Marek Halter « Marie est une révoltée ».

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Vous poursuivez votre relecture de la bible à travers les personnages féminins en vous attachant au personnage de Marie. Où vous ont conduit vos recherches ?

Marie est une suite et en même temps une rupture puisqu’elle se trouve à la frontière entre le judaïsme et une nouvelle religion qui surgit avec le christianisme. A la différence des autres femmes bibliques, Marie est une mère juive dans le sens où on le conçoit aujourd’hui. Une mère omniprésente qui s’implique et trace pour son enfant une ambition exceptionnelle. Marie arrive au sein d’un temps où la Judée est sous occupation romaine. Elle met au monde le libérateur d’Israël, mais aussi celui qui doit sortir le monde de la haine. Par sa présence constante auprès de Jésus et, le rôle qu’elle joue pour le transformer en Christ, elle occupe une place centrale dans l’avènement du christianisme.

Votre interprétation des textes se base sur une lecture en creux…

J’ai fait une longue enquête afin de reconstituer la vie quotidienne des gens à cette époque, surtout en Galilée où se trouvait la résistance au moment de l’occupation romaine. Le collabo de l’époque s’appelait Hérode. Je me suis aussi référé aux personnages des évangiles. Les évangiles traduisent l’avènement d’une nouvelle pensée qui se réfère au judaïsme puisque le Christ dit «  Je ne suis pas venu pour abolir mais pour accomplir ». C’est à partir de là, que la jeune Marie de Nazareth prend vie. Elle cesse d’être le visage d’une femme aux yeux baissés que nous ont apportée les peintres à travers les siècles. Elle ne peut pas avoir les yeux baissés quand elle sort de sa maison et voit sur les collines qui entoure Nazareth, les Romains planter des croix sur lesquelles agonisent les résistants. Elle est trop sensible. Je ne mets pas en doute ce que racontent les évangiles, je donne chair aux personnages.

N’y a-t-il pas justement, entre votre récit, qui donne une idée précise de l’environnement, et les évangiles, une forme d’opposition entre contexte historique et textes sacrés ?

En vérité la crainte de mes amis chrétiens, et celle du Vatican, portait sur la manière dont j’allai représenter la virginité de Marie. Or, sur ce point, je pense que cela correspond plutôt à ce que disent les évangiles. Là où commencent les problèmes, c’est à la fin du livre, avec la mort et la résurrection du Christ. Pour moi, il y a une logique dans les choses. Cette femme qui donne au monde Jésus, a un rapport particulier avec lui. Et là, l’interprétation que l’on nous donne ne tient pas debout. Dieu n’a pas voulu seulement utiliser Marie pour procréer c’est absurde. Dieu n’a pas besoin d’une mère porteuse. Donc s’il donne une mère, c’est pour que cette mère lui transmette des valeurs et un rapport charnel à la vie. Et cette mère qui attend 30 ans et voit que ce fils à qui elle a prescrit un destin exceptionnel ne fait rien, l’oblige pendant la noce de Cana à se révéler. Cela ce sont les évangiles qui le disent. Dieu ne meurt pas dans mon livre, je le mets dans le coma. Tout en essayant de respecter la symbolique, je donne à cette histoire la chair, la crédibilité, une présence à partir de là tout s’éclaire du moins pour moi.

En rendant Marie palpable, vous modifiez le personnage alors que les évangiles ne la considèrent que comme une mère. L’église n’a pas réagi ?

L’ancien secrétaire de Jean-Paul II, aujourd’hui évêque de Cracovie m’a téléphoné en me disant qu’il avait lu mon livre avec passion et il a ajouté : « tu as quand même de la veine que l’église ne brûle plus les hérétiques sur les places publiques » Cela résume bien la réaction des chrétiens comme lui, qui sont les gardiens du dogme.

