2016 dans un délai de 90 jours (août 2018) à 180 jours (novembre 2018) selon les cas. Les risques encourus par les récalcitrants sont très élevés : pénalités financières2, saisie de biens mobiliers ou immobiliers, interdiction d’accès au système bancaire américain, retrait aux banques de leur licence d’exploitation, radiation de la liste des fournisseurs du gouvernement fédéral, sanctions personnelles à l’encontre de chefs d’entreprises européennes (gel ou saisie de biens sur le sol américain, interdiction d’entrée, etc.). Ces procédures peuvent être d’origine judiciaire (procureur fédéral de New York) ou administrative (le trésor américain).

Depuis lors, les grosses entreprises européennes comme Total, Peugeot ou Airbus se retrouvent prises en étau. Structurellement exportatrices, généralement impliquées sur le marché américain et exposées aux circuits de financement dollarisés, elles subissent une situation plus critique que celle des PME-PMI plus eurocentrées et moins vulnérables. Aussi ont-elles très tôt pris acte de la nouvelle donne en annonçant l’une après l’autre leur retrait du marché iranien, gérant au cas par cas leur sortie contractuelle.

La décision est prise au plus haut niveau de leurs instances dirigeantes, après consultation des autorités de tutelle et de leurs actionnaires, incluant souvent la présence significative d’un actionnariat américain via divers fonds d’investissement (Karlyle, TPG, Kohlberg-Kravis-Roberts, Blackstone…). L’annonce reflète toujours le même argument : « Nous nous conformerons aux sanctions, à moins qu’une dérogation soit obtenue expressément des autorités américaines par les gouvernements de l’Union européenne ». Et ces demandes de dérogation par les gouvernements français, britannique et allemand ont essuyé une fin de non-recevoir de la part de Washington.

 

Total et PSA obtempèrent

Le caractère éminemment dissuasif du dispositif américain a donc agi rapidement. Dès le 16 mai, Total exposait dans un communiqué son intention de se retirer du projet gazier iranien de South Pars 11 « à moins qu’une dérogation propre au projet ne soit accordée par les autorités américaines, avec le soutien des autorités françaises et européennes (…) laquelle dérogation devra comprendre une protection de la société contre toute sanction secondaire applicable en vertu du droit américain ». La China National Petroleum Corporation (CNPC) devrait récupérer les 50 % de parts de Total sur cet important contrat.

De même, PSA annonçait la suspension de ses activités iraniennes le 4 juin. Carlos Ghosn, PDG du groupe Renault, s’est distingué par une habile déclaration le 15 juin devant son conseil d’administration : « On n’abandonnera pas. Même si nous devons réduire la voilure très fortement (…) parce que nous sommes persuadés que (…), à un moment, ce marché rouvrira, et le fait d’être resté en Iran nous donnera certainement un avantage » (AFP).

Les deux constructeurs français jouissaient jusqu’ici d’une position dominante sur le marché automobile iranien (environ 40 %) via leur partenariat stratégique, aujourd’hui remis en cause, avec les constructeurs locaux Iran Khodro et Saipa. Les Chinois Geely, Brillance ou Great Wall sont ici encore naturellement en lice pour profiter de l’appel d’air et remplacer leurs concurrents européens, en particulier français. Les entreprises chinoises sont en général moins vulnérables aux sanctions américaines et peuvent compter sur le soutien indéfectible de leur gouvernement.

Après le géant danois Maersk, la Compagnie maritime d’affrètement-Compagnie générale maritime (CMA-CGM), numéro trois mondial du transport maritime a également déclaré le 6 juillet 2018 se désengager de l’Iran, malgré ses accords avec l’Islamic Republic of Iran Shipping Lines (Irisl). Quelques secteurs comme l’agroalimentaire ou la santé demeurent en sursis jusqu’à la publication du décret d’application des sanctions.

