Faut-il que les travailleurs sociaux mettent du cœur à l’ouvrage ? En cette période de rentrée, la question des sentiments opportunément par le Sociographe n’est pas seulement conjoncturelle. Elle prend tout son sens dans une société où le dogme du résultat balaye toute humanité sur son passage.
Sous le titre Malaise dans la relation, la revue des travailleurs sociaux qui œuvre à l’articulation entre réalités sociales, pratiques professionnelles et prescriptions politiques, ausculte la question complexe des sentiments chez les professionnelles pour associer au mieux les contraintes de l’institution et l’intérêt de l’usager.
Composé de témoignages, et d’analyses, le dossier coordonné par Guy Schmitt s’organise en trois parties. La première aborde la dimension de l’éros et d’un amour possible de l’usager. Dans l’article Faut-il aimer pour accompagner, Didier Morel apporte d’utiles repères en opposant l’éthique aux sentiments spontanés envers autrui. Que la présence de l’autre nous soit agréable ou pas. « On peut dire que l’éthique, la raison, le recul réflexif, la vigilance d’esprit sauvent ce que n’assure pas seul l’aspect « sensible » de la rencontre », pose le spécialiste en sciences de l’éducation. Sans exclure la sensibilité dans le rapport à l’autre qui nourrit l’intelligible, l’éthique met en forme la relation en dosant sa propre présence. « La conscience éthique réfléchit notamment à la place potentiellement excessive, sinon nuisible, occupée par le moi dans la relation avec l’autre. »
Ne pas être dupe
La seconde partie s’intitule « ne pas être dupe », elle présente des articles qui mettent en avant l’évolution et les enjeux de l’action sociale. On y interroge notamment la tentation du politique à considérer l’aide à domicile uniquement d’un point de vue marchand. « Les sentiments font partie intégrante de la pratique professionnelle de l’aide à domicile, comme la plupart des pratiques d’intervention sociale. Ils sont bien souvent convoqués pour justifier d’une moindre valeur au travail et surtout à l’accompagnement fournit », constate l’ingénieur social Anne-Sophie Hosking qui interroge les critères de recrutement qui déconsidèrent le métier et les usagers.
La dernière partie questionne la qualité des exigences. Est-il raisonnable de se contenter de critère pré-définis pour évaluer ses actions quand chaque situation vécue conduit à un accompagnement particulier ? Comment considérer le temps de la rencontre qui semble sans importance ?
Les idées et les pistes de travail de ce 36e numéro du Sociographe sont riches et nombreuses pour éclairer les travailleurs sociaux dans la gestion du doute relationnel. Elle dévoilent en creux un certain isolement où il faut faire face avec les moyens qui se présentent. Guy Schmitt plaide pour « un triptyque de la sensibilité, des sentiments et de l’intelligence. »
JMDH
Le Sociographe n° 36 septembre 2011, 10 euros, 04 67 07 82 73
La conscience éthique réfléchit à la place potentiellement excessive, sinon nuisible, occupée par le moi dans la relation avec l’autre.
Entretien avec Fred Vargas dans le cadre du Festival du Roman noir de Frontignan (FIRN) cet été où l’écrivain est reparu au terme d’une longue absence dans les festivals. Il émane de l’écrivain, une puissante détermination et une grande sensibilité qui ne vient pas la contrarier. Considérée comme la reine du polar français, l’auteur figure sur la liste des romanciers qui vendent le plus.
Traduite dans plus de quarante pays, elle est reconnue et encensée par ses lecteurs, mais comme Maria Vargas dans La Comtesse aux pieds nus, ne se laisse pas bercer par l’idylle qui la noue au succès.
La rencontre s’est tenue sur un coin de table peu après la libération de César Battisti dont l’auteur s’est fait l’ardente défenseuse à l’ombre des frasques médiatiques. Au moment de l’entretien, Fred Vargas ne tenait pas à aborder cette affaire pour préserver l’intégrité physique de l’auteur italien qui venait d’être libéré au Brésil.
Elle évoque son rapport avec ses personnages, notamment la psyché de l’intuitif commissaire Adamsberg en prise avec l’âme noire des cavaliers terribles dans son dernier livre, L’Armée furieuse.
César – A quoi tient votre absence des festivals ?
