République kémaliste : La fuite en avant de Recep Tayyip Erdogan

Source photo : Les états d’Anne

La vague d’arrestations qui frappe depuis le début de l’année les milieux universitaires, journalistiques et associatifs en Turquie confirme qu’en politique, comme dans les chemins de fer, un danger peut en cacher un autre. Depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP (Parti de la justice et du développement), en 2002, le débat s’est focalisé en France sur les risques d’islamisation que ferait courir à une République kémaliste supposée laïque ce parti d’origine islamique, et sur le coût politique ou économique d’une éventuelle adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Or, –ce n’est pas faute de l’avoir écrit– tels n’étaient pas les vrais problèmes (1).

Dans les faits, le compromis entre les institutions républicaines et l’islam est acquis depuis longtemps, ne serait-ce que parce que l’islam a été la vraie matrice de la République kémaliste et que la laïcité turque signifie la subordination de celui-là à celle-ci, aux antipodes de la séparation de la religion et de l’Etat alla franca (2). En revanche, la démocratisation de la société politique turque, que l’AKP a fait progresser –en trompe l’œil, disent ses critiques– en contraignant l’armée à rentrer dans ses casernes, en faisant reculer la pratique de la torture, en abrogeant différentes lois ou dispositions constitutionnelles liberticides, en se résolvant à une reconnaissance encore partielle des minorités ethniques ou religieuses, a fini par marquer le pas, faute d’une vraie opposition. On ne peut reprocher à un parti politique d’enchaîner les victoires électorales! L’AKP a emporté coup sur coup trois scrutins législatifs, en rassemblant un nombre croissant de suffrages. Mais, face à cette irrésistible ascension, la gauche n’a jusqu’à présent pas su s’organiser, proposer une réponse crédible à la politique néoconservatrice, ou plutôt national-libérale, de Recep Tayyip Erdogan, et constituer un contre-pouvoir de nature à contrebalancer la suprématie de l’AKP, à un moment où celui-ci se sentait à juste titre pousser des ailes du fait de ses succès économiques et diplomatiques.

Or, l’envenimement de la question kurde a soudain changé la donne et rendu sa place au vieil habitus autoritaire, hérité de l’absolutisme de Abdülhamid II, de la dictature du Comité Union et progrès, du régime kémaliste de parti unique, de la lutte contre le communisme dans le contexte de la Guerre froide, de la conversion au libéralisme économique et de l’ajustement structurel au forceps militaire à la suite du terrible coup d’Etat de 1980. Un habitus que reprennent trop souvent à leur compte les lois adoptées depuis 2002, sous un jour plus avenant, au nom de la lutte contre le terrorisme. Bon gré mal gré, l’AKP a concédé aux Kurdes un minimum de droits culturels. Avec un certain courage, compte tenu de la pression de l’opinion qu’exaspère la mort de nombreux conscrits sous les coups du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), il a résisté à la tentation d’exécuter Abdullah Öcalan, le leader charismatique de ce mouvement armé, et il négocie même en sous-main avec celui-ci. Néanmoins, il ne se résoud pas à reconnaître la nation kurde, dont le sentiment est désormais une évidence irréversible et ne sera plus soluble ni dans le centralisme démocratique de la République ni dans l’aggiornamento culturel. Sentiment national ne veut d’ailleurs pas forcément dire sécession. Mais, à tout le moins, la prochaine Constitution, si elle veut réconcilier la Turquie avec elle-même, devra inventer la formule d’un Etat avec deux nations, mutatis mutandis sur le mode de l’Espagne ou du Royaume-Uni.

Recep Tayyip Erdogan a cru, et malheureusement veut encore, faire de l’AKP la seule force politique dans le sud-est. La percée du BDP (Parti pour la paix et la  démocratie), la formation politique kurde légale, lors des élections municipales de 2009 et des législatives de 2011, a déjoué son plan. Néanmoins, le Premier ministre entend passer en force en s’en prenant à l’Union des assemblées du Kurdistan (KCK), accusée, non sans raison, d’être la vitrine urbaine du PKK, et en frappant les intellectuels qui ont des liens professionnels avec cette mouvance, sans nécessairement lui apporter leur caution politique. C’est ainsi qu’il faut comprendre le vent de répression qui frappe les médias et l’Université, sous le couvert de la législation anti-terroriste, dévoyée pour l’occasion. Car, entretemps, le PKK a repris sa lutte armée, vraisemblablement avec l’aide de la Syrie, voire d’Israël, qu’indispose toutes deux, pour des raisons différentes, la diplomatie de Recep Tayyip Erdo?an.

«Ceux qui soutiennent ouvertement ou secrètement la terreur doivent savoir que le souffle de la République se fera sentir derrière le dos de chacun d’eux», a déclaré ce dernier, dans le style musculaire qu’il affectionne. La semaine dernière, le «souffle puissant de la République» a jeté en prison l’éditeur Ragap Zarakolu et la professeur de science politique Bür?a Esranl?, qui y ont rejoint les 3 457 militants, intellectuels et élus kurdes sympathisants, réels ou supposés, de la KCK, déjà embastillés. Le tort de Bür?a Esranl?, par exemple? D’avoir donné des cours à l’académie du BDP, parti reconnu, rappelons-le. Le «souffle puissant de la République» peut, demain, renverser d’autres démocrates qui ont appuyé à leur manière le combat de l’AKP contre l’armée et l’«Etat profond» des services secrets, tout en œuvrant à la recognition du génocide des Arméniens et du fait kurde. D’ores et déjà, ces intellectuels engagés se sentent en insécurité, se voient intimidés, ou sont purement licenciés par les médias auxquels ils collaborent, sous la pression explicite ou implicite des autorités. Certains d’entre eux envisagent de prendre (ou de reprendre) le chemin de l’exil politique.

L’amalgame entre toute forme d’activité politique ou culturelle en pays kurde et le terrorisme est d’autant plus préoccupant qu’il est symétrique à l’incorporation policière ou judiciaire, dans les vrais complots de l’armée et de certains milieux néo-kémalistes ou d’extrême-droite, d’hommes de plume qui n’ont rien à voir avec ces menées factieuses. Comme, par exemple, les journalistes Nedim Sener et Ahmet Sak, incarcérés en mars pour avoir écrit un ouvrage consacré à l’infiltration de la police par la néo-confrérie des fethullaci… avant même que celui-ci ne soit publié, et comme si ce livre avait quoi que ce soit à voir avec l’affaire Ergenekon, nom de code des manœuvres de déstabilisation imputées à l’«Etat profond»! (3)

Ainsi que vient de le rappeler le sociologue Ali Bayramo?lu dans une lettre ouverte au Premier ministre, cette fuite en avant répressive est sans issue autre que celle de la systématisation de la violence, de la résurgence de l’autoritarisme et de l’annihilation de l’espace politique. Perspective d’autant plus inquiétante que jamais les relations de voisinage entre Kurdes et Turcs n’ont été aussi tendues. Elles paraissent maintenant pouvoir déboucher sur des affrontements, des pogroms, voire des opérations de purification ethnique ou une guerre civile. Perspective d’autant plus absurde que l’AKP, fort de ses victoires électorales successives, de son ascendant sur l’armée et de son bilan gouvernemental, est en mesure, comme jamais aucun parti ne l’a été, de résoudre politiquement la question kurde, et que la rédaction de la nouvelle Constitution lui en fournit l’opportunité.

