Nous y voilà une fois encore. Tous les dix ans, ça recommence, mais cette fois, on atteint des sommets. On n’a jamais autant fouillé dans les ruines de 68 depuis que le président a déclaré qu’il fallait en finir avec ça. On résiste, du moins on s’en donne l’air. Mais l’homme est habile. C’est un peu comme avec les Grenelle qui tuent le Grenelle… Remarquez que sur les grands accords, le président est resté fidèle à l’esprit politique. Dont l’un des objets, partagé par la gauche et les syndicats, était de remettre tout le monde au boulot en restaurant l’autorité vacillante.
Relégitimer l’institution, plutôt que d’accompagner le passage vers une autre organisation de la société. Empêcher les étudiants et les travailleurs de rester maîtres de leur mouvement. C’est la première mort de 68.
Depuis quarante ans, les derniers soubresauts du renouveau soixante-huitard ont largement été achevés par la gauche. Il suffit de se référer au nouveaux espoirs du PS en combat pour savoir qui sera le plus libéral, pour le comprendre. Après le bide du pouvoir d’achat, le génie de Sarkozy est d’avoir su trouver un objectif atteignable en ces temps si difficile. N’est ce pas une merveille d’ingéniosité que de vouloir définitivement terminer ce qui n’existe déjà plus ?
A la génération 68 a succédé la génération sida. Prônant une alliance entre les deux rives de la Méditerranée, elle s’est faite entendre l’année dernière en signant un manifeste appelant les sociétés civiles à travailler ensemble à la conquête de nouveaux droits. Mais cette autre vision de la rupture serait beaucoup plus crédible si elle ne comptait pas des signatures comme celle de Cohn-Bendit, de Jack Lang ou de l’actuel directeur général du FMI.
La vraie invention collective viendra peut-être de la génération anti-CPE. Qui a su ouvrir un cycle de protestation soutenu et prolongé en mobilisant leur famille. Espérons qu’elle saura trouver sa place en gardant des distances avec ses aînés politiques à bout de souffle.
Ce que révèle, pour bonne part, le débat d’idées qui ressurgit en fanfare autour de 68, tient à deux choses. La première découle du grand marasme idéologique dans lequel ont sombré sans discernement tous les partis politiques – ceux qui s’y intéressent encore seraient bien en mal de trouver une exception. La seconde prend les traits d’une barrière symbolique générationnelle quasi infranchissable dont la traduction économique fait aujourd’hui de la liberté de jouir, de consommer, de se divertir, de voyager, etc., un lot assez largement réservé aux seniors.
Sur les traces de 68
Quand on cherche les soixante-huitards, on trouve d’abord ceux qui ont réussi mieux que les autres, dans les médias, la politique ou le business, suivis des pragmatiques, une armée, souvent médiocre, qui campe jalousement sur les postes clés en bloquant l’ascenseur social. Puis, la troupe d’anciens combattants désabusés qui grognent devant le JT. Viennent enfin, les générations qui suivent. Nuées d’oiseaux sans ailes dont tout l’héroïsme consiste à ne pas se faire radier des stats du chômage. C’est la génération qui ne peut comprendre parce qu’elle n’y était pas.
Le livre des Glucksmann (1) père et fils, qui ont choisi de soutenir la campagne présidentielle de Sarkozy, a le goût cynique de cette désillusion. « Sans Mai 68, Sarkozy n’existerait pas. Les soixante-huitards ont du mal à l’admettre, je les comprends, mais ils sont les parrains de sa victoire. Pour épicer son ouverture provocatrice, Nicolas Sarkozy, aurait pu, en toute honnêteté, les remercier. » L’intérêt du livre est qu’il s’intéresse à la gauche de près. Les flèches du cupidon déraciné (le père) touchent au cœur du surmoi gauchiste. Ce livre s’ouvre aussi en creux sur le problème générationnel qui s’illustre dans le rapport d’affectueuse domination père-fils. Sur le même sujet, on se reportera à l’essai de Virginie Linhart, « Le jour où mon père s’est tu » (2). Dans lequel, la fille du mao Robert Linhart, fondateur de l’Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes, confie que 68 est un mythe qui lui a valu « l’absence de toute vie familiale ». Le plus pathétique pour la génération d’après 68 est de toujours se considérer comme produit de ce déterminisme historique, sans pouvoir créer avec le présent.