Fred Vargas – Depuis quelques années, je ne me rends plus dans les festivals. Je ne me sentais pas le cœur à participer à des festivités. Le FIRN, c’est différent. C’est une affaire d’amitié, de solidarité affective et de politique littéraire. Ici, c’est particulier. Je ne dirais pas qu’on y est bien accueilli parce que c’est plus fort que cela. C’est un peu la famille. Je me sens à l’aise. C’est amicalement doux.
On connaît votre combat en faveur de César Battisti que vous accompagnez d’une grande discrétion médiatique. Pourquoi choisir l’engagement privé plutôt que celui de l’auteur reconnu ?
Je ne suis pas une militante et la notoriété s’avère parfois à double tranchant. Je me suis engagée dans cette bagarre politique depuis quatre ans. Parfois le pouvoir politique agit sur les hommes de manière injuste.
Depuis mon enfance, j’ai toujours été sensible à l’injustice et à la cruauté. Il y a des choses qui croisent le chemin de votre vie sans que vous sachiez pourquoi. Et puis on se retrouve dans une situation qu’il faut gérer. Quand je commence un travail, il faut que je le finisse. Je me suis impliquée dans cette affaire, et cela m’a pris un certain temps.
La récurrence des héros de roman noir est-elle une dépendance ?
Nous allons aborder cette question difficile lors d’une table ronde. Je n’y ai pas encore répondu. Cette récurrence est à la fois un réconfort et un risque de dévotion par rapport à son personnage.
C’est ni plus ni moins différent qu’avec les gens que l’on aime dans la vie. J’aime les organisateurs de ce festival et cela crée une forme de dépendance avec eux. Le petit-déjeuner que l’on apprécie le matin est-il une dépendance ? Cela se passe un peu comme ça avec mes personnages. J’essaie de combattre la récurrence en créant des personnages nouveaux.
Ce n’est pas si confortable. Lorsque vous faites dix livres avec les mêmes personnages, il faut trouver de nouvelles histoires qui imprègnent leur vie. Vos personnages vous habitent affectivement. Vous avez envie de les retrouver. Il arrive aussi que le héros évolue de lui-même, et pas toujours dans le bon sens. Je pense qu’Adamsberg devient de plus en plus placide. Il adopte une manière d’être très personnelle. Je lui envie sa capacité contemplative, sa façon de vivre les choses sans anxiété. (Elle allume une cigarette.)
Qu’est ce que cela vous inspire ? (Désignant l’image répulsive sur le paquet avec la légende « Fumer tue »).
A l’étranger, on utilise depuis longtemps les images les plus atroces à des fins pédagogiques. Au Brésil, une fois, j’étais derrière un homme à qui on venait de donner un paquet sur lequel était mentionné l’effet nocif du tabac sur la virilité. Il l’a rendu au commerçant en demandant : « pouvez-me donner celui qui donne le cancer ? »…
Dans L’Armée furieuse, vous jouez sur un double registre à plusieurs intrigues. Comment avez-vous abordé cette structure complexe où se mêlent superstition et enquête rationnelle ?
J’avais mon intrigue qui se déroulait à peu près comme je l’avais prévue. Dans ce livre, il y a une histoire en mode majeur et une petite thématique qui passe derrière ; le chœur de l’orchestre, c’est la légende de L’Armée furieuse.
Et d’un coup, je vois Adamsberg (commissaire zen sans véritable méthode d’investigation – ndlr) qui marche avec désinvolture dans la forêt, puis je vois une vieille dame assise sur le sentier. Il va dormir chez elle. Vous pourriez peut-être m’informer, je me suis dit. Je n’avais pas idée de où cela m’entraînerait.
Une partie de l’histoire se fait en écrivant. Des personnages arrivent, je les vois arriver, je les suis un moment et je parviens quelque part. Il faut laisser de la souplesse, c’est ainsi qu’a émergé l’histoire du pigeon. À un moment, bien sûr, l’histoire se termine. Il faut boucler avec tous les personnages.
C’est un exercice qui m’est assez difficile. J’aimerais faire des thrillers bien carrés, mais je n’y parviens pas. A chaque fois ça prend le chemin de l’école buissonnière.
C’est à cause d’Adamsberg ?
Sans doute, ce qui lui arrive le désorganise. Il laisse les choses se faire constamment. Et les rêves entrent comme par les portes battantes du saloon. Il n’a pas peur de l’arrière de son cerveau. Il ne se connaît pas lui-même et je ne le connais pas vraiment non plus.
