Robyn Orlin: Le vrai visage d’une Afrique qui s’éveille

Robyn Orlin :" On doit manger nos sucettes avec leur emballage"

Rien n’est intangible. Les sucettes de Robyn Orlin n’ont pas le goût de l’anis. Leur parfum latex nous plonge dans le réel du monde. On l’a ressenti collectivement mardi au Corum avec We must eat our suckers with the wrappers on… (On doit manger nos sucettes avec leur emballage). Avec cette pièce, la chorégraphe sud africaine s’est appuyée sur le quotidien de la société de son pays pour en libérer toute la force. Celle de vivre dans un des pays les plus touchés par la pandémie du sida, 12% de la population contaminée, un millier de morts chaque jour. Pour Robyn Orlin, la danse est une composante majeure des progrès qui doivent s’opérer tant sur le plan des consciences que sur le plan politique « C’est un nid de vipères.  Mandela, qui a perdu sa fille et sa belle sœur de cette maladie, s’est impliqué mais il ne peut résoudre ce défi seul. »

We must eat our suckers with the wrappers se pose comme un acte de résistance qui tire son énergie dans la profondeur traditionnelle des corps en devenir. Ce qui les propulse du  même coup dans l’imminence du présent et hors du ghetto. Robyn Orlin interdit au public tout regard complaisant. Elle abolit les distances en se saisissant de nos regards, captés par les danseurs à l’aide de webcams. La symbolique du clan se tisse sur scène autour d’objets nouveaux : bananes, préservatifs, sucettes… Il est question de solidarité mais aussi de solitude face à la maladie et au risque. « Il y a toujours une part de moralité mais le fait c’est la mortalité », souligne la chorégraphe. L’utilisation de l’image permet  d’isoler, celle du rythme de rassembler. L’esprit de la fête se mêle à une esthétique froide et chaude empreinte de gravité. Le public contaminé qui constitue l’opinion internationale consent à se dépasser. Quand elle est sûre d’elle-même, la danse fait bouger la société.

Jean-Marie Dinh

Voir aussi : Rubrique Danse, rubrique Afrique, Afrique du Sud,

La Maison des Thés au Printemps des Comédiens

L’art de la marionnette très présent dans la représentation

La création de Daniel Bedos La Maison des thés. » condense tous les aspects de l’art traditionnel chinois. Au Printemps des Comédiens.

Là où les Chinois mettent le pied, ils apportent la coutume de boire le thé.  La proposition de Daniel Bedos répond par effet de miroir à cette vérité historique. Là où il a foulé le sol chinois, l’homme des cultures a cherché à tisser du lien qu’il compile dans La Maison de thé.

Les interrogations que peut susciter cette recherche permanentes d’autres cultures – nous l’évoquions dans ces colonnes à propos de Koteba -reviennent peut-être à discerner si l’essentiel s’appuie sur la démarche ou le résultat. Un peu des deux sans doute, ce qui rend le pari à la fois périlleux et intéressant. Au reste, le contexte culturel, historique, et interculturel de ces spectacles initiatiques appelle une approche qualitative, intime et différente.

Qualité des feuilles et de l’eau, appréciation de la température requise, choix du type de théière, juste proportion, temps de l’infusion, codification du geste, le tout accompagné par les mesures et la qualité du timbre d’un tympanon chinois. Le touché expert de Li Chunyong se conforme aux recommandations de Confucius jouant avec la variation de rythme pour emporter les spectateurs vers une lointaine Antiquité. Le spectacle s’ouvre ainsi, sur une scène de vie spirituelle et sophistiquée qui confère son esprit à la soirée. Mais la cérémonie du thé que prépare Madame Xie est également une mise en relation sincère et chaleureuse. Si les feuilles du théier font partie intégrante de la vie des Chinois, les bases du rituel de l’infusion aboutissent à une dégustation partagée. Suit un extrait de théâtre chanté, un duo entre une marionnettiste et une chanteuse qui lie l’attrait oral et visuel. Les courts extraits magnifiquement interprétés de l’opéra Liyuanxi, nous laissent un peu sur notre faim, par leur brièveté et la qualité sommaire des costumes.