Vous n’y allez pas de main de morte en faisant de Marie une révolutionnaire…

Une révoltée, Marie est une révoltée. C’est une fille sensible et courageuse car il fallait du courage pour annoncer comme elle l’a fait à une société qui lapidait les filles mères : «   je suis enceinte et je n’ai pas de mari. » Une fille comme ça, croise forcément les résistants. Je voulais aussi montrer l’évolution interne du personnage, devant l’injustice, sa première réaction la pousse à la révolte, mais elle arrive doucement, à une autre conclusion. Ce qui pourrait se traduire en terme moderne par : entre Jean Moulin et Gandhi, elle choisit Gandhi.

Vous préparez un livre sur la femme de Mahomet ?

Oui je travaille depuis un an sur Khadidja, la première femme de Mahomet. Mais pour l’instant aucun de mes 24 éditeurs ne veut en entendre parler. Ils ont la trouillent. C’est terrible, je ne supporte pas que les gens s’autocensurent avant même d’avoir entendu les réactions.

La féminisation de l’histoire vous apparaît comme la bataille du XXIe siècle, êtes-vous pour confier davantage de responsabilité aux femmes du Proche-orient ?

Oui évidemment, en même temps dans le rapport à l’islam, je crois que l’on ne peut pas libérer l’autre malgré lui. On l’a vu avec les conneries de Bush en Irak. Si nous voulons nous attaquer à l’islam pour le bonheur des musulmans nous allons créer une sorte de bloc solidaire de tous les Musulmans y compris les modérés. Mais si l’on soutient les femmes qui sont les plus persécutées, si nous parvenons à leur donner la force pour secouer cette religion de l’intérieur, là, nous aurons des chances de gagner le pari. C’est cela qui me pousse à écrire Khadidja. Les femmes ont besoin de références. Khadidja a beaucoup soutenu Mahomet au cours de sa mission prophétique. Elle le suivait partout. Un jour elle lui demande d’écrire, il répond qu’il ne sait pas, alors elle fait venir les scribes et lui demande de réciter. C’est ainsi que se sont transcrites les sourates. Sans Khadidja, il n’y aurait pas eu de Coran.

Recueilli par
Jean-Marie DINH

Voir aussi : Rubrique religion  Le judaisme libéral prône une adaptation au monde moderne, ,

Le stéréotype dans les discours coloniaux

 L'image du "nègre" chez Hellé

Paul Siblot est linguiste analyste du discours en science du langage à l’université Paul Valéry. Il vient de coordonner un colloque avec l’ethnologue Paul Pandolfi sur le thème du stéréotype dans les discours coloniaux

Ce colloque fait suite à un programme interdisciplinaire, comment a-t-il été mis en place ?

Le point de départ tient à un projet qui avait deux objectifs. La perspective de la création de la Maison des sciences de l’homme, ce qui est chose faite depuis septembre à Montpellier, et le projet qui a démarré en 2003. Il s’agissait de produire une expérience où nous aurions vu comment des gens de différentes disciplines étaient capables de travailler ensemble dans le champ d’un programme réunissant des ethnologues, historiens psychologues linguistes, spécialistes de la littérature…

Quelle est la vocation de la Maison des sciences de l’Homme de Montpellier ?

Cette structure intègre un ensemble de maisons qui sont en réseau et qui ont pour but de fédérer des disciplines qui n’ont pas l’habitude de travailler ensemble. La fédération se fait sur des projets innovants. A Montpellier nous avons retenu la thématique, des interactions euro-méditerranéennes, identité territoire et développement.

Pourquoi choisir l’étude des stéréotypes dans les discours coloniaux ?

Les images toutes faites qui se présentent à l’esprit sitôt que l’on évoque une catégorie humaine exercent leurs emprises sur la perception même de la réalité. Cela intéresse à peu près toutes les disciplines des sciences humaines et sociales. Il est apparu que dans le contexte colonial on avait des discours ou les représentations des autres, vont jusqu’à la caricature. Le trait est particulièrement grossier du fait de la nature conflictuelle des relations et de l’emprise de la domination exercée. Ces discours sont d’une certaine manière exemplaires pour ce type d’étude.

