Négos . La France «réactionnaire» ? Les propos du président de la Commission provoquent un scandale.
Par G.R.
La riposte ne s’est pas fait attendre. Hier, c’est à peu près tout ce que la France compte d’acteurs (et pas uniquement au sens cinématographique ou théâtral du terme) impliqués dans le secteur culturel, qui s’est levé d’un bond pour fustiger les propos tenus dans l’International Herald Tribune par José Manuel Barroso, le président de la Commission européenne, contre la notion d’exception culturelle. Critiquant la volonté de la France d’exclure le secteur audiovisuel du mandat de négociations commerciales avec les Etats-Unis, Barroso a taclé une telle attitude : «Cela fait partie de ce programme antimondialisation que je considère comme totalement réactionnaire.»
Cordon. Lors d’un point de presse, un porte-parole de la Commission, Olivier Bailly, a joué comme il a pu les démineurs, affirmant que la remarque de Barroso ne visait pas la France, mais «ceux qui en parallèle ont lancé des attaques personnelles contre le président [Barroso], souvent violentes et injustifiées contre la Commission». Visé par la circonlocution, le cinéaste Costa-Gavras. Lequel, la semaine dernière au Parlement européen, à Strasbourg, qualifiait Barroso d’«homme dangereux pour la culture européenne» – d’autres réalisateurs européens, comme Pedro Almodóvar ou Manoel de Oliveira l’ayant traité dans une lettre ouverte de «cynique, malhonnête et méprisant».
Dans l’entretien publié par le journal américain, Barroso s’est déclaré en substance favorable à la protection de la diversité culturelle, mais sans pour cela mettre un cordon sanitaire autour de l’Europe. Annonçant le barouf, le commissaire européen au Commerce, Karel De Gucht, assurait dimanche, de son côté, que la non-inclusion de la culture dans le champ de la négociation à venir n’était que «provisoire» et réajustable.
Un véritable départ de feu qui a donc fait sortir de toutes parts – droite et gauche confondues – les lances à incendie. Offusquée, la Société française des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) s’est étonnée qu’«un président de la Commission européenne puisse se permettre d’utiliser le qualificatif de « réactionnaire » à l’égard d’un Etat membre de l’Union», regrettant d’autant plus cet égarement coupable que cette critique «vaut également pour le Parlement européen qui a voté, le 23 mai, une résolution à une majorité des deux tiers pour demander le respect de l’exception culturelle».
Hébétude. A son arrivée au sommet du G8 à Lough Erne, en Irlande du Nord, le président de la République, François Hollande, a feint l’hébétude – «Je ne veux pas croire que le président de la Commission européenne ait pu tenir des propos sur la France qui seraient ainsi formulés» – et rappelé que l’exception culturelle «est un principe qui a toujours été évoqué et à chaque fois écarté des négociations commerciales» menées ces dernières décennies.
Depuis Paris, la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, a ensuite tenu une conférence de presse, hier après-midi. «Notre position n’est pas défensive, ni conservatrice et encore moins réactionnaire, c’est une position résolument moderne», a affirmé la ministre, qualifiant au passage les propos de Barroso de «consternants» et «inacceptables».
Source : Libération 17/06:12
L’interview de patron de la Commission européenne a provoqué une avalanche de réactions indignées.
Le député PS de Paris, Jean-Christophe Cambadélis, en charge des questions internationales rue de Solférino, a estimé que José Manuel Barroso « doit revenir sur ses propos ou partir ! »
« C’est stupéfiant et intolérable. Rien n’autorise un président coopté par ses amis de droite au pouvoir en Europe de faire la leçon à la France. Rien n’autorise Monsieur Barroso à juger une décision unanime du Conseil », s’insurge le premier vice-président du Parti socialiste européen (PSE).
Même tonalité de la part de Rachida Dati. L’eurodéputée a exigé la démission de José Manuel Barroso, estimant qu’il « se couche devant les Etats-Unis ».
