Née en 1974 dans l’Oural, la romancière Natalia Jouravliova grandit dans une région fermée où étaient déportés les représentants du clergé, comme le fût son arrière grand-père qui était prêtre. Les héros de son second recueil de nouvelles sont en partance.
Ils sont deux hommes et une femme, héros de ses trois nouvelles suspendues dans le non-temps du voyage, de l’exil, volontaire ou forcé. Le premier est à l’hôpital, la seconde vit depuis peu à l’étranger, le troisième est fait prisonnier par les Allemands durant la première guerre mondiale et se retrouve dans une ferme du Nord de la France.
L’écriture de Natalia Jouravliova résonne comme un appel à peine distinct mais terriblement profond. Comme chez Tchekhov, le mot n’éclaire pas le sentiment mais le dissimule. L’auteure porte la voix originale des existences piégées. Ses personnages semblent s’éveiller en proie à un désir nouveau qui les conduit au cœur d’un moment charnière de leur vie.
« Un soir, Nikolaï n’était pas rentré. Pourquoi ? Autant essayer d’expliquer comment on s’enrhume soudain au printemps, quand on s’y attend le moins. » Juste un moment, court passage du nocturne au diurne, quand le désir enfoui surgit pour révéler une réalité différente…
Grande figure de l’édition française, le patron des éditions Fayard Claude Durand signe dès 1967 avec Gabriel Garcia Marquez, pour Cent ans de solitude. Outre Soljenitsyne, il est également l’agent de Lech Walesa et de Ismail Kadaré et s’illustre dans l’hexagone par quelques coups d’éclat comme le transfert de Houellebecq ou la publication de » La face cachée du Monde. «
Que retenez-vous de marquant dans la relation de 35 ans qui vous lie à Soljenitsyne ?
» La qualité, la durée et la fraternité de la relation. On a souvent présenté Alexandre Soljenitsyne comme quelqu’un de rugueux, d’autoritaire, il l’est, avec les puissants peut-être, mais dans le travail quotidien entre auteur et éditeur, il a toujours été d’une très grande courtoisie, d’une grande fidélité. Chaque fois que nous avons rencontré des problèmes, notre concertation a toujours était féconde. Elle se base sur la confiance. Il n’y a jamais eu l’ombre d’une mésentente entre nous.
La première partie de son œuvre se voit couronnée par le prix Nobel en 1970…
Une journée d’Ivan Denissovitch et Le pavillon des cancéreux sont les seuls livres qui ont pu être publiés sous Khrouchtchev. Le premier cercle, comme son épopée historique de la Russie La roue rouge qui réunit plusieurs gros volumes représentant l’équivalent de trois ou quatre fois Guerre et paix de Tolstoï, paraissent en Occident.
Et vous signez avec lui en 73, peu après son exil, L’archipel du Goulag, qui fait date…
Ce fut un coup de tonnerre considérable pas seulement au niveau de l’information et de la qualité littéraire, mais aussi du point de vue des répercussions politiques. Je pense que l’on peut dire qu’il y a trois hommes dont l’action, sous diverses formes, a abouti à la chute du mur de Berlin. Soljenitsyne, Lech Walesa et Jean-Paul II.
Vous en avez signé deux. Il reste donc quelque chose à faire du côté du Vatican…
Oui exactement (rire).
N’y a-t-il pas un paradoxe dans ce cheminement qui voit Soljenitsyne critiquer le système soviétique et l’Etat à ses débuts et recevoir l’année dernière le prix d’Etat des mains de Vladimir Poutine ?
Il ne critique pas l’Etat en tant que tel, mais l’Etat communiste et la dictature. Et il ne considère pas que la Russie actuelle est sous un régime dictatorial, ou alors on ne sait plus ce que les mots veulent dire. Il y a certainement des manifestations d’autorité. Mais si l’on regarde bien la constitution russe, on constate qu’elle n’est pas très différente de la constitution française de la Ve République. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de problème de liberté d’expression. Comme dans tous les pays sortis d’une grande dictature, la marche à la démocratie ne se fait pas du jour au lendemain. La France a eu besoin de plusieurs siècles pour que la IIIe République installe définitivement la démocratie. On peut accorder un certain temps à la Russie pour parfaire son système.
Le point commun entre les deux hommes serait-il l’amour partagé de la nation, voire du nationalisme ?
Je pense que Poutine serait ravi de se trouver des points communs avec Soljenitsyne. Est-ce que la réciproque est vraie ? Je n’irais pas jusque là. Plus la Russie s’est trouvée vulnérable, après la chute du mur de Berlin et l’éclatement de l’Union soviétique, plus effectivement il y a eu un réflexe de patriotisme en Russie, comme chez les intellectuels, y compris Soljenitsyne. On peut augurer que la Russie redevenant une puissance économique, grâce à ses ressources pétrolières et gazières, le facteur autoprotection jouera beaucoup moins à l’avenir.
