Culture européenne ou Europe des cultures ?

Culture européenne. Photo DR

Hier et avant-hier, le grand forum européen a permis de clore au Corum de Montpellier la phase de rencontre et de débat initiée par l’association pour le développement culturel européen et international (ADCEI) avec le soutien de la Région Languedoc-Roussillon et le réseau Euromedinculture qui associe les pays du pourtour méditerranéen. Après avoir souligné l’état de balbutiement dans lequel se trouve la politique culturelle supranationale qui occupe l’avant dernière place des dotations budgétaires assurées par l’UE, le président de l’ADCEI, René Kollwelter évoque la problématique. « Faut-il voir dans ce déficit d’implication, les effets de l’opposition entre une culture européenne transnationale à promouvoir et le respect de la diversité des cultures à tous les échelons y compris régional ? et envisage un dépassement : la perception de l’atout que pourrait représenter le renforcement du socle culturel européen dans un monde mondialisé citant l’enjeu de la bibliothèque numérique Européana vouée à devenir le pendant de Google, et la célèbre phrase de Jean Monnet : « Si c’était à refaire, je recommencerais par la culture. »

Simple recueil de témoignages pour alimenter le débat, faux nez d’une institution en mal de reconnaissance démocratique, ou réelle réflexion sur les enjeux d’une culture à partager au moment où les certitudes économiques s’effondrent, à l’évidence, le Forum européen de Montpellier propose plusieurs grilles de lecture.

Quinze pays dont neuf Etats membres seulement étaient représentés pour cette première étape de synthèse.

« La culture n’est plus un luxe. Elle fait pleinement partie de la citoyenneté active tout en donnant une priorité aux besoins socio-économique quotidiens», indique le représentant grec Nikos Papadakis. « La culture est une colonne vertébrale qui doit traverser tous les champs. Elle permet d’améliorer le niveau de vie, de protéger la démocratie et la diversité » restitue l’Allemand Didier Caille. « La liberté d’expression culturelle reste un défi à Malte, témoigne Jeannine Rizzo. Suite à la censure de représentations théâtrales, les gens se sont sentis touchés parce que l’on mettait à mal les principes de la démocratie. » L’Andalou, Pedro A. Vives cite les priorités culturelles recensées dans sa région : « En premier lieu, la diversité, suivi du patrimoine et de la démocratie, mais il précise, que l’échantillon du questionnaire n’est pas représentatif et invite l’UE a intégrer la culture dans l’Eurobaromètre », véritable outil d’analyse de l’opinion publique européenne. « Le maintien de la paix et de la stabilité apparaît comme une fonction culturelle essentielle pour les Français, retient Anne-Marie Autissier, prof d’université, qui note que l’intérêt du débat sur l’Europe se pose aussi dans une dialectique locale. Les gens interpellent les élus locaux, les universitaires et la société civile sur le manque d’espace de discussion. »

On retrouve des thèmes communs à travers ces morceaux choisis, comme on saisit des préoccupations nécessitant une approche particulière. Le belge Mo Haidle, insiste sur la nécessité de soutenir des coproductions transnationales et celle d’associer des artistes en provenance du monde. Ce qui vient heurter la politique qui érige l’Europe en forteresse. A ce sujet, René Kollwelter propose la création d’un visa culturel spécial qui dérogerait avec les conditions d’attribution de plus en plus restrictives. Sera-t-il entendu et suivi par Odile Quintin, rien n’est moins sûr ? La directrice en charge de la culture et de l’éducation à la Commission européenne est apparue sur un écran du palais des congrès pour encourager les intervenants dans leur travail. Elle paraissait lointaine. Son discours convenu et creux, et son image, parfait reflet de l’incarnation technocratique, n’augurent apparemment pas d’un changement.

Mais ce débat sur la prise en compte d’une culture supranationale mérite d’être suivi. Après que l’Unesco a reconnu la diversité culturelle qui consiste à faire admettre notamment à l’OMC que les biens culturels ne sont pas une marchandise comme les autres, il est temps que la culture européenne renoue avec son histoire. Le directeur de la Drac LR Didier Dechamps en convient : « Le libéralisme ne garantit pas la pluralité de l’offre. C’est un peu l’histoire du loup et de l’agneau qui votent démocratiquement ce que l’on va manger ce soir. Peu importe la manière dont la culture revient. Que l’économie lui serve de cheval de Troie ne manque pas de sel.» C’est avec le traité de Maastrich en 92 que la culture s’amarre aux compétences supranationales mais sa nature politique demeure une énigme jusqu’au 12 mai dernier quand les 27 reconnaissent que la culture est un investissement stratégique pour la dynamique et l’innovation. Il importe de s’y pencher largement avant la future programmation européenne qui débutera en 2014.

