Réseaux sociaux. Facebook, ennemie de la démocratie en Asie

Photo Dado Ruvic

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Le scandale autour des liens entre Cambridge Analytica et Facebook a révélé en Occident les dangers que représente la masse de données personnelles accumulées par le réseau social. En Asie, il est mis en accusation en tant que propagateur d’idées haineuses.

Depuis que Facebook est entrée dans nos vies, il y a déjà de nombreuses années, le monde a radicalement changé, et le réseau social a sans conteste contribué à ce changement.

Au fil du temps, on a accusé la plateforme de toutes sortes de maux, notamment d’être un facteur de divorces, de syphilis, de dépression, et même de clivages sociaux.

Récemment, de nouvelles incriminations ont été formulées. Facebook aurait une influence démesurée et se transformerait en une arme dès lors qu’il est entre de mauvaises mains. Ces derniers mois, la société de Mark Zuckerberg s’est vu reprocher d’avoir déclenché des troubles sociaux, fait élire un président, voire même favorisé un génocide.

Voici trois des accusations les plus extrêmes lancées contre le géant des réseaux sociaux cette année (et nous ne sommes encore qu’au mois de mars) :

  • La crise des Rohingyas – Birmanie

Yanghee Lee, rapporteuse spéciale de l’ONU pour la Birmanie, déclarait le 13 mars :

Je crains que Facebook ne soit devenue un monstre.

Les Nations unies ont montré du doigt la plateforme pour son “rôle déterminant” dans l’actuelle crise des Rohingyas, qui a vu près de 700 000 réfugiés fuir leur pays vers le Bangladesh voisin.

La répression militaire qui a lieu en ce moment même dans l’État d’Arakan (renommé Rakhine), au nord-ouest de la Birmanie, est alimentée par un fort sentiment d’hostilité envers musulmans et Rohingyas, très répandu dans ce pays à majorité bouddhiste. Or ce nationalisme est diffusé et amplifié par Facebook.

“Facebook a […] très fortement contribué à attiser les haines et les divisions au sein de la population. Le discours de haine est une composante très importante de ce phénomène”, a assuré Marzuki Darusman, président de la mission d’enquête de l’ONU sur place.

“En ce qui concerne la situation en Birmanie, Facebook est le réseau social par excellence”, ajoute-t-il.

L’entreprise a tenté d’endiguer le flux de discours haineux dans le pays en supprimant la page d’éminents nationalistes bouddhistes. Mais le phénomène ne concerne pas qu’une poignée d’excités : le gouvernement lui-même utilise la plateforme dans le cadre d’une vaste opération de relations publiques visant à gagner le soutien de la population et à diffuser un message anti-Rohingya.

Des témoignages très détaillés sur les affrontements et les actions de l’Armée du salut des Rohingyas de l’Arakan (ARSA) sont apparus sur “Information Committee”, le compte du bureau d’Aung San Suu Kyi, leader de fait. Des analystes affirment que ceux-ci enflamment les esprits et mettent en danger la vie des agents humanitaires étrangers.

  • Duterte contre ses détracteurs – Philippines

Les réseaux sociaux, et surtout Facebook, passent pour être l’arme la plus puissante de Rodrigo Duterte. Non content d’avoir facilité sa victoire électorale, le géant du numérique l’aurait aidé à neutraliser ses opposants et à fermer les médias frondeurs.

Après avoir mis en place une armée de partisans très au fait du fonctionnement de Facebook pour diffuser ses promesses de campagne et pouvoir se battre pied à pied afin d’obtenir son élection, Duterte a fait entrer certaines de ces personnalités clivantes dans son gouvernement. Une fois dans le palais de Malacañang, ils se sont vu confier la lutte contre l’opposition, selon Maria Ressa, journaliste de Rappler.

La sénatrice emprisonnée Leila de Lima, ouvertement critique envers le président et désignée par Amnesty International comme défenseuse des droits humains menacée, a fait les frais d’une campagne en ligne ciblée, comme l’a révélé le site d’information.

Peu après que la campagne #ArrestLeiladeLima est devenue virale, la sénatrice a été mise en garde à vue, accusée d’avoir monté un réseau de trafic de drogue, ce qu’elle nie avec force.

