Jean-Marie Besset donne le change

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La présentation de la prochaine saison du CDN modifie le cap. Le nouveau directeur dramaturge présente son parti pris pour les auteurs français et vivants.

Jean-Marie Besset a pris les rênes du Centre dramatique national cet hiver. La saison 2010/2011, présentée récemment à Grammont, donne donc le la de la nouvelle direction après les années Fall. L’annonce de cette nomination a fait l’objet d’un consensus entre le ministre de la Culture Frédéric Mitterrand et le Président de Région Georges Frêche. Elle est à l’origine d’une polémique dont le fait majeur concerne la procédure même de nomination, cousue d’indélicatesses monarchiques. A ce propos, Jean-Marie Besset, qui campe sur une posture artistique, évoque une arrivée sous la pluie et souhaite qu’on le juge sur son travail.

La programmation artistique est celle d’un dramaturge auteur d’une vingtaine de pièces. Deux d’entre elles, mises en scène par Gilbert Desveaux, le directeur adjoint, sont à l’affiche. Elles permettront de découvrir son travail. RER, créé en 2006, ouvrira la saison. Une pièce d’aujourd’hui qui aborde la « victimisation » et le mensonge comme vecteur de vérité. Elle s’inspire d’un fait divers. Celui d’une jeune fille d’origine juive dont les déclarations avaient provoqué l’émoi de la classe politique jusqu’au sommet de l’Etat, avant que la victime ne déclare que cette histoire relevait de son imagination. Perthus, créé au Théâtre du Rond point en 2008, s’attache à la relation homosexuelle de deux adolescents, et particulièrement à l’amitié qui se noue entre leurs mères respectives, avec en creux, la problématique des jeunes garçons aux pères tus.

La charpente générale de la saison repose sur des auteurs vivants de langue française (Philippe Minyana, Pierre Notte, Florian Parra, Rayhana…). Côté répertoire, on attend La coupe et les lèvres de Musset, Le Platonov de l’Héraultais Nicolas Oton et Nicomède & Suréna de Corneille. Sous le titre de l’édito du directeur, intitulé Tintin en Amérique, se distingue un goût certain pour l’écriture contemporaine anglo-saxonne qui s’exprimera avec Harper Regan, du jeune dramaturge britannique Simon Stephens, Parlez-moi d’amour mise en scène par Jacques Lasalle d’après Raymond Carver et Break your Leg de Marc Lainé, qui s’attaque aux figures de la culture populaire US. A l’instar de cette histoire qui commence, Il faut je ne veux pas, création unissant les mots de Musset et ceux de Besset autour de l’union au sein du couple, devrait nous éclairer sur la nature du mariage. De cœur ou de raison ?

Jean-Marie Besset : « Moi c’est l’art qui m’intéresse »

Revenons sur les conditions difficiles de votre arrivée. Comment en analysez-vous les aspects ?


« Je l’ai dit, je l’ai mal vécu. Car pour moi le théâtre a toujours été un lieu de liberté, un refuge contre ma famille, la société… De voir une corporation de metteurs en scène se retourner contre moi m’a profondément touché. Je crois que cela est d’abord lié à une méconnaissance. Ces gens n’ont jamais vu mon travail. Ils fondent leur jugement sur des ouï-dire. Au-delà de la dimension artistique, je suis diplômé de L’ESSEC, l’administration d’un CDN ne me pose aucune difficulté. Enfin, je pense qu’il y a une part d’homophobie. Au moment de ma nomination nous étions en pleine polémique sur l’affaire Polanski. On avait extrait du contexte des textes de Frédéric Mitterrand, qui prenait sa défense, pour le faire passer pour un pédophile. C’est devenu l’affaire Mitterrand et dans la foulée on m’a fait le procès d’être un pédé de droite. C’est tout bonnement infâme.

Reste la question politique : le ministre de la Culture n’a pas pris la défense de Marie NDiaye face à la sortie de Raoult sur le devoir de réserve des écrivains…

Je considère Marie NDiaye comme un grand auteur mais quand elle parle de France monstrueuse de Sarkozy, c’est un peu excessif.

Quelle image vous faites-vous de la composition du public des Treize Vents ? Souhaitez-vous l’élargir ?