Une nouvelle base française inaugurée à Abou Dhabi


La base française inaugurée mardi par Nicolas Sarkozy à Abou Dhabi, aux Emirats arabes unis, pourra accueillir à terme jusqu’à 550 soldats français des trois armes (terre, air et mer), à moins de 250 km des côtes iraniennes, selon des sources militaires françaises.

Nouveau « point d’appui » pour les forces françaises dans le Golfe et le nord de l’Océan indien, elle s’inscrit dans « l’arc de crise » défini par le Livre blanc sur la Défense et la Sécurité nationale publié au printemps dernier.

Celui-ci s’étend de l’Afrique de l’Ouest à l’océan Indien, depuis la Mauritanie et la Somalie jusqu’au Proche-Orient, au golfe Arabo-Persique, à l’Afghanistan et au Pakistan.

Abou Dhabi complète un dispositif « prépositionné », au sud de l’océan Indien, à la Réunion et à Mayotte, à Djibouti, ainsi qu’en mer où des forces navales françaises assurent notamment des missions de lutte contre la piraterie.

Mais l’Implantation militaire française aux Emirats arabes unis (IMFEAU) vise aussi à développer la coopération militaire bilatérale, après le renouvellement mercredi de l’accord de défense conclu en 1995.

Il s’agit par ailleurs, précise le ministère français de la Défense, de concourir à « l’aguerrissement et l’entraînement des forces terrestres » aux « actions de combat en zone désertique et, à terme, en zone urbaine de type moyen-oriental ».

Comptant trois composantes -une base navale, une base aérienne et un « groupement terre »-, la base pourra compter à terme jusqu’à 550 militaires, permanents ou de passage, en escale, en formation et en exercice.

La base navale, qui s’étend sur 8 hectares dans le port de Mina Zayed, dispose d’un quai de 300 mètres de long susceptible d’accueillir l’ensemble des bâtiments français à l’exception du porte-avions Charles-de-Gaulle qui devra accoster à proximité immédiate, dans le port de commerce.

La « Base aérienne 104 », elle-même abritée par une base des Emirats située à une quarantaine de kilomètre d’Abou Dabi, a vocation à accueillir en permanence trois avions de combat Mirage 2000 ou Rafale mais pourra monter en puissance si nécessaire.

Quant au « Groupement terre », stationné sur le « Zayed military camp », à près de 50 km d’Abou Dabi, il dispose d’infrastructures d’accueil, de salles d’instruction de champs de manoeuvre et de tir…

Lors de l’inauguration de l’IMFEAU, trois navires de guerre français étaient présents: la frégate de défense aérienne Forbin, la frégate « furtive » Aconit et le « bâtiment de recherche électromagnétique » Dupuy de Lôme, les « grandes oreilles » de la Direction du renseignement militaire (DRM).

AFP 26 MAI 09

Morin: la France va retrouver son influence dans cette région « névralgique »

– La France, avec la nouvelle base française inaugurée à Abou Dhabi, « va retrouver toute sa place et toute son influence » dans la région « stratégique et névralgique » du Moyen-Orient, a déclaré mercredi le ministre de la Défense Hervé Morin devant l’Assemblée nationale.

Cette présence, a-t-il ajouté, « signifie l’engagement de la France dans cette région stratégique et névralgique ». Il s’agit de « faire en sorte que nous participions à la sécurité et à la stabilité » de la région et que la France y retrouve « toute sa place et toute son influence », a-t-il dit lors de la séance de questions au gouvernement.

« Cet accord de défense renouvelle notre engagement pour la sécurité et la stabilité de la région et en même temps garantit le dispositif juridique pour nos forces qui seront présentes ». « Nous avons une relation stratégique importante avec les Emirats, qui dépasse largement le seul cadre de la Défense », a-t-il souligné.

La base française inaugurée mardi par Nicolas Sarkozy pourra accueillir à terme jusqu’à 550 soldats français des trois armes (terre, air et mer), à moins de 250 km des côtes iraniennes. Nouveau « point d’appui » pour les forces françaises dans le Golfe et le nord de l’Océan indien, elle s’inscrit dans « l’arc de crise » défini par le Livre blanc sur la Défense et la Sécurité nationale publié au printemps dernier.