C’est un type qui arrive à laisser monter les choses comme de l’eau, vous voyez ? Dans le livre, il est en prise avec son fils adoptif. Celui-là, j’ai peur qu’il devienne comme son père. Lui non plus, je ne le connais pas. Je le suis un peu selon les principes des contes à catharsis dans un univers indéterminé dans le temps et l’espace, magique, car tout peut y arriver.
Vous agissez de même avec la conscience de vos personnages secondaires ?
Je crois. J’aimerais que Danglard arrête de boire et puis il descend à sa planque et il le fait. Je ne suis pas d’accord. Est-ce que c’est une dépendance de regarder vivre ses personnages secondaires ?
Je m’y attache. C’est le cas avec les membres de la famille Vendermot : je les aimais bien. Mais je n’en dis pas plus pour ne pas donner de repères aux lecteurs. Je les respecte.
Titulaire d’un doctorat d’Histoire, sur La peste au Moyen-Âge, ex-chercheuse au CNRS, elle est spécialiste d’archéozoologie et a travaillé sur des chantiers de fouilles archéologiques. Ces dernières années, ses livres se sont vendus entre 500 000 et 1 million d’exemplaires. Elle a été récompensée de nombreuses distinctions. Son dernier ouvrage, L’Armée Furieuse est publié aux Editions Viviane Hamy.
Un tribunal italien a rendu un non-lieu samedi, après 13 ans d’enquête, dans un procès mené contre 95 accusés dans l’affaire des déchets toxiques Cassiopea, estimant que les faits étaient prescrits. Des millions de tonnes de déchets toxiques provenant du nord du pays avaient été illégalement enterrés au Sud. Ce scandale écologique avait été à l’origine du roman sur la mafia Gomorrha, de l’écrivain Roberto Saviano. La justice a échoué, s’indigne Saviano dans le quotidien de centre-gauche La Repubblica : « Rien ne semble être plus difficile que de prouver l’implication du Nord dans les affaires de la mafia. Toute une série d’entreprises nord-italiennes sont coresponsables de la pollution des sols d’une grande partie du Sud. … Les statistiques du ministère de la Santé montrent que le taux de mortalité par cancer a augmenté de 20 pour cent dans les territoires concernés. Un registre de ces maladies n’a toutefois pas été élaboré, précisément parce que les enquêtes auraient établi un rapport direct entre l’augmentation rapide des cas de cancer et les décharges polluées. … La prescription des faits sur laquelle se termine le procès Cassiopea, sans aucune condamnation, montre les carences énormes d’une justice où triomphe l’injustice. »
Le chef du gouvernement italien Silvio Berlusconi a assisté lundi à une audience du procès Mills à Milan où il est accusé de corruption de témoin, sans évoquer des révélations embarrassantes sur ses frasques sexuelles et ses liens avec un entrepreneur de Bari.
Silvio Berlusconi est arrivé en voiture vers 9H00 et reparti peu après 11H00 du tribunal de Milan sans s’exprimer sur ses nouveaux ennuis, a constaté un journaliste de l’AFP.
A son entrée dans la salle, il a seulement lancé: « moi je vais bien, c’est vous qui avez des sales têtes », aux journalistes qui lui demandaient comment il allait.
Quelques personnes regroupées derrière des barrières ont crié « courage, courage » dans sa direction tandis que d’autres scandaient: « démissionne, démissionne ».
Le Cavaliere est empêtré dans de nouvelles informations embarrassantes diffusées par les médias depuis jeudi sur ses relations avec un entrepreneur de Bari, Giampaolo Tarantini, accusé de lui avoir fourni des prostituées pour des fêtes organisées dans ses résidences en 2008 et 2009.
Deux enquêtes sont menées sur ces fêtes à Bari et Naples. Silvio Berlusconi ne fait pas l’objet de poursuites mais il est le protagoniste de ce scandale et les juges soupçonnent Tarantini d’avoir joué les entremetteurs pour s’attirer ses faveurs et obtenir des contacts et contrats avec des firmes publiques.
Dans l’affaire Mills, le président du Conseil est accusé d’avoir versé 600.000 dollars à son ancien avocat britannique David Mills pour mentir lors de procès à l’encontre du Cavaliere dans les années 90.