Mais c’est vrai que Soljenitsyne est très attentif à ce que la Russie sortie du communisme, ne soit pas en butte à toutes les critiques que l’on voit fleurir comme s’il ne s’était rien passé sous Eltsine ou Gorbatchev.
Soljenitsyne s’est très tôt prononcé contre l’implication en Tchétchénie…
On a souvent dit que Soljenitsyne pensait en termes de Grande Russie ce qui, naturellement, est totalement faux, puisque dès 1973, il adresse une lettre ouverte aux dirigeants de l’Union Soviétique à Léonid Brejnev dans laquelle il demandait que l’URSS renonce à son impérialisme sur les autres nations.
Aujourd’hui, de jeunes auteurs Russes abordent également ce conflit…
Oui, la grande différence avec Soljennitsyne est qu’il appartient au XXe siècle. Et figure comme l’écrivain témoin d’un des deux grands drames de ce siècle, le Goulag. Au XXIe, il apparaît à la fois comme un survivant et un classique que l’on enseigne dans les écoles et les universités, un classique vivant.
Quel regard portez-vous sur la nouvelle génération invitée à la Comédie du livre ?
C’est une génération extrêmement variée comme souvent après une sortie de clandestinité. Il y a parfois un empressement à aller au plus facile de la liberté. Par exemple, toute une catégorie d’écrivains s’empresse de copier ce qui marche en Occident. On a d’un côté cette vogue occidentaliste et de l’autre, une école qui incarne plutôt un retour aux traditions de la littérature russe.
A l’inverse des médias, cette nouvelle sphère de pensée, ne semble guère être contrôlée par le pouvoir ?
Ce n’est pas tellement rassurant, parce que cela veut dire que l’on considère peut-être ces œuvres non dangereuses. Ce qui n’est pas un bon point pour la littérature de combat.
Certains auteurs ne se privent pas de cette liberté de critique…
C’est probablement le tempérament russe, les intellectuels et les écrivains ont vite fait de prendre leur part de liberté. Puisque ce sont des gens d’écriture et de parole, ils ont plus d’ardeur à s’en servir que les gens qui n’ont pas l’habitude de manier les mots. Tout cela est normal, on retrouve le même phénomène en occident… Peut-être pas assez d’ailleurs… «
Ce que révèle, pour bonne part, le débat d’idées qui ressurgit en fanfare autour de 68, tient à deux choses. La première découle du grand marasme idéologique dans lequel ont sombré sans discernement tous les partis politiques – ceux qui s’y intéressent encore seraient bien en mal de trouver une exception. La seconde prend les traits d’une barrière symbolique générationnelle quasi infranchissable dont la traduction économique fait aujourd’hui de la liberté de jouir, de consommer, de se divertir, de voyager, etc., un lot assez largement réservé aux seniors.
Sur les traces de 68
Quand on cherche les soixante-huitards, on trouve d’abord ceux qui ont réussi mieux que les autres, dans les médias, la politique ou le business, suivis des pragmatiques, une armée, souvent médiocre, qui campe jalousement sur les postes clés en bloquant l’ascenseur social. Puis, la troupe d’anciens combattants désabusés qui grognent devant le JT. Viennent enfin, les générations qui suivent. Nuées d’oiseaux sans ailes dont tout l’héroïsme consiste à ne pas se faire radier des stats du chômage. C’est la génération qui ne peut comprendre parce qu’elle n’y était pas.
Le livre des Glucksmann (1) père et fils, qui ont choisi de soutenir la campagne présidentielle de Sarkozy, a le goût cynique de cette désillusion. « Sans Mai 68, Sarkozy n’existerait pas. Les soixante-huitards ont du mal à l’admettre, je les comprends, mais ils sont les parrains de sa victoire. Pour épicer son ouverture provocatrice, Nicolas Sarkozy, aurait pu, en toute honnêteté, les remercier. » L’intérêt du livre est qu’il s’intéresse à la gauche de près. Les flèches du cupidon déraciné (le père) touchent au cœur du surmoi gauchiste. Ce livre s’ouvre aussi en creux sur le problème générationnel qui s’illustre dans le rapport d’affectueuse domination père-fils. Sur le même sujet, on se reportera à l’essai de Virginie Linhart, « Le jour où mon père s’est tu » (2). Dans lequel, la fille du mao Robert Linhart, fondateur de l’Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes, confie que 68 est un mythe qui lui a valu « l’absence de toute vie familiale ». Le plus pathétique pour la génération d’après 68 est de toujours se considérer comme produit de ce déterminisme historique, sans pouvoir créer avec le présent.