Outre l’interdisciplinarité, vous semblez attaché à la participation des chercheurs du Sud …

Dans un contexte général animé par une guerre des mémoires coloniales, il était important de dépasser ce cadre conflictuel où des communautés s’affrontent à travers des porte-parole plus ou moins légitimes. On a eu un débat sur des bases d’une scientificité partagée avec nos collègues des ex-pays colonisés et il n’y a eu vraiment aucun problème. Nos interlocuteurs qui étaient parfois venus avec l’idée de défendre leur point de vue avec pugnacité, l’on fait mais sur le terrain scientifique. Je trouve que toutes les opérations qui se font dans le champ du lègue colonial, n’ont de validité et de pertinence que si elles sont en mesure de se faire avec les gens représentant les anciennes sociétés colonisées.

Avez-vous un point de vue sur le projet du Musée de l’histoire de la France en Algérie prévu à Montpellier ?

Pour ma part, ce projet qui semble-t-il, n’a pas pris sur lui de s’engager dans un projet avec les scientifiques du Sud n’a aucune espèce de pertinence à mes yeux. Il s’agit là d’un préalable scientifique. Si nous ne sommes pas capables de travailler avec des scientifiques d’ex-pays colonisés ou si l’on construit un projet qui les ignorent dès le départ, c’est que l’on a la volonté de reconduire actuellement dans une étude prétendument scientifique, le type de relations que l’on avait auparavant.

Comment les représentations des XIX et XXe siècles ont-elles conduit à distinguer les hommes civilisés des indigènes ?

Il faut partir de plus haut et ne pas oublier que dans l’antiquité les Grecs et les Romains appelaient barbares tout ceux qui n’appartenaient pas à leur propre espace. La civilisation méditerranéenne est dans son ensemble un fait colonial.

Au XIXe cette division se superpose avec un classement par race…

Ce qui apparaît au XIXe c’est une théorisation sous la forme de l’anthropologie culturelle et physique qui va essentialiser cette différence pour en faire une hiérarchisation sociale sous les espèces. Le racisme connaît à cette époque une rationalisation scientifique et intellectuelle qui sera légitimée politiquement par Jules Ferry.

Aujourd’hui les conflits identitaires, ethniques ou religieux, s’imposent dans le désordre mondial. N’est-ce pas là un retour aux représentations coloniales mises entre parenthèses par la guerre froide ?

C’est un problème complexe. Il est remarquable que le régime soviétique n’ait pas véritablement remis en question le rapport de l’empire colonial tsariste. Je pense aussi qu’au nom de l’universalisme, l’idéologie républicaine française rejette la dimension de l’ethnicité comme elle ignore celle du sacré religieux. Mais ce principe est théorique. Il ne correspond ni à la réalité du vécu, ni à celle du fonctionnement de la république. Comment peut-on admettre cette idée d’un indigène qui est une catégorie juridique privée des droits de citoyens et qui reste en même temps sous la devise liberté, égalité, fraternité ? De ce point de vue la France n’a pas encore porté le regard critique au niveau qui se doit, pour que l’on puisse estimer que nous avons dépassé cet héritage. Nous sommes encore dans une période post-coloniale.

L’Europe forteresse qui se construit ne consomme-t-elle pas le divorce entre l’espace économique et l’espace humain ?

Sur l’ensemble de notre planète, l’Europe est probablement l’un des espace qui a le plus accueilli des personnes de l’extérieur.

La volonté de s’en tenir au strict domaine scientifique ne condamne-t-elle pas le savoir à rester dans sa tour d’ivoire alors que les impacts sociaux sont de plus en plus préoccupants ?

Un travail scientifique bien fait doit s’imposer à tous quelques soient les options politiques que l’on peut avoir par ailleurs. Je crois que ce qu’une réflexion scientifique peut apporter de plus utile et fondamental dans le débat social, c’est précisément ce qu’elle peut faire en tant que construction de connaissances objectivées et démontrables. On n’est jamais plus politique que lorsque l’on fait ce travail avec une rigueur scientifique où les arguments ne sont pas motivés par les affaires de la cité.