La précédente audience dans ce procès avait eu lieu le 18 juillet. Lundi, les juges de Milan ont entendu en vidéoconférence le témoignage à partir de la Suisse de Maria De Fusco, qui gérait un fonds à travers lequel auraient transité l’argent remis à Mills.
A une question du parquet, Mme De Fusco a nié catégoriquement avoir vu des mouvements sur ce fonds pouvant avoir été effectués par Silvio Berlusconi ou l’une des sociétés de son empire médiatique Fininvest.
A Milan, M. Berlusconi est également poursuivi dans l’affaire Mediaset de surfacturation de droits de retransmission télévisée, procès qui reprend le 26 septembre.
Mais l’attention des médias est surtout concentrée sur le procès Rubygate, une affaire dans laquelle il est accusé de prostitution de mineure (un délit en Italie) et d’abus de fonctions, qui reprendra le 3 octobre.
Le Cavaliere est jugé pour avoir rémunéré les prestations sexuelles d’une mineure marocaine, surnommée Ruby, entre janvier et mai 2010, et d’avoir abusé de son pouvoir en appelant la police de Milan pour la faire libérer après son interpellation pour vol présumé.
Stanislas Nordey, La Conférence. Photo Giovanni Cittadini
Par Jean-Marie Dinh
Ce ne sera pas comme le dit Stanislas Nordey, dans la première phrase de la pièce, « une erreur fatale de donner cette Conférence dans une entreprise culturelle française », mais une exception. Le Théâtre des 13 vents, dirigé par Jean-Marie Besset, est en effet à ce jour le seul CDN à avoir programmé ce texte de Christophe Pellet couronné grand prix de littérature dramatique en 2009. Cette séance inaugurale met en scène un auteur français à bout qui se lâche sur « la médiocrité » de l’institution théâtrale française et l’esprit français qui le détruit.
Dans une scénographie tricolore frontale, type meeting nationaliste, la performance d’acteur de Stanislas Nordey nous emporte dans une dualité hypnotique ou la hardiesse de l’acteur et du spectateur qui accepte de le suivre, s’émancipe de la représentation. Dans la salle à jauge réduite, la fièvre surgit du corps du comédien et les murs du théâtre s’effritent par la force de la parole. Dénonçant notamment les entreprises culturelles comme « lieux de perdition pour l’esprit et la beauté », ce texte, nous arrive comme un coup de poing.
Le monologue époustouflant dépasse le stade de l’aigreur comme il franchit le périmètre du microcosme théâtral français qui en prend pour son compte. On touche aux questionnements profonds qui fondent l’honneur, le bon goût et l’attachement à la nation française. Le vrai l’emporte sur le faux, (ce qui nous reste inaudible), dans ce voyage lucide proche du point de bascule. On reconnaît la voix de souffrance, celle de la poétique de l’excès qui vous rend « irrécupérablement » génial ou simplement méprisable.
Ce soir à à 19h, rens : 04 67 99 25 00
Trois questions à Christophe Pellet
Dans quel contexte avez-vous écrit ce texte qui aurait pu être une contribution intéressante au débat sur l’identité nationale ?
Vous pensez ? Je l’ai écrit en 2005. Ce n’est pas un texte contre le théâtre mais contre le travail et la hiérarchie. Je me rends à l’évidence : fondamentalement, l’homme n’est pas fait pour travailler. J’ai écrit du théâtre, sur l’aliénation du travail, parce que c’est mon métier. Une amie hôtesse m’a dit : ce que tu racontes dans La Conférence, je le vis à Air Inter. Chacun devrait écrire sa conférence, les profs, les médecins, les cadres de France Télécom…
Le texte ne se limite pas à l’aliénation professionnelle, il questionne aussi l’esprit français sur lequel la politique culturelle théâtrale rayonne ?
Dans la pièce, le personnage fait feu de tous bois. Il est un peu excessif quand il dit qu’au XXe siècle les Allemand se sont inspirés de l’esprit français pour le conduire au point de non-retour, même si cela étaye le propos de certains historiens. C’est de la provocation. Je me provoque moi-même en écrivant. Mais ce n’est pas gratuit cela correspond à la souffrance que je ressentais à ce moment. Ce que je dis des Centres dramatiques nationaux, je ne l’aurais pas écrit aujourd’hui, parce qu’ils sont en danger et ça m’embête d’apporter de l’eau au moulin.