Nous venons de vendre 4 000 places en six heures de temps. Cela représente à peu près 10% de notre jauge annuelle. C’est plutôt un bon début. Je crois que l’essentiel du public se compose d’enseignants et d’enseignés. Je souhaite aller vers davantage de mixité et toucher des publics qui ne se déplacent plus : les pharmaciens, les médecins, et aussi les gens qui travaillent dans les administrations.

Dans le triptyque auteurs, metteurs en scène, acteurs, vous misez sur le texte. Comment défendre le sens et l’imaginaire face au phénomène pesant de l’industrialisation culturelle ?

Je mets le triptyque à égalité sur ses trois pieds. Trop souvent la table est bancale. Le metteur en scène est apparu à la fin du XIXe. En cent ans, il a pris tout le pouvoir dans le théâtre de la République. C’est paradoxalement au moment où s’est développé le cinéma d’auteur que l’auteur de théâtre disparaît au profit de textes non théâtraux ou de recherche sur les classiques. En misant sur les auteurs, je compte infléchir cette tendance à partir de Montpellier. Cela se fait ailleurs comme au Théâtre du Rond-Point, mais demeure très marginal.

Votre engagement en faveur des auteurs français vous conduira-t-il à organiser un match Corneille / Shakespeare ?

J’observe un certain mépris du théâtre français chez beaucoup de programmateurs qui s’enthousiasment pour le moindre auteur étranger. Hormis Yasmina Reiza, très peu de pièces françaises contemporaines sont données à l’étranger. Cela passe aussi par le soin apporté à la traduction. La langue de Corneille comme celle de Shakespeare en Angleterre, sont des textes qui sont restés dans leur jus et restent assez peu faciles d’accès.

Que vous inspire la phrase de Godard : La culture c’est la norme, l’art c’est l’exception ?

Moi c’est l’art qui m’intéresse, ce n’est pas la culture. Je suis très heureux de faire du théâtre. Je n’ai pas écrit depuis six mois et ça commence à me manquer. »

Recueilli par Jean-Marie Dinh

Voir aussi : rubrique politique culturelle , CDN Montpellier: “Le fait du prince”, Besset frondeur insoumis,

Le terrorisme en dix leçons

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Mathias Enard est un membre actif du collectif Inculte*. La loi de la force prime chez cet auteur français né en 1972. Depuis La perfection du tir (Actes Sud 2003), on connaît son goût de la perfection. En 2008 il frappe fort avec son roman Zone, qui relatait la mémoire de l’Occident en oubliant peu des crimes commis contre l’humanité. Le livre composé d’une seule phrase de 500 pages emportait le Prix Décembre 2008 suivi l’année suivante du Prix du Livre Inter. Cette rentrée, il tisse le portrait de Michel Ange dans Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (Acte Sud) sur lequel nous reviendrons

En attendant, on peut découvrir Le bréviaire des artificiers son troisième roman qui vient de sortir chez Folio. La collection poche de Gallimard, s’associe à la rentrée littéraire en publiant parallèlement des auteurs qui y participent.

breviere-artificiersPetit manuel du terrorisme à destination des débutants, le livre est agrémenté d’une cinquantaine d’illustrations signé Pierre Marquès. Ce graphiste illustrateur, né à Béziers avant de s’exiler à Barcelone, renoue à cette occasion avec le dessin. Son sens de l’humour décalé s’allie avec l’esprit sérieusement dévissé de Mathias Enard. L’écrivain met en scène un succulent couple maître – esclave en la personne de Virgilio, apprenti artificier des Caraïbes et son sage gourou formé au terrorisme par un grand maître maoïste du siècle dernier. Leur projet n’est pas, comme on pourrait le penser, totalement dénué de morale. Passé les premières marches de la résistance, s’ouvre une autre vision du monde ! On comprend avec l’initiation du servile Virgilio, ce que le Plan Vigipirate a d’inutile, du moins dans sa vocation déclarée. Les auteurs, qui ne perdent pas le nord, déclinent toute responsabilité quant aux conséquences esthétiques morales et digestives liées à la mise en pratique des conseils explosifs que le lecteur pourrait recueillir.

Jean-Marie Dinh

*Les éditions Inculte ont été créées en septembre 2004. Elles éditent une revue, autour d’un collectif d’écrivains francophones et de nombreux invités de tous horizons.

Voir aussi : Rubrique Livre littérature Française

Borges jouait du caractère informe de la réalité

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Pour Borges l’essentiel de la réalité se trouvait dans les livres.