Celui-ci s’étend de l’Afrique de l’Ouest à l’océan Indien, depuis la Mauritanie et la Somalie jusqu’au Proche-Orient, au golfe Arabo-Persique, à l’Afghanistan et au Pakistan.

Abou Dhabi: Sarkozy « engage la France dans une voie périlleuse » (PCF)
Le Parti communiste français (PCF) a jugé mercredi que Nicolas Sarkozy, qui a inauguré mardi une base militaire permanente française à Abou Dhabi, aux Emirats arabes unis, engageait les France « dans une voie périlleuse ».

Bayrou déplore l’ouverture d’une base militaire française à Abou Dhabi

François Bayrou, président du Mouvement Démocrate (MoDem), a déploré mercredi l’ouverture d’une base militaire française à Abou Dhabi, aux Emirats arabes unis, au lendemain de son inauguration par Nicolas Sarkozy.

« L’ouverture d’une base à Abou Dhabi, dans une des zones les plus brûlantes du monde, avec accord de défense automatique, dans un dispositif américain, constitue un pas de plus, après le retour dans le commandement intégré de l’Otan », a jugé M. Bayrou devant la presse.

« Cela signifie que la France peut se trouver engagée dans un conflit sans l’avoir voulu », a estimé le président du MoDem, venu soutenir la liste de son parti aux européennes, dirigée par l’ex-Vert Jean-Luc Bennahmias.

« Ce changement stratégique considérable a-t-il été présenté aux Français? a-t-il été voté? Jamais. C’est typique de l’abus de pouvoir », a estimé M. Bayrou, auteur du livre « Abus de pouvoir », critique virulente du sarkozysme.

Même des intérêts commerciaux ne justifient selon lui pas une telle ouverture. « Le commerce des armes ne justifie pas tout », a-t-il estimé.

Revue-presse

La Voix du Nord (Olivier Berger)

« (…) C’est la première fois depuis cinquante ans et l’indépendance des anciennes colonies africaines que la France construit, à la demande et avec l’aide financière de l’hôte, une base militaire permanente hors du territoire national. L’initiative est en cohérence parfaite avec le Livre blanc de la Défense et de la Sécurité nationale, paru il y a un an. (…) (…) Pour ceux qui taxent Nicolas Sarkozy d’atlantisme compulsif, l’occasion est idéale de dénoncer une implantation s’inscrivant au beau milieu de la machine de guerre américaine. »

« En installant une base militaire permanente dans le Golfe arabo-persique, la France de Nicolas Sarkozy positionne notre pays dans une zone de guerre américaine, à côté des forces armées des Etats-Unis et en face de l’Iran », déplore le PCF dans un communiqué.

« C’est dans ce même esprit très atlantiste que les autorités françaises se sont engagées à renforcer leur engagement militaire direct dans les opérations de guerre de l’Otan en Afghanistan », poursuit-il.

« C’est ce que le président de la République appelle réintégrer +sa famille occidentale+. C’est une réintégration à hauts risques », selon le PCF pour qui « Nicolas Sarkozy engage la France dans une voie périlleuse ». « Par cette +normalisation+ pro-américaine, M. Sarkozy poursuit la politique qu’il commença avec George Bush, celle de la logique de force et de la priorité à l’intervention militaire ».

AFP 27 05 09

Se remettre les idées en place sans crainte

Michela Marzano nous invite à aller vers les autres et à renouer avec notre propre altérité.

Michela Marzano est chercheuse au CNRS. Elle travaille sur des thèmes liés à la manipulation. Elle signe sur le stand Sauramps son nouvel essai Visage de la peur* qui met en perspective la notion de peur et ses différents visages.

Avec Visages de la peur vous semblez poursuivre le sillon de votre essai précédent ?

« Extension du domaine de la manipulation évoquait la réduction de l’individu à une mécanique programmable. Et mettait en évidence que le langage du management a quitté les sphères du privé pour envahir celles du public et du politique. Avec ce livre, j’ai voulu mettre en perspective la notion de peur dans nos sociétés contemporaines. C’est le second volet d’une trilogie. Dont le troisième s’intitule Fascisme un encombrant retour ?