Le chef de file des députés UMP-PPE (centre-droit) au Parlement européen, Jean-Pierre Audy, a de son côté qualifié de « curieux » ces propos.
« La Commission européenne ne fait que proposer et ce n’est pas elle qui décide. Il est curieux que le président de la Commission européenne fasse de tels commentaires après les positions politiques claires prises sur ce sujet tant par le Parlement européen que par les gouvernements des États membres », a-t-il dit.
Dans le camp des eurosceptiques, l’ancien candidat à la présidentielle de 2012, le souverainiste Nicolas Dupont-Aigan (Debout La République), a ironisé sur son compte Twitter qualifiant le patron de la Commission européenne de « vendu » :
Les débats sont retransmis sur le site 4MCFI. Photo Redouane Anfoussi
Pour la troisième année, Montpellier a reçu les rencontres annuelles 4M qui rassemblent près de cent-cinquante journalistes de trente-neuf pays. L’occasion d’échanger sur un métier en transition.
Parmi les invités des rencontres 4M, certains utilisent Internet comme une arme face à des gouvernements dictatoriaux. Journalistes et blogueurs, ils risquent leur liberté, parfois leur vie pour faire émerger l’information.
« Je fais partie d’un blog underground. Toute personne qui y est associée est en danger, plante le responsable du site dissident vietnamien Danlambao. Nous écrivons ce que le gouvernement ne veut pas que les gens sachent, concernant les terres arables, les droits de l’Homme, la liberté d’expression, les liens politiques entre la Chine et le Vietnam… » Réfugié à l’étranger, le blogueur vietnamien ne peut plus rentrer dans son pays. Il continue de l’extérieur, son travail d’information parce que « nous avons besoin de gens qui savent et qui s’expriment pour défendre l’indépendance et la liberté ».
C’est également la révolte qui a guidé les pas d’une autre blogueuse vietnamienne, qui elle, vit toujours dans son pays et tient à rester anonyme pour préserver sa sécurité. Le site boxitvn.blogpost.com est né en 2009 de la lutte contre le projet d’implantation et d’exploitation de la bauxite par une compagnie chinoise sur les hauts plateaux à la frontière du Laos, du Cambodge et du Vietnam, « le toit de l’Indochine » et « qui tient le toit tient l’Indochine », souligne-t-elle.
« Le Vietnam est l’un des rares pays où toute la presse et tous les médias sont contrôlés par le gouvernement. Nous avons sept cents journaux et revues mais tous les rédacteurs doivent être membres du Parti communiste. Les blogs sortent de ce système. Il n’ont aucune autorisation et au moindre prétexte l’autorité peut stopper le blog ou arrêter les blogueurs sous n’importe quel chef d’accusation. Quelques dizaines de blogueurs sont déjà en prison, jugés ou non. »
Chaque jour boxitvn connaît des « attaques de hackers ». Il possède deux adresses pour préserver son contenu. « Le Vietnam a des réserves importantes de bauxite qui peuvent être extraites par des procédés différents. L’ancienne technique comporte beaucoup de risques et dégage des tonnes de boues rouges pour une tonne d’alumine. Les catastrophes écologiques sont énormes. En 2007, nous avons découvert que les secrétaires généraux du Vietnam et de la Chine ont signé une convention qui confiait à une compagnie chinoise ce site d’exploitation de bauxite selon les anciennes méthodes. »
Des intellectuels et des scientifiques, anciens ou toujours membres du Parti ont dénoncé, arguments à l’appui les dangers d’un tel projet. Le blog, né en 2009, est une continuité de ce mouvement. Il est devenu le lieu de contestation des décisions gouvernementales. « Nous nous battons également contre l’augmentation de la corruption et le projet de réforme de la constitution qui conserverait à l’identique l’article 4 affirmant le rôle dirigeant du PC, poursuit la blogueuse. Dans les pays ex-socialistes, la société civile a été éliminée. L’existence de sites relie les gens de Hanoï à Saïgon, elle permet sa reconstruction. »