L’offensive des “trolls patriotiques” du chef d’État se poursuit aujourd’hui. Il suffit de lire les commentaires au bas de n’importe quel article en ligne qui le présente sous un jour négatif pour s’en convaincre. Ceux-ci, au vitriol, proviennent souvent d’authentiques partisans, mais Duterte a lui-même reconnu qu’il payait des trolls lorsqu’il était en campagne.

Autre cible des réseaux sociaux : Rappler, qui est sous le coup d’une révocation de sa licence depuis janvier dernier pour, selon le pouvoir, ne pas avoir respecté une loi sur l’interdiction du contrôle des médias par des sociétés étrangères. Dans les mois qui ont précédé cette décision, les partisans du président ont mené une violente campagne en ligne contre le site.

La technique de domination des réseaux sociaux par Duterte est tellement efficace qu’il a été couronné “Roi de Facebook” par l’entreprise elle-même en 2016. Car 64 % des conversations à propos des élections aux Philippines sur le réseau social portaient alors sur lui.

  • Les émeutes de Kandy – Sri Lanka

Une équipe de Facebook a rencontré le Premier ministre sri-lankais le 15 mars. Le gouvernement accuse en effet la plateforme de ne pas avoir su contrôler la diffusion de propos appelant à la haine, ce qui a contribué à l’explosion d’émeutes antimusulmanes ayant fait trois morts et conduit le pays à déclarer l’état d’urgence.

Lors des violences, le gouvernement a pris la décision inédite de bloquer l’application Facebook dans tout le pays par crainte d’une escalade.

Selon le ministre des Télécommunications Harin Fernando cité par le quotidien britannique The Guardian :

Le pays aurait été à feu et à sang en quelques heures.

Et de citer en exemple un tweet rapportant des propos tenus sur Facebook : “Tuez tous les musulmans, pas un seul enfant de ces chiens ne doit en réchapper.”

Au bout de six jours, Facebook a répondu que ce post ne violait pas sa politique de lutte contre la diffusion de propos haineux et de ce fait il n’a pas été supprimé de la plateforme.

Selon Sanjana Hattotuwa du Centre des alternatives politiques à Colombo, si le phénomène n’est pas spécifique au Sri Lanka, dans une région instable sur le plan politique et social, un outil comme Facebook “aggrave ces fractures”.

Emma Richards
Source 28/03/2018

Mark Zuckerberg défend bec et ongles le modèle économique de Facebook

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Mark Zuckerberg a de nouveau défendu mercredi devant les parlementaires américains le modèle économique de Facebook, malgré les cas avérés de manipulation et de détournement de données personnelles des utilisateurs, tout en affirmant qu’il n’était pas hostile à une régulation de l’internet, l’estimant «inévitable».

«L’importance de l’internet grandit dans le monde et je pense inévitable une certaine forme de régulation», a-t-il dit, tout en affirmant que celle-ci devait être «étudiée attentivement».

Auparavant, il avait assuré aux membres d’une commission de la Chambre des représentants que les utilisateurs étaient responsables des contenus qu’ils postaient.

«Chaque fois que quelqu’un choisit de partager quelque chose sur Facebook, il le fait en allant sur le service et en choisissant de partager une photo ou écrire un message. A chaque fois, il y a un contrôle», a-t-il assuré.

Le jeune PDG de 33 ans, qui a déjà passé cinq heures la veille à répondre aux questions des sénateurs, a toutefois admis avoir échoué à suffisamment protéger la vie privée des utilisateurs, annonçant des mesures de contrôles supplémentaires.

M. Zuckerberg n’en finit plus de s’excuser depuis la révélation du scandale Cambridge Analytica mi-mars, qui a nui fortement à l’image du groupe et fait baisser son titre en Bourse.

Selon Facebook, les données de quelque 87 millions d’utilisateurs –y compris les siennes, a admis M. Zuckerberg– se sont retrouvées entre les mains de la société d’analyse de données avant que Facebook commence à instaurer des restrictions en 2014. La firme britannique a ensuite travaillé pour la campagne du candidat républicain à la présidentielle américaine de 2016, Donald Trump.