 

Lancinante question bancaire

Les difficultés à effectuer des transactions bancaires avec l’Iran ne sont pas nouvelles. Mais rester connecté à Swift, système de messagerie interbancaire sous juridiction belge, est crucial pour que l’Iran puisse continuer de recevoir l’argent de ses exportations pétrolières et de payer ses biens importés. Or, le trésor américain a donné à Swift jusqu’au 4 novembre pour déconnecter la Banque centrale et les entités iraniennes au nom de « pratiques qui ne sont pas en accord avec les conduites d’affaires généralement acceptées ». Deux banques américaines siégeant au conseil d’administration de Swift, JP Morgan et Citigroup constituent pour le trésor américain, à côté de menaces de gels d’avoirs ou d’interdiction d’entrée à l’encontre de ses dirigeants, un puissant levier de pression.

La plate-forme européenne de règlements de transferts Target II utilisée par la Banque centrale européenne (BCE) pour ses règlements internationaux serait aussi concernée. Dans ce cas, des clients iraniens accusés par les Américains de financer le terrorisme pourraient se voir interdits d’utiliser ce système, y compris pour des transactions libellées en euros.

Même les banques européennes de taille moyenne et absentes du marché américain comme les banques coopératives du Bade-Wurtemberg spécialisées sur les marchés difficiles et l’aide aux PME se tiennent maintenant sur la défensive en attendant la riposte européenne.

 

Des mots, seulement des mots ?

La représentante de la diplomatie européenne Federica Mogherini déclarait le 16 juillet 2018 à l’issue d’une réunion avec les ministres des affaires étrangères des États membres de l’UE : « Nous avons approuvé l’actualisation du statut de blocage et nous prenons toutes les mesures pour permettre à l’Iran de bénéficier des retombées économiques de la levée des sanctions ». Cette position ferme résultait d’un long processus de tractations infructueuses avec le gouvernement américain.

De quelle marge de manœuvre les Européens disposent-ils ? Mettre en place un protocole de paiement direct entre la BCE et la Banque centrale iranienne (BCI) ? Abonder et couvrir le risque d’amende par les organismes publics d’investissement européens ? Obtenir des autorités américaines des dérogations au cas par cas ? Rendre l’Iran éligible à des prêts auprès de la Banque européenne d’investissement (BEI) afin d’éviter les transactions en dollars ?

Les déclarations à l’unisson de la France, de l’Allemagne et du Royaume-Uni dans le sens de leur « engagement continu en faveur du JCPOA », dès le 8 mai — et constamment répétées depuis — doivent être portées à leur crédit. Mais les mesures concrètes pour sauver l’accord semblent tardives. Aussi serait-il contre-productif et exorbitant, voire irréaliste, d’en surseoir l’application à la mise en œuvre par le système bancaire iranien des recommandations du Groupe d’action financière (GAFI) contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme5 d’ici la fin octobre 2018. Trois principales mesures sont en discussion :

- la réactivation en deux étapes, le 6 août puis le 6 novembre, du statut du blocage de 1996 est un jalon positif : il interdit aux entreprises européennes de se conformer aux effets extraterritoriaux des sanctions américaines, sous peine de pénalités fixées par chaque État membre. Il leur ouvre également droit à indemnisation des préjudices résultant de ces sanctions par la personne morale qui en est à l’origine. Il les protège dans l’UE de toute poursuite américaine en invalidant toute procédure judiciaire étrangère. Cependant, même si le dispositif de 1996 a été consolidé pour inclure les transactions financières notamment, son efficacité est discutée et n’a jamais vraiment pu être testée. Il s’agit plus d’un signal politique envoyé par l’UE à ses partenaires américain et iranien ;

- la BEI, en tant qu’outil de financement de l’UE basée au Luxembourg, a été missionnée pour financer des projets viables en Iran, en particulier concernant de petites et moyennes entreprises. Son président Werner Hoyer a pourtant déclaré le 18 juillet en présence de Jean-Claude Juncker que développer des activités en Iran pourrait remettre en cause son business model, alors que sa dette en obligations américaines (bonds) s’élevait à 500 milliards d’euros ;

- peu claire également est la façon dont les dispositifs publics de financement du commerce avec l’Iran, comme la convention signée en janvier 2018 par Invitalia, l’Agence italienne d’investissement étranger, celle de l’agence autrichienne de crédit (OeKB) ou le projet annoncé de la BEI de financement en crédit acheteur d’un montant de 500 millions d’euros seront effectivement mis en œuvre.

