Le travail mis en examen

Un point sur le travail, analysé par le syndicaliste Jean-François Naton qui accuse le trop aisé  » Travailler plus pour gagner plus « . L’auteur offre une vision aux antipodes de celle de Pierre Carl pour qui le système abolit massivement le travail. Pour le responsable du secteur Travail/santé de la CGT, membre de la Caisse Nationale de l’Assurance Maladie des travailleurs salariés, le travail reste un des champs majeurs du développement humain.

Le péril qui nous menace serait précisément de  » laisser sans espoir le peuple des levés tôt « . Abandonner le terrain au président renard qui disserte sur la fierté et l’effort. Mais organise, en sous main, la chasse au temps mort, la précarisation généralisée, le retour à la délation et le perfide deal des projets individuels qui favorisent partout, y compris chez les ouvriers, l’extension des inégalités.

Ce basculement des classes populaires dans la servitude plus ou moins volontaire n’a été possible que grâce à la démission de la gauche et à son incapacité notoire à défendre le droit et le pouvoir d’achat des salariés sous le prétexte de l’efficacité économique.

Bien documenté, le livre propose un tour d’horizon de la détresse des salariés du XXIe siècle. Les termes abstraits comme contrôle de la production, réduction des coûts de main d’œuvre, flexibilité, recours à la sous-traitance… se conjuguent avec des effets bien réels  tels que : temps partiel subi, travailleurs pauvres à perpétuité, séquelles fonctionnelles, stress généralisé, suicides, écart croissant et hautement symbolique de l’espérance de vie entre les catégories socioprofessionnelles.

Militant du bien travailler, l’auteur dénonce la banalisation des abus et la mise en invisibilité des conséquences du travail sur la santé des salariés. A la lumière de différents rapports, il met en évidence  »  le sacrifice des innocents du travail sur l’autel de la grandeur économique française. « 

Le syndicaliste ne manque pas de faire son propre examen de conscience.  «  Le syndicalisme est interpellé dans son intime utilité. Ne s’est-il pas lui aussi plié, soumis à l’emballement marchand ? « 

Le dernier chapitre du livre prône l’introduction des droits de l’Homme dans l’entreprise. L’avènement brutal du néo- libéralisme en France, avec comme étendard, la rupture sur la valeur travail, appelle une mobilisation urgente de cohérence revendicative et de transformation sociale.

Jean-Marie Dinh

A la reconquête du travail, 11,5 euros, aux éditions Indigène.

Âme lumineuse sur lame de glace

gisele-vienne

Hors Séries. Gisèle Vienne, une Éternelle Idole danse à la patinoire

Il ne fallait pas manquer  le dernier Hors Séries de la saison de Montpellier Danse confié à Gisèle Vienne jeune et prometteuse chorégraphe, metteur en scène et plasticienne vivant entre Grenoble et Paris.

Dès l’ouverture, la mise en espace nous plonge dans un hors temps dont l’esthétique va se graver en trente petites minutes dans un coin immortel et perdu de la mémoire. Le public culturel transposé dans une enceinte sportive pénètre un lieu d’outre monde qui donne à penser aux vues aériennes cotonneuses et froides, ère propice aux origines d’un monde nouveau. L’esprit de l’air cède au rite détourné du sol gelé avec la machine à refaire la glace qui entame son répétitif ballet. Conduit par un chauffeur encapuchonné, l’engin passe et repasse dans l’ombre. Vision d’effroi proche du cinéma fantastique, soutenue par une musique qui fait monter la tension. Mise en condition et participation passive du spectateur, mis en attente des sens. Maintenant le public déraciné, transi, affamé, veut se rassasier.

Sur ce sol re surfacé, parfaitement lisse, paraît Aurore Ponomarenko, patineuse, éternelle idole sortie du mirage sur ses lames. Un jeune corps modèle promis au succès, s’offre aux poursuites.

La patineuse s’élance. Grâce, vitesse, virtuosité, s’effacent par moments pour laisser place à des phases d’absence qui émergent comme des morceaux de vérité, part du comportement rendue tangible par des mouvements qui trouent la représentation attendue. On glisse progressivement vers l’onirisme dans un climat de brume existentielle. Quelques pulsions suffisent pour donner aux mouvements une part d’infini. Le solo charnel incarne tout à la fois le mal de vivre de l’individu fragile, en exil, et la générosité de l’être dans la réalisation consentie des figures imposées et idéalisées.