On s’étonne des doigts de fée de madame Gaoshaoping qui pratique depuis l’âge de dix ans l’art traditionnel du découpage de papier. L’artiste fait preuve d’une créativité hors paire, cédant au charme romantique et au plaisir d’accomplir des idéaux nobles de vérité, en un temps record. L’art de la marionnette est très présent dans la représentation. A juste titre si l’on considère la profonde influence qu’il a exercé sur l’évolution des autres formes de théâtre. Le spectacle présente ses deux formes principales, le théâtre de figurines et le théâtre d’ombres. On plonge à plusieurs reprises dans l’univers des marionnettes à fils comme avec l’histoire légère et drôle du bonze paresseux qui se trompe et déclenche des orages.

Le clou du spectacle doit beaucoup à l’énergie insoupçonnée des anciens, qui préservent les techniques du théâtre d’ombre en puisant dans les centaines de scénarios traditionnels. Même si les figurines souffrent un peu de l’absence de décor, la représentation qui s’accompagne de mélodies très anciennes jouées et chantées, préserve ce pouvoir de fascination évoqué par Artaud.

Il y a plusieurs façons d’aborder la culture chinoise. Schématiquement, on peut opter pour une confrontation directe en se laissant transporter vers un ailleurs, totalement opposé à nos valeurs occidentales ou choisir une initiation plus lente en approfondissant les différentes formes, nuances, et subtilités de cette culture plurimillénaire.

Daniel Bedos qui a conçu le spectacle, évoque son premier voyage en Chine. Du premier choc frontal lié au poids immense de la culture chinoise à sa découverte progressive, qui appelle la relation pour percevoir et mieux appréhender la trame fondamentale de la culture et de l’esprit chinois. Plus on se rend en Chine et moins on la comprend. Invitation vers l’inconnu, La Maison de Thé est la petite lueur du phare qui s’éteint et s’allume sur un espace immense, en attendant le grand saut !

Jean-Marie Dinh

La Maison de thé mise en scène Daniel Bedos, jusqu’au 26 juin.

Voir aussi : Rubrique Théâtre Théâtre du grand guignol, Rubrique co-développement Partenariat entre l’Hérault et Quanzhou,

L’odyssée de Claudio Magris

La puissance du fleuve lutte contre l’oubli du temps.

Le Parlemant Winter

Le Parlemant Winter

Un itinéraire initiatique dans un univers transcendant, Claudio Magris signe avec Danube un livre d’ampleur sur la nature des choses. L’auteur italien plonge dans le long cours du fleuve insouciant de l’histoire et de la modernité. Au fil du courant, de ses formes, de ses détours, il donne à sentir toute la fécondité de cette eau « innocente et mensongère ». L’ouvrage en retrace les péripéties. Il est question de lieu, d’espace, de temps, de culture et d’histoire que l’érudit fidèle fait resurgir avec respect. L’évocation des paysages débouche sur une galerie de grands portraits des lettres et de la pensée qui ont modelé le destin des européens. « La vie est un voyage et nous ne sommes sur terre que des hôtes de passage ». Claudio cède à la tentation d’un voyage infini qu’il sait balisé par le cours du fleuve, ce qui lui permet de jouir d’une immense liberté. On remonte aux sources dont l’origine se discute encore. Quelque part dans la Forêt Noire, l’eau sort de terre dans un petit creux de coteau mais  le fondement de sa grande histoire fait encore défaut. On s’aperçoit « que la réalité tout entière ne se rattache à rien ». Derrière le rideau de feuillage, se révèle la culture des hommes, leurs rivalités resurgissent telle la défiance symbolique du Danube et du Rhin. « Le Rhin c’est Siegfried, la pureté germanique, l’héroïsme chevaleresque et l’impavide fatalisme allemand. Le Danube, c’est la Pannonie, le royaume d’Attila, c’est l’Orient, l’Asie qui déferle et détruit.Le livre est une odyssée de l’esprit qui dérive et résonne avec une force narrative magistrale. « Le Danube coule, large, et le vent du soir passe sur les terrasses en plein air des cafés, comme la respiration d’une vieille Europe qui se trouve peut-être aux franges du monde et ne produit plus de l’histoire, mais se contente d’en consommer, à l’image de Françoise, qui en ce moment approche sa belle bouche d’une glace… »

Jean-Marie Dinh

Claudios Magris Danube éditions Gallimard

Voir aussi : Rubrique Europe Claudio Magris les dangereuses frontières de l’Europe,