L’Italien Antonio Tajani, proche de Berlusconi, élu président du Parlement européen

L'Italien Antonio Tajani, L'Italien Antonio Tajani, membre du parti de droite PPE, candidat à la présidence du Parlement européen, le 16 janvier 2017 à Strasbourg Photo FREDERICK FLORIN. AFP

L’Italien Antonio Tajani, L’Italien Antonio Tajani, membre du parti de droite PPE, candidat à la présidence du Parlement européen, le 16 janvier 2017 à Strasbourg Photo FREDERICK FLORIN. AFP

Tajani a gagné face à son compatriote Gianni Pittella, candidat des sociaux-démocrates. Proche de Berlusconi dont il a été le porte-parole, Tajani est membre fondateur de Forza Italia et ancien commissaire européen.

  • L’Italien Antonio Tajani, proche de Berlusconi, élu président du Parlement européen

L’Italien Antonio Tajani, représentant de la droite, a été élu président du Parlement européen, a annoncé mardi soir à Strasbourg le chef sortant de cette assemblée, l’Allemand Martin Schulz. Au quatrième et dernier tour de scrutin, Tajani a remporté 351 voix contre 282 à son adversaire de gauche, Gianni Pittella, un autre Italien, a précisé Schulz devant les eurodéputés qui ont applaudi le vainqueur.

L’Italien Antonio Tajani, candidat de la droite, était le grand favori dans la course à la présidence du Parlement européen, après le troisième tour de scrutin mardi soir à Strasbourg. Plus tôt dans la journée, Tajani avait récupéré un soutien de poids à l’issue du troisième tour: le groupe des Conservateurs et Réformistes européens (ECR), troisième force du Parlement avec 74 eurodéputés, dont 21 Tories britanniques, avait indiqué sur son compte Twitter qu’il le soutiendrait au 4ème tour. Antonio Sajani est membre fondateur de Forza Italia.

«Triste jour pour le Parlement européen avec l’élection de Tajani, l’homme de Berlusconi, soutenu par les libéraux démocrates et #ECR» a commenté sur Twitter l’eurodéputé et candidat écologiste à la présidentielle Yannick Jadot. C’est dans la langue du nouveau président du Parlement européen que celui de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a félicité Tajani sur Twitter, avec qui il compte travailler pour «une Europe meilleure».

Congratulazioni a @Antonio_Tajani per la sua elezione come presidente del PE. Lavoro insieme da domani per un’Europa migliore.

— Jean-Claude Juncker (@JunckerEU) 17 janvier 2017

Polyglotte communicatif

Ancien journaliste de l’audiovisuel italien (RAI) puis du quotidien Il Giornale, membre fondateur du parti Forza Italia de Silvio Berlusconi, il est l’ombre de ce dernier à Bruxelles et au sein du Parti populaire européen (PPE, droite). Homme de contact, il respecte à la lettre les consignes du Cavaliere: costume sobre, cravate discrète et poignée de main ferme.

Très communicatif et polyglotte -il parle Français, Anglais et Espagnol- il est cajolé par les journalistes européens. Le problème est qu’il «parle beaucoup, mais ne dit rien», plaisante un communiquant du Parlement européen. «Mais il est habile et sent les choses en politique», fait valoir un porte-parole.

L’Italien n’était pas le postulant préféré du président du groupe PPE, l’Allemand Manfred Weber. «Tajani n’était pas son candidat. Trop controversé à cause de ses liens avec l’industrie, trop marqué Berlusconi», a confié à l’AFP un proche de M. Weber. Tajani a été vivement critiqué à la suite du «Dieselgate», en tant qu’ancien commissaire chargé de la législation aujourd’hui mise en cause sur les mesures des émissions de gaz polluants.

Homme de réseaux

Là est la force d’Antonio Tajani. Il connaît tout le monde au Parlement européen, où il siège depuis 1994, mais aussi au sein de la Commission européenne, dont il a été membre à deux reprises de 2008 à 2014, et au sein du Conseil des chefs d’Etat et de gouvernement grâce à son mandat de vice-président du PPE depuis 2002. «Il a rendu service à énormément de gens et beaucoup d’élus sont ses obligés», a expliqué à l’AFP un responsable de groupe sous couvert de l’anonymat.

Lorsqu’il était membre de l’exécutif bruxellois, Tajani se vantait d’être le second commissaire de l’Espagne, car le socialiste Joaquin Almunia – alors dans l’équipe Barroso – était un farouche opposant du chef du gouvernement espagnol, le conservateur Mariano Rajoy. «Il n’a pas vraiment d’ennemis. Tajani c’est la politique des réseaux et de l’affabilité», précise un autre responsable.

«L’ironie dans cette affaire, c’est qu’un disciple de Berlusconi va remplacer Martin Schulz, dont la carrière politique a été lancée par Silvio Berlusconi», fait remarquer un vieux routier du Parlement, en faisant allusion à un accrochage entre l’Italien et l’Allemand, resté dans les annales européennes.

L’incident s’est produit en 2003 pendant la présentation du semestre de présidence italienne de l’UE, lorsque, excédé par les critiques de M. Schulz, Berlusconi lui a suggéré de postuler pour un rôle de «Kapo» (un détenu de droit commun qui encadrait les prisonniers dans les camps nazis, ndlr) dans une série télévisée en tournage en Italie. «C’est Tajani qui a calmé le esprits au sein du groupe PPE après cette attaque scandaleuse et il est intervenu auprès de Berlusconi pour qu’il s’excuse auprès de Schulz», rappelle Markus Ferber.

Président du Parlement européen, Antonio Tajani va chercher à se démarquer de son prédécesseur, qui a exercé un pouvoir omnipotent au perchoir. «Nous n’avons pas besoin d’un président du Parlement européen fort. Nous avons besoin d’un Parlement européen fort», a plaidé Tajani. «Je suis un homme de consensus, je veux être le président de tous les députés».

Source Libération avec AFP 17 /01/2017

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Un Français sur cinq en situation de précarité énergétique

«Selon les chiffres du dernier baromètre Énergie-Info, 33% des Français se sont privés de chauffage au cours de l'hiver 2015-2016, pourtant clément, afin d'éviter de payer des factures trop élevées», précise le médiateur national de l'énergie.