L’intervention militaire française bénéficie d’un consensus en France mais aussi à l’échelle internationale, y compris en Afrique. Peu importe que la demande d’intervention, réécrite par la France, émane d’un président malien non élu, ou de l’absence de toute résolution expresse du Conseil de sécurité des Nations unies. Dans la gauche française, personne ne s’est sentie floué par cette intervention alors que quelques mois auparavant, lors du discours de Dakar en octobre 2012, la doctrine du gouvernement Hollande affirmait que les Africains eux-mêmes devaient régler leurs problèmes : « Le futur de l’Afrique se bâtira par le renforcement de la capacité des Africains à gérer eux-mêmes les crises africaines ». Et pour que les choses soient claires, Hollande réaffirmait : « La France apportera un appui logistique. Mais à sa place. C’est dans cet esprit que je conçois la résolution de la crise malienne. » Le fait que ce soit la France qui intervienne et pas un autre pays semble naturel à tout le monde. Pourtant au niveau économique, elle n’occupe plus la première position, au niveau militaire elle n’a pas d’accord d’intervention et de protection, mais le fait qu’elle soit l’ancienne puissance coloniale lui confère une sorte de légitimité, ce qui en dit long dans l’inconscient collectif sur la réalité des indépendances des pays africains francophones.
Il est donc complètement intégré que c’est à la France d’assurer la stabilité des régimes de son pré carré africain, en dépit des nombreux dérapages dont le plus tragique fut le soutien aux génocidaires rwandais. Cette idée du « cela va de soi », n’a pu être que renforcée lors du débat parlementaire en France y compris quand Jean-Jacques Candelier déclare pour le groupe du FDG à l’Assemblée nationale : « Le Mali n’est pas l’affaire de la France, même si, en tant qu’ancienne puissance coloniale, nous avons une responsabilité. » [1]
Aucune voix au Parlement ne s’est opposée au prolongement de cette intervention militaire puisque les élus du Front de gauche se sont abstenus, faisant passer la France pour une alliée des Maliens alors que le gouvernement français a saboté toutes leurs tentatives de se prendre en mains, notamment en torpillant la mise en place d’une conférence nationale souveraine lors de la chute d’Amadou Toumani Touré, qui aurait permis au peuple malien de diriger lui-même la libération du pays contre les djihadistes qui sévissaient au Nord.
L’absence de toute opposition à l’Assemblée permet à Paris d’avoir les coudées franches pour imposer son propre plan de paix. Des élections bidon qui permettront aux caciques de l’ancien régime de rester au pouvoir et de fermer les yeux sur les agissements des différentes milices qui se présentent toutes comme représentatives des populations du Nord et dont l’enjeu est de conserver les pouvoirs régionaux permettant de continuer les trafics lucratifs.
Les troupes africaines défilent le 14 juillet 2013
Une nouvelle période
L’intervention militaire française au Mali hier, présentée comme une opération ponctuelle permet dorénavant à la France, mais aussi aux États-Unis, de bénéficier de camps militaires permanents dans de nouveaux pays comme le Burkina Faso, la Mauritanie, le Niger avec une base américaine de drones. L’opération Serval a démontré l’importance du stationnement des troupes françaises sur le continent, comme au Gabon, au Tchad mais aussi en Côte-d’Ivoire, stationnement qui est désormais officialisé dans le Livre Blanc de la défense nationale 2013. De plus, la hiérarchie militaire est à l’abri des coupes budgétaires, puisque les sommes allouées seront maintenues. De nouveau, l’influence politique de l’armée française dans les affaires africaines redevient majeure.
Mais l’intervention militaire au Mali censée restaurer État de droit et démocratie dans ce pays est une formidable aubaine pour les dictateurs africains de renforcer leur pouvoir. Le président Hollande reste dépendant diplomatiquement des gouvernements des pays africains qui ont accepté et soutenu l’intervention en participant à la fiction de la MISMA. Difficile pour Paris de se mettre à dos ces potentats locaux.