Quelle sont les possibles évolutions des relations euro-méditerranéennes sur le plan identitaire ?

Il y a tout lieu d’être inquiet. Le terme même de dialogue euro-méditerranéen apparaît comme une formule incantatoire. Les deux points de contacts géographiques qui existent sont à ce titre symboliques. On trouve à une extrémité les barbelés des enclaves espagnoles avec tout ce qui s’y passe, et à l’autre, le mur qui traverse Jérusalem. Le fossé se creuse. L’échec récent de la rencontre de Barcelone sur le projet méditerranéen le démontre. C’est la raison pour laquelle tout en nous battant sur des objets propres aux sciences sociales comme le stéréotype, nous remplissons une fonction sociale pour éviter que cette fracture n’aille vers des aggravations irrémédiables.

Recueilli par
Jean-Marie DINH

« J’ai pris la liberté de filmer ma culture avec du recul »

Corps traversés: présenté dans le cadre de Quartiers libres. Photo DR

Il n’est jamais trop tard pour réveiller notre conscience culturelle. L’installation vidéo de Mehdi Meddaci y contribue efficacement.

« Le manque d’une culture est le point aveugle du film » souligne Mehdi Meddaci en parlant de son travail autobiographique, 17 minutes d’un journal filmé. Projeté à l’aide de quatre projecteurs sur une structure de 16 m2 l’œuvre propose plusieurs entrées sur des lieux intérieurs.

Sur fond de nuit s’opère un rite de passage composé de paysages intimes, flux d’images subjectives qui retracent une culture : « ma grand-mère et mon amie avaient toutes deux un appartement dans le quartier. J’ai travaillé sur les lieux d’habitation dans le décor de vie des habitants, avec les clichés, tout y est ! ». D’un appartement à l’autre, le même cortège d’objets intérieurs. L’examen d’une galerie de portraits de famille chez la grand-mère vire au poétique.

On sent des tensions silencieuses autour de la fête de l’Aid al kébir au moment du sacrifice du mouton. « On est impressionné enfant, la première fois que l’on voit ça. En même temps, c’est un geste qui a traversé les temps. » Priorité est donnée à l’image. Pas de dialogue, pas de mise en scène, pas de symbole, juste des signes.

Mehdi aborde la vie inconsciente de sa culture sans avoir mis les pieds en Kabylie. Pourtant ce qui émerge de ce continent englouti résonne comme un appel à l’immersion.  Le film a été réalisé entre 2004 et 2005. Pour l’essentiel, les prises ont été tournées à domicile ou dans des voitures.

Il y a peu d’extérieur, à l’exception d’un plan sur des pigeons qui mangent un kébab et d’une sortie sur la plage. «  Ici, beaucoup de jeunes issus de l’immigration se rendent au bord de la mer. Ils longent la Méditerranée, avec une attirance pour l’autre côté… »

Un passage du film s’ouvre sur Beyrouth. « J’ai séjourné là bas avant les événements. Dans le film, ce moment symbolise la fracture entre les communautés qui est très perceptible sur place. Après la guerre civile, la ville a été reconstruite sans souci de mixité sociale. Je voulais aussi un regard professionnel plus distancié. »

Ce passage se raccroche aux intérieurs de La Paillade, où la caméra de l’artiste suit les fils de télévision pour savoir où ils conduisent. « C’est l’idée du transport de l’image qui m’a intéressé. En suivant les câbles, on se rend compte au final que les fils de la cité constituent une forme de réseau fermé. Dans la bande-son, j’ai mixé des bruitages qui évoquent la circulation de l’image. »

L’artiste accepte les règles de l’action culturelle, mais redoute le cliché sociologique. « Je ne veux pas être récupéré. Ce n’est pas un travail sur un quartier réalisé par un jeune issu de l’immigration. De la même façon, quand je discute avec les jeunes, je leur dis qu’il n’y a pas que le rap comme mode d’expression. »

Il a raison et il le démontre avec Corps traversés, un parcours qui s’apparente à celui d’un équilibriste, entre le rêve et le réveil, à la lisière des cultures comme un appel au prochain voyage.