«Selon les chiffres du dernier baromètre Énergie-Info, 33% des Français se sont privés de chauffage au cours de l’hiver 2015-2016, pourtant clément, afin d’éviter de payer des factures trop élevées», précise le médiateur national de l’énergie.

INTERVIEW – La vague de froid rend encore plus aiguës les questions d’accession à l’énergie pour les ménages défavorisés. Jean Gaubert, le médiateur national de l’énergie, revient sur cette problématique qui est un véritable enjeu de société.

LE FIGARO. – Comment définir la précarité énergétique?

Jean GAUBERT. - Selon la loi du 12 juillet 2010 portant engagement national pour l’environnement: «Est en situation de précarité énergétique une personne qui éprouve dans son logement des difficultés particulières à disposer de la fourniture d’énergie nécessaire à la satisfaction de ses besoins élémentaires en raison de l’inadaptation de ses ressources ou de ses conditions d’habitat.» Afin de quantifier le nombre de personnes touchées par la précarité énergétique, l’Observatoire national de la précarité énergétique (ONPE), présidé par l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), et dont le médiateur est partenaire depuis sa mise en place en 2011, utilise une combinaison de plusieurs indicateurs concernant les dépenses énergétiques, le niveau des revenus et le ressenti du froid. Les derniers chiffres publiés, à partir de la dernière enquête logement de l’Insee, font état de 5,6 millions de ménages en précarité énergétique, soit 12,1 millions de personnes, c’est-à-dire un Français sur 5.

Quels sont les éléments qui sous-tendent cette précarité?

De mon point de vue, la précarité énergétique est liée à trois facteurs qui sont indissociables: la fragilité des foyers disposant de faibles ressources financières, la mauvaise isolation des logements et le prix de l’énergie. Depuis une décennie, le revenu des catégories les plus modestes a peu évolué, et parfois pas à hauteur de l’inflation. Par contre les prix de l’énergie ont beaucoup augmenté. Selon les chiffres du dernier baromètre Énergie-Info, une enquête que je réalise chaque année, 33% des Français se sont privés de chauffage au cours de l’hiver 2015-2016, pourtant clément, afin d’éviter de payer des factures trop élevées. Par ailleurs, 8 % des personnes interrogées ont rencontré des difficultés pour payer certaines factures d’énergie et 2% d’entre-elles déclarent avoir subi une réduction de puissance en électricité ou subi une coupure d’électricité ou de gaz naturel. Les personnes les plus en difficulté sont souvent celles qui résident dans les bâtiments les plus vétustes, mal isolés, avec de ce fait des coûts énergétiques élevés. La précarité énergétique est un sujet majeur de préoccupation pour moi, car elle a un impact social et sanitaire important.

La libéralisation du marché de l’énergie a-t-elle intensifié la précarité?

Je pense qu’il ne faut pas faire d’amalgame et tout mélanger, même si selon moi, la libéralisation des marchés de l’énergie ne s’est pas faite, jusqu’à ce jour, dans l’intérêt des consommateurs. Pour autant, la création par le législateur, d’un médiateur national de l’énergie, au moment de l’ouverture des marchés de l’électricité et du gaz naturel à la concurrence, a permis de mettre en place un nouvel interlocuteur, neutre et indépendant, observateur privilégié du fonctionnement des marchés. Mes services, que ce soit lorsqu’ils interviennent en médiation pour résoudre des litiges, ou qu’ils informent et assistent les consommateurs dans leurs démarches, sont confrontés à des personnes qui sont dans des situations financières délicates, et parfois mêmes dramatiques. Les difficultés de paiement de factures d’énergie représentent, selon les années, entre 10% et 20% des sollicitations qui me sont adressées. C’est parce que des factures d’énergie très élevées, parfois de plusieurs milliers d’euros, peuvent faire basculer des familles du jour au lendemain dans la précarité, que je suis fier d’avoir obtenu, dans le cadre de la loi de transition énergétique, la limitation des rattrapages de facturation à 14 mois, une mesure qui est entrée en vigueur l’été dernier.

Quelles sont les propositions du médiateur national de l’énergie pour remédier à la situation?

J’ai soutenu plusieurs dispositions en faveur des consommateurs d’énergie les plus précaires, que le législateur a décidé d’adopter: par exemple, la trêve hivernale des coupures d’énergie du 1er novembre au 31 mars, l’interdiction des rattrapages de facturation remontant à plus de 14 mois – répétons-le – et la mise en place du chèque énergie qui, à la différence des tarifs sociaux, apporte une aide, quelle que soit l’énergie de chauffage utilisée. Ce sont des avancées considérables, mais il reste du chemin à parcourir! Le chèque énergie est pour l’instant en phase d’expérimentation dans quatre départements. Je suis très favorable à sa généralisation prévue le 1er janvier 2018, même si des ajustements me paraissent nécessaires pour améliorer son efficacité, en particulier son montant et la garantie du bénéfice des droits liés, lors de la trêve hivernale. Je plaide aussi pour la mise en place d’un fournisseur d’électricité universel de dernier recours, pour les consommateurs, particuliers ou petits professionnels, en situation financière délicate, qui ne parviennent plus à souscrire de contrat avec un fournisseur.

Et s’agissant plus précisément du logement….

Les mesures curatives précitées sont nécessaires mais elles doivent s’accompagner d’actions de rénovation sur l’habitat afin notamment de supprimer les «passoires énergétiques». Dans ce but, des mesures préventives avec des effets sur le long terme sont indispensables. Je pense notamment au renforcement du programme «Habiter mieux» de l’Anah (Agence nationale de l’habitat) et, pour les logements en location, à l’obligation d’un niveau de performance énergétique minimum. Seule la conjugaison de moyens d’action curatifs et préventifs permettra de faire reculer durablement la précarité énergétique. Pour ma part, fort des enseignements retirés des litiges individuels dont je suis saisi, j’ai le souci permanent de continuer à être force de propositions pour renforcer la protection des consommateurs d’énergie, et en particulier des plus fragiles.