- «Des avertissements partout» -

Après avoir admis que son réseau avait été «lent» à identifier les achats de publicité politique venus de Russie pendant la campagne électorale, il a assuré que Facebook faisait «de mieux en mieux» pour supprimer les faux comptes.

Le procureur spécial Robert Mueller enquête depuis mai 2017 sur une possible collusion entre l’équipe de campagne de M. Trump et des responsables russes pour influencer le scrutin. Il estime qu’internet et en particulier Facebook a servi de plateforme à une vaste opération de propagande pour favoriser la victoire du magnat de l’immobilier.

Dénonçant un «désastre», le représentant Frank Pallone avait affirmé en début d’audition que le Congrès devait «prendre des mesures immédiate pour protéger notre démocratie».

«Les avertissements étaient partout, pourquoi personne ne les a vus?», a-t-il demandé.

Mais Mark Zuckerberg a évité de répondre directement à la question d’une élue qui lui demandait s’il était prêt à changer le modèle économique de Facebook, actuellement un réseau social gratuit financé par la publicité, «dans l’intérêt de la protection de la vie privée».

«Je ne suis pas sûr de ce que cela veut dire», a-t-il commenté.

«Nous pensons que tout le monde mérite une bonne protection de la vie privée», a-t-il également affirmé à un autre élu qui l’interrogeait sur la possibilité pour les utilisateurs américains de bénéficier du nouveau règlement européen sur la protection des données personnelles, appelé «RGPD», qui doit entrer en vigueur le 25 mai.

«Nous travaillons afin de le faire aussi vite que possible», a affirmé M. Zuckerberg, sans pouvoir dire si cette protection serait mise en place dans les délais impartis.

Il avait déjà fait la veille devant le Sénat des commentaires similaires sur le RGPD qui lui ont valu mercredi les remerciements quelque peu ironiques d’une responsable européenne. «Merci M. Zuckerberg», a lancé Vera Jourova, commissaire à la Justice et à la Protection des consommateurs, au cours d’une conférence de presse à Bruxelles. «Je cherchais comment faire campagne pour notre règlement sur la protection des données. Voilà, c’est fait», a-t-elle souligné.

Source AFP 11/04/2018

Voir aussi : Rubrique Internet

Désolé pour les gens qui meurent en Afrique, Facebook va maintenant se concentrer sur l’écureuil qui meurt devant votre porte

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Le changement d'algorithme de Facebook agite le monde des médias et de la communication.

L’algorithme Facebook est à l’information ce que le taux directeur de la Fed est à l’économie mondiale. Le réseau social a atteint une telle puissance (plus de 2 milliards d’utilisateurs réguliers) qu’un battement d’aile de son algorithme peut avoir des conséquences immenses.

En 2012, par exemple, Facebook avait discrètement augmenté la part de news politiques dans le fil d’actualités de 2 millions d’utilisateurs américains avant l’élection présidentielle. Juste pour voir. Résultat : l’équipe data de Facebook avait mesuré une augmentation de la participation chez les électeurs concernés.

Les contenus des amis avant tout

Voici donc le nouveau tremblement de terre : Facebook a annoncé jeudi un changement majeur dans son algorithme : priorité sera donnée aux contenus postés par ses amis proches au détriment des contenus postés par les pages professionnelles (médias, marques, personnalités...). Avant même que l’on connaisse les effets réels de ce changement, tout le secteur des médias et de la communication est déjà en état de panique.

Telle une encyclique papale, Mark Zuckerberg a énoncé dans un post la philosophie de cette réforme du news-feed:

«La vidéo et autres contenus publics ont explosé sur Facebook ces dernières années. Puisqu’il y a désormais plus de contenus et de vidéos créés par les marques que de posts publiés par vos amis, le news-feed s’est détourné de ce qui est le plus important -- nous aider à nous connecter avec les autres. Nous voulons nous assurer que nos services ne sont pas juste fun à utiliser, mais aussi utiles au bien-être des utilisateurs.»

Mark Zuckerberg, prof de yoga

Mark Zuckerberg parle donc maintenant comme un prof de yoga et veut se concentrer sur le «bien-être» de ses utilisateurs. Un mot relativement neuf dans son répertoire.