Outils non exploités
Une déshérence qui ne doit rien au manque d’outils, si l’on considère la solidité théorique de la génération de philosophes qui bouillonnait à l’époque. Sartre, Lacan, Althusser, Foucault, Deleuze, Derrida… Alain Badiou leur consacre son « Petit panthéon portatif » (3). Beaucoup plus instructif que la marée de témoignages privés qui noie le poisson dans une mare de nostalgie aussi insipide qu’égocentrée. La mise à la fosse commune de toutes ces œuvres au profit des philosophes médiatiques, laisse leurs héritiers prisonniers d’une terrible subjectivité collective.
Panorama général
On trouvera plein de bons conseils pour le président dans le « Dictionnaire de Mai 68 » (4) réunissant une cinquantaine d’auteurs. Sous la direction de Jacques Capdevielle et Henri Rey, l’ouvrage dresse un panorama sur ce qu’il faudrait « liquider une bonne fois pour toutes » . Le dictionnaire ambitionne – il y réussit partiellement – de faire le point sur cet événement dans l’histoire contemporaine dont il aborde les facettes politique, culturelle, sociale et surtout internationale.
Vision internationale
On nous rappelle ce qui se passait ailleurs. A Prague par exemple, ou à Medellin où le IIème espiscopat latino américain, aborde la question de la violence en lien avec les thèmes de justice et de paix, et développe avec la théologie de la libération une lecture évangélique dans une perspective sociologique et politique. Dix ans plus tard le nouveau pape Jean Paul II mettra un coup d’arrêt retentissant. Grande leçon de rupture. Ce dictionnaire se révèle aussi un outil pratique. Si le lancement du dernier album de Carla fait un bide, le président pourra toujours suivre l’exemple bien inspiré du préfet du Gard qui, en juillet 1968, interdit la représentation, à Villeneuve-lez-Avignon, de la pièce d’un jeune auteur : La Paillasse aux seins nus.
Jean-Marie Dinh
(1) Mai 68 expliqué à Nicolas Sarkozy, éd. Denoël, 18 euros. (2) Le jour où mon père s’est tu, ed. du Seuil, 16 euros. (3) Petit panthéon portatif, ed. La Fabrique, 10 euros.(4) Dictionnaire de Mai 68, ed. Larousse 22 euros.
Le synode national de l’Eglise réformée de France, réuni à Toulouse début mai, s’inquiète des conséquences de la politique menée dans le domaine de l’immigration par le gouvernement Sarkozy. Les effets des quotas d’expulsion de la politique du gouvernement sont contraires aux convictions chrétiennes et peuvent être dramatiques pour les étrangers que les protestants côtoient dans leurs paroisses, au travail ou ailleurs. C’est ce que dénonce le Synode (parlement) protestant de France. Il attend aussi que les pouvoirs publics proposent des solutions humaines aux salariés sans papiers et garantissent l’égalité de chacun devant la loi.
« Localement, c’est de plus en plus difficile, indique le pasteur Florence Blondon. Il y a six mois, la police est venue arrêter des gens à la sortie de la Cimade. » L’injustice rappelle, sans souffrir la comparaison, les heures sombres de l’antisémitisme d’Etat.
