La rose qui dort et le propos tue-mouche

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« Il ne faut jamais s'attaquer aux ayatollahs des médias. »

Enfin un livre pour faire un point sérieux et rapide sur les événements ayant marqué l’année en France et dans le monde. Le bouquin signé Plantu est à la fois drôle, léger, et lourd de sens. A la pointe (acérée) de l’actualité, le dessinateur nous parle de deux trois choses dans son introduction qui suscitent l’intérêt. « Le PS travaille tous simplement pour Nicolas Sarkozy en n’écoutant surtout pas les problèmes des Français… » Le pouvoir d’achat « C’est la faute à pas de chance », estime-t-il, en disant que l’UMP surfe avec les socialos sur la symphonie du mépris. Le tout dirigé subtilement par un président qui s’adresse à ses sujets à coup de «  casse-toi pauv’con ! » C’est toujours sur des constats point à la ligne, que Plantu observe : « Peu de gens se souviennent qu’en novembre 2007, 130 policiers ont été blessés, dont une majorité par balles. Les armes existent toujours… »

plantu-bd-sarkoLa partie internationale du livre est une jolie balade au pays des tontons flingueurs en chef de la planète : Kadhafi, Bush, Hu Jintao, Poutine… Est-ce ce regard déformé par la pratique professionnelle qui conduit Plantu à percevoir l’essentiel ? Ou l’esprit d’indépendance cher et incorruptible qui le pousse à prendre position ? Toujours est-il que son propos fait mouche dans le grand bastringue de l’info. Déjà pas cire-pompe à la Une du Monde où son regard contraste en clair avec l’obscure collision de certains éditos, Plantu l’est encore moins quand il a quartier libre. La sélection de dessins du livre comporte quelques épreuves où il passe la ligne jaune. Pour autant, Plantu ne se lève pas le matin pour le plaisir de dézinguer une personnalité politique. C’est ce qui assure la longévité de son parcours. Il faut savoir rester frais dans la pratique d’un art qu’il définit comme « un savant dosage entre la provocation, la colère et le respect de la personne humaine. » Pour 2008, la couverture du livre arrive en guise de synthèse avec cette grosse rose qui roupille dans ses petites baskets rue de Solferino et le titre qui tombe d’évidence.

Jean-Marie Dinh

Un boulevard pour Sarko, édition du seuil,16,5 euros.

« L’Énergie qui danse »

L’art de l’acteur, un dictionnaire d’anthropologie théâtrale

energie-danseQuels principes techniques ont en commun acteurs et danseurs de diverses culture. En quoi consiste la présence d’un acteur/danseur ? Quelle est la différence entre le comportement physique et mental d’un acteur/danseur sur scène et celui dans sa vie quotidienne ? Est-il possible d’étudier comment se caractérise la force d’attraction d’un acteur/danseur et sa capacité de capturer l’attention du spectateur. Avec l’aide de l’anthropologie théâtrale (étude du comportement biologique et culturel de l’homme en situation de représentation) et plus de huit cent photos, c’est à ces questions que Eugenio Barba et Nicola Savarese, tente de répondre avec ce beau livre qui attache de l’importance au contenu.

Metteur en scène de nationalité danoise, né en Italie en 1936, Eugenio Barba devient le plus proche collaborateur de Jerzy Grotowski avec qui il travaille de 1960 à 1964. En 1964 il fonde l’Odin Teatret avec un groupe d’acteurs venus d’horizons divers. Ses créations, mais aussi ses activités de recherche et de formation connaissent très vite un retentissement international.

Né en 1945, Nicola Savarese est l’un des spécialistes capables de faire le lien entre recherche sur le passé et participation directe au spectacle vivant. Il a étudié les théâtres antiques et la dynamique de rencontre complexe entre théâtre occidental et théâtres orientaux. Il a enseigné l’Histoire du théâtre dans les université de Kyoto, Montréal, Paris Sorbonne III, Bologne, Lecce, Rome Trois.

Il existe un art secret de l’acteur/danseur. Il existe des « principes qui reviennent » qui sont à la base de sa présence scénique en diverses cultures et époques. Il ne s’agit pas des recettes mais des points de départ qui permettent aux qualités individuelles de devenir, à travers une créativité technique, une expression artistique efficace dans le contexte de l’histoire de chacun.