Comment expliquer que ce sont dans les pays les plus sûrs que les gens ont le plus peur ?

C’est un grand paradoxe de nos sociétés contemporaines. La raison qui pourrait l’expliquer est que nous sommes appelés par une idéologie poussée à l’extrême du contrôle. Dans le sens où il faut se contrôler et contrôler les autres. Le contrôle est devenu une mission clé à travers laquelle on peut montrer que l’on est un winner. Quelqu’un qui contrôle ses émotions, son humeur, son langage, ses relations, est quelqu’un capable de réussir sa vie. Et en même temps, il faut aussi pouvoir contrôler l’autre pour éviter tout ce qui échappe ou est inconnu. Dans ce mouvement d’autocontrôle et de contrôle de l’autre, le résultat c’est l’émergence de la peur. Et finalement indépendamment des raisons objectives la peur ne cesse d’augmenter parce que nous sommes dans la prétention d’arrivée à un contrôle total à une sécurité maximale et à un risque zéro.

La peur est aussi un instrument du pouvoir ?

Le pouvoir politique a toujours su, comme le montre Machiavel, qu’en contrôlant la peur des citoyens on devenait maître de leur âme. Ce qui est inquiétant, dans les sociétés démocratiques censées faire sortir les citoyens du contrôle par la peur, est que ce n’est pas du tout le cas aux Etats-Unis, en France en Italie où l’on développe des politiques sécuritaires.

Présenté comme un remède la construction sécuritaire n’est pas un moindre mal…

On assiste à un double mouvement. Celui d’une institutionnalisation de la peur et d’une instrumentalisation de la peur. Les deux étant parallèles et pouvant se répondre. Quand je parle d’institutionnalisation, en faisant référence à Robespierre, j’évoque le fait de gouverner par la terreur, d’imposer aux gens qui sont en état de paralysie. C’est la logique reprise par le terrorisme extrémiste avec les attentats et par le biais des vidéos d’égorgements. Le problème c’est que la réponse qui a été donnée par les Etats-Unis et un certain nombre d’Etats européens a été une forme d’instrumentalisation de la peur. Pour éviter le danger du terrorisme, on a fait passer des mesures liberticides qui nuisent gravement aux libertés individuelles.

Avec quelles incidences sur le pacte social ?

On retire aux citoyens des moyens de contrôle du pouvoir mais aussi beaucoup d’autonomie et de liberté. Et au nom de la peur, les citoyens acceptent un contrôle toujours plus grand de leurs actes, de leurs gestes, voire de leur pensée. Ce qui met en question l’existence même de la démocratie.

Il y a-t-il un antidote ?

La peur en tant que telle fait partie de la condition humaine. C’est illusoire de vouloir l’éradiquer. Nous sommes des êtres fragiles et nos peurs enfantines nous suivent souvent en grandissant. La question est de savoir que faire de nos peurs. On peut parvenir à les supprimer dans certains cas où à les comprimer. En acceptant d’avoir peur, on accède au lâcher prise qui permet de s’ouvrir aux possibilités et d’agir ».

Recueilli par Jean-Marie Dinh

Visage de la peur, 13 euros Editions Puf

Voir aussi : Rubrique Essai Alain Badiou Organiser une critique de la démocratie,

Amin Maalouf : L’occident est peu fidèle à ses propres valeurs

amin-maaloufRencontre avec l’écrivain Amin Maalouf qui signe un ouvrage à large spectre sur notre époque tumultueuse.

Les urgences auxquelles nous devons faire face en ce début de XXIe siècle sont à l’origine du dernier essai de l’écrivain libanais Amin Maalouf Le dérèglement du monde qui s’appuie sur une double connaissance, de l’Occident et du monde arabe, pour appeler à une action lucide et partagée.

« A vous lire, on mesure à quel point la crise identitaire est générale et à quel point elle se trouve au centre des dysfonctionnements du monde

Les gens ont un peu peur de la notion d’identité culturelle. Ils manient cela avec beaucoup de réticences. Je pense au contraire que ne pas parler de la question de l’identité, c’est laisser se développer toute sorte de démons alors que quand on en parle, on peut arriver à définir les choses clairement. Le débat est utile. On doit parler de l’identité française, on doit parler de l’identité européenne et les choses ne sont pas simples. Elles ne sont pas comme elles apparaissent lorsque l’on se contente d’allusions.