Il se trouve que les Européens –et singulièrement les Français– ont une responsabilité écrasante dans ce gâchis. Depuis près de dix ans, ils snobent la Turquie. C’était la repousser dans les bras de ses vieux démons et l’acculer à une stratégie de free rider dont la crispation autoritaire et l’activisme diplomatique de Recep Tayyip Erdogan ne sont que les prémisses. Vous avez aimé Poutine? Vous adorerez Erdogan quand celui-ci sera élu président de la République avec les pouvoirs élargis que la nouvelle Constitution conférera à la magistrature suprême. En outre, l’Europe s’est privée de tout moyen d’influence auprès d’Ankara. L’échéance, même lointaine, de l’adhésion à l’UE a constitué un puissant levier encourageant la démocratisation de la Turquie, de 2002 à 2005. A partir du moment où les négociations s’embourbaient et où la possibilité de l’élargissement s’évanouissait en raison des blocages français et allemand, l’Europe se condamnait à être inaudible sur les rives du Bosphore. Cette dernière doit également admettre que la Turquie n’est peut-être plus, maintenant, aussi intéressée que jadis à rejoindre un club en pleine débâcle économique et financière, elle qui caracole à 8% de croissance annuelle. Elle pourra toujours s’acheter la Grèce à bas prix! Et les provocations stériles de Nicolas Sarkozy sur la reconnaissance du génocide des Arméniens, chantage diplomatique à l’appui, n’auront d’autres résultats que de pénaliser les entreprises françaises sur ce marché émergent qui constitue leur troisième partenaire hors UE, après les Etats-Unis et la Chine, et avant le Brésil, sans faire avancer d’un iota l’impératif de la vérité et de la justice ni celui des libertés publiques. Bien au contraire, elles mettent en porte-à-faux les intellectuels turcs qui, à leurs risques et périls, plaident en faveur du devoir de mémoire. Mais sont-ce là les vraies préoccupations du président de la République?

Les contempteurs de la candidature de la Turquie à l’Union européenne n’ont jamais voulu envisager le coût d’une non adhésion. Ils vont devoir maintenant passer au tiroir-caisse.

Les obsédés de l’islam n’ont jamais compris que Dieu était moins dangereux que César, parce qu’on peut lui faire dire tout et le contraire de tout. Ils doivent aujourd’hui réfléchir à ces nouvelles figures du pouvoir national-libéral, mariant le nationalisme au néolibéralisme, prompt au mouvement de mâchoire, recourant à la sous-traitance économique et au contrôle indirect des médias pour dominer sans pour autant négliger les bonnes vieilles ficelles de la coercition policière et judiciaire.

Dans des contextes et selon des méthodes ou des styles certes différents, ces figures du nouveau pouvoir national-libéral ont pour nom Nicolas Sarkozy, Silvio Berlusconi, David Cameron, Vladimir Poutine ou Recep Tayyip Erdogan. Elles ont ceci de commun qu’elles mettent en cause nos libertés et l’idée même de démocratie en incarnant, avec des succès il est vrai très variables, une autre manière de gouverner. Décidément, c’est bel et bien le sort de l’Europe qui se joue aussi en Turquie, au fil des arrestations et des licenciements politiques.

Jean-François Bayart (Médiapart)

(1) Jean-François Bayart, «Le Populiste et sa tête de Turc», Le Monde, 7 octobre 2004 et «La Turquie, une candidate ordinaire», Politique internationale, 105, automne 2004, pp. 81-102.

(2) Jean-François Bayart, L’Islam républicain. Ankara, Téhéran, Dakar, Paris, Albin Michel, 2010.

(3) Sur les atteintes aux libertés publiques, voir le rapport de Thomas Hammarberg, Conseil de l’Europe, 12 juillet 2011.

 

Ankara intensifie la répression

 

Mobilisation à Montpellier. Photo Rédouane Anfoussi

Manifestation. L’association montpelliéraine d’Amitié franco-kurde Mala kurda s’est mobilisée sur la place de la Comédie pour rompre le silence.

Une petite centaine de personnes ont répondu hier à l’appel de l’association montpelliéraine d’Amitié franco-kurde Mala kurda pour rompre le silence autour de la répression turque contre le peuple kurde. Soutenu par la Ligue des Droits de l’Homme, la Cimade, le SAF et l’UNEF de Montpellier, le cortège s’est retrouvé sur la Comédie pour protester contre l’intensification des arrestations politiques, exiger la liberté d’expression et l’arrêt immédiat de l’utilisation d’armes chimiques. Sur ce sujet, les députés du parti pro-kurde BDP demandent une enquête parlementaire.

« Sous couvert de lutte contre le terrorisme, le parti nationaliste libéral de Tecep Tayyip Erdogan est en train d’étouffer toute forme d’activité politique. Une démarche insensée quand on sait que dans certaines villes du Sud Est, le parti pro kurde représente 80% des suffrages explique le président de Mala kurda M. Deniz, depuis deux ans, on dénombre 6 500 arrestations. Actuellement 3 500 prisonniers politiques sont toujours sous les verrous. »

48 membres du BDP ont été arrêtés le 31 octobre dernier par l’Etat turc. Le 28 octobre l’éditeur et fondateur de l’Association des droits de l’homme en Turquie  Ragip Zaralolu, et le professeur de droit constitutionnel Büsra Ersanli, membre du parti pour la Paix et la démocratie étaient interpellés. Tous les journalistes, universitaires et  intellectuels  proches du BDP sont menacés. Sur le terrain militaire, l’armée turque aurait utilisé des bombes chimiques contre la guérilla du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). Depuis les dernières élections, les relations entre les communautés turc et kurde se sont considérablement dégradées. « Après la mort de 24 soldats turcs, les nationalistes ont brûlé des maisons dans les quartiers kurdes, témoigne M. Deniz, en Allemagne et à Paris les sympathisants du BDP ont été victimes des extrémistes. On se souvient qu’en 1999 cela avait été le cas à Montpellier. »

La politique du gouvernement français n’est pas neutre. Le 7 octobre, un accord anti-kurde a été signé entre la France et la Turquie contre le PKK, lors de la visite du ministre français de l’Intérieur Claude Guéant à Ankara. 51 kurdes auraient été arrêtés en France depuis le début de l’année. Le 2 novembre dernier, le tribunal correctionnel de Paris a ordonné la dissolution du centre culturel kurde Ahmet Kaya en tenant compte du « contexte particulier, non crapuleux, lié au conflit entre le PKK et la Turquie ». Un procès purement politique !