L’énergie qui Danse, Beau livre éditions de L’Entretemps, 338 p, 48,5 euros


Poursuivre la vraie vie de Paul Valéry

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Valéry se dit occupé à « guillotiner intérieurement la littérature »

En lisant le gros livre de Michel Jarrety (1 370 pages), on se laisse volontiers aller à quelques méditions sur la littérature. A travers l’exploration minutieuse de la vie de l’écrivain sétois (1871/1945), l’ouvrage trace une fresque historique et littéraire de la fin du XIXe siècle à la première partie du XXe. Un siècle plus tôt, les bouleversements sociaux post révolutionnaires ont élevé le statut de l’institution littéraire et augmenté considérablement son audience. L’époque de la religion de la littérature s’imprègne petit à petit des sciences positives.

Situation paradoxale

Les années qui suivent ne furent pas austères, nous rappelle Michel Jarrety, même si la situation des écrivains demeure paradoxale. On le saisit bien avec Paul Valéry comme fil conducteur de nos rêveries. Un homme dont la volonté n’était pas lâche mais qui biaisait pas mal avec la réalité. La quête des valeurs où l’individualité peut trouver son épanouissement, marque le parcours de Paul Valéry. Saisi par l’engagement de Mallarmé qu’il plaçait plus haut que tout, Valéry s’enferme dans le culte de la forme. Les spéculations sur les pouvoirs du langage et des symboles comme révélateurs de vérités cachées lui inspirent une poésie de plus en plus difficile à vivre. Jusqu’à la rupture qu’il provoque lui-même alors qu’il traverse une profonde crise existentielle et sentimentale.

La nuit de Gènes

Cet épisode célèbre s’ouvre par une nuit d’orage. Dans la nuit du 4 au 5 octobre 1892, l’auteur qui séjourne à Gènes, se résout à répudier les idoles de la littérature pour consacrer son existence à la vie de l’esprit. L’intérêt du travail du biographe est ici de revenir sur les événements effacés de la vie de Valéry. A propos de cette fameuse nuit d’orage que l’écrivain académicien décrira bien plus tard (1934) comme une renaissance. Michel Jarrety démontre que contrairement à ses déclarations – l’auteur se dit occupé à « guillotiner intérieurement la littérature » – Valéry n’abandonne pas totalement la poésie. Il continue notamment la rédaction de ses cahiers qu’il rédige chaque matin.

Secrètes aventures

On peut voir dans ce rejet, l’expression d’un échec, et notamment, celui d’assurer l’héritage de Mallarmé. Mais Valéry construit aussi sa propre légende. Très tôt alors qu’il est âgé de 25 ans, il fait choisir à son alter ego Monsieur Teste, « les plaisirs lucides de la pensée et les secrètes aventures de l’ordre » selon les mots prononcés par Borges lors de l’éloge funèbre de l’écrivain en 1945. Guidé par l’hyper conscience, à l’instar de Rimbault, Valéry a dit adieu à ses propres prestiges.

La controverse des « ermites de la pensée » trouve un rebondissement avec l’affaire Dreyfus qui polarise le monde littéraire. Tandis que Zola lance son J’accuse, Proust, malade et alité, consacre tout son temps à La Recherche. Et Valéry, qui assure alors le secrétariat du patron d’Havas, Edouard Lebey, s’engage avec les anti- dreyfusard au nom de la défense de l’Etat.

Un héros épuisé

Au fil de sa vie, l’auteur du Cimetière marin apparaît comme un héros qui s’est épuisé. Cette forme de suicide volontaire est entretenue par un subtil auto-dénigrement. Le livre montre plus un mode de fonctionnement spirituel qu’il ne dénonce une imposture explicative. Michel Jarrety pointe les tracasseries de l’auteur de Charmes. Il montre l’image de l’homme tel qu’il était, avec son manque de confiance, ses doutes, ses angoisses sociales et amoureuses. Un homme dont l’hypersensibilité le conduit à se construire contre elle. Paul Valéry est sujet à la passion obsessionnelle. Il souffre pendant des années d’une passion pour une femme croisée à Montpellier qui le hante sans qu’il ne puisse jamais l’aborder. Il aspirait à une union parfaite avec les femmes aimées. C’est son coté Narcisse.