Frédéric De Monicault

Source Le Figaro 3/01/2017

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Nigeria: ces détournements de pétrole qui alimentent la corruption…

Ouvriers nigérians intervenant dans une raffinerie de pétrole à Port Harcourt (sud du Nigeria), le 16 septembre 2015. © AFP - PIUS UTOMI EKPEI

Ouvriers nigérians intervenant dans une raffinerie de pétrole à Port Harcourt (sud du Nigeria), le 16 septembre 2015. © AFP – PIUS UTOMI EKPEI

Le groupe Total doit passer le 16 janvier 2017 en procès à Lagos. Avec d’autres compagnies étrangères, il est accusé par le Nigeria d’avoir exporté illégalement plusieurs millions de barils de pétrole. Ce procès intervient alors que le président Buhari, confronté à une grave crise économique et à la baisse du prix du brut, est engagé dans une vaste lutte contre la corruption.

L’affaire ressort d’un véritable marathon judiciaire entamé à l’automne 2016. Elle touche Total mais aussi l’américain Chevron et l’italien Agip. Est également concerné l’anglo-américain Shell, comme le serait une dizaine d’autres opérateurs pétroliers étrangers. Les compagnies internationales, qui doivent obligatoirement s’associer avec la compagnie nationale NNPC, assurent la quasi-totalité de la production du pays.

En trois ans, entre 2011 et 2014, les firmes concernées par l’affaire auraient exporté illégalement vers les Etats-Unis pour 12,7 milliards de dollars (11,94 milliards d’euros) de brut. Le stratagème leur aurait ainsi permis de réduire le montant des taxes dues à l’Etat nigérian. Taxes qui, officiellement, s’élèvent à 85% des revenus générés par les hydrocarbures.

Accusation d’exportations de pétrole non déclaré
L’affaire commence en juillet 2016. Fraîchement élu, le président Muhammadu Buhari prononce une interdiction d’entrée dans les eaux territoriales du pays à l’encontre de 113 tankers. Il les accuse d’exporter du pétrole non déclaré.

Les autorités mandatent alors des sociétés d’audit américaines pour comparer le nombre de barils déclarés au départ des côtes nigérianes, avec les quantités déclarées à l’arrivée dans les ports américains, chinois et norvégiens. L’enquête conclut que «la baisse (remarquée dans les revenus de l’Etat) était en grande partie due à la non-déclaration ou la sous-évaluation des exportations de brut par les plus grandes compagnies d’hydrocarbures qui opèrent au Nigeria», selon les documents de l’accusation.

Navires et tankers au large des côtes du Nigeria le 25 février 2016. © REUTERS - Afolabi Sotunde

Navires et tankers au large des côtes du Nigeria le 25 février 2016. © REUTERS – Afolabi Sotunde

Dans un premier temps, la justice nigériane s’est concentrée sur les exportations illégales de 57 millions de barils vers les Etats-Unis. Opérations qui concernent donc Total, Agip et Chevron. Selon le procès-verbal d’une audience judiciaire qui s’est déroulée en septembre, document où seul Total est cité, le gouvernement demande à la société française 245 millions de dollars de dommages et intérêts. Avec 21% d’intérêts par année d’impayés, jusqu’à ce que la somme totale soit versée.

Aucune des nombreuses compagnies internationales n’a souhaité commenter. Selon une source proche du dossier, les groupes pétroliers préfèrent ne pas rentrer en confrontation directe avec le gouvernement nigérian pour l’instant. Ils se disent confiants pour la suite dans la mesure où ces accusations «ne sont pas fondées», selon elles. Certaines compagnies pensent que ce processus judiciaire est, pour l’Etat nigérian, un moyen de pression pour différer le paiement de sa dette…

Crise économique
Quoi qu’il en soit, l’affaire s’inscrit dans une situation économique très difficile pour le Nigeria, dont le déficit public est estimé à 17% du PIB.

La crise est accentuée par la chute du prix du baril, qui représente 70% des recettes de l’Etat. Elle l’est aussi par une baisse de la production. Selon les chiffres de l’Opep publiés début août 2016, le Nigeria, 11e producteur mondial, accusait alors une chute de 21,5% par rapport au mois de janvier. En cause notamment: les insurrections de groupes rebelles dans la région pétrolifère du Delta (du fleuve Niger dans le sud). Ces derniers mènent des attaques régulières sur les installations off-shore ou sur les pipelines stratégiques.

Désormais en récession, le Nigeria, deuxième puissance économique d’Afrique, est étranglé par une pénurie de devises étrangères. Les investissements étrangers ont par ailleurs chuté de 75% au deuxième trimestre 2016, par rapport à la même période de l’année précédente.

Cette récession survient alors que le Nigeria combat à la fois le groupe Boko Haram, les rebelles du Delta mais aussi la piraterie touchant les zones pétrolifères.

Croisade anti-corruption
Pendant ce temps, le nouveau président est engagé dans une croisade anti-corruption contre ses opposants politiques. «Ce qui est sûr, c’est que (si les compagnies pétrolières étrangères) ont fraudé, elles ont bénéficié de complicités au sein de la (…) NNPC et (de) la précédente administration», observe France Culture. «Personne ne peut extraire 400.000 barils de brut et en déclarer 300.000 sans connexions politiques», précise un conseiller en énergie pour Ecobank Group, cité par l’AFP.

Muhammedi Buhari a promis de retrouver les «sommes ‘‘astronomiques’’ dérobées par la classe dirigeante depuis des décennies» (Le Monde). C’est dans ce contexte qu’a été arrêtée, en octobre 2015 à Londres, l’ancienne ministre du Pétrole, Diezani Alison-Madueke, pour blanchiment d’argent. Une arrestation qui a mis «l’industrie pétrolière du Nigéria en mode panique»

Il faut dire que les détournements de pétrole dans les régions de production sont apparemment massifs. Ils concerneraient «15 à 20% de la production totale du pays», révèle La Croix. «Tout cela n’est possible qu’avec des appuis au ministère du Pétrole nigérian, à la NNPC ou au sein de l’administration présidentielle, avec des complicités incluant des traders véreux. Cette activité génère des revenus qui se comptent en milliards d’euros.» Petite précision du quotidien: 75% du brut volé partirait «vers le marché international, grâce à des navires qui circulent avec de faux permis»

 Laurent Ribadeau Dumas

Source : Géopolis 16/01/2017

Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique Afrique Nigéria, rubrique Economie, rubrique Politique, rubrique Affaire,

Montpellier : Danse radicale avec Charmatz et Chaignaud

«?Radio Vinci Park?» un coefficient élevé de beau et de bizarre. Photo JMDI

«?Radio Vinci Park?» un coefficient élevé de beau et de bizarre. Photo JMDI

Deux spectacles et deux chorégraphes pour une soirée de feu proposée par hTh. Boris Charmatz reprend (sans titre) (2000) de Tino Sehgal et François Chaignaud se livre à un rituel motomachique dans un parking souterrain.