« Lorsqu’ils ont arrêté les communistes, je n’ai pas élevé la voix ; lorsqu’ils ont interné les juifs, j’ai gardé le silence ; lorsqu’ils s’en sont pris aux sociaux-démocrates, je me suis tu … Lorsqu’ils sont venus me prendre, il n’y avait plus personne pour me défendre. » Ce texte écrit en 1935 par Martin Niemöller, à l’origine de l’Église confessante, mérite d’être réactualisé. Dès les années 30, les synodes allemands s’élèvent contre une prédication de l’Eglise aux ordres de l’Etat. Le mouvement de conscience donnera naissance en 1939, à la Cimade qui organise en France la résistance au régime nazi en soutenant ses victimes.
«Les protestants réformés ont toujours été très engagés sur ces questions. Beaucoup de paroissiens sont engagés dans des lieux de combat aux côtés de personnes qui ne sont pas des religieux. Mais avec le durcissement des lois qui laisse de moins en moins de failles, le savoir-faire juridique de la Cimade touche à ses limites », explique le pasteur montpelliérain. D’autres formes de solidarité se font jour. « Nombre de paroisses servent de domiciliation à des travailleurs sans papiers. » Il y a six ans, des sans papiers se sont installés au temple de la rue Maguelone. « On réfléchit sur ces sujets dans les églises. C’est important. Les paroissiens sont plus ou moins sensibles. Certains gardent une certaine distance, d’autres nous suivent ou nous précèdent. On a des enfants en situation irrégulière qui viennent parler de leur situation. Et d’autres qui n’osent pas venir. Quand on les entend, on ne peut que dénoncer ce type de politique. »
Dans ce monde où les origines religieuses sont parfois une source d’aveuglement, où le politique n’hésite pas à se rabattre sur la religion pour définir telle ou telle communauté, l’église se voit contrainte d’assumer ses responsabilités historiques. A Montpellier, le pasteur Florence Blondon suit simplement sa conscience : « Pour moi la séparation ne se fait pas entre chrétien ou non, entre croyant ou pas, je suis plus proche des gens qui se mobilisent. Avec d’autres ils m’arrivent de penser que nous n’avons pas le même Dieu. »
Les témoignages tombent partout dans le pays comme une condamnation sans appel contre la politique discriminatoire du couple Sarkozy-Hortefeux.
Au niveau national, les délégués du synode se sont élevés contre le projet de directive européenne concernant le retour des étrangers illégaux, qui banalise leur enfermement, dont la possibilité est portée à 18 mois assortis d’une interdiction de territoire européen de 5 ans. Le parlement protestant espère que la future présidence française de l’Union européenne permettra de considérer les ressortissants des pays tiers de manière humaine et digne de la Déclaration des droits de l’Homme.
Jean-Marie Dinh
L’Eglise réformée de Montpellier participe au Cercle de silence organisé à Montpellier
Un point sur le travail, analysé par le syndicaliste Jean-François Naton qui accuse le trop aisé » Travailler plus pour gagner plus « . L’auteur offre une vision aux antipodes de celle de Pierre Carl pour qui le système abolit massivement le travail. Pour le responsable du secteur Travail/santé de la CGT, membre de la Caisse Nationale de l’Assurance Maladie des travailleurs salariés, le travail reste un des champs majeurs du développement humain.
Le péril qui nous menace serait précisément de » laisser sans espoir le peuple des levés tôt « .Abandonner le terrain au président renard qui disserte sur la fierté et l’effort. Mais organise, en sous main, la chasse au temps mort, la précarisation généralisée, le retour à la délation et le perfide deal des projets individuels qui favorisent partout, y compris chez les ouvriers, l’extension des inégalités.
Ce basculement des classes populaires dans la servitude plus ou moins volontaire n’a été possible que grâce à la démission de la gauche et à son incapacité notoire à défendre le droit et le pouvoir d’achat des salariés sous le prétexte de l’efficacité économique.