La tache du biographe est remplie. Michel Jarrety revient à l’intime et rappelle accessoirement que la littérature ne va pas de soi.

Jean-Marie Dinh

Michel Jarrety Paul Valéry, édition Fayard 2008,1370 p, 52 euros

Photo : DR

Un voyage vers le peuple des ombres

laurent-gaude_img_234_199Rencontre. Invité par la librairie Sauramps, Laurent Gaudé est venu

présenter sa descente aux enfers.


porte2Dans son dernier roman « La porte des enfers », l’écrivain dessine le destin tragique d’une famille devant l’épreuve de la mort. Quand le décès d’un petit garçon n’ouvre pas les portes du pathos mais celles de l’enfer… Laurent Gaudé, conducteur de cette ténébreuse histoire napolitaine, s’appuie sur la douleur pour conduire la cellule familiale à l’extrême de ses possibilités. Il n’est plus question alors de faire son deuil, mais d’aller au-delà…

« Pourquoi ce livre ?

J’avais envie d’écrire une descente aux enfers. Je me demandais s’il était encore possible d’y croire. Je ne souhaitais pas faire l’éloge de la violence. Plutôt parler de la colère face à la mort. Mettre en action des personnages qui ne peuvent s’y résoudre.

Votre approche de l’enfer est déchristianisée …

Ma culture chrétienne est très limitée. Personnellement je ne crois pas en Dieu. Je ne souhaitais pas aborder la dimension mystique. J’ai préféré m’attacher à la mythologie. Je n’ai pas relu Dante.

Avec il professore, puis Don Mazzeroti, Matteo trouve deux guides. Ce curé particulier est votre Virgile ?

C’est un peu technique. Un personnage seul ne peut décrire les enfers. Il lui fallait un interlocuteur. Je souhaitais aussi introduire un universitaire mis au banc de la société pour ses idées et pour ses mœurs. Le personnage du professore s’inspire un peu de Pasolini.

Le caractère trempé de la mère, Guiliana, est au cœur de l’action…

Le livre suit deux trajectoires dans l’exploration des sentiments. Après la mort de Pippo, le père est écrasé et la mère se révolte. Ce que vit Guiliana est très éloigné de la figure stéréotypée de la Mater Dolorosa. Elle dit à son mari : venge nous ou ramène-nous notre fils.

Considérez-vous la mort comme une alliée ?

Non, Je n’ai pas dépassé le stade de Guiliana. Je continue à lui en vouloir beaucoup pour les gens qu’elle m’a enlevés. Elle me fait très peur. J’aime la vie ».

Recueilli par Jean-Marie Dinh

Laurent Gaudé, La porte des Enfers, Actes Sud 19,5 euros

Topologie de l’invisible

angelin_preljocaj_topologie_invisible-copie-1 Outre le soin esthétique porté à ce livre objet, c’est le contenu qui retient l’attention. Le travaille d’approche de Françoise Cruz est avant tout sensible. « Je ne suis pas une spécialiste de la danse. Après avoir vu plusieurs pièces d’Angelin, j’ai eu envie de savoir comment vient le désir de création chez lui, comment il dépasse le stade de l’idée. L’autre motivation qui m’a poussée à aller à sa rencontre, ce sont toutes ses collaborations artistiques. J’y vois une qualité essentielle pour un créateur. Angelin est attiré par ce qui n’est pas lui... » Le livre est emprunt de ces résonances. La capacité de l’artiste à passer les frontières, à transfigurer, à pratiquer son art comme un combat. Le DVD qui accompagne l’ouvrage permet de (re)découvrir trois créations : L’annonciation (2003), les raboteurs (1988), et Un trait d’union (1989) chacune est ancrée dans le contexte de son époque mais toutes demeurent intemporelles. « Preljocaj ne se laisse pas écraser par l’héritage du passé, indique Françoise Cruz, il s’en enrichit. Il décrit le geste classique dans la modernité. » Un chapitre est consacré à l’écriture chorégraphique que défend l’artiste. Un autre aux témoignages de ses compagnons artistiques. On retient celui de Pascal Quignard pour sa justesse : « La danse c’est se lever vraiment

JMDH

Coffret Angelin Preljocaj Topologie de l’invisible Ed, Naïve, 120 euros