Au Togo, Faure Gnassimbé refait piteusement le coup de l’incendie du Reichstag en accusant les principaux dirigeants de l’opposition d’être coupables de l’incendie des deux grands marchés de Lomé et de Kara. Paris, qui a transmis au gouvernement togolais les résultats des enquêtes scientifiques menées sur place, refuse de les rendre publiques car cela serait un désaveu cinglant pour le gouvernement en place. Quand le Quai d’Orsay sort de son silence, c’est pour avaliser les mascarades électorales à Djibouti d’un Guelleh qui n’hésite pas à faire tirer sur des manifestants pacifiques. Idriss Déby, lui, se sent le vent en poupe, auréolé de l’efficacité de l’armée tchadienne, il vient de découvrir un nouveau complot qui lui permet d’embastiller pêle-mêle généraux, députés, journaliste et blogger, bref tous ceux qui représentent un danger potentiel.
Nous sommes bien loin du discours de Hollande à l’Assemblée nationale du Sénégal qui donnait comme priorité à son gouvernement la lutte pour les libertés sur le continent ou des manifestations d’humeur, somme toute assez puériles, d’Hollande, à Kinshasa lors du sommet de la francophonie à l’encontre de Joseph Kabila responsable de nombreuses violations des droits humains dans son pays.
Ce qui était présenté comme une opération de restauration de l’État de droit et de la démocratie au Mali a comme conséquence le maintien d’une clique corrompue et un renforcement des dictatures dans le pré carré africain, mais que pouvait-on attendre d’autre d’une intervention militaire de la France ?
10 juin 2013. Le Federal Bureau of Investigation (FBI) et l’Agence nationale de sécurité américaine (NSA) auraient accès aux serveurs de neuf des géants américains de l’Internet, dont Microsoft, Yahoo!, Google et Facebook et Apple, dans le cadre du programme «Prism», selon des révélations du Guardian publiées vendredi dernier. Des informations obtenues par le quotidien britannique grâce à un ancien employé de la CIA, Edward Snowden, qui a dévoilé son identité dimanche. En février dernier, Dan Schiller décrivait la tutelle des Etats-Unis sur le réseau mondial.
Multinationales, Etats, usagers
En France, le fournisseur d’accès à Internet Free reproche au site de vidéo YouTube, propriété de Google, d’être trop gourmand en bande passante. Son blocage, en représailles, des publicités de Google a fait sensation. Free a ainsi mis à mal la «neutralité d’Internet» — l’un des sujets discutés en décembre à la conférence de Dubaï. La grande affaire de cette rencontre a cependant été la tutelle des Etats-Unis sur le réseau mondial.
Habituellement circonscrite aux contrats commerciaux entre opérateurs, la géopolitique d’Internet s’est récemment étalée au grand jour. Du 3 au 14 décembre 2012, les cent quatre-vingt-treize Etats membres de l’Union internationale des télécommunications (UIT, une agence affiliée à l’Organisation des Nations unies) s’étaient donné rendez-vous à Dubaï, aux Emirats arabes unis, pour la douzième conférence mondiale sur les télécommunications internationales. Une rencontre où les diplomates, abreuvés de conseils par les industriels du secteur, forgent des accords censés faciliter les communications par câble et par satellite. Longues et ennuyeuses, ces réunions sont cependant cruciales en raison du rôle déterminant des réseaux dans le fonctionnement quotidien de l’économie mondiale.
La principale controverse lors de ce sommet portait sur Internet : l’UIT devait-elle s’arroger des responsabilités dans la supervision du réseau informatique mondial, à l’instar du pouvoir qu’elle exerce depuis des dizaines d’années sur les autres formes de communication internationale?