Jean-Marie Dinh

Voir aussi : Rubrique Turquie,

Quel avenir pour Occupy Wall Street ?

Affrontements entre forces de l’ordre et manifestants à Wall Street, le 17 novembre 2011 Le mouvement anti-Wall Street a marqué jeudi son deuxième mois d’existence par une série d’actions dans plusieurs villes américaines, principalement à New York, berceau de la contestation, où des milliers de manifestants se sont rassemblés dont au moins 200 ont été arrêtés. AFP/Getty Images - Allison Joyce

Deux parapluies en guise de « centre médical » et quelques livres offerts dans un coin pour rappeler la « librairie du peuple ». Au lendemain de l’évacuation de Zuccotti Park par les forces de l’ordre, le square symbole d’Occupy Wall Street n’est plus tout à fait le même.

La décision d’un juge new yorkais de réouvrir le parc au public mais d’y interdire désormais les tentes et les sacs de couchage a ainsi mis fin de facto à l’occupation du square du sud de Manhattan, posant la question du futur d’un mouvement qui doit fêter ses deux mois le 17 novembre, par une nouvelle manifestation contre Wall Street et les inégalités. Seulement une trentaine de militants ont passé la nuit de mardi à mercredi dans le square, emmitoufflés dans des anoraks et protégés par des couvertures en aluminium.

Si Occupy Wall Street est sans aucun doute parvenu en huit semaines  à obtenir le soutien des Américains lassés par la crise et frustrés par la cupidité des banques, le mouvement a aussi été victime ces derniers jours d’un problème d’image, alors plusieurs incidents violents -et même des décès- ont été reportés dans différents campements aux Etats-Unis et qu’une douzaine de villes ont décidé d’intervenir pour mettre fin aux occupations.

Surtout, le mouvement doit impérativement peser plus sur la scène politique s’il veut assurer sa survie. « Nous n’allons pas disparaitre comme cela, du seul fait de l’intervention de la police », souligne l’un de ses porte-paroles, Rick DeVoe, « mais c’est vrai que nous devons rebondir ».

D’ores et déjà, Occupy Wall Street songe notamment à s’impliquer dans la politique locale à New York. Le mouvement a également milité la semaine dernière dans l’Ohio pour assurer un vote positif au référendum sur les droits à la convention collective des syndicats.

« Il faut que nous inventions d’autres façons d’intervenir dans le discours public pour faire entendre notre voix », dit encore Anthony, l’un de ceux qui est à Zuccotti Park depuis le début, « on peut peser au niveau des associations de quartier, mais aussi multiplier les actions à travers tout le pays en période électorale ».

Une partie des militants à New York songent également à faire appel de la décision de justice, afin de pouvoir de nouveau camper à Zuccotti Park. « Nous allons trouver les moyens de durer », assure Rick DeVoe, « nous avons entamé depuis deux mois une conversation nationale avec l’opinion publique américaine à propos d’un système qui est brisé et qui ne privilégie que les plus fortunés. Ce dialogue là n’est pas prêt de s’interrompre ».

Fabrice Rousselot (Blog Libé)

 

La gauche contre les libéraux

Par Michael C. Behrent

En réinjectant un discours fermement anticapitaliste dans le débat politique, le mouvement « Occupy Wall Street » (OWS) sème la discorde entre les divers courants de la gauche américaine, en particulier chez les intellectuels. Par le passé, les partisans de ce grand courant de centre gauche américain qu’est le « liberalism » se sont souvent montrés critiques à l’égard de l’idéologie du marché libre, favorisant plutôt un capitalisme soumis aux régulations de l’État. Mais ils ne sont pas enclins à récuser pas autant les grands principes du capitalisme lui-même. Face à ces libéraux (au sens américain), on trouve, depuis au moins un siècle, des courants plus contestataires – anarchiste, communiste, socialiste, voire simplement social-démocrate. Souvent sont-ils surreprésentés dans les milieux intellectuels et universitaires. « Occupy Wall Street » est en train d’attiser les tensions latentes entre ces tendances. Surtout, il contraint les libéraux à préciser leur position face au capitalisme dans sa forme actuelle.

Depuis le début du mouvement, de nombreux intellectuels de gauche ont manifesté leur soutien à l’égard des occupants de Zuccotti Park (ainsi que les mouvements parallèles qui ont depuis vu le jour un peu partout). Certains sont Américains, d’autres des non-Américains qui enseignent ou travaillent aux États-Unis. S’il y a un dénominateur commun à leurs discours de soutien, c’est l’idée que le mouvement effectue une véritable rupture dans le discours politique américain, peu ouvert à des réquisitoires sans ambages contre le capitalisme. D’autre part, ces intellectuels saluent le mouvement comme le noyau potentiel d’une nouvelle conception de la démocratie, se démarquant d’un système représentatif trop impliqué dans les désordres économiques actuels.

La journaliste et militante Naomi Klein, connue pour son essai La stratégie du choc, s’est adressée aux occupants de la « place de la liberté » à Manhattan le 6 octobre. Selon elle, la différence entre 1999 – année qui a marqué la naissance du mouvement altermondialiste – et 2011, c’est qu’aujourd’hui plus personne ne doute que l’ordre économique contemporain est en crise. D’autre part, même à l’intérieur des pays « développés », les inégalités engendrées par le néolibéralisme crèvent les yeux : « Dix ans plus tard, remarque-t-elle, il semblerait qu’il n’y a plus de pays riches, mais simplement beaucoup de gens riches. Des gens qui s’enrichissent en pillant la richesse publique et en épuisant les ressources naturelles partout dans le monde ». L’originalité de « Occupy Wall Street », c’est que plutôt que d’énoncer un projet, le mouvement témoigne par se propre existence d’une autre façon de vivre. Selon Klein, il nous faut « changer les valeurs sous-jacentes qui gouvernent nos sociétés (…) C’est ce que je vois arriver dans ce square, dans la manière dont vous vous nourrissez les uns les autres, dont vous vous tenez au chaud, dont vous partagez gratuitement l’information, et dont vous offrez des soins médicaux, des cours de méditation, et de l’entrainement en ‘empowerment.’ Ma pancarte préférée ici déclare : ‘Je me soucie de toi.’ Dans une culture qui nous entraîne à éviter les regards, à dire ‘qu’ils crèvent,’ c’est une déclaration profondément radicale ».