Durant les dernières années de la vie de Jorge Luis Borges, l’auteur Alberto Manguel (1), alors étudiant à Buenos Aires, fut chargé par l’écrivain argentin atteint de cécité, de lui faire la lecture. En 2003, Manguel tire un livre de son inoubliable expérience de jeunesse : Chez Borges (2) réédité à l’occasion de la publication des œuvres complètes de Borges à la Pléiade, épuisées depuis des années. Rencontre.

Comment Borges vous a-t-il sollicité ?

Je ne suis pas le seul à lui avoir fait de la lecture, il demandait cela à n’importe qui. C’était en 1964. Je travaillais dans une librairie de Buenos Aires qui offrait un lieu de rencontre aux amateurs de littérature. Un jour, au retour de la Bibliothèque nationale, dont il était le directeur, il me demanda si je pouvais venir lire pour lui quelques jours par semaine. A cette époque je n’avais pas conscience du privilège. J’avais cette arrogance qu’ont tous les ados qui se pensent comme la personne la plus importante du monde. Pour moi, c’était un pauvre vieil aveugle. Je ne lui confiais rien. Cela a duré deux ou trois ans, plus tard nous nous sommes revus.

Concernant ses lectures, vous mentionnez que Borges ne lisait jamais par devoir. C’était un lecteur hédoniste…

Oui, je pense que cette pratique s’avère chez tous les vrais lecteurs. Pour Borges, il était très important de se laisser guider par la recherche du plaisir et de construire ainsi sa propre bibliothèque universelle.

Y puisait-il son inspiration ?

Je ne sais pas vraiment si la littérature du monde le nourrissait ou s’il construisait son œuvre dans son imaginaire puis trouvait des frères jumeaux dans la littérature universelle. Mais je pencherais plutôt pour la seconde option. C’était un grand lecteur d’encyclopédies, pour lui l’essentiel de la réalité se  trouvait dans les livres. « On lit ce qu’on aime, disait-il, tandis que l’on n’écrit pas ce que l’on aimerait écrire, mais ce qu’on est capable d’écrire. »

On sait que Borges appréciait le fantastique et particulièrement le film Psychose, d’Hitchcock. Qu’en était-il de son fonctionnement psychique ?

Je ne suis pas psychologue. Mais il avait certaines caractéristiques qui pouvaient surprendre. Il aimait la littérature épique, le courage des hommes qui se battent, leur violence. En même temps il manifestait une grande timidité. Très jeune, on le sent très sûr de lui-même dans ses premiers écrits. C’était un jeu. Il a toujours joué du caractère informe de la réalité. Plus tard, il aimait passer pour un être timide en utilisant une voix haletante ou faire semblant d’être aveugle. Mais tout était calculé.

On a reproché à Borges d’avoir pris position en faveur de Pinochet…

Il avait une dent contre Peron qui lui a fait perdre son emploi de bibliothécaire mais il ne s’est jamais mêlé de politique. Ce n’est pas en ces termes qu’il parlait du monde. Dans une lettre il accuse des généraux d’envoyer de jeunes soldats aux Malouines alors qu’eux-mêmes ne le feraient pas. C’était un humaniste qui croyait à l’intelligence et considérait la politique comme la plus misérable des activités humaines.

Quel souvenir en gardez-vous ?

Le souvenir d’un grand écrivain qui est aussi un des plus grands lecteurs du XXe siècle. A partir de Borges, nous sommes plus conscients de la façon dont nous lisons, du rôle de lecteur. »

Recueilli par Jean-Marie Dinh

(1) Alberto Manguel est un citoyen canadien né en Argentine. Il réside en France et vient de faire paraître Moebius transe forme chez Actes-Sud

« Oncle Boonmee » une beauté irréelle

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A découvrir cette semaine, le beau film du cinéaste thaïlandais Apichatpong Weerasethakul . Oncle Boonmee, a été couronné Palme d’or 2010. On sait que le choix du jury, présidé cette année par Tim Burton, a divisé la critique et dans certains cas déclenché de populistes polémiques. Mais le prestige de Cannes ne tient-il pas à cette faculté de faire briller les multiples facettes du septième art ? L’une d’elle est de savoir nous parler du monde.