Sur la question bancaire, le 19 juin 2018, le ministre français de l’économie Bruno Le Maire a fait un désagréable aveu d’impuissance : « Soyons honnêtes, la plupart des entreprises françaises ne pourront pas rester. Elles ont besoin d’être payées pour les produits qu’elles livrent ou fabriquent en Iran, et il n’existe pas d’institutions financières souveraines et autonomes en Europe ». Ces grandes banques craignent à juste titre la révocation de leur licence américaine.

Les mesures européennes vont certes dans le bon sens, mais demeurent insuffisantes. Certains professionnels comme la fédération des Opérateurs spécialisés du commerce international (OSCI) basée à Paris suggèrent d’aller plus loin, de s’inspirer de la loi sur les mesures extraterritoriales étrangères (Foreign Extraterritorial Measures Act, FEMA) canadien de 1985 en interdisant aux entreprises européennes « d’obéir à des sanctions prises par des gouvernements autres que les gouvernements européens ou l’Union européenne »(…), de négocier avec toute administration autre qu’une administration européenne des amendes relatives à des sanctions autres que celles prises par l’Union européenne » et en réservant « aux seules procédures de justice des tribunaux européens le droit de statuer sur les éventuelles violations d’un droit non européen qui seraient reprochées à des sociétés européennes pour des opérations financées en monnaie européenne et conduites depuis l’Europe »6.

Le maintien de l’accord nucléaire iranien relève d’enjeux géopolitiques plus larges qu’une question de balance commerciale. Comme le soulignait en mai 2018 un éditorial de l’Institut français des relations internationales (IFRI) fort à propos et cosigné par les directeurs de quatre think tanks européens en vue, défendre cet accord est pour les Européens affaire de crédibilité internationale, quitte à tester une relation transatlantique aujourd’hui chahutée par les orientations de la présente administration américaine.

1NDLR. Organisme de contrôle financier du trésor américain.

2Le précédent de l’amende BNP-Paribas d’un montant de 9 milliards de dollars (7,7 milliards d’euros) en 2014 reste le cas le plus évident.

3Les sanctions primaires concernent uniquement les « US persons » (administrés américains).

4La monnaie entre dettes et souveraineté, Odile Jacob, Paris, 2016.

5Il s’agit des standards dits AML/CFT (Anti-money laundering/combating the financing of terrorism).

Barrage au Laos : itinéraire d’une tragédie annoncée

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L’effondrement d’un barrage au Laos sur le fleuve Mékong, qui a fait plusieurs dizaines de morts lundi, met en lumière les dangers de la course à l’énergie hydraulique dans laquelle le Laos s’est engagé.

Depuis des années, les organisations de défense de l’environnement mettaient en garde. La course aux barrages sur le Mékong, que ce soit au Laos ou dans les autres pays traversés par ce fleuve long de plus de 4 500 km, n’est pas sans risque.

L’effondrement, lundi 23 juillet, du barrage Saddle Dam D, qui fait partie d’un réseau de barrages en construction à la frontière entre le Laos, le Cambodge et le Vietnam, vient conforter l’avis des opposants à la politique du « tout hydroélectrique » menée par le gouvernement laotien. Les 500 millions de tonnes d’eau qui se sont déversées sur sept villages, causant des dizaines de morts et plus d’une centaine de disparus, « rappelle de la manière la plus dure qui soit à quel point l’option de l’énergie hydraulique pose de multiples dangers », a réagi Marc Goichot, responsable des questions environnementales autour du Mékong pour le WWF.

Pour le Laos, pays le plus pauvre d’Asie du Sud-Est, le Mékong représente depuis longtemps la clef de sa croissance future. Le pays espère, depuis le début des années 1990, devenir le réservoir régional d’électricité. Une série de barrages hydrauliques, tout au long du fleuve, devraient lui permettre d’exporter de l’électricité aussi bien vers la Thaïlande que le Vietnam, le Cambodge ou encore le Myanmar. Le Laos, sous la coupe d’un régime communiste très dur, espère ainsi doper sa croissance en profitant des besoins grandissants en énergie de pays voisins qui, eux, ont déjà ouvert leur économie à l’international depuis longtemps.