Le fait d’avoir vécu à Berlin, vous a-t-il permis de prendre la distance qui nourrit votre implacable lucidité sur la domination et la dangerosité des entreprises culturelles d’Etat ?
La mise à distance permet de sortir de l’aveuglement. La France regorge de figures artistiques dont le commerce nous assomme et le conformisme institutionnel nous empoisonne. Berlin offre un espace privilégié pour les artistes. C’est une ville en mouvement permanent. Il y règne une atmosphère libertaire. La conférence est une critique terrible. L’appropriation remarquable de Stanislas Nordey l’enrichit. Mes autres pièces sont plus utopiques, La conférence, c’est le texte le plus nihiliste que j’ai écrit. »
Ce ne sera pas comme le dit Stanislas Nordey, dans la première phrase de la pièce, « une erreur fatale de donner cette Conférence dans une entreprise culturelle française », mais une exception. Le Théâtre des 13 vents, dirigé par Jean-Marie Besset, est en effet à ce jour le seul CDN à avoir programmé ce texte de Christophe Pellet couronné grand prix de littérature dramatique en 2009.
Cette séance inaugurale met en scène un auteur français à bout qui se lâche sur « la médiocrité » de l’institution théâtrale française et l’esprit français qui le détruit.
Dans une scénographie tricolore frontale, type meeting nationaliste, la performance d’acteur de Stanislas Nordey nous emporte dans une dualité hypnotique ou la hardiesse de l’acteur et du spectateur qui accepte de le suivre, s’émancipe de la représentation. Dans la salle à jauge réduite, la fièvre surgit du corps du comédien et les murs du théâtre s’effritent par la force de la parole. Dénonçant notamment les entreprises culturelles comme « lieux de perdition pour l’esprit et la beauté », ce texte, nous arrive comme un coup de poing.
Le monologue époustouflant dépasse le stade de l’aigreur comme il franchit le périmètre du microcosme théâtral français qui en prend pour son compte. On touche aux questionnements profonds qui fondent l’honneur, le bon goût et l’attachement à la nation française. Le vrai l’emporte sur le faux, (ce qui nous reste inaudible), dans ce voyage lucide proche du point de bascule. On reconnaît la voix de souffrance, celle de la poétique de l’excès qui vous rend « irrécupérablement » génial ou simplement méprisable.
JMDH
y Ce soir à 20h30 demain à 19h, rens : 04 67 99 25 00
Rencontre. L’écrivain montpelliérain Bernard Pasobrola revient sur la scène littéraire en trempant sa plume lucide et décapante dans le grand noir.
Bernard Pasobrola a été libraire à Grenoble puis à Bruxelles avant d’effectuer une longue migration au Portugal où il a exercé la profession de plasticien indépendant. Il vit actuellement à Montpellier. Il a publié plusieurs romans*. Il collabore avec diverses revues comme Temps Critiques ou La Revue des Ressources et traduit des ouvrages de philosophie et de linguistique américains.
Après dix années de silence, comment les Katz sont revenus dans Mortelle hôtesse ?
Le roman est parti de ce couple infernal. Humbert Katz, un vieux désabusé, en décalage avec le monde d’aujourd’hui qui se retrouve plongé dans ce qu’il y a de plus pointu grâce à sa fille, une jeune scientifique douée. A l’inverse de son père, Nora est totalement à l’image de son époque. Elle est pleine de piercing et de certitudes. Elle n’a peur de rien. Cette confrontation générationnelle mais aussi entre la foi religieuse et scientifique, figurait comme le point de départ de L’Hypothèse de Katz. Dans ce livre, qui n’était pas un roman noir, Humbert est pris d’un délire de persécution. Moi, je ne savais pas si c’était vraiment fondé et je ne voulais pas trancher là dessus. Il se trouve que le bouquin a été plutôt apprécié par les amateurs de polar. Comme l’indécision finale qui plane ne leur convenait pas, un certain nombre d’entre eux m’ont demandé une suite. C’est ainsi que je me suis lancé dans Mortelle hôtesse en adoptant les codes du noir.
Comment s’est effectuée cette transition du genre ?
On peut classifier les stéréotypes d’un genre, mais je ne vois pas de vraie frontière entre le roman noir et la littérature, dite blanche. Il y a des romans noirs truffés de pathos dont l’ancrage social est faible. D’autres romans dits de littérature générale sont d’excellents roman noirs. C’est le cas de certains romans de Kundera, La valse des adieux par exemple, qui est d’une rare noirceur. Je pense que ce qui est bon échappe au contrôle des genres. Aujourd’hui, le problème des auteurs n’est pas un problème de genre mais de lectorat.