C’est justement le cas avec Oncle Boonmee. Au-delà des qualités intrinsèques de ce film, qui nous coupe proprement du réel, cette distinction permettra de faire découvrir une des cinématographies les plus méconnues d’Asie. Et pas seulement sous l’angle bien ficelé d’un sujet d’actualité mais pour ce qu’elle est, pour la richesse des différences qui la composent. Apichatpong comme Ratanaruang, font du cinéma d’auteur. Ils appartiennent à la nouvelle génération des réalisateurs thaïlandais ayant étudié aux Etats-Unis qui ne se cantonnent pas à produire des films d’action. Cela dit sans a priori, on peut adorer Ong Bak et reconnaître la qualité d’un travail qui doit contourner la censure pour exprimer une certaine forme d’humanité.

L’histoire d’une mémoire

Dès les premières minutes de Oncle Boonmee, on pénètre dans un univers onirique où le conte, la dimension fantastique et la poésie se mêlent harmonieusement à la vie sociale. A l’érotisme aussi dans une scène captivante où une princesse fait l’amour avec un poisson chat. Autant le dire, le rythme, la trame narrative et émotionnelle, l’enchaînement des plans souvent fixes du film d’Apichatpong ouvrent les fenêtres d’un imaginaire aussi distant des représentations et des croyances occidentales que proche du culte de la réincarnation.

A l’aube de sa mort Oncle Boonmee, souffrant d’une insuffisance rénale, souhaite partir en paix. Il convie ses proches dans sa maison au nord de la Thaïlande. En pleine nature, au milieu de nulle part, la demeure est peuplée d’ouvriers agricoles clandestins laotiens et de fantômes. Lorsqu’à la nuit tombée la défunte femme d’oncle Boonmee et son fils, un homme singe qui s’est métamorphosé depuis quinze ans dans la forêt, se joignent à la table des vivants, tout se passe très paisiblement. Seul le domestique laotien semble un peu décontenancé par la situation, tirant, non sans humour, le spectateur de son ressenti subjectif.

Sur une trame non linéaire Apichatpong explore plusieurs modes opératoires et esthétiques interconnectés pour évoquer la mémoire personnelle d’un homme. Il effleure le vécu du traumatisme historique, à travers son personnage qui s’inquiète d’avoir tué trop de communistes, suggère en quelques images, les problèmes contemporains de la pression militaire, mais rien finalement ne vient troubler l’ordre des choses. Le voyage se poursuit jusqu’à la dernière partie qui semble nous ramener au réel. Le film passe comme une respiration d’entre-deux mondes loin de l’infernale machine urbaine dévoreuse d’espace de vie et de mort.

Jean-Marie Dinh

 

Le film est une libre adaptation du livre « Celui qui se souvient de ses vies antérieures. »

Voir aussi : Rubrique Cinéma Le bruit des glaçons, Rubrique Thaïlande, Une balle das la tête d général,

Rentrée littéraire Eric Pessan :  » L’intime est politique « 

Eric Pessan : " Je fais du suspense déceptif. "

Eric Pessan : " Je fais du suspense déceptif. "

en 1970 à Bordeaux, Eric Pessan vit dans le vignoble nantais. Il a publié son premier roman en 2001, suivi de cinq autres. Il signe aussi des textes en collaboration avec des plasticiens, écrit pour la radio et va publier un ouvrage de poésie.

« Est-il pour un homme comme il faut, sujet plus agréable que lui-même ?»  Revenons à cette Note de Dostoïevski que vous citez au début du roman, Eric Pessan est-il un homme comme il faut ?

« Pour répondre, il faudrait déjà pouvoir définir la normalité de ce que pourrait être un homme comme il faut, ce qui s’avère difficile. Mais oui, pour une grande partie, je pense être comme il faut, avec mes zones d’agacement, évidemment.

Le roman tourne autour d’un personnage en lambeaux ?

Oui, au moment où le livre arrive, le personnage est laminé, en faillite personnelle. Il s’est fait bouffer. Il anime des ateliers d’écriture et l’empathie qu’il a déployée s’est retournée contre lui. Le temps qui s’arrête est favorable à l’introspection.

Il dit ne plus croire au pouvoir des mots…

C’est très contradictoire parce que quand il dit cela, il est dans un monologue intérieur et extérieur. Il a beau affirmer qu’il ne croit plus au pouvoir des mots, il se met à parler.

On apprend qu’il revient de Chypre, vous n’avez jamais animé d’ateliers d’écriture là- bas ?