Soirée danse à vif, contestataire et transgressive comme on les aime, avec deux propositions à l’image d’artistes aux oeuvres significatives par leur sincérité et leur intensité. C’est Boris Charmatz qui ouvre le bal sur la scène du CDN avec une reprise de la création de Tino Sehgal. Il est nu sur la scène vide et exécute en solo les figures majeures de l’histoire de la danse contemporaine, sans musique dans une salle éclairée. Et voilà que la magie de la scène qui habituellement prend vie quand les lumières s’éteignent, s’inverse. Voilà que la nudité rapproche, que la neutralité du corps devient la page blanche où s’inscrit le poème. Mais cette neutralité reste toute relative car les mouvements de Nijinski, Cunningham, Bausch, Brown et bien d’autres, prennent vie dans l’espace et le temps à travers la pulsion d’énergie propre à chaque danseur. Cerise sur le gâteau, de brèves interactions avec le public s’opèrent selon une pensée situationniste empruntée à Guy Debord.

Changement de lieu et de situation opéré par les bus de la Tam -?une première pour le Théâtre Grammont?-, qui transportent les spectateurs vers l’inconnu. Ceux-ci s’engouffrent dans l’obscurité d’un parking pour suivre Radio Vinci Park. Première pose dans le sombre couloir de béton pour écouter Vivaldi, Mozart, Haendel, interprétés au clavecin par Marie-Pierre Mercier. On s’enfonce ensuite un peu plus loin sous la terre pour assister à une fascinante scène de séduction entre un motard casqué et une créature blonde juchée sur des talons aiguilles à toute épreuve. Dans cet environnement singulier, la prouesse corporelle et mécanique prend du relief. François Chaignaud convoque à la fois l’esthétique et la voix du bel canto pour parvenir à ses fins et le monstre se réveille.

JMDH

Voir aussi : Rubrique Danse, rubrique Montpellier, rubrique Actualité locale,

 

Venezuela, les raisons du chaos

 Yaneth Rivas. – « El ejemplo que Caracas dió » (L’Exemple qu’a donné Caracas), 2014 © Yaneth Rivas – Cartel de Caracas


Yaneth Rivas. – « El ejemplo que Caracas dió » (L’Exemple qu’a donné Caracas), 2014
© Yaneth Rivas – Cartel de Caracas

En novembre, manifestations populaires et tentatives de déstabilisation ont intensifié les convulsions politiques que connaît le Venezuela. Tout au long des années 2000, les réussites — sociales, géopolitiques et culturelles — de la « révolution bolivarienne » d’Hugo Chávez avaient pourtant suscité l’enthousiasme des progressistes par-delà les frontières. Comment expliquer la crise que traverse actuellement le pays ?

arfois, la mémoire est cruelle. Le 2 février 1999, à Caracas, un homme au teint mat prononce son premier discours de président. Son nom : Hugo Chávez. « Le Venezuela est blessé au cœur », assène-t-il en citant Francisco de Miranda, héros de l’indépendance. Il décrit la crise « éthique et morale » que traverse alors son pays. Ce « cancer » gangrène l’économie, de sorte que, dit-il, « nous avons commencé à entendre parler de dévaluation, d’inflation ». « Tel un volcan qui travaille de fac?on souterraine », ces crises économique et morale en ont généré une troisième : la crise sociale. L’ancien militaire formule une promesse : « Cette cérémonie n’est pas une passation de pouvoirs de plus. Non : elle marque une nouvelle époque. (…) Nous ne devons pas freiner le processus de changement et encore moins le dévier : il risquerait de se replier sur lui-même et nous, de nous noyer à nouveau. »

La mémoire est parfois cruelle, mais les Vénézuéliens ont appris à sourire de ses vexations. « Regarde, ça c’est moi il y a un an, nous lance Mme Betsy Flores en s’esclaffant. Je pesais dix kilos de plus ! Et sur cette photo, c’est Martha. Tu ne la reconnais pas, hein ! À vrai dire, moi non plus. À l’époque, elle avait une vraie paire de fesses. Désormais, on dirait une planche ! » Combien de fois avons-nous vécu la scène ? La quasi-totalité des personnes que nous rencontrons, une ancienne ministre comprise, confessent se contenter régulièrement d’un repas par jour. Et lorsqu’elles s’attablent, les festins demeurent rares : chacun se débrouille avec ce qu’il a pu obtenir dans les boutiques aux rayons clairsemés ou au marché noir, dont les prix reposent sur l’évolution du dollar parallèle. Entre le 11 octobre et le 11 novembre, celui-ci est passé de 1 230 à 1 880 bolivars, soit un bond de plus de 50 %. Comme en 1999, « dévaluation » et « inflation » font partie du vocabulaire quotidien des Vénézuéliens, qui formulent un même constat : leur paie, y compris lorsqu’elle dépasse le salaire minimum, fixé à 27 000 bolivars par mois (1), « ne suffit pas pour survivre ».

« Dopé à la rente, le Venezuela distribuait les uppercuts »

Il y a dix ans, la rue frémissait de politique. On y parlait de Constitution, de réduction de la pauvreté, de participation populaire. Et pas seulement à gauche. En 2016, les gens n’ont plus qu’un sujet à la bouche : la nourriture. Celle qu’ils ont réussi à glaner et, surtout, celle qui leur manque ou dont les prix s’envolent. À la mi-novembre 2016, le riz coûtait 2 500 bolivars le kilo, ce qui le renvoyait dans le domaine de l’inaccessible. Domaine où figuraient déjà le poulet, le beurre, le lait ainsi que la farine nécessaire à la confection des arepas, ces galettes de maïs blanc dont raffolent les Vénézuéliens.