Dans le troisième et dernier tableau, la glace se peuple de jeunes patineurs enthousiastes. Ceux-ci tournent, s’amusent, s’affrontent dans des jeux variés comme on peut l’observer lors des séances publiques le mercredi.

Dans le sillage de la scintillante idole qui les rejoint, se trace une relation d’espace et de temps intermédiaire qui va progressivement capter le mouvement. L’interaction avec le collectif survient comme un enchantement, une nourriture spirituelle. Et les humains fraternisent comme les oiseaux migrateurs avec l’étoile qui se fait proche. La patineuse danseuse est comparable à un esprit suggère Gisèle Vienne.

La pièce se veut aussi le prétexte d’une réflexion sur l’adolescence. Période où se lient la volonté de perfection mise en lumière et le doute, le manque, la défaillance. L’éternelle idole s’affirme comme une âme incarnée qui transcende.

Les aides à la franc-maçonnerie annulées

L’association des contribuables de l’Hérault vient de remporter une bataille contre les rouages occultes du monde politique local avec la franc-maçonnerie.

Présidée par la conseillère municipale Martine Petitout, l’association avait demandé l’annulation des subventions du Conseil régional et de la ville de Montpellier accordées au Centre culturel montpelliérain qui regroupe des loges maçonniques. Considérant que ces subventions avaient pour objet la rénovation de ladite association et l’acquisition de matériel artistique, le Tribunal administratif vient d’estimer « qu’il ne ressort pas du dossier que l’utilisation de ce bâtiment, qui n’est pas ouvert à la population, réponde aux besoins de la population locale ».

Le jugement annule donc les délibérations du 2 avril 2005 de la commission permanente du Conseil régional accordant deux subventions d’un montant respectif de 15 000 euros et de 45 000 euros et celle de la ville de Montpellier ayant octroyé à la même association deux subventions de 400 000 euros et 43 968 euros.

A la tête de l’association des contribuables de l’Hérault, Martine Petitout s’estime satisfaite. « Le jugement du tribunal administratif rappelle simplement que l’argent public doit être utilisé dans l’intérêt général. Les loges abritées par le Centre culturel montpelliérain, sont très fermées puisqu’on n’y entre que par cooptation, et que certaines sont interdites aux femmes. Ils n’ont pas besoin de nos impôts pour développer leurs démarches spirituelles. »

Les collectivités territoriales ont deux mois pour faire appel, mais le jugement est exécutoire.

Elle aime les femmes chiennes pas les niches

Fabienne Kanor aime les femmes chiennes, pas les niches nègres. « Les femmes chiennes sont celles qui essayent d’enfermer leurs hommes dans des petites boîtes dont elles s’échappent souvent rapidement. Cela me fait beaucoup sourire. Confie-t-elle ». Les niches nègres sont les départements des maisons d’édition comme la sienne. Après « D’eau douce », drame vécu au féminin qui pointait l’infidélité chronique des coqs antillais volages, et « Humus » qui donne une parole pleine de résonances à 14 femmes noires esclaves s’étant jetées collectivement à la mer en sautant d’un bateau négrier,  « Les chiens ne font pas des chats » est le troisième roman de Fabienne Kanor.

Le livre est publié, comme les autres, dans la collection Continent noir, chez Gallimard. Celle-ci, dirigée par Jean-Noël Schifano,  publie 7 ou 8 romans par an, et jouit d’une réputation qualitative. A ce titre, elle bénéficie d’une  visibilité auprès des lecteurs.