Le 9 octobre, c’est au tour du philosophe Slavoj Žižek de parler aux manifestants. D’origine slovène, ce penseur postmarxiste d’inspiration lacanienne a souvent enseigné aux États-Unis. Il est très apprécié par certains milieux universitaires américains.  Pour Žižek, comme pour Klein, l’importance de « Occupy  Wall Street» est liée à l’invention d’un nouveau langage politique, qui semblait jusqu’à présent exclu de la « pensée unique » qui prévaut actuellement dans le domaine économique. Pour illustrer son propos, il raconte une plaisanterie de l’ère soviétique. Un habitant de l’Allemagne de l’Est est exilé en Sibérie. Avant de partir, sachant que son courrier sera lu par les censeurs, il propose à ses amis un code : toute lettre qu’ils obtiendraient de lui écrite en encre bleu serait entièrement vraie, alors que toute lettre rédigée en encre rouge ne contiendrait que des mensonges. Après un mois, ses amis reçoivent une lettre écrite en encre bleu. L’exilé raconte : « Tout est merveilleux ici. Les magasins sont pleins d’excellents produits.  Les cinémas montrent de bons films occidentaux. Les appartements sont grands et luxueux. La seule chose qui manque, c’est de l’encre rouge ». Žižek en conclut : « C’est ainsi que nous vivons. Nous avons toutes les libertés que nous voulons. Mais ce qui nous manque, c’est l’encre rouge : un langage pour exprimer notre non-liberté. La manière dont on nous apprend à parler de la liberté – la guerre contre la terreur, etc. – ne fait que falsifier la liberté. Ce que vous faites, c’est nous offrir de l’encre rouge ».

Les remarques de Klein et de Žižek sur le caractère essentiellement politique du mouvement rejoignent celles de Michael Hardt et Antonio Negri. Le premier enseigne la théorie littéraire à Duke University (Caroline du Nord), le dernier est philosophe ainsi qu’une figure historique du marxisme « opéraïste » italien. Ensemble, ils ont coécrits des essais qui sont devenus les véritables bibles du mouvement altermondialiste : Empire et Multitude. Pour Hardt et Negri, « Occupy Wall Street » doit être assimilé aux « indignados » de Madrid, à l’occupation de la place Tahrir au Caire, au mouvement pro-syndicale de Wisconsin, à l’occupation de la place Syntagma à Athènes, et aux campements de tentes dressés au nom de la justice sociale dans plusieurs villes israéliennes. Si les revendications de ces mouvements ont souvent un caractère économique, elles résultent toutes, du moins de façon implicite, d’un souci d’ordre politique : « la démocratie n’est-elle pas supposée être le règne du peuple sur le polis – c’est-à-dire, sur la vie sociale et économique dans son ensemble ? » Or, il semblerait plutôt que « la politique est devenue l’esclave des intérêts économiques et financières ». Par leur organisation même, ces mouvements proposent une alternative au système de représentation politique actuel. Ils « sont tous développés en fonction de ce que nous appelons la ‘forme multitude’ et sont caractérisés par des assemblés fréquentes et des procédures de prise de décision participatives ». Il ne faut donc pas s’attendre à l’apparition d’un leader fédérateur, à la Martin Luther King. Ces mouvements annoncent plutôt la mort prochaine de la démocratie représentative.

Cette appréciation globalement positive du mouvement « Occupy Wall Street » n’est pas pourtant pas partagée par ceux qui se réclament de la tradition libérale américaine. Comme le soulignent les responsables de la revue The New Republic: « Une des différences essentielles entre les libéraux et les radicaux, c’est que les libéraux sont des capitalistes. Ils soutiennent un capitalisme régulé de manière démocratique (…). Mais ce ne sont pas là les principes que nous entendons de la part des manifestants. Plutôt, nous entendons des appels à renverser le capitalisme dans son ensemble ».

Dans les colonnes du magazine The Atlantic, Daniel Indiviglio partage cette perspective : « Le genre de radicaux anarcho-socialistes que l’on retrouve aux manifestations OWS menacent l’opinion progressiste qu’il y a des moments où il est raisonnable et juste pour l’État d’intervenir pour secourir l’économie, l’industrie, voire même des entreprises spécifiques, si telle action est estimée bénéficier à l’économie dans son ensemble. La différence dans ce cas, c’est que les radicaux pensent que la nécessité d’un renflouement occasionnel est la preuve que le capitalisme court à sa perte et doit fermer boutique, alors que les progressistes trouvent que les renflouements peuvent contribuer au fonctionnement du capitalisme ».

Pour certains libéraux, le mouvement « Occupy Wall Street » risque de reproduire les mêmes erreurs qui ont entrainé la faiblesse actuelle de la gauche américaine et ont contribué à la montée de la droite « néolibérale ». Selon Fred Siegel, ces manifestants n’ont pas conscience du fait que l’extension des acquis sociaux et la protection de nouveaux droits individuels au cours des années soixante s’est traduit par le déploiement d’une vaste bureaucratie aux effets souvent pervers. Les manifestants de Manhattan sont « littéralement en train de recréer les folies des années 1960 en miniature ». D’autre part, les « manifestants, inconscients de notre dette nationale, se montrent indifférents au dédain compréhensible dans lequel la plupart des Américains tiennent le gouvernement fédéral ».

S’il est trop tôt pour prédire l’influence qu’aura le mouvement « Occupy Wall Street » sur le débat politique aux États-Unis – et s’il ne faut pas surestimer la capacité de la « gauche de la gauche » à recueillir un large soutien populaire – toujours est-il qu’à l’heure actuelle, c’est la gauche anticapitaliste qui a le vent en poupe. Si les libéraux auront sont doute du mal à se rallier à une critique de cette envergure, le mouvement pourrait leur rappeler que, par le passé (pensez à Franklin Roosevelt), ils avaient osé une politique plus exigeante et méfiante à l’égard des pouvoirs financiers et économiques. Une réorientation du libéralisme américain dans cette direction pourrait être une des conséquences les plus importantes de ce mouvement insolite.