Près de 80 millions de kWh d’électricité par an

En 2006, le Laos avait ainsi signé des protocoles d’accord pour la construction de 55 barrages sur le Mékong, et une dizaine de ces projets ont été mis en chantier, souligne un rapport de l’ONG International Rivers sur l’exploitation du Mékong au Laos. Officiellement, ces barrages doivent permettre au Laos d’exploiter une centaine de centrales hydroélectriques d’ici 2020, capables de produire 77 millions de kWh d’électricité par an. Le barrage qui s’est effondré le 23 juillet devait produire de l’électricité dès 2019.

Conséquence indirecte de cette ruée sur les barrages : le pays a commencé à apparaître sur le radar des investisseurs. Les promesses d’un eldorado d’énergie hydraulique ont attiré près de 6,6 milliards de dollars de capitaux étrangers depuis les années 1990, soit plus du tiers de l’investissement direct au Laos sur cette période, rappelle le site sud-coréen d’information Asia Time. Des partenaires avant tout thaïlandais, mais aussi russes ou chinois, ont accepté de financer en grande partie la construction de ces barrages, dans l’espoir d’en retirer des bénéfices futurs.

L’atout de l’énergie hydraulique est tel pour ce pays, qui ne dispose pas de beaucoup d’autres cartes économiques en main, que les petites voix des ONG environnementales étaient inaudibles pour le régime laotien. D’autant plus que « la Banque mondiale et l’Agence américaine pour le développement international ont promu l’hydroélectricité comme une source d’énergie propre et durable », souligne le site spécialisé dans les questions asiatiques The Diplomat.

Mortelle course à l’énergie hydraulique

Mais pour les associations de défense de l’environnement, l’obsession pour l’énergie hydraulique revient tout simplement à tuer le Mékong à petit feu. Chaque nouvel ouvrage, qu’il soit au Laos, au Cambodge ou encore en Chine, transforme davantage le 11e plus long fleuve du monde en succession de réservoirs d’eau.

D’un point de vue écologique, c’est une catastrophe en devenir, dénonce le WWF dans une note de 2016. Près de 60 millions de personnes au Laos, en Thaïlande, au Cambodge et au Vietnam dépendent pour leur nourriture et leur travail de l’extraordinaire richesse en poissons d’eau douce du Mékong. Les barrages vont entraîner une baisse du niveau de l’eau et un débit plus lent, prévient l’ONG. Le fleuve risque de ne plus être suffisamment profond pour permettre à certaines espèces de poissons d’y circuler librement, mettant leur survie en péril.

Les associations dénoncent aussi la logique économique de cette course à l’énergie hydraulique. La plupart des partenariats conclus au Laos au milieu des années 2000 sont venus remplacer ceux que des grands groupes européens et américains avaient abandonnés à la fin des années 1990, lors de l’éclatement de la crise économique en Asie du Sud-Est. Les nouveaux acteurs, thaïlandais ou chinois essentiellement, sont moins regardants sur les conséquences environnementales et sociales des barrages et misent davantage sur la rapidité de construction, déplorent l’ONG International Rivers. Elle souligne, ainsi, que le consortium en charge du projet d’un milliard de dollars où a eu lieu la catastrophe du 23 juillet, a ignoré de façon répétée les populations locales, qui demandaient à être consultées et informées sur les travaux.

Les conséquences du réchauffement climatique n’auraient pas non plus été prises suffisamment en compte lors de la conception des barrages, craignent ces opposants. Le Saddle Dam D n’aurait ainsi pas résisté à la violence de la mousson cette année. « Mais les événements climatiques extrêmes comme celui-ci vont justement devenir de plus en plus fréquents à cause du réchauffement climatique, et les financiers et opérateurs de ces barrages doivent de toute urgence réévaluer la capacité de leur ouvrage à y faire face », souligne International Rivers. Sans cela, des tragédies similaires risquent de se reproduire et le rêve d’une croissance dopée à l’exportation d’énergie « propre » se transformerait en cauchemar d’un modèle économique mortel pour les habitants.

Sébastian SEIBT

Source France 24 25/07/2018