Il y a dix ans, en pleine campagne présidentielle, Chávez présentait les progrès du système de santé comme « l’une de [ses] plus grandes réussites (2)  ». Aucun adversaire sérieux n’aurait songé à le lui contester. Désormais, le pays manque de médicaments. Pas seulement d’aspirine et de paracétamol, mais également d’antirétroviraux et de molécules destinées aux chimiothérapies.

Il y a dix ans, dans la foulée de dizaines d’autres programmes sociaux, naissait la « mission Negra Hipólita ». Son objectif ? Venir en aide aux sans-abri urbains. Elle fut l’une des premières victimes de la crise. Le spectacle des personnes attendant la sortie des poubelles le soir est redevenu familier, cependant que les rues de Caracas exposent aux regards les mille et un visages de la détresse infantile.

Inflation, misère et corruption : les forces telluriques que décrivait Chávez lors de sa prise de fonctions sont à nouveau à l’œuvre ; le volcan s’est réveillé. Pour la droite, les choses sont simples : le socialisme échoue toujours. À gauche, où l’on avait appris à voir le Venezuela comme un phare dans la nuit néolibérale, l’incompréhension le dispute à l’incrédulité. Et une question s’impose, celle que formulait déjà le dirigeant bolivarien quand il esquissait le bilan de ses prédécesseurs, en 1999 : comment expliquer que, en dépit de « tant de richesses », « le résultat soit aussi négatif » ?

« À cause de la guerre économique que nous livrent l’opposition et ses alliés », répond le président Nicolás Maduro, élu en avril 2013, un mois après le décès de Chávez. Les chefs d’entreprise profitent de la chute des cours du pétrole (retombé sous les 40 dollars en 2016 après avoir dépassé les 100 dollars entre 2011 et 2014) pour organiser la pénurie, souffler sur les braises de la colère populaire et préparer le renversement du pouvoir chaviste. Au prétexte d’en rendre compte, le site Dolartoday (3), sis à Miami, orchestre la flambée du dollar parallèle. Ses ambitions politiques ne s’affichent-elles pas clairement à travers un sondage présenté à sa « une » depuis plusieurs semaines ? « Si l’élection présidentielle avait lieu aujourd’hui, pour qui voteriez-vous ? » Parmi les réponses possibles : MM. Henry Ramos Allup, Leopoldo López, Henrique Capriles Radonski, Henri Falcón et Lorenzo Mendoza Giménez, ainsi que Mme María Corina Machado. Tous membres de l’opposition.

On ne compte plus les analystes proches du pouvoir qui, se rappelant le sort réservé au président chilien Salvador Allende en 1973, défendent cette explication de la situation, comme si elle était vraiment contestée dans le camp progressiste. Or la question qui divise le chavisme est d’une autre nature : l’hostilité de ceux que la « révolution bolivarienne » cherche à priver de leurs privilèges suffit-elle à expliquer le chaos actuel ?

Membre du Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV), M. Sergio Sánchez en a été exclu pour avoir refusé de soutenir un candidat au poste de gouverneur parachuté en dépit de forts soupçons de corruption. Le thème de la « guerre économique » lui évoque une image : « Dopé à la rente pétrolière, le Venezuela est monté sur le ring pour distribuer les uppercuts à la bourgeoisie et à l’empire. Désormais, les anabolisants ont disparu : le gouvernement est dans les cordes. D’un seul coup, il trouve anormal que ses adversaires poursuivent le combat. » Se revendiquant toujours du chavisme, « mais opposé au gouvernement », le militant Gonzalo Gómez formule les choses autrement : « On ne fait pas la révolution en espérant que le capitalisme ne réagira pas. » « D’ailleurs, poursuit-il, il faut distinguer deux attitudes : celle qui consiste à créer les conditions de la crise et celle qui consiste à en profiter. Bien souvent, les patrons se contentent de tirer parti des dysfonctionnements de l’économie. »

Quand les petites perturbations s’accumulent

Pour une partie de la gauche, le chaos actuel s’expliquerait par la toute-puissance d’un adversaire capable, dix-sept ans après sa défaite, de produire le déraillement de l’économie. Pour une autre, il découlerait de la trahison de dirigeants cyniques qui auraient passé l’arme à droite. Mais on peut également envisager les processus de transformation sociale comme contradictoires : leurs réussites — considérables dans le cas vénézuélien (4) — engendrent parfois des difficultés qui, faute de réponse, peuvent devenir menaçantes. La chute ne serait donc pas inscrite dans l’amorce, mais dans l’incapacité à corriger les conséquences néfastes de ses choix. C’est la leçon de la « théorie des catastrophes », que Chávez exposait à son auditoire un certain 2 février 1999 : « Selon cette théorie, les catastrophes apparaissent de manière progressive, quand, dans un système donné, se manifeste une petite perturbation qui ne rencontre aucune capacité de régulation, une toute petite perturbation qui n’appelait qu’une toute petite correction. En l’absence de capacité et de volonté d’agir, la première perturbation en rencontre une autre, tout aussi petite, qui ne trouve pas plus de réponse. Et les petites perturbations s’accumulent, jusqu’à ce que le système perde la capacité de les réguler. C’est alors que survient la catastrophe. »

Quand Chávez arrive au pouvoir, le prix du baril de pétrole est à un plancher historique, proche des 10 dollars : un désastre dont l’explication impose de plonger dans l’histoire du pays. Au début du XXe siècle, la nation caribéenne figure parmi les premiers producteurs de café et de cacao. Et puis elle découvre d’immenses réserves d’or noir… En dix ans seulement, de 1920 à 1930, le secteur pétrolier passe de 2,5 % du produit intérieur brut (PIB) à près de 40 %, l’agriculture dévissant de 39 % à 12,2 % (5). Alors que la crise des années 1930 provoque la chute des cours du café, la plupart des pays de la région dévaluent leur monnaie pour maintenir la compétitivité de leurs exportations et lancer un processus d’industrialisation reposant sur la production locale des biens autrefois importés (« substitution des importations »). Le Venezuela procède à rebours : disposant d’importantes quantités de devises grâce à la rente, il cède à la pression du lobby commercial, qui organise l’importation de tout ce que le pays consomme.