Alternative Economique blog Behrent

 

Voir aussi : Rubrique Mouvement sociaux, rubrique Etats-Unis, rubrique Economie,

Battle of the Year : Esprit créatif hors normes

Battle of the Year 2011. Montpellier au cœur de la culture hip hop mondiale du 11 au 19 novembre.

Sur la planète hip hop, Montpellier s’identifie désormais comme une ville incontournable de la breakdance et pour cause puisqu’elle accueille pour la seconde année le Boty international du 11 au 19 novembre prochains.

La montée en puissance de cette culture est liée aux artistes passionnés qui émergent localement et au travail de l’association Attitude et du réseau hip hop qui leur permet en région d’accéder à la scène à travers des Buzz boosters, un dispositif national de repérage et d’accompagnement des artistes. Depuis  1989, Attitude œuvre aussi pour la structuration et la reconnaissance des différentes disciplines de la culture hip hop.

Cette reconnaissance passe aujourd’hui en partie par un financement institutionnel. Hier lors de la présentation du Boty, Josiane Collerais, vice-présidente en charge de la culture à la région, rappelle la prise en compte de la culture urbaine par Georges Frêche avec un budget en constante évolution : « On est passé de 27 000 euros en 2007 à 307 000 euros cette année dont 138 000 pour Battle of the Year. » De son côté, l’adjoint au maire Philippe Saurel évoque la refonte globale de l’espace Grammont, sur lequel il verrait bien : « l’occasion de reconfigurer le skatepark. » En l’absence de Jean-Paul Montanari, Gisèle Depuccio, la directrice adjointe de Montpellier Danse fait savoir que les portes de La Cité de la danse demeurent grandes ouvertes à la culture hip hop qui l’a pleinement intégrée dans la programmation de sa saison.

Passion et synergie

Le Boty international met en compétition les meilleurs groupes de breakdance venus  des quatre coins du monde. Il présente un rapide spectacle (choré) mettant en avant leurs qualités scéniques. La durée maximum du show est de 6 minutes. Un jury de 5 personnes, constitué strictement de danseurs confirmés, choisit les 4 meilleurs groupes qui s’affronteront en défis. La finale aura lieu  le 19 novembre à l’Arena. Un prix est également décerné pour la meilleure performance scénique (best show). Du 14 au 17 novembre, la cité de la danse accueillera 45 danseurs amateurs qui participeront à une formation avec des professionnels du secteur. A ne pas manquer la soirée Hip Hop en création programmée par Montpellier Danse  au Théâtre des 13 vents le 17 novembre.

le Boty international s’ouvre cette année pour la première fois au continent africain. En accueillant des danseurs algériens, tunisiens, marocains et en ouvrant la compétition à l’Afrique du Sud, le Zimbabwe et le Nigeria, « nous espérons contribuer en 2012 à une sélection sur le continent africain qui n’a pas été possible cette année », indique Thomas Raymond de l’association Attitude.

L’événement donnera lieu au tournage d’un long métrage qui se déroulera au cœur de la compétition 2011. Les b.boys et les b.girls de la région s’entraînent déjà pour transmettre à la ville les valeurs participatives propres à la culture hip hop.

Jean-Marie Dinh

Voir aussi : Rubrique Danse, rubrique Montpellier, rubrique Politique culturelle,

France-Allemagne : la fracture ?

Mise en scène signé Greenpeace du "mariage" de Merkel et de Sarkozy

L’accord – ou plutôt le compromis – laborieusement trouvé à l’issue du « double » sommet européen des 23 et 26 octobre, aussi indispensable soit-il, ne saurait dissimuler une réalité : le moteur franco-allemand est cassé et l’un des enjeux de l’élection présidentielle est d’en restaurer le dynamisme et d’en promouvoir la rénovation. La mise en scène systématique par la diplomatie française des rencontres et sommets franco-allemands, de plus en plus convoqués à la hâte, au point d’irriter jusqu’au plus haut niveau nos partenaires d’outre-Rhin, ne suffit plus à cacher un malaise inquiétant et croissant entre les deux pays… Contrairement à ce que l’on essaie de faire croire en France, surtout à la veille de l’échéance de l’élection présidentielle où tout est bon pour tenter de se (re)présidentialiser.

A première vue, la récente discorde a pu apparaître de nature presque « technique » autour du statut et de l’évolution du Fonds européen de stabilité financière (FESF), de l’ampleur de la décote à appliquer dans le procédé de restructuration de la dette grecque ou de la manière de réaliser la recapitalisation des banques. Or, cette tension brutale entre l’Allemagne et la France résulte d’un processus plus profond d’éloignement qui comporte un risque réel de fracture.

C’est un aspect largement occulté en France. Il n’en sous-tend pas moins toute une partie de la réflexion à la fois diplomatique et intellectuelle outre-Rhin, qui commence, notamment par médias interposés, à « infuser » dans l’opinion publique allemande – puisque seulement 18 % des Allemands considèrent aujourd’hui la France comme « partenaire privilégié », alors qu’ils étaient 41 % en 2005.

Ainsi, l’un des historiens allemands les plus en vue, Eckart Conze, a récemment signé un ouvrage sur l’histoire contemporaine de l’Allemagne intitulé « La Recherche de la sécurité  » (Die Suche nach Sicherheit, éd. Siedler Verlag, 2009) dans lequel on peut lire : « L’accession à la présidence de la République en mai 2007 de Nicolas Sarkozy – dont la politique européenne se caractérise par une nette revendication à dominer les autres, comme l’a illustré la présidence française de l’Union européenne en 2008 – plaide dans le cas de l’Allemagne contre une orientation trop exclusivement franco-allemande en matière de politique européenne. »

Une autre grande plume, Christian Hacke, spécialiste d’histoire diplomatique, déplore dans son étude sur « La politique étrangère de la République fédérale » (Die Außenpolitik der Bundesrepublik Deutschland, éd. Ullstein Taschenbuchvlg, 2003) qu’en « Allemagne, l’importance de la relation franco-allemande continue à être surestimée, la France cherchant à travers l’Union européenne à profiter économiquement de l’Allemagne… »

Dans ce processus d’éloignement, deux niveaux doivent être distingués : d’une part, le décalage entre les deux économies, qui débouche curieusement en France à la fois sur une sorte de complexe et sur une envie frénétique d’imiter le « modèle allemand », ce que ne demande d’ailleurs pas l’Allemagne qui, pour sa part, a tendance à s’appuyer sur sa réussite économique pour faire prévaloir ses vues ; et d’autre part, la perception et la présentation de plus en plus manifeste chez nos partenaires allemands d’une France en déclin dont l’obsession serait de « se faire valoir » et de renouer avec une grandeur passée.