Au-delà des conventions du genre, quelle a été votre démarche pour parvenir à cette forme stylistique très aboutie ?
Le livre a sa propre mécanique. Je l’ai écrit en 2003, durant la canicule, dans un flux que je ne maîtrisais pas. Il comporte un certain nombre d’aspects scientifiques et techniques. Ayant essuyé quelques péripéties éditoriales, j’ai eu le temps de travailler le style, de le fluidifier. C’est assez difficile, dans un roman d’action, on n’attend pas de grandes discrétions sur la couleur des falaises mais tout ne tient pas non plus au basique…
A travers les visions froides et lucides que vous donnez du pouvoir, vous renouez avec une forme de réalisme, les longues descriptions en moins. Ce qui ne manque pas d’interpeller le lecteur sur notre époque…
Je m’intéresse à la biologie depuis longtemps. Rien ne m’étonne. La thérapie génique a déjà fait le lien entre les neurones et l’électronique. J’essaie d’anticiper un tout petit peu. Mais dans le rapport homme machine, tout est déjà canalisé. La marchandisation du corps ne relève pas de la fiction. Partout, on assiste à la transcendance de la technique. A partir du moment où il y a une médiation technique, elle prend le dessus. Il faut que l’on en trouve un usage soit commercial soit à travers un prestige convertible plus tard en termes financiers. Tout cela n’est pas apparent. Le livre met en relief l’aspect éminemment ridicule du pouvoir et de beaucoup de choses considérées comme respectables. Nous sommes dans un monde où les réseaux de puissance sont devenus extrêmement polymorphes, et n’ont de comptes à rendre à personne. C’est la victoire totale du capital. Il n’y a plus de différence entre réseaux légaux et illégaux. »
Recueilli par Jean-Marie Dinh
*Au diable vos verres (ed. Séguier), Le singe et l’architecte (ed. Séguier), L’Hypothèse de Katz (ed. Denoël) et Mortelle hôtesse (éd. La vie du Rail 2011).
Rien ne va plus, faites vos jeux…
Roman noir. C’est l’atmosphère d’un monde sans politique qui fonde la silencieuse et angoissante toile de fond du roman d’action « Mortelle hôtesse ».
Richard Meyer, salarié d’une officine privée qui donne dans le renseignement assiste à la mort de son collègue Gro sous la Manche. A bord du TGV Paris-Londres il fait aussi la connaissance de Nora, une jeune et brillante chercheuse à la recherche de son père Humbert Katz. L’homme pourrait avoir été kidnappé et retenu dans une clinique de thérapie génique. Il n’en faut pas moins pour convaincre le pessimiste réaliste, Richard Meyer de se lancer sur la piste escarpée des intérêts de l’industrie pharmaceutique. Habitué à nager en eaux troubles, il parvient à tisser un lien entre les événements et une mystérieuse épidémie de cécité qui frappe le milieu fermé des diamantaires d’Anvers. Débute une course à tombeau ouvert où le lecteur traverse un tissu d’intrigues en empathie avec ce personnage désabusé d’un long voyage dans les arcanes du pouvoir. Bernard Pasobrola affirme avec ce quatrième roman un style grinçant mais tout en légèreté, l’ensemble teinté d’un humour, destructeur fort à propos. L’action rythmée se déploie dans un contexte très contemporain qui, de l’exploitation des mines de diamants aux expériences biotechologiques en passant par l’industrie florissante des armées privées, décrypte sobrement le milieu politico-économique dont l’équilibre apparaît en totale et durable perdition. Mortelle Hôtesse répond aux codes du roman noir, usant de ce ressort pour entraîner une sorte de boule miroir dans laquelle se réfléchit l’immoralité du monde.
Peut-être est-ce à ces raisons que Bernard Pasobrola doit ses mésaventures éditoriales… Les grandes maisons se sont confondues, jugeant son manuscrit trop complexe pour séduire les lecteurs. Il n’en est rien, tout au contraire, l’atmosphère introduite par l’auteur à travers le soin porté à la structure et à la fluidité de l’écriture, met en évidence des aspects profonds de notre époque. Une intelligence que l’on savoure avec délectation.