Les Etats-Unis répondirent par un «non» ferme et massif, en vertu de quoi le nouveau traité renonça à conférer le moindre rôle à l’UIT dans ce qu’on appelle la «gouvernance mondiale d’Internet». Toutefois, une majorité de pays approuvèrent une résolution annexe invitant les Etats membres à «exposer dans le détail leurs positions respectives sur les questions internationales techniques, de développement et de politiques publiques relatives à Internet». Bien que «symbolique», comme le souligna le New York Times (1), cette ébauche de surveillance globale se heurta à la position inflexible de la délégation américaine, qui refusa de signer le traité et claqua la porte de la conférence, suivie entre autres par la France, l’Allemagne, le Japon, l’Inde, le Kenya, la Colombie, le Canada et le Royaume-Uni. Mais quatre-vingt-neuf des cent cinquante et un participants décidèrent d’approuver le document. D’autres pourraient le signer ultérieurement.
En quoi ces péripéties apparemment absconses revêtent-elles une importance considérable? Pour en clarifier les enjeux, il faut d’abord dissiper l’épais nuage de brouillard rhétorique qui entoure cette affaire. Depuis plusieurs mois, les médias occidentaux présentaient la conférence de Dubaï comme le lieu d’un affrontement historique entre les tenants d’un Internet ouvert, respectueux des libertés, et les adeptes de la censure, incarnés par des Etats autoritaires comme la Russie, l’Iran ou la Chine. Le cadre du débat était posé en des termes si manichéens que M. Franco Bernabè, directeur de Telecom Italia et président de l’association des opérateurs de téléphonie mobile GSMA, dénonça une «propagande de guerre», à laquelle il imputa l’échec du traité (2).
Fronde antiaméricaine
Où que l’on vive, la liberté d’expression n’est pas une question mineure. Où que l’on vive, les raisons ne manquent pas de craindre que la relative ouverture d’Internet soit corrompue, manipulée ou parasitée. Mais la menace ne vient pas seulement des armées de censeurs ou de la «grande muraille électronique» érigée en Iran ou en Chine. Aux Etats-Unis, par exemple, les centres d’écoute de l’Agence de sécurité nationale (National Security Agency, NSA) surveillent l’ensemble des communications électroniques transitant par les câbles et satellites américains. Le plus grand centre de cybersurveillance du monde est actuellement en cours de construction à Bluffdale, dans le désert de l’Utah (3). Washington pourchasse WikiLeaks avec une détermination farouche. Ce sont par ailleurs des entreprises américaines, comme Facebook et Google, qui ont transformé le Web en une «machine de surveillance» absorbant toutes les données commercialement exploitables sur le comportement des internautes.
Depuis les années 1970, la libre circulation de l’information (free flow of information) constitue l’un des fondements officiels de la politique étrangère des Etats-Unis (4), présentée, dans un contexte de guerre froide et de fin de la décolonisation, comme un phare éclairant la route de l’émancipation démocratique. Elle permet aujourd’hui de reformuler des intérêts stratégiques et économiques impérieux dans le langage séduisant des droits humains universels. «Liberté d’Internet», «liberté de se connecter» : ces expressions, ressassées par la secrétaire d’Etat Hillary Clinton et les dirigeants de Google à la veille des négociations, constituent la version modernisée de l’ode à la «libre circulation».
A Dubaï, les débats couvraient une myriade de domaines transversaux. Au programme, notamment, la question des rapports commerciaux entre les divers services Internet, comme Google, et les grands réseaux de télécommunication, tels Verizon, Deutsche Telekom ou Orange, qui transportent ces volumineux flux de données. Crucial par ses enjeux économiques, le sujet l’est aussi par les menaces qu’il fait peser sur la neutralité du Net, c’est-à-dire sur le principe d’égalité de traitement de tous les échanges sur la Toile, indépendamment des sources, des destinataires et des contenus. Le geste de M. Xavier Niel, le patron de Free, décidant début janvier 2013 de s’attaquer aux revenus publicitaires de Google en bloquant ses publicités, illustre les risques de dérive. Une déclaration générale qui imposerait aux fournisseurs de contenus de payer les opérateurs de réseaux aurait de graves conséquences sur la neutralité d’Internet, qui est une garantie vitale pour les libertés de l’internaute.