La première dimension est la plus souvent évoquée ; elle n’en est pas moins mal connue car reposant sur des erreurs ou des malentendus plus ou moins volontairement entretenus. Les différences entre les performances macroéconomiques des deux pays méritent d’être rappelées.

Sur les cinq dernières années, l’Allemagne enregistre une croissance cumulée de 8,6 %, la France, de 5,6 %, dont un pic de différentiel en 2010, avec des taux de croissance respectifs de 3,6 % et 1,5 %. L’excédent du commerce extérieur allemand a atteint l’année dernière 154 milliards d’euros contre un déficit de 51 milliards en France. Le taux de chômage est passé à 6,6 % en Allemagne, soit trois points de moins qu’en France.

La politique de consolidation des finances publiques engagée par Berlin depuis le milieu des années 2000 porte ses fruits : le déficit public est repassé en 2011 sous la barre des 3 % du PIB en Allemagne, alors qu’il atteint 5,7 % du PIB en France. Même en matière d’endettement, les dernières données disponibles indiquent que l’Allemagne fait mieux que la France, alors qu’elle doit encore supporter les charges de l’unification.

Si personne ne conteste l’écart économique entre l’Allemagne et la France, il existe un débat sur les origines des performances allemandes et de l’écart de compétitivité entre les deux pays. Certains mettent en avant, de manière quasi exclusive, la baisse du coût du travail en Allemagne liée à la modération salariale des dernières années. Or, s’il y a bien eu modération salariale en Allemagne ces dernières années, conduisant à un recul du salaire réel moyen de 4,5 % entre 2000 et 2009, contre une augmentation de 8,6 % en France, la tendance s’inverse : entre 2010 et 2011, le salaire réel moyen déduit de l’inflation a augmenté de 1,9 %. Surtout : l’argument du coût salarial ne vaut pas pour le secteur où l’économie allemande est la plus performante, l’industrie, puisque le coût d’une heure travaillée y atteint 34 euros outre-Rhin contre 33 en France ! Certes, dans le secteur marchand, l’Allemagne a maintenant un léger avantage puisque l’heure travaillée revient à 30 euros contre 32 en France. Il y a une vérité que certains économistes français ont encore du mal à accepter : l’Allemagne a une économie performante avec un coût du travail qui reste élevé.

Ce sur quoi l’on insiste moins en France, à tort, ce sont les avantages structurels sur lesquels s’appuie l’essor de l’économie allemande : tout d’abord, un effort très important en matière d’innovation qui a conduit à ce que l’Allemagne réalise aujourd’hui des dépenses de recherche et développement à hauteur de 2,8 % du PIB contre 2,2 % en France ; ensuite, une stratégie industrielle qui a permis de maintenir, voire de renforcer, au coeur du tissu économique l’industrie, qui représente 25 % du PIB contre 14 % pour la France, notamment du fait des performances de « grosses » petites et moyennes entreprises (PME), qui sont deux fois plus nombreuses en Allemagne qu’en France dans la catégorie des « plus de 500 salariés » ; puis une stabilisation depuis 2000 du niveau de la part dans le commerce mondial équivalant à 8,3 % des exportations mondiales, contre un recul de celui de la France, tombé à 3,4 % ; et enfin, une réforme de l’Etat providence engagée à partir des années 2004-2005 – notamment dans les domaines du marché du travail, de la santé et des retraites -, dont les économistes, même les plus keynésiens, pensent qu’elle est à l’origine d’un tiers de la croissance actuelle.

C’est à partir de là que s’est développé en Allemagne ce que les dirigeants de droite comme de gauche appellent la « culture de la stabilité », notion quasi identitaire qui revient dans le langage sous des appellations diverses comme « union de la stabilité » (souvent opposée à « union de transfert »). C’est au nom de cette « culture de la stabilité » que sont élaborées les positions allemandes en matière de politique européenne auxquelles la France se heurte d’autant plus durement qu’elle est, notamment du fait de ses mauvaises performances économiques, perçue outre-Rhin comme un pays en déclin.

C’est la seconde dimension qu’il convient d’évoquer, moins perceptible de France mais presque plus grave, car plus profonde. Il existe en Allemagne l’image d’une France affaiblie, doutant d’elle-même et de son statut en Europe et dans le monde, incertitude qu’elle aurait tendance à vouloir compenser par une forme de crispation et de gesticulation. Concernant la France, les thèmes de la « mise en scène » et de la « crispation » sont depuis plusieurs années un des sujets préférés de la presse allemande et des médias en général, souvent mis en relation avec une interrogation sur sa capacité à exercer un leadership auquel plus rien ne la prédestinerait dans une Europe élargie.

Deux exemples illustrent cette perception. Dans son édition du 19 septembre, l’hebdomadaire Der Spiegel décrit la France comme une nation fière ayant « toujours revendiqué le rôle de visionnaire en Europe », mais dorénavant soucieuse de « cacher sa faiblesse » puisqu’elle figure sur « la liste des pays malades et immobiles ». Cette présentation n’est pas isolée, comme l’attestent plusieurs articles sur la France parus à la même période, à l’instar de celui publié par le quotieidn Frankfurter Rundschau du 12 août et intitulé « La grande nation toute petite », allusion au contraste entre la volonté de jouer dans la cour des grands et une réalité économique traduisant l’affaiblissement du pays.

La perception d’une France affaiblie en quête d’un nouveau rôle, loin d’être conjoncturelle, est une lame de fond. Ainsi, au sujet des difficultés – voire de l’enlisement – de l’Union européenne pour la Méditerranée, l’un des grands éditorialistes du Frankfurter Allgemeine Zeitung, Günther Nonnenmacher, observait le 4 février à la une du journal que l’échec était patent, notamment parce que Paris avait voulu s’en servir pour accroître son propre prestige en Europe en en faisant « un contrepoids à l’influence croissante des pays du Nord et de l’Est ».

Ce déséquilibre tant dans la perception de « l’autre » que dans les performances économiques risque de miner la relation franco-allemande. En effet, cette relation, plus que toute autre, requiert un équilibre, tant pour des raisons historiques que pour des raisons propres à l’avenir de l’Union européenne.