Jean-Marie DINH

(1) Corps traversés est présenté dans le cadre de Quartiers libres

L’humble ivresse musicale d’Aldo Ciccolini : Entretien

Découverte d’un pianiste virtuose

Par Jean-Marie Dinh

A l’aube de ses quatre vingts ans, Aldo Ciccolini est un des rares grands maîtres du piano en concert ce soir au Corum

Inlassable défricheur du répertoire français, et ardent défenseur de la musique française au piano, Aldo Ciccolini reste l’un des pianistes les plus appréciés du public qui se souvient de ses enregistrements légendaires de Satie, Séverac mais aussi Chopin Beethoven et Alkan. D’origine napolitaine, il acquiert la nationalité française en 1971. Véritable enfant prodige le jeune Aldo est embauché dans une saison régulière dès l’âge de huit ans, mais débute vraiment sa carrière après  avoir remporté le concours Long Thibaud en 1949

« Cela m’a permis de commencer une carrière. Mais ne croyez pas que j’ai été une bête à concours. J’ai participé à un seul concours de toute ma vie, et basta ! Si je n’avais pas obtenu la victoire, je n’aurais pas recommencé la fois suivante. J’aurais attendu une autre occasion. On peut très bien faire une carrière sans passer par la voie des concours internationaux ; simplement, on met dix ans de plus »

S’il se défend d’avoir une patrie musicale, Aldo Ciccolini reconnaît la marque des grandes écoles de piano mais préfère avant tout, celle de l’expression personnelle.  Avec ce récital au Festival de Radio France, le pianiste virtuose signe un retour attendu. Le choix de la sonate en si bémol Majeur opus posthume D 960 de Schubert lui permettra d’exercer son talent avec cette œuvre de pure génie modulatoire.  Exempt de toute démonstrativité, le jeu de Ciccolini devrait faire merveille. On peut s’attendre à ce que le raffinement pianistique qui prévaut chez Ciccolini donne une humanité pénétrante à l’œuvre de Schubert. Le virtuose s’emparera également de la sincérité musicale de Litsz en interprétant, consolation, Funérailles, Polka de Méphisto, La mort d’Isolde et Rigoletto. Un grand moment en perspective.

La Marseillaise 19/07/05

 

La leçon de Piano

Du 18 au 21 juillet, de jeunes élèves suivent à la médiathèque Emile Zola des cours d’interprétation dispensés par Aldo Ciccolini, des instants d’une rare sensibilité ouverts au public

C’est un plaisir pour le spectateur qui passe dans les coulisses et certainement un moment inoubliable que ces leçons à des élèves sélection-nés sur leurs motivations. Dès le premier contact le maestro veille à chasser les tensions. Il s’agit d’aller à l’essentiel, la musique et rien que la musique.
En initiant le cycle de Master-Class qui se tient jusqu’à vendredi à la grande Médiathèque, le jeune pianiste Michaël N’Guyen avait choisit Chopin et Debussy, des compositeurs dont Aldo Ciccolini est un des plus ardents défenseurs. Le maître observe, écoute,  conseille avec bienveillance :

« Quand nous jouons nous racontons une histoire ! La musique est très proche de la prosodie des acteurs. Ne t’occupe pas du solfège, c’est anti musical. »

La nature du rapport entre le maître et l’élève révèle une disponibilité mutuelle féconde. Le public profite lui de cet accompagnement pour se faire l’oreille aux variations proposées par le maestro.

« Il y a la tentation d’une marche funèbre mais ce n’est pas une marche funèbre. Chopin exprime de la lassitude, un sentiment de désolation, de mal de vivre… », les clés données par Aldo Ciccolini suivront sans nul doute la carrière des jeunes musiciens, comme ses conseils : « Ton piano est un morceau de glaise, c’est un être humain que l’on caresse. C’est le piano qui joue de toi. Tu es joué par le piano. » Avec humilité Ciccolini prend plaisir à transmettre ce qu’il sait de l’art, sans jamais en faire le tour.