Invité par la librairie Sauramps, l’auteur s’explique : « L’écriture devrait pouvoir tout laver de l’ancrage identitaire au territoire, mais les maisons d’édition nous imposent leurs départements. Moi je suis née en France, je ne comprends pas pourquoi on m’a mise dans la niche nègre.  Ce qui compte avant tout, c’est la qualité des textesMa  matière première est le mot. Mes deux premiers romans parlent de l’enfermement du corps. Le troisième est différent. » Cette divergence d’esprit avec son éditeur figure comme point de départ de son dernier livre. La première phrase débute par :  « Quelque chose cloche le lendemain des funérailles de Roberto Salvares.  Ce n’est pas un hasard. »

Dans le récit dont l’intrigue flirte avec le polar, l’auteur déploie une palette de personnages qui ne touchent pas terre. A travers eux se déploie le souffle d’un imaginaire foisonnant et débridé. « C’est une écriture sans plan, avec plusieurs départs, le texte se fait tout seul. Je travaille avec des images, des gens qui font des gestes. Je ne crois pas à la constance. Mes personnages se métamorphosent à chaque instant. » A l’image d’Alicia, son héroïne, qui, en tant que telle, a le droit d’être stupide et de commettre des erreurs. Et dont les deux péchés capitaux sont la luxure (Alicia fait l’amour avec un nègre), et le vol (la jeune fille est accusée d’avoir volé son père).

Jeu de l’oie familial, mensonges, séductions, meurtre et désillusions rythment le parcours qui traverse Belém (Brésil) ou Barbés comme le vent. « J’aime beaucoup les toiles de Chagall et les fantômes que l’on convoque et qui peuvent partir quand ils veulent. » Un peu le portrait de Roméo, vendeur de pizza, noir ténébreux, amoureux d’Alicia jusqu’à la page 147 et accusé du meurtre de Roberto, son père. Avec ce troisième roman, Fabienne Kanor s’impose comme un grand auteur qui s’intéresse à la petitesse  des gens. Ceux qui ne tiennent pas forcément dans les cadres d’expression de la littérature francophone.

Les chiens ne font pas des chats, Gallimard, 16,9 euros

Leg : Fabienne Kanor, « Ma matière première est le mot »

Photo : David Maugendre

La mémoire, complémentaire et rivale de l’histoire

Mémoire et histoire, l’intitulé de l’exposition proposée par les archives de la ville de Montpellier dit beaucoup sur la portée d’une institution qui traverse les horizons, en consignant les écrits au quotidien.

Dès le couloir d’entrée, le temps s’inscrit sur un mur couvert de dates. La norme d’organisation spécifique aux magasins (réserve fermée au public) est préservée. Sur ce mur, figure l’acte de naissance des archives municipales qui voient le jour en 1204, avec l’arrivée du Consulat – instauration d’une administration municipale quasi-républicaine – et marque la fin de la dynastie des Guilhèm.

Pour l’archiviste en chef Pierre de Peretti, également commissaire de l’expo, la tenue des archives municipales répond à un double besoin. Celui de faire fonctionner la ville et celui de préparer « un serein et calme soutien à l’histoire ».  Ce qu’illustre son propos quand il explique que la préservation des documents relatifs à la construction des Arceaux (1765) a permis leur utilisation par l’administration pour tracer des canaux d’adduction d’eau et seulement plus tard, d’être utilisés par les historiens. Outre sa cohérence et ses qualités esthétiques, l’exposition contribue à faire saisir que le temps de la mémoire et de l’histoire n’est pas le même.

La nouvelle loi sur les archives, discutée en séance de nuit par une poignée de sénateurs, retarde la communication des documents portant atteinte à la vie privée de 60 à 75 ans. Le texte soulève de la réticence chez les archivistes qui s’étaient prononcés pour une réduction des délais. Et produit une plus vive réaction chez les historiens qui militent depuis fort longtemps pour une réduction de l’espace entre le temps des événements et celui de l’histoire. C’est précisément dans cet intervalle que s’immisce le temps de la mémoire et de son pouvoir. Ville, Clergé et Cours princières ont de tout temps consolidé leur pouvoir politique en créant des bibliothèques et les archives nationales ont pour première vocation de conserver la mémoire de l’Etat. Cette mémoire sur laquelle se fondent bien des légitimités politiques est une arme redoutable. Durant la révolution et la période napoléonienne, une partie des archives fut confisquée par les services d’Etat, celle ayant trait aux propriétés et aux transactions financières. Il en fût de même à Montpellier durant les guerres de religion : face à Richelieu, les Huguenots laissèrent la place forte en emportant les archives. Plus proche de nous, le 29 avril, on tente de rendre les informations relatives à la fabrication d’armes de destruction massive incommunicables comme pour neutraliser la conscience collective.