Outils non exploités
Une déshérence qui ne doit rien au manque d’outils, si l’on considère la solidité théorique de la génération de philosophes qui bouillonnait à l’époque. Sartre, Lacan, Althusser, Foucault, Deleuze, Derrida… Alain Badiou leur consacre son « Petit panthéon portatif » (3). Beaucoup plus instructif que la marée de témoignages privés qui noie le poisson dans une mare de nostalgie aussi insipide qu’égocentrée. La mise à la fosse commune de toutes ces œuvres au profit des philosophes médiatiques, laisse leurs héritiers prisonniers d’une terrible subjectivité collective.
Panorama général
On trouvera plein de bons conseils pour le président dans le « Dictionnaire de Mai 68 » (4) réunissant une cinquantaine d’auteurs. Sous la direction de Jacques Capdevielle et Henri Rey, l’ouvrage dresse un panorama sur ce qu’il faudrait « liquider une bonne fois pour toutes » . Le dictionnaire ambitionne – il y réussit partiellement – de faire le point sur cet événement dans l’histoire contemporaine dont il aborde les facettes politique, culturelle, sociale et surtout internationale.
Vision internationale
On nous rappelle ce qui se passait ailleurs. A Prague par exemple, ou à Medellin où le IIème espiscopat latino américain, aborde la question de la violence en lien avec les thèmes de justice et de paix, et développe avec la théologie de la libération une lecture évangélique dans une perspective sociologique et politique. Dix ans plus tard le nouveau pape Jean Paul II mettra un coup d’arrêt retentissant. Grande leçon de rupture. Ce dictionnaire se révèle aussi un outil pratique. Si le lancement du dernier album de Carla fait un bide, le président pourra toujours suivre l’exemple bien inspiré du préfet du Gard qui, en juillet 1968, interdit la représentation, à Villeneuve-lez-Avignon, de la pièce d’un jeune auteur : La Paillasse aux seins nus.
Jean-Marie Dinh
(1) Mai 68 expliqué à Nicolas Sarkozy, éd. Denoël, 18 euros. (2) Le jour où mon père s’est tu, ed. du Seuil, 16 euros. (3) Petit panthéon portatif, ed. La Fabrique, 10 euros.(4) Dictionnaire de Mai 68, ed. Larousse 22 euros.
L’éditrice Diane de Selliers est venue présenter cette semaine au Musée Fabre La divine Comédie de Dante illustrée par Botticelli, qui vient de paraître dans la petite collection (19,2 x 25,8cm). L’ouvrage s’inscrit dans la démarche novatrice et passionnée de la maison qui publie les grands textes du patrimoine mondial en les confrontant aux œuvres picturales d’artistes qui s’en sont nourris. Les projets initiaux sortent en coffret de luxe avant de trouver une seconde vie dans la petite collection si les chiffres de ventes le permettent.
La première édition du chef d’œuvre de Dante est parue en 1992. «A l’époque presque personne ne savait que Botticelli avait travaillé sur la Divine Comédie », se souvient Diane de Selliers. La parution du livre avec les dessins du peintre, a révélé ce pan inconnu de son œuvre et donné lieu à trois grandes expositions à Berlin, Rome et Londres tout en assurant le succès du livre et aujourd’hui son accès à un public plus large.
92 dessins de Botticelli commandés par Lorenzo di Medici, pour une édition manuscrite du XVème siècle, sont présentés en regard d’un chant. Les œuvres sont issues de parchemins conservés pour une part à la Bibliothèque apostolique vaticane et pour l’autre, par le Cabinet des dessins et estampes de Berlin.
Le peintre n’a pas pu achever son œuvre. Quelques chants n’ont jamais été peints et quelques autres ont disparus depuis le XVIIème siècle. Chaque dessin est commenté par le spécialiste britannique de la renaissance Peter Dreyer.
Voyage imaginaire
« Au XVIème siècle, le célèbre critique d’art Giorgio Vasari, disait que Botticelli s’attaquait à une œuvre impossible, rapporte Diane de Sellier. Aujourd’hui on ne sait toujours pas s’il n’a pu achever son œuvre par manque de temps, par choix artistique, ou pour un autre mobile. »
Dans cette édition, La divine comédie est présentée dans la traduction de référence de Jacqueline Risset. Ecrite au début du XIVème siècle, dans le climat des violents conflits de pouvoir florentin, cette œuvre majeure du patrimoine historique s’imprègne de son environnement. Dante qui prit une part active à la vie politique de Florence avant d’être condamné à l’exil, met ses espoirs dans une restauration morale.