Le sens profond de cette réforme du news-feed est contenue dans cette phrase prêtée à Mark Zuckerberg : «un écureuil qui meurt devant votre porte risque de davantage vous intéresser que des gens qui meurent en AfriqueCette loi du mort au kilomètre avait été développée devant ses équipes en 2005 lors de la création du fil d’actualités, selon David Kirkpatrick, auteur de «The Facebook Effect».

Tout sauf la passivité

Une information qui ne fait pas réagir n’en est pas une. Zuckerberg ne veut pas que Facebook soit consommé façon «couch potato», passivement dans son lit ou son fauteuil, de la même manière qu’on regarde la télévision. Il convoque la science pour expliquer ce choix:

«Les recherches montrent que quand nous utilisons les réseaux sociaux pour se connecter avec des gens qui comptent pour nous, cela peut être bon pour notre bien-être. On peut se sentir ainsi plus lié aux autres et moins seul, et il existe une corrélation sur le long terme avec les indicateurs de bonheur et de bonne santé. Au contraire, lire des articles ou regarder des vidéos passivement -- même si ces contenus sont divertissants ou instructifs -- peut ne pas être aussi bon [pour le bien-être]»

Lutter contre les fake news ? Vraiment ?

Cette modification de l’algortihme est parfois interprétée — à tort, à mon sens — comme une manière de lutter contre les fake news. En réalité, selon cette nouvelle philosophie zuckerbergienne, le critère d’invisibilisation d’un contenu n’est pas sa fausseté mais son incapacité à faire réagir ou à créer le bien-être à long terme. On mesure bien à quel point l’objectif est totalement opposé à celui d’une éthique de l’information.

En privilégiant l’interaction au détriment du contenu pertinent, Mark Zuckerberg fait de l’information un simple support de conversation. Et rien de telle qu’une fake news pour susciter de l’interaction.

La pub veut de l’interaction

Facebook hait la passivité. Sans doute d’abord pour des raisons publicitaires. Un utilisateur passif, c’est un utilisateur qui ne crée pas de data et donc de valeur publicitaire.

«Si on analyse ce que dit Mark Zuckerberg, c’est une mesure qui vise à optimiser la performance publicitaire, estime Emmanuel Parody. Le critère de performance de Facebook, ce sont des contenus qui engagent, avec des internautes qui cliquent, partagent et commentent. Ce sont autant de critères de performance publicitaire»

Ce changement de paradigme chez Facebook marque la fin programmée d’une pratique qui a fait les grandes heures du réseau : le stalking. Facebook, pour les anciens, c’était d’abord cette machine fascinante à afficher des photos de quasi inconnus, à s’immerger dans des vies lointaines et à se perdre dans les abîmes de la sérendipité sociale.

La fin de la «machine zone»

En 2013, l’époque où Facebook était encore davantage un réseau de photos que de news, le journaliste Alexis Madrigal avait comparé l’ivresse de la consultation du réseau à celle que l’on ressent devant les machines à sous.

Selon lui, Facebook nous ferait entrer dans la «machine zone», cet état hypnotique que ressentent les joueurs de machine à sous, tel que décrit par l’anthropologue Natasha Schüll. Les joueurs ne sont pas tant aimantés par l’argent que par le rythme incessant de la machine, qui les plonge dans une forme d’hypnose.

Cette hypnose du stalking, ce plaisir si spécial du combo Facebook/kebab à 5h du matin en rentrant de soirée, est une activité que ne veut plus encourager le réseau. Car le stalking ne produit pas de «réactions», pas de «j’aime», pas de «grrr», pas de «wow». C’est une pure perte de temps. Et Facebook dit explicitement vouloir lutter contre ces «pertes de temps».

La vie quotidienne est ailleurs

Les contenus que Facebook veut maintenant encourager sont les événements de la vraie vie, prompts à créer de l’interaction avec ses amis : naissance, mariage, changement de job, déménagement, voyage... Le souci est que ces événements ne sont pas si légion. C’est pour cela que Facebook relance sans cesse, avec lourdeur, en proposant de repartager ces contenus un an, deux ans, trois ans, quatre ans après.

