Culture européenne ou Europe des cultures ?

Culture européenne. Photo DR

Hier et avant-hier, le grand forum européen a permis de clore au Corum de Montpellier la phase de rencontre et de débat initiée par l’association pour le développement culturel européen et international (ADCEI) avec le soutien de la Région Languedoc-Roussillon et le réseau Euromedinculture qui associe les pays du pourtour méditerranéen. Après avoir souligné l’état de balbutiement dans lequel se trouve la politique culturelle supranationale qui occupe l’avant dernière place des dotations budgétaires assurées par l’UE, le président de l’ADCEI, René Kollwelter évoque la problématique. « Faut-il voir dans ce déficit d’implication, les effets de l’opposition entre une culture européenne transnationale à promouvoir et le respect de la diversité des cultures à tous les échelons y compris régional ? et envisage un dépassement : la perception de l’atout que pourrait représenter le renforcement du socle culturel européen dans un monde mondialisé citant l’enjeu de la bibliothèque numérique Européana vouée à devenir le pendant de Google, et la célèbre phrase de Jean Monnet : « Si c’était à refaire, je recommencerais par la culture. »

Simple recueil de témoignages pour alimenter le débat, faux nez d’une institution en mal de reconnaissance démocratique, ou réelle réflexion sur les enjeux d’une culture à partager au moment où les certitudes économiques s’effondrent, à l’évidence, le Forum européen de Montpellier propose plusieurs grilles de lecture.

Quinze pays dont neuf Etats membres seulement étaient représentés pour cette première étape de synthèse.

« La culture n’est plus un luxe. Elle fait pleinement partie de la citoyenneté active tout en donnant une priorité aux besoins socio-économique quotidiens», indique le représentant grec Nikos Papadakis. « La culture est une colonne vertébrale qui doit traverser tous les champs. Elle permet d’améliorer le niveau de vie, de protéger la démocratie et la diversité » restitue l’Allemand Didier Caille. « La liberté d’expression culturelle reste un défi à Malte, témoigne Jeannine Rizzo. Suite à la censure de représentations théâtrales, les gens se sont sentis touchés parce que l’on mettait à mal les principes de la démocratie. » L’Andalou, Pedro A. Vives cite les priorités culturelles recensées dans sa région : « En premier lieu, la diversité, suivi du patrimoine et de la démocratie, mais il précise, que l’échantillon du questionnaire n’est pas représentatif et invite l’UE a intégrer la culture dans l’Eurobaromètre », véritable outil d’analyse de l’opinion publique européenne. « Le maintien de la paix et de la stabilité apparaît comme une fonction culturelle essentielle pour les Français, retient Anne-Marie Autissier, prof d’université, qui note que l’intérêt du débat sur l’Europe se pose aussi dans une dialectique locale. Les gens interpellent les élus locaux, les universitaires et la société civile sur le manque d’espace de discussion. »

On retrouve des thèmes communs à travers ces morceaux choisis, comme on saisit des préoccupations nécessitant une approche particulière. Le belge Mo Haidle, insiste sur la nécessité de soutenir des coproductions transnationales et celle d’associer des artistes en provenance du monde. Ce qui vient heurter la politique qui érige l’Europe en forteresse. A ce sujet, René Kollwelter propose la création d’un visa culturel spécial qui dérogerait avec les conditions d’attribution de plus en plus restrictives. Sera-t-il entendu et suivi par Odile Quintin, rien n’est moins sûr ? La directrice en charge de la culture et de l’éducation à la Commission européenne est apparue sur un écran du palais des congrès pour encourager les intervenants dans leur travail. Elle paraissait lointaine. Son discours convenu et creux, et son image, parfait reflet de l’incarnation technocratique, n’augurent apparemment pas d’un changement.

Mais ce débat sur la prise en compte d’une culture supranationale mérite d’être suivi. Après que l’Unesco a reconnu la diversité culturelle qui consiste à faire admettre notamment à l’OMC que les biens culturels ne sont pas une marchandise comme les autres, il est temps que la culture européenne renoue avec son histoire. Le directeur de la Drac LR Didier Dechamps en convient : « Le libéralisme ne garantit pas la pluralité de l’offre. C’est un peu l’histoire du loup et de l’agneau qui votent démocratiquement ce que l’on va manger ce soir. Peu importe la manière dont la culture revient. Que l’économie lui serve de cheval de Troie ne manque pas de sel.» C’est avec le traité de Maastrich en 92 que la culture s’amarre aux compétences supranationales mais sa nature politique demeure une énigme jusqu’au 12 mai dernier quand les 27 reconnaissent que la culture est un investissement stratégique pour la dynamique et l’innovation. Il importe de s’y pencher largement avant la future programmation européenne qui débutera en 2014.