Jacques-Pierre Gougeon (Le Monde)

Voir aussi : Rubrique Allemagne, rubrique UE,

Tunisie, les éditocrates repartent en guerre

Election Tunisie. Photo Jamal Saidi Reuters

C’est la première élection libre tenue dans le monde arabe depuis plus de cinquante ans – à l’exception, particulière, de la Palestine où le scrutin s’était tenu sous occupation. La campagne a été animée, la participation massive malgré tous les Cassandre qui prétendaient le peuple déçu par l’absence de changements, comme si le peuple ne s’intéressait qu’aux questions de subsistance et pas à la liberté et à la démocratie. Bien sûr, les élections n’ont pas été parfaites. Certains ont évoqué le poids de l’argent, notamment avec cet homme d’affaires basé à Londres qui a réussi à obtenir un grand nombre de députés (sans doute en amalgamant les rescapés de l’ancien régime). Mais peu de démocraties ont réussi à régler le problème des rapports entre la politique et l’argent – que l’on songe aux Etats-Unis ou à la France. Les Tunisiens ne s’y sont pas trompés et tous les observateurs ont noté non seulement la forte participation, mais aussi l’émotion et la joie de personnes qui faisaient la queue pendant des heures pour glisser un bulletin dans l’urne.

Mais voilà : certains n’acceptent la démocratie que lorsque les électeurs votent comme ils le souhaitent. Que le peuple palestinien sous occupation vote pour le Hamas, et l’Occident organise le blocus du nouveau gouvernement et sa chute. Que les Tunisiens votent pour Ennahda, et voilà nombre de nos éditorialistes, ceux-là même qui affirmaient que le printemps arabe avait vu la disparition des islamistes, s’interroger gravement et reprendre une vieille antienne : les Arabes ne sont pas mûrs pour la démocratie ou, comme ils l’écrivaient avant, mieux vaut Ben Ali que les islamistes.

Heureusement, tous ne sont pas sur la même longueur d’ondes, mais le titre « Après le régime de Ben Ali, celui du Coran » du journal de 7 heures de France-Inter le 25 octobre résume la position de toutes les chaînes de Radio France, mobilisée sur un anti-islamisme primaire.

Dans L’Express, Christophe Barbier, celui-là même qui qualifiait la guerre israélienne contre Gaza de « guerre juste », écrit (« Après le printemps arabe, l’hiver islamiste ? », 25 octobre) :

« C’est une peur qui chemine alors que les armes se taisent et que s’élève le brouhaha des urnes. Une peur un peu honteuse, tant l’irénisme est de rigueur, et tenace aussi, le remords d’avoir si longtemps soutenu des dictateurs, avec, pour seule raison, cynique mais valable, d’être en sécurité sur nos rives. Une peur nourrie par les cris des coptes massacrés en Egypte, les premières élections en Tunisie et l’engagement du Conseil national de transition libyen à faire de la charia la “source première de la loi”. Cette peur, c’est celle de l’islamisme, celle d’un pouvoir barbu et liberticide, dont les imams psychopathes remplaceraient les militaires d’opérette et les despotes débauchés d’hier. »

« Valable » ? Valable de soutenir Ben Ali et Moubarak, le roi du Maroc et les généraux algériens ? S’agissant des coptes égyptiens, faut-il rappeler qu’ils ont été (aux côtés de musulmans qui manifestaient avec eux) massacrés par l’armée, présentée comme une garante face aux islamistes ? Quant à la dénonciation des « imams psychopathes », on reste sans voix…

« Jamais cette crainte n’a abandonné les esprits occidentaux, même si le vacarme de la fête droits-de-l’hommiste l’a reléguée depuis janvier dans l’arrière-boutique de la foire-fouille sondagière. Elle ressort aujourd’hui parce que nous sommes dans un marécage idéologique, un entre-deux politique où les potentats sont déchus, mais les démocraties, pas encore installées. Balbutiantes et vacillantes, elles sont comme un enfant effrayé par ses premiers pas dans un monde vertigineux. Arabes et Occidentaux, tous épris de paix et de liberté, nous sentons que quelque chose a gagné, qui était juste, mais qu’autre chose aujourd’hui menace, qui est terrible. Et si rebelles et révoltés avaient œuvré, à leur insu, pour préparer le règne des imams ? Et si nous avions fourni, enfants béats de Danton et de Rousseau, le moteur démocratique au véhicule islamiste ? S’imposer par une révolution ou une guerre civile n’est rien à côté d’élections gagnées : l’islamisme pourrait bien, demain, affirmer être légitime selon les critères mêmes de l’Occident. Que répondrons-nous ? »

Eh bien, nous répondrons que c’est le jeu de la démocratie. C’est ce que font les partis de la gauche tunisienne, dont certains s’apprêtent à gouverner avec les islamistes. Car, nous le savons tous, des élections libres donneront dans tout le monde arabe un poids important aux islamistes (dans ses différentes déclinaisons, et Ennahda en Tunisie n’est pas les Frères musulmans en Egypte ou au Maroc) et le choix est clair : soit le retour aux dictatures que l’Occident a soutenues sans états d’âme ; soit la confiance dans la démocratie, dans les peuples, qui, même musulmans, aspirent à la liberté et non à une dictature de type taliban.

Autre éditorialiste, Jean Daniel, toujours mal à l’aise quand il s’agit de l’islam et qui a mis si longtemps à dénoncer la dictature de Ben Ali. Son texte publié le 26 octobre, « Tunisie. Victoire programmée pour les islamistes » (Nouvelobs.com) est un mélange d’erreurs factuelles – que signalent d’ailleurs ses lecteurs sur le forum – et des préjugés qui animent une bonne partie de la gauche française.

« Le plus triste, c’est que cette victoire altère les couleurs du Printemps arabe, décourage les insurrections modernistes, et galvanise les insurgés religieux. La Tunisie était un exemple à suivre pour tous les nouveaux combattants arabes de la démocratie. Elle est devenue un modèle pour les mouvements religieux. Dieu vient de dérober au peuple sa victoire. »

Insurgés modernistes ? insurgés religieux ? Sur la place Tahrir tant célébrée, tous les vendredis, des milliers de manifestants faisaient la prière. A quel courant appartenaient-ils ? moderniste ? religieux ?

« Une bonne partie des opinions publiques, tant en Occident que dans les pays arabo-musulmans, s’étaient détournées des compétitions sportives ou de la crise financière mondiale pour s’intéresser à ce qu’il se passait dans un petit pays méditerranéen de 12 millions d’habitants. » (…)

Avaient-elles tort ?

« Les Tunisiens se sont donné le droit de vote. Encore fallait-il que les élections fussent libres. Elles l’ont été pour la première fois et chacun s’est incliné devant le civisme allègre des citoyens qui, par leur vote à près de 90%, étaient supposé charger les 217 constituants d’établir une forme d’Etat de droit en respect avec les principes essentiels qui font une démocratie. Le combat reste ouvert mais il est compromis. On va voir si les Tunisiens savent se reprendre et organiser une coalition qui empêche les 70 nouveaux constituants d’imposer leurs lois. »

Les Tunisiens doivent « se reprendre » ? Quelle condescendance à l’égard de ces ex-colonisés qui ont le front de ne pas voter comme les intellectuels parisiens le souhaitent.