L’Hérault du Jour 18/07/06

 

" L’occident va vers sa ruine culturelle "

 

L’humble ivresse musicale d’Aldo Ciccolini

A 80 ans, Aldo Ciccolini conserve le pouvoir expressif des grands maîtres du piano. L’auteur qui a adopté la France est aussi un ardent défenseur du répertoire musical français dans le monde.  Ses mots sont aussi limpides et justes que son doigté : Entretien.

Quelles sont les qualités de l’élève et du professeur qui vous paraissent les plus importantes ?

Il s’agit dans les deux cas d’être serviteur de l’art. Que l’on soit enseignant que l’on soit pianiste concertiste ou élève, nous sommes au service d’un idéal bien plus grand que nous que l’on appelle la musique. C’est la qualité que j’apprécie le plus. Quant à se faire valoir en grand pianiste superstar et toutes ces bestialités de l’époque, je n’en crois pas un mot. Je crois au service, qui n’est pas du tout humiliant, au contraire, c’est notre fierté de servir la musique.

L’interprète n’est qu’un médiateur ?

Oui, l’interprète est un médiateur. Il passe. Il agit parce que la musique doit durer. Nous passons, la musique doit rester.

Vous ne semblez guère optimiste sur l’avenir de la musique et plus largement celui de la culture occidentale ?

Je ne suis pas optimiste du tout. L’occident va vers sa ruine culturelle. Et comme l’occident n’a existé jusqu’ici que grâce à sa culture, privé de sa culture, je me demande ce qu’il en restera.

Qu’est ce qui vous fait dire cela ?

Beaucoup de choses, il y a un changement de société, l’indifférence, la recherche de la compétition sportive qui est d’ailleurs en train d’envahir la musique. Aujourd’hui on parle de celui qui joue plus vite et plus fort que son copain. Tout cela ce sont des signes précurseurs dans les astres. L’émulation… L’émulation est un sentiment qui disparaît. C’est un sentiment très saint car  il nous permet de reconnaître la valeur d’un autre et de vouloir l’égaler. Alors que dans la compétition, il y a quelqu’un qui veut gagner à n’importe quel prix. Fusse-t-il le plus sale des prix, on l’a vu récemment.

Le rapport au public, quelle place occupe-t-il pour vous ?

Nous avons besoin du public. C’est-à-dire que nous l’aimons, dans le sens où nous lui racontons nos joies nos misères… nos déceptions. Le public ne sait pas ce que nous racontons exactement, mais il sait que l’on est en train de raconter quelque chose et parfois, il répond parce qu’il a compris qu’on lui adresse la parole en jouant.

Comment gérer les connaissances après avoir rencontré succès et reconnaissance ?

Moi je pars du principe, même à mon âge, que je ne sais rien de la musique. Et je travaille et je me documente avec beaucoup d’humilité. Car le domaine de l’art est si vaste que personne ne pourrait se vanter d’en avoir fait le tour.

Le  fait d’enseigner, est-ce important  ?

C’est énorme. J’ai autant de joie à enseigner que j’en ai à jouer en public. Il ne s’agit pas du rapport professeur élève. Par exemple tous mes élèves me tutoient, je leur demande de me tutoyer parce que nous sommes tous père et fils devant la musique. C’est un rapport amical, un rapport basé sur le respect de l’autre. Il m’importe surtout de faire n’importe quoi pour que l’élève soit tranquille après une leçon. Je n’ai jamais compris la sévérité excessive de certains professeurs qui souvent provoque des troubles mentaux. Ce ne sont pas des professeurs, ce sont des incompétents qui masquent leur incompétence derrière le voile de la sévérité. C’est beaucoup plus simple d’être gentil. D’encourager l’élève, même s’il a beaucoup de travail devant lui, il faut le mettre dans les conditions d’esprit de pouvoir faire son travail dans la joie. S’il n’y a pas de joie, il n’y a pas de travail.