Facebook peut bien décider de se couper progressivement des médias et des marques, le problème est que ses utilisateurs ne produisent de toute façon plus assez de contenus perso. La vie quotidienne, banale et infra-ordinaire, vrai pétrole des réseaux, est partie sur Snapchat ou Instagram. Ne restent plus sur Facebook que les «actualités», personnelles (que Facebook veut renforcer) ou du monde (que Facebook veut minorer).

Il va falloir que beaucoup d’écureuils meurent devant nos portes sinon on va vite s’ennuyer sur ce réseau.

Vincent Glad

Source Libération 13/01/2018

Voir aussi : Rubrique InternetDe l’art ou de l’amour ? fb censure sans chercher, Dans l’enfer de la modération Facebook : les règles secrètes ont été dévoilées, rubrique Médias, Comment Facebook achète la presse française, rubrique Education, rubrique Politique, Société civile, rubrique Société, Citoyenneté,  rubrique International, rubrique Politique,

Google Facebook. Censure et chaussettes roses,

Google Facebook. Censure et chaussettes roses

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L’un, Google, prétend « organiser l’information du monde et la rendre universellement accessible et utile ». L’autre, Facebook, veut « rapprocher le monde » en connectant les gens. Chaque jour, plus d’un milliard de personnes utilisent ces services comme s’ils échappaient aux pesanteurs politiques avec autant d’agilité que leurs maisons mères esquivent leurs obligations fiscales. Générés par de froids algorithmes, les résultats d’une requête ou la sélection du fil d’actualité nous paraissent aller de soi : déformés par la publicité, certes, mais imperméables à l’idéologie. On n’accuserait pas un tuyau de gauchisme ou d’atlantisme. On devrait.

Le 18 novembre dernier, lors d’un forum international sur la sécurité, M. Eric Schmidt, alors président exécutif d’Alphabet, la société qui contrôle Google, répond à un utilisateur allemand indigné de recevoir sur son smartphone trop d’alertes Google en provenance de l’agence publique russe Sputnik : « Nous travaillons sur la détection et le déréférencement de ce genre de sites, je pense à RT et à Sputnik. Nous sommes bien conscients de ce qu’ils font — on en a beaucoup parlé — et nous essayons d’élaborer un système pour empêcher cela . » Avec sa cravate fuchsia et ses chaussettes assorties, M. Schmidt vient tranquillement d’annoncer que le moteur de recherche le plus utilisé dans le monde truquerait désormais ses résultats au détriment de certains médias suspects de véhiculer des fake news fausses nouvelles »). Pas n’importe lesquels : les seuls ouvertement visés figurent dans le collimateur du ministère de la défense américain, dont M. Schmidt est par ailleurs conseiller. Sous pression depuis l’élection présidentielle de 2016, Facebook et Twitter pourchassent les publicités achetées par des comptes associés au Kremlin, tandis que Google s’emploie à renvoyer dans les profondeurs du classement les résultats trop proches des vues de Moscou.

Mais comment séparer automatiquement le bon grain de l’ivraie ? « Dans un communiqué publié le 25 avril, M. Ben Gomes, vice-président de l’ingénierie de Google, a déclaré que la nouvelle version du moteur de recherche rétrograderait les sites “offensants”, et ferait remonter plus de “contenus faisant autorité” », écrivent Andre Damon et David North, du World Socialist Web Site (wsws.org, 2 août 2017). Aidé d’une société d’analyse de référencement, ce site trotskiste a mesuré les effets du nouvel algorithme qui, par défaut, présuppose les médias dominants fiables et la presse alternative louche. « On observe une perte importante de lectorat des sites socialistes, antiguerre et progressistes au cours des trois derniers mois, avec une diminution cumulée de 45 % du trafic en provenance de Google. » Entre mai et juillet 2017, les visites de wsws.org issues de Google ont chuté de 67 %, celles du réseau Alternet.org de 63 %. La plate-forme audiovisuelle Democracynow.org enregistre un plongeon de 36 % ; Counterpunch.org, de 21 % ; et Theintercept.com, de 19 %. « Dans la bataille contre les “fake news”, alerte l’association américaine Fairness and Accuracy in Reporting (FAIR) (1), une grande partie des reportages les plus indépendants et les plus précis sont en train de disparaître des résultats des recherches effectuées dans Google . » Tuer le pluralisme au nom de l’information ?