Mais l’affrontement qui a marqué la conférence portait sur une question tout autre : à qui revient le pouvoir de contrôler l’intégration continue d’Internet dans l’économie capitaliste transnationale (5)? Jusqu’à présent, ce pouvoir incombe pour l’essentiel à Washington. Dès les années 1990, quand le réseau explosait à l’échelle planétaire, les Etats-Unis ont déployé des efforts intenses pour institutionnaliser leur domination. Il faut en effet que les noms de domaine (du type «.com»), les adresses numériques et les identifiants de réseaux soient attribués de manière distinctive et cohérente. Ce qui suppose l’existence d’un pouvoir institutionnel capable d’assurer ces attributions, et dont les prérogatives s’étendent par conséquent à l’ensemble d’un système pourtant extraterritorial par nature.
Profitant de cette ambiguïté originelle, les Etats-Unis ont confié la gestion des domaines à une agence créée par leurs soins, l’Internet Assigned Numbers Authority (IANA). Liée par contrat au ministère du commerce, l’IANA opère en qualité de membre d’une association californienne de droit privé, l’Internet Corporation for Assigned Names and Numbers (Icann), dont la mission consiste à «préserver la stabilité opérationnelle d’Internet». Quant aux standards techniques, ils sont établis par deux autres agences américaines, l’Internet Engineering Task Force (IETF) et l’Internet Architecture Board (IAB), elles-mêmes intégrées à une autre association à but non lucratif, l’Internet Society. Au vu de leur composition et de leur financement, on ne s’étonnera pas que ces organisations prêtent une oreille plus attentive aux intérêts des Etats-Unis qu’aux demandes des utilisateurs (6).
Les sites commerciaux les plus prospères de la planète n’appartiennent pas à des capitaux kényans ou mexicains, ni même russes ou chinois. La transition actuelle vers l’«informatique en nuages» (cloud computing), dont les principaux acteurs sont américains, devrait encore accroître la dépendance du réseau envers les Etats-Unis. Le déséquilibre structurel du contrôle d’Internet garantit la suprématie américaine dans le cyberespace, à la fois sur le plan commercial et militaire, laissant peu de marge aux autres pays pour réguler, verrouiller ou assouplir le système en fonction de leurs propres intérêts. Par le biais de diverses mesures techniques et législatives, chaque Etat est certes à même d’exercer une part de souveraineté sur la branche «nationale» du réseau, mais sous la surveillance rapprochée du gendarme planétaire. De ce point de vue, comme le note l’universitaire Milton Mueller, Internet est un outil au service de la «politique américaine de globalisme unilatéral (7)».
Leur fonction de gestionnaires a permis aux Etats-Unis de propager le dogme de la propriété privée au cœur même du développement d’Internet. Quoique dotée, en principe, d’une relative autonomie, l’Icann s’est illustrée par les faveurs extraterritoriales accordées aux détenteurs de marques commerciales déposées. En dépit de leurs protestations, plusieurs organisations non commerciales, bien que représentées au sein de l’institution, n’ont pas fait le poids face à des sociétés comme Coca-Cola ou Procter & Gamble. L’Icann invoque le droit des affaires pour imposer ses règles aux organismes qui administrent les domaines de premier niveau (tels que «.org», «.info»). Si des fournisseurs nationaux d’applications contrôlent le marché intérieur dans plusieurs pays, notamment en Russie, en Chine ou en Corée du Sud, les services transnationaux — à la fois les plus profitables et les plus stratégiques dans ce système extraterritorial — restent, d’Amazon à PayPal en passant par Apple, des citadelles américaines, bâties sur du capital américain et adossées à l’administration américaine.
Dès les débuts d’Internet, plusieurs pays se sont rebiffés contre leur statut de subordonnés. La multiplication des indices signalant que les Etats-Unis n’avaient aucune intention de relâcher leur étreinte a progressivement élargi le front du mécontentement. Ces tensions ont fini par provoquer une série de rencontres au plus haut niveau, notamment dans le cadre du Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI), organisé par l’UIT à Genève et à Tunis entre 2003 et 2005.