La Marseillaise 18/07/06

Voir aussi :  Rubrique Festival, Festival de Radio France,  rubrique Musique , rubrique Politique culturelle, rubrique Rencontre, René Koering,

Frêche : L’empire de l’influence à livre ouvert

Le couple Delacroix Frêche

Livre politique. La sagesse de la démesure, le portrait de G. Frêche par un de ses proches. François Delacroix donne un visage au pouvoir dans la région. Le Directeur de cabinet de Georges Frêche depuis dix-huit ans,sort de sa réserve en signant un livre sur l’indomptable président de la région Languedoc-Roussillon. L’auteur revient sur les grands épisodes relatifs aux 25 dernières années de carrière de son patron. L’usage de l’oxymore qui tient lieu de titre répond au double besoin d’attirer l’attention du lecteur et de décrire une personnalité hors norme. On ne s’étonnera guère de l’absence de recul de l’actuel directeur de cabinet sur la politique conduite, comme sur l’impact de ses conséquences. Sous l’emprise du pouvoir charismatique, l’auteur assume en toute conscience le paradoxe d’écrire sur un élu en exercice en se situant d’emblée en partisan inconditionnel d’une action qu’il souhaite durable.

Au fil des pages, il n’a de cesse d’évoquer le caractère visionnaire de G. Frêche et l’étroitesse d’esprit de ses adversaires avec un dévouement quasi religieux. Belle image d’Epinal que celle de l’abnégation indispensable des proches collaborateurs dans notre système politique. La fidélité sans faille se drape toujours de valeurs morales dans un contexte où ne survivent pourtant que les grands fauves. Est-ce un hasard si l’auteur dresse le plan de son livre en référence au chef-d’œuvre de Machiavel ? « Le Prince est l’ouvrage de référence de l’action de G Frêche. »

Outre le rappel des grands moments de la politique locale et le décryptage des alliances conjoncturelles, l’intérêt du livre provient avant tout de l’honnêteté avec laquelle François Delacroix aborde la notion de pouvoir. Exposée dans sa nudité, cette froide et cruelle disposition éclaire sur la manière de gouverner de son mentor. Véritable roi sans couronne, Frêche a développé Montpellier sur le modèle de la Florence des Médicis en alliant finance, intelligence, culture et commerce, nous rappelle François Delacroix : « On peut se demander si G. Frêche ne se considère pas comme une réincarnation de Laurent le Magnifique (…Ils ont en commun cette qualité rare d’anticiper le devenir de leur ville, ils savent maîtriser la communication vis-à-vis de leurs citoyens, en possédant le goût de l’intrigue, du conflit et du rapport de force. La seule différence, regrette l’auteur, c’est que G. Frêche n’est malheureusement pas assez florentin pour réussir à tous les coups, et pour concrétiser sa capacité à anticiper par une carrière nationale à sa dimension. » Ce regret et seul reproche formulé par François Delacroix est loin d’être anodin. Il marque les limites d’un homme politique singulier qui a su faire sien le traité de Machiavel pour conquérir et conserver le pouvoir par la force, tout en refusant les contraintes du contrôle et de la limitation imposées par une carrière nationale.

Le quatrième chapitre du livre évoque trop brièvement la question de la succession du « roi Georges » qui refuse toute idée de transmission. « A ses yeux, un siège, une mairie, une circonscription cela doit être gagné de haute lutte… » Cette perception renvoie à l’image du guerrier qui entend périr sur le champ de bataille. Et découle plus d’une captation personnelle du pouvoir que de l’intérêt général, plus de démesure donc, que de sagesse. Car le pouvoir issu des urnes, ne saurait être considéré comme une propriété par celui qui l’exerce. La réalité intégrale du pouvoir est aussi sa fin.

Jean-Marie Dinh

Georges Frêche la sagesse de la démesure édition Alter ego

Voir aussi : Rubrique Politique Pourquoi la gauche doit rompre avec Georges Frêche,