Chávez se découvre un pouvoir extraordinaire

Le raisonnement de ces épiciers en costume trois-pièces ? Plus la monnaie locale sera forte, plus les Vénézuéliens pourront consommer, et eux s’enrichir. Entre 1929 et 1938, en pleine crise internationale, Caracas élève la valeur du bolivar de 64 %. L’opération verrouille les portes du commerce international au secteur agricole ; elle lui barre également l’accès aux échoppes nationales, inondées de produits bon marché. En dépit de promesses récurrentes de sortir du modèle rentier depuis lors, le déséquilibre économique s’accroît peu à peu ; et, lorsque Chávez prend les rênes du pays, 85,8 % de la valeur des exportations provient du pétrole (6).

Avec un prix du brent au plus bas en 1999, l’économie vénézuélienne ressemble à un gros-porteur tracté par un moteur de Mobylette : elle ahane. Le nouveau président a placé la diversification de l’économie au premier rang de ses priorités, mais il mesure qu’elle prendra du temps. Or la patience ne caractérise pas une population fébrile dont les espoirs ont été aiguillonnés par la campagne électorale. La solution passe par une réactivation de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), dont aucun des membres ne respecte plus les quotas. L’opération paie : les cours repartent à la hausse. Mais elle entraîne une première perturbation : l’urgence de se libérer des affres de la disette s’estompe devant la tentation de jouir de l’abondance.

« Les premières années furent très difficiles, se remémore M. Víctor Álvarez, ancien ministre des industries de base et du secteur minier (2005-2006). La presse présentait Chávez comme un clown. Et l’opposition n’a pas choisi la voie de la contestation démocratique. » En 2002, elle organise un coup d’État (qui échouera) avec l’aide des grands médias et de Washington. Pis, poursuit M. Álvarez, « le 10 décembre 2002, le jour même où nous allions lancer un programme visant à renforcer l’industrie nationale en réorientant vers elle les contrats publics, les patrons organisent un lock-out ! ». La grève du secteur privé et des hauts dirigeants du secteur pétrolier (nationalisé) durera deux mois et amputera le PIB d’environ 10 % (7). « Notre projet fut rangé dans un tiroir, dont il n’est jamais ressorti. »

Les prix du pétrole continuent à grimper, pour atteindre une trentaine de dollars le baril en 2003. Le gouvernement bolivarien dispose des ressources lui permettant de mettre en œuvre les programmes sociaux qui consolideront sa popularité dans les milieux modestes. Incapable de chasser Chávez du pouvoir, l’oligarchie vénézuélienne décide d’exfiltrer son pécule. La fuite des capitaux atteint des montants alarmants : plus de 28 milliards de dollars entre 1999 et 2002, soit près de 30 % de l’ensemble de la richesse produite en 2002 (8). À ce niveau, on ne parle plus de ponction, mais de saignée.

Alors que les réserves de devises s’effondrent, le pouvoir bolivarien prend la seule mesure adaptée : en février 2003, il introduit un contrôle des changes et fixe la parité entre la monnaie nationale et le dollar (le précédent contrôle des changes avait été interrompu en 1996). À partir de ce moment, l’État se réserve la capacité d’allouer ou non les dollars que lui demande telle ou telle entreprise pour importer. « Chávez découvre qu’il dispose d’un pouvoir extraordinaire, commente M. Álvarez. Non seulement la rente permet de satisfaire les besoins de la population, mais elle offre la possibilité de punir ceux qui avaient conspiré contre le pouvoir en leur refusant les devises. » Privées de dollars, bien des entreprises mettent la clé sous la porte, à moins que leur patron ne fasse amende honorable. « Car la rente garantit enfin la loyauté des entrepreneurs opportunistes. » L’espèce n’est pas rare.

« La politique du bolivar fort a constitué une subvention à l’ensemble de l’économie, renchérit le sociologue Edgardo Lander. La rente finançait la consommation, voitures de luxe et billets d’avion compris. » Entre 2004 et 2008, le Venezuela connaît une période d’abondance. Le PIB par habitant frôle son niveau de 1977, l’apogée d’une période connue comme le « Dame dos ! » J’en prends deux ! »). Hier considérée comme un piège dont il fallait s’émanciper, la rente retrouve son rôle traditionnel de clé de voûte du modèle économique vénézuélien. Nouvelle perturbation, sans correction…

Le contrôle des changes ne disparaîtra plus. Conçu comme une mesure temporaire pour lutter contre la fuite des capitaux, « il en devient le principal moteur, explique M. Temir Porras, ancien chef de cabinet de M. Maduro. Pays extrêmement dépendant des importations, le Venezuela affiche une inflation structurelle d’environ 15 à 20 %. Pas le dollar. Fixer une parité avec la devise américaine implique donc de surévaluer sa monnaie. On ne connaît pas de meilleure recette pour détruire la production nationale. Non seulement il devient plus coûteux de produire localement que d’importer, mais le pays redécouvre un négoce particulièrement juteux : l’importation surfacturée, qui permet de mettre la main sur des dollars » .

L’opération est simple. Imaginons un importateur qui dispose d’un réseau lui permettant d’acheter des bouteilles d’eau à 10 centimes de dollar pièce. Il obtient de l’État des dollars pour en acheter un million qu’il déclare payer 20 centimes pièce par le biais d’une entreprise qu’il aura préalablement créée en dehors du pays. Résultat : l’entrepreneur dispose de 100 000 dollars, qu’il peut écouler sur le marché noir local ou faire sortir du pays. « La culbute est parfois réalisée avant même la distribution du produit, poursuit M. Porras. De sorte que certains importateurs abandonnent les produits dans les hangars, ne vendant que de quoi acheter de nouveaux dollars. » Entre 2002 et 2012, la valeur des importations quintuple, passant d’environ 10 milliards de dollars à 50, un bond bien plus rapide que celui de leur volume. Lucratif, le secteur de l’importation attire du monde : ceux qu’on dénommera bientôt les « bolibourgeois » et que le pouvoir présente comme des « patrons socialistes », mais également des militaires, des hauts fonctionnaires et des malfrats.