Amin Maalouf : L’occident est peu fidèle à ses propres valeurs

amin-maaloufRencontre avec l’écrivain Amin Maalouf qui signe un ouvrage à large spectre sur notre époque tumultueuse.

Les urgences auxquelles nous devons faire face en ce début de XXIe siècle sont à l’origine du dernier essai de l’écrivain libanais Amin Maalouf Le dérèglement du monde qui s’appuie sur une double connaissance, de l’Occident et du monde arabe, pour appeler à une action lucide et partagée.

« A vous lire, on mesure à quel point la crise identitaire est générale et à quel point elle se trouve au centre des dysfonctionnements du monde

Les gens ont un peu peur de la notion d’identité culturelle. Ils manient cela avec beaucoup de réticences. Je pense au contraire que ne pas parler de la question de l’identité, c’est laisser se développer toute sorte de démons alors que quand on en parle, on peut arriver à définir les choses clairement. Le débat est utile. On doit parler de l’identité française, on doit parler de l’identité européenne et les choses ne sont pas simples. Elles ne sont pas comme elles apparaissent lorsque l’on se contente d’allusions.

Comment créer un sentiment d’appartenance commune notamment au sein de l’UE ?

De mon point de vue, l’identité européenne doit se construire. Il y a des choses qui existent. Toute personne qui adhère à l’Europe doit adhérer à un certain nombre de valeurs. Elle doit considérer comme sien tout un bagage culturel et en même temps elle doit savoir que cela n’est pas figé, qu’il y a des choses qui doivent être apportées. Et que ces apports peuvent venir de la planète entière. Parce que l’histoire ne s’est pas achevée. La culture n’est pas un paquet que l’on se passe de l’un à l’autre. C’est quelque chose de vivant.

Vous insistez sur la primauté de la culture. Sur quelles valeurs doit-elle se fonder ?

L’aspect culturel de la construction européenne doit être un élément essentiel. C’est comme cela que les gens vont adhérer. Parce que l’aspect culturel sous-tend la notion d’appartenance. Universalité des valeurs et diversités des expressions sont les deux faces d’une même monnaie, elles sont inséparables. Si l’on transige sur l’université des valeurs. Si on accepte qu’il y ait des droits de l’homme pour les Européens et d’autres droits pour les Africains, les musulmans ou d’autre, on perd sa route. Et si on considère que la diversité culturelle est une chose secondaire, que l’on peut accepter la marginalisation et la disparition de cultures millénaires, là aussi on fait fausse route. Il faut parler de ces questions et tracer une ligne claire.

A notre stade d’évolution il faut changer dites-vous ?

L’occident à besoin de modifier son comportement. Sans abandonner ses principes. Il doit se comporter dans le reste du monde en fonction de ces valeurs. Sans adopter deux poids et deux mesures en attaquant un dictateur et en se taisant avec un autre parce qu’il a des contrats. Les pays arabes doivent aussi faire leur propre examen de conscience pour sortir de leur puits historique.

Vous dites cela face à des urgences très concrètes ?

Absolument, nous avons besoin aujourd’hui de faire face ensemble à une crise majeure liée au réchauffement climatique, aux pandémies aux armes de destructions massives, à la coexistence des peuples et des cultures… Ce qui n’est possible que s’il existe une véritable confiance, une véritable solidarité parce que nous avons besoin d’agir ensemble pour gérer le monde autrement.

Avec quelle implication citoyenne ?

Il faut changer la manière que nous avons de satisfaire nos envies. Je pense qu’il faut passer d’un monde où nos besoins sont essentiellement satisfaits par une consommation matérielle à un monde où une partie très significative de ces satisfactions viennent de satisfactions immatérielles liées à l’épanouissement de la personne. C’est une question de survie : nous devons vraiment recentrer notre vision du monde ».

recueilli par Jean-Marie Dinh

Le dérèglement du monde, édition Grasset 18 euros.

Voir aussi : Entretien Edgar Morin , la forêt des écrivains combattants, Salah Stétié une restitution ,