Et Jean Daniel dresse un étrange parallèle avec l’Algérie : « Si une vigilance, parfois ombrageuse, s’est imposée aux familiers de l’histoire du Maghreb dès qu’il a été question d’élections libres en Tunisie, c’est parce qu’ils gardaient à l’esprit ce qui s’était passé, en Algérie, entre le 5 octobre 1988 et le 14 janvier 1992. Bilan : environ 150 000 morts. » Que signifie ce charabia ? Entre octobre 1988 et les élections de janvier 1992, il n’y a pas eu 150 000 morts. Les morts sont venus après que l’armée a arrêté le processus démocratique. Ce coup d’Etat fut, selon Jean Daniel, « populaire aux yeux de l’opinion démocratique » et « a sans doute protégé l’Algérie d’une victoire des ennemis islamistes de la démocratie ».

Populaire aux yeux de l’« opinion démocratique » ? Faut-il rappeler que de nombreux partis non confessionnels, comme le Front des forces socialistes (FFS) ou même le Front de libération nationale (FLN), ont pris position contre le coup d’Etat ? Et qui peut prétendre que ce coup a protégé la démocratie ? S’il existe un pouvoir autoritaire et corrompu aujourd’hui dans le monde arabe, c’est bien celui des généraux algériens.

« Pour nombre de laïcs ou simplement de républicains, fussent-ils les plus musulmans, l’expression “islam modéré” est un oxymore : il y a contradiction absolue entre les deux mots. Pour d’autres, la capacité de résoudre les problèmes considérables que la construction et le développement de la Tunisie vont poser est assez faible sans l’appui des forces qui se disent encore islamistes mais qui ne sont souvent que conservatrices. Elles répondent au besoin d’ordre et d’autorité qui, dans l’histoire, est toujours apparu après le chaos provoqué par des journées insurrectionnelles. »

Nombre de laïcs, de républicains contestent l’expression islam modéré ? Jean Daniel confond les musulmans qui s’expriment abondamment dans les médias occidentaux avec l’opinion dans le monde arabe. Les deux plus importantes forces de gauche en Tunisie ont accepté le principe d’une collaboration avec Ennahda, preuve qu’elles croient qu’il existe non pas un « islam modéré », mais des organisations islamistes qui acceptent les règles de la démocratie.

Plus largement, les clivages qui divisent la Tunisie ne se résument à celui entre laïcs et islamistes. D’autres questions se posent à la société, aussi bien sociales que politiques, des choix du développement comme celui de la politique internationale et régionale. Rien ne serait plus dangereux que de faire des combats dans le monde arabe des combats entre deux blocs homogènes, laïcs et islamistes. Non seulement parce que la victoire de ces derniers serait certaine, mais aussi parce que ce n’est pas le principal clivage de la société.

Oui, Ennahda est une organisation conservatrice, notamment sur le plan des mœurs et de la place des femmes ; elle est libérale en matière économique ; son fonctionnement a longtemps été vertical (comme tous les partis de la région), même s’il est désormais contesté par les nouvelles générations et les nouvelles formes de communication. Il ne s’agit donc pas de donner une image idéalisée du mouvement, mais de reconnaître que, comme le Hamas en Palestine, il est une partie de la société, et que son exclusion signifie l’instauration d’une dictature militaire.

D’autres éditoriaux reprennent cette même ligne islamophobe. On pourra lire bien d’autres contributions sur le thème, que ce soit Alain-Gérard Slama dans Le Figaro du 26 octobre (« Elections en Tunisie : sous le jasmin, les cactus », heureusement ce texte n’est pas en accès libre sur le site du journal) ; ou encore Martine Gozlan, ou l’inénarrable Caroline Fourest, qui écrit notamment sur son blog : « Dire qu’Ennahdha est “modéré” parce qu’il existe des salafistes très excités, c’est un peu comme expliquer que Le Front national de Marine Le Pen est de “gauche” parce qu’il existe des skinheads. »

Mais ne tombons pas dans la paranoïa : fort heureusement, d’autres textes font la part des choses.

On notera la tribune de Bernard Guetta dans Libération du 26 octobre, « L’impardonnable faute des laïcs tunisiens » – encore que l’idée d’un nécessaire front des laïcs me semble contestable.

Et aussi l’éditorial du Monde (27 octobre), « Et si, en Tunisie, la démocratie passait par l’islam ? » :

« L’annonce concomitante du retour de la charia en Libye, avant la poussée électorale attendue d’autres forces islamistes en Egypte, risque ainsi d’alimenter l’incompréhension face à des révolutions menées pour les droits de l’homme qui ne se traduisent pas instantanément par l’adoption des valeurs que les Occidentaux revendiquent. C’est singulièrement vrai sur la question des droits qui doivent être reconnus aux femmes. Ce serait cependant faire injure aux Tunisiennes et aux Tunisiens que de décréter, toutes affaires cessantes et sans qu’il soit nécessaire de voir les vainqueurs à l’ouvrage, que le succès d’Ennahda sonne le glas de leur “printemps”. En l’occurrence, si une loi mérite l’attention, dans les pays qui vont voter pour la première fois autrement que sous la matraque et pour un parti unique, c’est sans doute moins la loi islamique qu’un code autrement plus prosaïque : la loi électorale. »

« La réussite des transitions arabes passe nécessairement par l’adhésion du plus grand nombre à un projet commun, et donc par le compromis et la négociation. A cet égard, le système proportionnel retenu en Tunisie qui écrête les raz de marée électoraux au lieu de les amplifier et contraint le vainqueur à trouver des alliés est judicieux ; il permet d’éviter une situation à l’algérienne, lorsque le Front islamique du salut retourna à son profit en 1991 un système conçu pour favoriser le FLN. »

« La volonté exprimée par des opposants historiques tels que Moncef Marzouki et Mustapha Ben Jaafar, dont les partis ont obtenu des résultats encourageants, de trouver des terrains d’entente avec Ennahda dessine un tout autre chemin, celui d’un apprentissage de la démocratie qui passe moins par l’anathème que par le dialogue. Sans faire preuve d’un angélisme excessif, il est permis de le juger prometteur. »

Et les élections tunisiennes seront à marquer d’une pierre blanche sur la longue voie des peuples arabes vers la démocratie.

Alain Gresh (Le Monde Diplomatique)

Voir aussi : Rubrique Tunisie, Les mosquées sont aussi pleines que les cafés,  rubrique Médias,