Pierre Rimbert

(1) Robin Andersen, « Backlash against Russian “fake news” is shutting down debate for real », Fair.org, 29 novembre 2017, dont le présent article reprend plusieurs éléments.

Source : Le Monde Diplomatique Janvier 2018

 

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De l’art ou de l’amour ? fb censure sans chercher

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Privacy de Warme Winkel & Wunderbaum « Dans le système Facebook, seul le juge connaît la loi.» crédit photo dr

Chronique
Doit-on assimiler la censure du plus grand des réseaux sociaux, sans distinction du message et du contenu, à une atteinte à la liberté d’expression ?

Interdit d’expression durant trois jours sur le réseau privé Facebook pour avoir publier la semaine dernière une image de comédiens où apparaît une paire de seins. Le fait est presque devenu banal ce qui paraît d’autant plus inquiétant. L’accumulation des données accessibles gratuitement – si on ne tient pas compte des données privées revendues à notre insu – confère aux plates-formes numériques un rôle incontournable en matière d’information.

La Revue Réseaux* publie dans son dernier opus un état des lieux édifiant consacré à cette question. Les analyses croisées de différents chercheurs permettent de comprendre comment l’offre de ces plates-formes remet en question la grille éditoriale des journaux et le pluralisme de l’information,  garant d’un fonctionnement de la démocratie.

A dire vrai, en publiant cette image je me doutais que FB allait amputer ma liberté, d’autant que dans la pièce Privacy des néerlandais De Warme Winkel & Wunderbaum donnée au Théâtre Garonne à Toulouse il est justement question de l’exposition de notre vie intime sur les réseaux sociaux. « La vie privée n’est plus la norme sociale », déclarait en 2011 Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook.

La sanction est arrivée sur le champ, moins d’une minute après la publication. La conception de cette censure est plus que discutable. En vertu de la morale puritaine américaine, les images de nu heurtent les modérateurs de fb, alors que des vidéos de viol ou de décapitation peuvent se retrouver en ligne pendant plusieurs jours. Mais comme le démontre une enquête menée  au cœur de la machine à modérer fb par le quotidien britannique The Guardian, « Dans le système Facebook, seul le juge connaît la loi.»

Problème de qualité de l’information
Ce n’est pas la première fois que je suis sanctionné (puni ?), la dernière fois, cela concernait une photo des femen. Libre à chacun d’avoir un regard critique sur ce mouvement féministe radical internationalement reconnu qui s’implique pour la démocratie, contre la corruption, la prostitution et l’influence des religions dans la société, mais comment ignorer l’impact de la censure du plus grand réseau social mondial, qui compte deux milliards d’utilisateurs actifs par mois, à l’encontre des femen ? Facebook aime le féministe tant que cela contribue à faire tourner la boutique mais il ne faut pas qu’elles soient provocatrices. Rien à voir avec ces jeunes filles qui vous invitent sur le même réseau à passer du bon temps avec elles sans montrer leur seins…

Les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) mettent en œuvre des modes de contrôles de l’information, de conditionnement des opinions, et introduisent un problème de qualité de l’information à l’échelle mondiale qui posent bien des questions. Comme les autres géants, Facebook  impose son offre aux internautes qui veulent accéder aux services et biens informationnels en les verrouillant sur son application, et impose ensuite ses conditions aux fournisseurs de contenus.

Pour éviter cette atteinte à la liberté d’expression dans la sphère domestique et contribuer à une action plus vaste, le pire est sans doute d’avoir recours à l’autocensure. Résister individuellement et massivement peut infléchir la loi d’airain de cette nouvelle oligarchie, on l’a vu, quitte à se faire bannir et à consacrer le temps gagné à inventer de nouveaux outils collaboratifs.

JMDH

Revue Réseau sep/oct 2017 Modèles économiques, usages et pluralisme de l’information en ligne, éditions La Découverte, 25 euros.

Source : La Marseillaise 30/12/2017

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