Toutes les histoires qui entrent dans le roman sont fausses, mais elles sont toutes liées à de vraies expériences. Il m’est arrivé d’animer des ateliers d’écriture et de me poser la question de ce que je devais faire des confidences que l’on m’avait révélées. Parfois cela devient compliqué ; Quand un atelier se transforme en psychanalyse sociale, on a beau se dire que l’objet d’intervention est de trouver des propositions à partir de l’écriture, on se questionne. Je n’ai jamais animé d’atelier à Chypre. Je m’y suis rendu pour écrire une pièce et j’y ai découvert une division historique forte. La balle qu’il y a au fond de la poche du personnage principal apporte quelque chose de ce traumatisme ultime. J’écris à partir des questions que je me pose. D’une manière générale, je fais du suspense déceptif.

On sent un parti pris dans la forme entrecoupée de votre écriture qui ouvre sur une présence particulière du personnage ?

Le personnage parle et il pense. On glisse de l’un à l’autre. Il n’y a pas d’artifice, d’où la présence de la passagère. Cela reste pourtant une forme de monologue, je n’aime pas les dialogues. J’ai travaillé sur la situation du temps d’un train qui s’arrête. Sur l’intimité du personnage au contact de Chypre qui est une nation coupée en deux, sur ce qu’il ressent quant il évoque le scénario répétitif du train Paris Milan qui s’arrête après le tunnel pour permettre à la police de faire sa moisson de clandestins. Comment vit-on une société dans son corps ? Il y a une perméabilité entre les individus et la société. L’intime est politique. »

Recueilli par Jean-Marie Dinh

Eric Pessan était cet été l’invité du festival Lecture vagabonde dans La Vallée de l’Orb.

Longue escale sur les rails

incident-de-personneUn homme en fuite de lui-même rentre chez lui par le train sans la moindre perspective. Le train se bloque en rase campagne. Incident de personne, un des 11 000 suicidés annuels en France immobilise le Nantes-Paris pour une durée indéterminée. Dans le wagon, les gens s’agitent. Cela va prendre un certain temps. L’homme est en présence d’une femme. « J’ai prié que vous n’ayez aucune histoire à me confier. Je ne suis plus apte à entretenir une conversation, encore moins à écouter des confidences. Je déborde. » Ils se regardent en silence. Dans la vie, il anime des ateliers d’écriture. Il donne confiance aux autres, mais n’a guère confiance en lui-même. Il porte mal la charge des histoires humaines. Comme si l’effet secondaire des mots apparaissait à retardement pour lui ôter le désir de vivre. C’est une vieille histoire, apprend-on progressivement. Il a toujours été un confident, il est l’éponge des autres depuis son enfance. Le temps qui s’est arrêté et la limitation des possibilités d’action jouent comme  déclencheurs. La présence proche de la mort va lui permettre de tisser des liens. « Avez-vous lu ce conte d’Italo Calvino dans lequel un chevalier s’aperçoit qu’il n’est plus dans son armure ? » L’aube venue le train repartira…

L’œuvre d’Eric Pessan est protéiforme, à quarante ans, il a écrit pour le théâtre, la radio, participe à une revue littéraire et caresse des projets dans le domaine de la poésie. Il est l’auteur de cinq romans. On pourrait y trouver un fil conducteur dans l’incommunicabilité propre à ses personnages. Incident de personne, s’inscrit dans une continuité. Avec ce sixième roman Pessan interroge l’altérité. L’écrivain fait résonner la chambre froide et dépressive de notre isolement sociétal. Il y a l’errance du narrateur qui arrive à son terme. Plutôt que de s’engloutir dans un nouveau contrat, l’homme préfère l’écueil. Il refuse de poursuivre : « Chaque texte m’aurait alourdi d’un corps. »

Il y a l’interrogation sur la langue en tant qu’outil. Le choix d’une forme entrecoupée. Le regard sur une société fatiguée psychiquement, l’expérience de vie indirectement restituée comme celle des militants pour les sans-papiers. Les ingrédients et le style de ce livre affirment la maturité d’une démarche littéraire sans concession. L’auteur a fait la rencontre de Véronique Ovaldé chez Albin Michel. Il est bien placé dans la course de la rentrée littéraire.

JMDH

Incident de Personne, éditions Albin Michel, 182 p, 15 euros