Des taux de profit taquinant les 18 000 %

Pendant ce temps, la réduction de la pauvreté — l’une des plus grandes réussites de la « révolution bolivarienne » — permet à la population de consommer davantage. Dans un contexte où le pouvoir conteste peu au secteur privé sa mainmise sur les importations, la manne pétrolière qu’il déverse sur la population pour « solder la dette sociale » ruisselle jusque dans les poches des chefs d’entreprise. De sorte qu’en dépit de ses réussites sociales et géopolitiques, le Venezuela retrouve peu à peu sa fonction première dans la division internationale du travail : celle d’exportateur non seulement de pétrole, mais surtout de devises. Selon les calculs du trimestriel Macromet, la fuite des capitaux (surfacturation des importations comprise) aurait atteint 170 milliards de dollars entre 2004 et 2012 (9), soit pratiquement 160 % du PIB de l’année 2004. Un chiffre étourdissant.

Lorsque la crise financière internationale oriente le cours du pétrole à la baisse, en 2008, la rente ne suffit plus à couvrir la facture des importations. Le pays doit s’endetter. Il tente de limiter les dépenses, notamment en introduisant un double taux de change : un premier, préférentiel, pour les importations jugées stratégiques ; un autre, plus élevé, pour le reste. L’idée n’était pas mauvaise, mais sa mise en œuvre aurait gagné à être précédée d’une analyse des « perturbations » qu’elle avait engendrées dans le passé. Car des dispositifs similaires avaient été instaurés dans les années 1980 puis 1990, avec chaque fois une même conséquence : l’essor de la corruption. Qu’on en juge. En 2016, le Venezuela affiche un taux de change préférentiel de 10 bolivars par dollar et un autre de 657. Obtenir un accès (légal ou non) à la manne du dollar préférentiel pour alimenter le marché courant assure donc un taux de profit stratosphérique de 6 500 %. Que l’on revende ses dollars sur le marché parallèle, et le taux de profit taquine les… 18 000 %. On fait naître des vocations de brigand au moyen de chiffres beaucoup moins élevés.

« La droite veut mettre le peuple à genoux »

Or le Venezuela entretient une relation particulière avec la corruption. Ici, l’accumulation capitaliste ne repose pas sur la production de richesse, mais sur la capacité à butiner les ressources qu’administre l’État. Redistribution, clientélisme, népotisme, favoritisme, renvoi d’ascenseur ou simple illégalité, les frontières entre les formes de captation des dollars du pétrole s’avèrent d’autant plus ténues que beaucoup les franchissent plusieurs fois par jour.

« En 2012, Chávez prend enfin conscience du problème économique, notamment celui lié au taux de change, nous raconte M. Porras, qui a œuvré pour l’éclairer sur la question. Nous avions réussi à le convaincre d’agir. Et… il est tombé malade. » L’instabilité politique provoque un décollage soudain du dollar et de l’inflation, alors que les cours du pétrole recommencent à plonger fin 2014. Le pays redécouvre les pénuries, liées à l’atrophie d’une production locale étouffée par la survalorisation du bolivar et à la chute des importations, étranglées par le manque de devises. « Or, observe M. Álvarez, la pénurie offre le bouillon de culture idéal pour la spéculation et le marché noir. »

« Brinquebalant, l’édifice tenait grâce à deux clés de voûte, résume Lander : Chávez et la rente pétrolière. » Avec l’annonce officielle du décès du premier, on constate la mort clinique de la seconde. Le modèle socio-économique chaviste s’effondre d’autant plus vite que plus personne, pas même le nouveau président Maduro, n’est en mesure d’opérer la moindre modification d’azimut : la cohésion précaire du camp chaviste ne repose plus que sur la résolution commune à défendre l’héritage du comandante, le meilleur moyen de préserver les équilibres internes — et les prébendes. Il était urgent de changer de stratégie ; chacun s’employa à maintenir le cap. Quitte à mettre en péril certaines conquêtes de la période glorieuse du chavisme.

L’urgence de « diversifier » l’économie s’incarne désormais dans les projets tels que l’« arc minier de l’Orénoque » : une zone de 111 800 kilomètres carrés (près de quatre fois la superficie de la Belgique) où l’État vient d’autoriser diverses multinationales à extraire or, coltan, diamants, fer, etc., en jouissant d’exonérations fiscales et de dérogations à la réglementation du travail. De la rente pétrolière à la rente minière ? On a connu diversification plus bigarrée.

En dépit de ses dénonciations récurrentes des méfaits de l’oligarchie importatrice, le pouvoir en préserve la tranquillité. Il ne manque pas de créativité, en revanche, pour imaginer des bricolages tactiques « qui finissent par jeter de l’huile sur le feu de la spéculation », comme nous l’explique M. Álvarez. En 2011, le gouvernement fait passer une loi organique de « prix justes », pour tenter d’imposer un plafond aux prix de produits de base. « Mais ils sont bien souvent inférieurs aux coûts de production, si bien que les gens ont arrêté de produire. » Caracas subventionne par ailleurs certaines importations qu’il met à disposition de communautés organisées, à travers les comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP). Le 11 novembre dernier, dans le quartier de La Pastora, à Caracas, on pouvait ainsi se procurer un gros panier d’aliments (quatre kilos de farine de maïs, deux kilos de riz, deux paquets de pâtes, deux pots de beurre, un litre d’huile, un sachet de lait en poudre et un kilo de sucre) pour 2 660 bolivars. Un prix aussi bas offre la perspective de gains importants sur le marché noir… où finit donc une partie des produits.

Sur le plan économique, la chute du pouvoir d’achat est telle que l’ajustement structurel a en quelque sorte déjà eu lieu. Rendu plus acceptable par la rhétorique de la « guerre économique », il touche en particulier les personnes qui se conçoivent comme les membres de la classe moyenne : celles-là ne bénéficient pas des programmes sociaux et n’ont pas le temps de faire la queue des heures devant les supermarchés. Elles se trouvent donc plongées dans les « eaux glacées » du marché noir, ce qui finit par aiguiser leur colère contre les plus pauvres qu’eux : ceux qui profiteraient du système, avec lesquels l’État se montrerait « trop généreux »…

Quid de l’autre grande réussite chaviste, l’approfondissement de la démocratie ? Militant du mouvement social « depuis toujours », M. Andrés Antillano estime que celle-ci « n’était pas seulement un étendard pour Chávez. Elle a toujours été un moyen de mobiliser, de politiser la population ». « Je n’avais jamais vraiment cru aux vertus des élections, confesse-t-il. Mais ici, elles étaient devenues un outil subversif, une force révolutionnaire. » « Étaient » ?