Influencée par son expérience politique, La Divine Comédie n’est pas une œuvre religieuse mais une somme de conceptions, politique, philosophique et spirituelle. Dans son voyage imaginaire, Dante guidé par Virgile, puis par son aimée Béatrice, chemine de l’enfer au paradis en passant par le purgatoire. Il croise aussi bien des personnages mythologiques qu’historiques mais aussi certains de ses contemporains. Ce parcours à travers les contradictions de l’histoire humaine souligne l’idéal de l’auteur qui tente d’atteindre l’épaisseur signifiante de l’écriture biblique.
Botticeli dans le vertige
Près de deux siècles plus tard, Botticelli s’attaque à La divine Comédie, alors qu’il travaille sur le chantier de la Chapelle Sixtine. La mise en page particulièrement soignée du livre met en lumière la fascination du peintre pour l’œuvre de l’écrivain. Attraction qui se révèle dans le jeu vertigineux entre la représentation et le symbole. « Dans l’enfer, il colle au texte en représentant Dante et Virgile qui se baladent à travers les différentes strates, commente Diane de Selliers, alors que dans le purgatoire, il se situe davantage dans l’allégorie. En laissant plus de blanc dans la page. Le Paradis dénote encore une approche différente de travail. L’artiste présente les scènes dans des cercles de lumière. »
C’est cette résonance importante, et sans équivalence, que traduit clairement la confrontation des deux artistes. Si pour Dante ce qui guide la main humaine est divine, l’écrivain induit bien une distinction entre différentes sphères de réalités qu’il traduit dans une tension poétique à la fois narrative et métaphorique. Le travail de Botticelli s’imprègne de cette complexité. Il demeure impossible de savoir s’il s’est engagé dans une aventure mystique ou de représentation.
Puissance évocatrice
« L’équilibre entre l’image et le texte est un critère incontournable de notre démarche. Il ne se s’agit pas d’une simple répartition dans l’espace mais de puissance évocatrice.Si celle-ci est insuffisante, j’abandonne le projet », indique l’éditrice.
A d’autres endroits, cette exigence a conduit Diane de Selliers à quelques déconvenues. Comme quand elle s’est vue refuser l’accès de ses livres dans les rayons d’histoire de l’art de la BNF au motif ahurissant de la présence du texte. Bien d’autres périls menacent pourtant le statut de nos bibliothécaires nationaux.
La Divine Comédie, éditions Diane de Selliers, Petite collection, 60 euros.
Mémoire et histoire, l’intitulé de l’exposition proposée par les archives de la ville de Montpellier dit beaucoup sur la portée d’une institution qui traverse les horizons, en consignant les écrits au quotidien.
Dès le couloir d’entrée, le temps s’inscrit sur un mur couvert de dates. La norme d’organisation spécifique aux magasins (réserve fermée au public) est préservée. Sur ce mur, figure l’acte de naissance des archives municipales qui voient le jour en 1204, avec l’arrivée du Consulat – instauration d’une administration municipale quasi-républicaine – et marque la fin de la dynastie des Guilhèm.
Pour l’archiviste en chef Pierre de Peretti, également commissaire de l’expo, la tenue des archives municipales répond à un double besoin. Celui de faire fonctionner la ville et celui de préparer « un serein et calme soutien à l’histoire ». Ce qu’illustre son propos quand il explique que la préservation des documents relatifs à la construction des Arceaux (1765) a permis leur utilisation par l’administration pour tracer des canaux d’adduction d’eau et seulement plus tard, d’être utilisés par les historiens. Outre sa cohérence et ses qualités esthétiques, l’exposition contribue à faire saisir que le temps de la mémoire et de l’histoire n’est pas le même.
La nouvelle loi sur les archives, discutée en séance de nuit par une poignée de sénateurs, retarde la communication des documents portant atteinte à la vie privée de 60 à 75 ans. Le texte soulève de la réticence chez les archivistes qui s’étaient prononcés pour une réduction des délais. Et produit une plus vive réaction chez les historiens qui militent depuis fort longtemps pour une réduction de l’espace entre le temps des événements et celui de l’histoire. C’est précisément dans cet intervalle que s’immisce le temps de la mémoire et de son pouvoir. Ville, Clergé et Cours princières ont de tout temps consolidé leur pouvoir politique en créant des bibliothèques et les archives nationales ont pour première vocation de conserver la mémoire de l’Etat. Cette mémoire sur laquelle se fondent bien des légitimités politiques est une arme redoutable. Durant la révolution et la période napoléonienne, une partie des archives fut confisquée par les services d’Etat, celle ayant trait aux propriétés et aux transactions financières. Il en fût de même à Montpellier durant les guerres de religion : face à Richelieu, les Huguenots laissèrent la place forte en emportant les archives. Plus proche de nous, le 29 avril, on tente de rendre les informations relatives à la fabrication d’armes de destruction massive incommunicables comme pour neutraliser la conscience collective.