Bien documenté, le livre propose un tour d’horizon de la détresse des salariés du XXIe siècle. Les termes abstraits comme contrôle de la production, réduction des coûts de main d’œuvre, flexibilité, recours à la sous-traitance… se conjuguent avec des effets bien réels tels que : temps partiel subi, travailleurs pauvres à perpétuité, séquelles fonctionnelles, stress généralisé, suicides, écart croissant et hautement symbolique de l’espérance de vie entre les catégories socioprofessionnelles.
Militant du bien travailler, l’auteur dénonce la banalisation des abus et la mise en invisibilité des conséquences du travail sur la santé des salariés. A la lumière de différents rapports, il met en évidence » le sacrifice des innocents du travail sur l’autel de la grandeur économique française. «
Le syndicaliste ne manque pas de faire son propre examen de conscience. « Le syndicalisme est interpellé dans son intime utilité. Ne s’est-il pas lui aussi plié, soumis à l’emballement marchand ? «
Le dernier chapitre du livre prône l’introduction des droits de l’Homme dans l’entreprise. L’avènement brutal du néo- libéralisme en France, avec comme étendard, la rupture sur la valeur travail, appelle une mobilisation urgente de cohérence revendicative et de transformation sociale.
Jean-Marie Dinh
A la reconquête du travail, 11,5 euros, aux éditions Indigène.
Hors Séries. Gisèle Vienne, une Éternelle Idole danse à la patinoire
Il ne fallait pas manquer le dernier Hors Séries de la saison de Montpellier Danse confié à Gisèle Vienne jeune et prometteuse chorégraphe, metteur en scène et plasticienne vivant entre Grenoble et Paris.
Dès l’ouverture, la mise en espace nous plonge dans un hors temps dont l’esthétique va se graver en trente petites minutes dans un coin immortel et perdu de la mémoire. Le public culturel transposé dans une enceinte sportive pénètre un lieu d’outre monde qui donne à penser aux vues aériennes cotonneuses et froides, ère propice aux origines d’un monde nouveau. L’esprit de l’air cède au rite détourné du sol gelé avec la machine à refaire la glace qui entame son répétitif ballet. Conduit par un chauffeur encapuchonné, l’engin passe et repasse dans l’ombre. Vision d’effroi proche du cinéma fantastique, soutenue par une musique qui fait monter la tension. Mise en condition et participation passive du spectateur, mis en attente des sens. Maintenant le public déraciné, transi, affamé, veut se rassasier.
Sur ce sol re surfacé, parfaitement lisse, paraît Aurore Ponomarenko, patineuse, éternelle idole sortie du mirage sur ses lames. Un jeune corps modèle promis au succès, s’offre aux poursuites.
La patineuse s’élance. Grâce, vitesse, virtuosité, s’effacent par moments pour laisser place à des phases d’absence qui émergent comme des morceaux de vérité, part du comportement rendue tangible par des mouvements qui trouent la représentation attendue. On glisse progressivement vers l’onirisme dans un climat de brume existentielle. Quelques pulsions suffisent pour donner aux mouvements une part d’infini. Le solo charnel incarne tout à la fois le mal de vivre de l’individu fragile, en exil, et la générosité de l’être dans la réalisation consentie des figures imposées et idéalisées.
Dans le troisième et dernier tableau, la glace se peuple de jeunes patineurs enthousiastes. Ceux-ci tournent, s’amusent, s’affrontent dans des jeux variés comme on peut l’observer lors des séances publiques le mercredi.
Dans le sillage de la scintillante idole qui les rejoint, se trace une relation d’espace et de temps intermédiaire qui va progressivement capter le mouvement. L’interaction avec le collectif survient comme un enchantement, une nourriture spirituelle. Et les humains fraternisent comme les oiseaux migrateurs avec l’étoile qui se fait proche. La patineuse danseuse est comparable à un esprit suggère Gisèle Vienne.
La pièce se veut aussi le prétexte d’une réflexion sur l’adolescence. Période où se lient la volonté de perfection mise en lumière et le doute, le manque, la défaillance. L’éternelle idole s’affirme comme une âme incarnée qui transcende.