Comment créer un sentiment d’appartenance commune notamment au sein de l’UE ?

De mon point de vue, l’identité européenne doit se construire. Il y a des choses qui existent. Toute personne qui adhère à l’Europe doit adhérer à un certain nombre de valeurs. Elle doit considérer comme sien tout un bagage culturel et en même temps elle doit savoir que cela n’est pas figé, qu’il y a des choses qui doivent être apportées. Et que ces apports peuvent venir de la planète entière. Parce que l’histoire ne s’est pas achevée. La culture n’est pas un paquet que l’on se passe de l’un à l’autre. C’est quelque chose de vivant.

Vous insistez sur la primauté de la culture. Sur quelles valeurs doit-elle se fonder ?

L’aspect culturel de la construction européenne doit être un élément essentiel. C’est comme cela que les gens vont adhérer. Parce que l’aspect culturel sous-tend la notion d’appartenance. Universalité des valeurs et diversités des expressions sont les deux faces d’une même monnaie, elles sont inséparables. Si l’on transige sur l’université des valeurs. Si on accepte qu’il y ait des droits de l’homme pour les Européens et d’autres droits pour les Africains, les musulmans ou d’autre, on perd sa route. Et si on considère que la diversité culturelle est une chose secondaire, que l’on peut accepter la marginalisation et la disparition de cultures millénaires, là aussi on fait fausse route. Il faut parler de ces questions et tracer une ligne claire.

A notre stade d’évolution il faut changer dites-vous ?

L’occident à besoin de modifier son comportement. Sans abandonner ses principes. Il doit se comporter dans le reste du monde en fonction de ces valeurs. Sans adopter deux poids et deux mesures en attaquant un dictateur et en se taisant avec un autre parce qu’il a des contrats. Les pays arabes doivent aussi faire leur propre examen de conscience pour sortir de leur puits historique.

Vous dites cela face à des urgences très concrètes ?

Absolument, nous avons besoin aujourd’hui de faire face ensemble à une crise majeure liée au réchauffement climatique, aux pandémies aux armes de destructions massives, à la coexistence des peuples et des cultures… Ce qui n’est possible que s’il existe une véritable confiance, une véritable solidarité parce que nous avons besoin d’agir ensemble pour gérer le monde autrement.

Avec quelle implication citoyenne ?

Il faut changer la manière que nous avons de satisfaire nos envies. Je pense qu’il faut passer d’un monde où nos besoins sont essentiellement satisfaits par une consommation matérielle à un monde où une partie très significative de ces satisfactions viennent de satisfactions immatérielles liées à l’épanouissement de la personne. C’est une question de survie : nous devons vraiment recentrer notre vision du monde ».

recueilli par Jean-Marie Dinh

Le dérèglement du monde, édition Grasset 18 euros.

Voir aussi : Entretien Edgar Morin , la forêt des écrivains combattants, Salah Stétié une restitution ,

« La crise implique de réinventer la démocratie »

Hier, Jorge Semprun  a captivé la salle Pasteur du Corum. PHOTO DAVID MAUGENDRE

Jorge Semprun grand témoin de la Comédie du livre 2009. Photo David Maugendre

Grandes Rencontres. Rescapé de Buchenwald, résistant, ministre de la Culture espagnole, écrivain, scénariste et académicien, Jorge Semprun est un grand témoin du XXe siècle.

Le contexte du roman éclaire une période assez méconnue, ici, de l’histoire espagnole qui concerne les oppositions monarchique et socialiste au Franquisme.

Après la persécution de l’opposition communiste écrasée, comme les anarchistes, par la répression postérieure à la guerre civile, il y a eu un vide assez long qui marque le revers de l’opposition. En 1956, elle trouve une nouvelle visibilité. Avec la jeune génération d’étudiants émerge une tendance qui est devenu importante. Certains membres sont encore actifs dans la politique aujourd’hui. Ce mouvement a refondé la social-démocratie en Espagne à travers un groupe qui s’appelait l’association Sasu, une association socialiste universitaire. C’était une première, parce qu’avant 1956 l’engagement socialiste était une activité d’exil basée à Toulouse, très figée dans ses positions liées à la guerre civile. 56 est le commencement d’un renouveau socialiste à l’origine de la social- démocratie en Espagne.