En 2016, l’opposition parvient à dépasser ses (innombrables) divisions pour demander l’organisation d’un référendum révocatoire, permise par la Constitution de 1999. Bien que se rendant coupable de nombreuses fraudes, elle réussit à recueillir suffisamment de signatures valides pour lancer le processus et obtient le feu vert du Conseil national électoral (CNE). Mais depuis, gouvernement et pouvoir judiciaire — ce dernier ne se caractérisant pas par sa propension à s’opposer à l’exécutif — jonchent le parcours d’obstacles frisant parfois le ridicule. Menace à peine voilée : le 4 mai 2016, M. Diosdado Cabello, l’une des principales figures du chavisme, estimait que « les fonctionnaires chargés d’institutions publiques qui se prononcent en faveur du référendum révocatoire ne devraient pas conserver leur poste ». En procédant de la sorte, « Maduro ne prive pas uniquement l’opposition de référendum, observe M. Antillano. Il nous ôte, à nous la gauche, l’un des instruments-clés du chavisme : la démocratie ».

« Le référendum, c’est le combat de la droite, pas le mien », rétorque Mme Atenea Jimenez Lemon, du Red de comuneros, une puissante organisation qui regroupe plus de cinq cents communes à travers le pays. Ces structures qui maillent le territoire national (surtout la campagne) ont constitué le fer de lance du « nouvel État socialiste », reposant sur la participation, qu’imaginait Chávez (lire la recension ci-dessous). « Je sais qu’à bien des égards on peut décrire le gouvernement comme contre-révolutionnaire. Mais, pour moi, la gauche critique qui appelle au référendum fait le jeu de la droite. Car si l’opposition gagne, qu’est-ce qu’on fait ? Est-ce que les gens se rendent compte de ce qu’ils nous préparent ? »

Privatisations en masse, recul de l’État, austérité violente : ici, nul ne se fait d’illusions sur le programme des partis d’opposition. D’ailleurs, rares sont ceux qui souhaitent les voir arriver au pouvoir. En dépit des efforts de certains de ses représentants pour mâtiner de social leurs discours, le principal objectif de la droite consiste à « mettre le peuple à genoux pour nous donner une bonne leçon », analyse Mme Flores. Une sorte de contre-révolution dans la contre-révolution.

Des hauts fonctionnaires rétifs au changement

« Tout n’est pas écrit, renchérit Mme Jimenez Lemon. Les communes offrent un moyen d’approfondir la démocratie, de débureaucratiser l’État et de développer la production. » Plaidoyer pro domo ? Non. À gauche, on imagine rarement une sortie positive de la crise actuelle sans renforcement de ce dispositif, créé par Chávez à la fin de sa vie. Seulement voilà : l’ancien président « était comme un révolutionnaire au sein de son propre gouvernement, explique l’ancienne ministre Oly Millán Campos. Il pouvait prendre des décisions allant à l’encontre des intérêts de l’appareil d’État. Sans lui, les communes se heurtent à la résistance des hauts fonctionnaires : pourquoi renforceraient-ils des structures imaginées dans l’optique de les affaiblir, puis de les remplacer ? ».

Une guerre intestine qui ravit l’opposition

En 2004, Chávez avait décidé d’organiser le référendum révocatoire qu’exigeait l’opposition en dépit de fraudes avérées. Procéder de la sorte aujourd’hui imposerait-il au chavisme une cure d’opposition ? Pas nécessairement. Une défaite lors d’un référendum organisé en 2016 aurait conduit à de nouvelles élections. En d’autres termes, elle aurait pu offrir à la gauche vénézuélienne ce dont elle semble avoir le plus besoin : une période d’autocritique permettant de sortir des raisonnements tactiques pour penser à nouveau en termes stratégiques. Cette période aurait peut-être permis au chavisme critique de faire entendre sa voix.

Mais encore eût-il fallu que le pouvoir accepte de prêter l’oreille. À la fin de l’année 2015, l’organisation chaviste Marea socialista a souhaité procéder à son inscription au registre des partis politiques du pays. Fin de non-recevoir du CNE, qui a estimé, sans rire, que le nom de la formation « ne faisait pas » parti politique. De son côté, un procureur a jugé qu’elle ne pouvait pas se réclamer du socialisme… puisqu’elle critiquait le gouvernement. « Le gouvernement discute actuellement avec l’opposition, avec le Vatican et avec l’ambassade américaine, mais avec nous, la gauche critique, il refuse le dialogue », s’amuse un militant de Marea socialista.

Dans les rangs du chavisme, la bataille fait donc rage, dans un vacarme d’autant plus stérile qu’il n’existe plus de lieu de discussion structuré. D’un côté, les partisans du pouvoir sont de plus en plus discrets. D’un autre, un courant ancré dans la population critique les dirigeants actuels, mais considère que la lutte ne peut avoir lieu en dehors du PSUV, sauf à remettre les clés du pouvoir à la droite. Enfin, un dernier courant, dépourvu de véritable base sociale, regroupe de nombreux anciens ministres, très actifs sur les réseaux sociaux. Ils estiment avec M. Gómez que l’actuelle bureaucratie « constitue une nouvelle bourgeoisie, tout aussi rapace que la précédente et désormais en concurrence avec elle ».

Cette guerre intestine ravit la droite, qui souhaite détruire l’espoir auquel Chávez avait donné naissance. Elle enchante également les nouveaux oligarques en chemise rouge, lesquels rêvent de transformer la lutte de classes qui les a portés au pouvoir en vulgaire lutte de camps. S’ils devaient l’emporter, les innombrables « perturbations » auxquelles le chavisme n’a pas su répondre auraient assurément enfanté la catastrophe.

Renaud Lambert

Source : Le Monde Diplomatique Décembre 2016

Voir aussi : Actualité Internationales, Rubrique Amérique Latine , Venezuela, rubrique Politique, Affaires, rubrique Economie,