La contestation étudiante a pourtant été résorbée assez rapidement …

En tant que mouvement politique immédiat oui, mais cette contestation a produit des effets durables. Dans le sens où l’Espagne franquiste s’est habituée peu à peu à avoir une opposition avec des gens qui n’étaient pas forcément issus uniquement des vieux partis de la classe ouvrière de la guerre civile mais d’une nouvelle opposition qui pouvait être aussi bien inspirée par l’idée d’une monarchie parlementaire, que celle d’une république parlementaire. Bref une opposition libérale.
Une des grandes révélations de 56, c’est quand la presse a donné les noms des personnes arrêtées à ce moment-là, toutes issues de familles du régime. On s’est rendu compte alors que la contestation avait gagné le milieu des forces sociales du Franquisme.

Aujourd’hui estimez-vous que l’on en a fini avec l’histoire politique du Franquisme ?

Non, nous n’en avons pas fini dans la mesure où les répercussions de la longue domination franquiste ne sont pas seulement dictatoriales mais relèvent aussi d’une domination de la culture des mœurs, des habitudes. Aujourd’hui, à travers la question de la mémoire historique, on pose des problèmes qui sont liés au dépassement et à la compréhension du franquisme.
D’ailleurs le succès des livres espagnols qui portent sur la guerre civile ou sur les problèmes de la transition comme le livre de Javier Cercas Les soldats de Salamine ou encore le dernier livre qu’il a écrit sur la tentative de putsch du 23 février 1981 sont des ouvrages qui ont une énorme répercussion.

La transition vers la démocratie s’exprime par une effervescence artistique que l’on retrouve dans le cinéma et la littérature. Quel regard portez-vous sur cette période de la Movida ?

Un regard à la fois attendri et intéressé. Ce fut un moment d’éclatement dans tous les sens du terme, de liberté et d’exubérance qui arrivait après l’immobilisme. Il y a ce passage significatif : le parti unique franquiste s’appelait El Movimiento (le mouvement), et on est passé à la Movida. Les deux termes portent sur le mouvement, celui de Franco c’était l’immobilisme et la Movida exprimait une forme de renouveau, parfois caricatural, il ne faut pas se leurrer, mais qui a gagné par son esprit anarchique et libertaire toute la société espagnole. Aujourd’hui la jeunesse la plus extrême ne s’exprime plus de cette façon là. Mais la Movida reste un phénomène historique.

Aujourd’hui, on ressent une forme de désillusion qui s’exprime dans la sensibilité collective comme dans l’œuvre de certains écrivains…

Je crois que cela se produit dans tous les mouvements de ce type. On l’a vu en France avec les journaux de la résistance. A l’époque, l’entête du journal Combat était De la résistance à la révolution, et bien il n’y a pas eu de révolution. Donc on peut théoriser sur la désillusion qui exprime le retour au triste réel. Tous les grands mouvements qui signent la fin d’une époque dictatoriale de gauche ou de droite l’ont connue parce que la réalité ne correspond jamais aux rêves ou aux utopies de la lutte précédente. Mais l’Espagne a quand même réussi à créer la base d’une démocratie solide.

Vous qui êtes un partisan de la lucidité, comment regardez-vous la crise du système démocratique que nous traversons ?

C’est une crise de la démocratie représentative. C’est une crise des institutions, une crise des idées qui ne touche pas seulement l’Espagne mais l’ensemble de l’Europe. C’est un recul d’une conception de gauche active au sein de la démocratie. Cela touche profondément tout le système de représentation parlementaire à travers l’abstention massive, le manque d’utopie pour l’avenir et même d’utopie pratique. C’est vraiment une crise générale aggravée et multipliée par la crise économique. Nous sommes arrivés à un moment où il faut repenser, refonder, certains disent, réinventer la démocratie.

Le rescapé des totalitarismes nazi et stalinien que vous êtes y voit-il un danger ?

Dans les années 30, face à l’extension du totalitarisme nazi ou soviétique, le système démocratique était déprécié et attaqué de toute part. Aujourd’hui, la situation n’est pas vraiment comparable parce que nous sommes face à la montée de la mondialisation. C’est en quelque sorte une crise interne au système qui est basé sur le marché. Le danger vient de l’intérieur. Il faut réinventer, et ce n’est pas une tache facile pour les démocrates. C’est beaucoup plus difficile à repérer, à isoler, à analyser et à combattre. C’est une espèce de nouvelle maladie contre laquelle le vaccin n’a pas encore été trouvé.


Recueilli par Jean-Marie Dinh