En offrant une tribune aux Etats frustrés de n’avoir pas leur mot à dire, ces réunions préfiguraient le clash de Dubaï. Rassemblés en un Comité consultatif gouvernemental (Governmental Advisory Committee, GAC), une trentaine de pays espéraient convaincre l’Icann de partager une partie de ses prérogatives. Un espoir vite déçu, d’autant que leur statut au sein du GAC les mettait au même niveau que les sociétés commerciales et les organisations de la société civile. Certains Etats auraient pu s’accommoder de cette bizarrerie si, malgré les discours lénifiants sur la diversité et le pluralisme, l’évidence ne s’était imposée à tous : la gouvernance mondiale d’Internet est tout sauf égalitaire et pluraliste, et le pouvoir exécutif américain n’entend rien lâcher de son monopole.
Revirement de l’Inde et du Kenya
La fin de l’ère unipolaire et la crise financière ont encore attisé le conflit interétatique au sujet de l’économie politique du cyberespace. Les gouvernements cherchent toujours des points de levier pour introduire une amorce de coordination dans la gestion du réseau. En 2010 et 2011, à l’occasion du renouvellement du contrat passé entre l’IANA et le ministère du commerce américain, plusieurs Etats en ont appelé directement à Washington. Le gouvernement kényan a plaidé pour une «transition» de la tutelle américaine vers un régime de coopération multilatérale, au moyen d’une «globalisation» des contrats régissant la superstructure institutionnelle qui encadre les noms de domaine et les adresses IP (Internet Protocol). L’Inde, le Mexique, l’Egypte et la Chine ont fait des propositions dans le même sens.
Les Etats-Unis ont réagi à cette fronde en surenchérissant dans la rhétorique de la «liberté d’Internet». Nul doute qu’ils ont aussi intensifié leur lobbying bilatéral en vue de ramener au bercail certains pays désalignés. A preuve, le coup de théâtre de la conférence de Dubaï : l’Inde et le Kenya se sont prudemment ralliés au coup de force de Washington.
Quelle sera la prochaine étape? Les agences gouvernementales américaines et les gros commanditaires du cybercapitalisme tels que Google continueront vraisemblablement d’employer toute leur puissance pour renforcer la position centrale des Etats-Unis et discréditer leurs détracteurs. Mais l’opposition politique au «globalisme unilatéral» des Etats-Unis est et restera ouverte. Au point qu’un éditorialiste du Wall Street Journal n’a pas hésité, après Dubaï, à évoquer la «première grande défaite numérique de l’Amérique (8)».
Dan Schiller
Le Monde Diplomatique Juin 2013
Professeur de sciences de l’information et des bibliothèques à l’université de l’Illinois à Urbana-Champaign.
(1) Eric Pfanner, «Message, if murky, from US to the world », The New York Times, 15 décembre 2012.
(2) Rachel Sanderson et Daniel Thomas, «US under fire after telecoms treaty talks fail», Financial Times, Londres, 17 décembre 2012.
(3) James Bamford, «The NSA is building the country’s biggest spy center », Wired, San Francisco, avril 2012.
(4) Herbert I. Schiller, «Libre circulation de l’information et domination mondiale », Le Monde diplomatique, septembre 1975.
(6) Harold Kwalwasser, «Internet governance», dans Franklin D. Kramer, Stuart H. Starr et Larry Wentz (sous la dir. de), Cyberpower and National Security, National Defense University Press – Potomac Press, Washington-Dulles (Virginie), 2009.
(7) Milton L. Mueller, Networks and States : The Global Politics of Internet Governance, The MIT Press, Cambridge (Massachusetts), 2010.
(8) L. Gordon Crovitz, «America’s first big digital defeat », The Wall Street Journal, New York, 17 décembre 2012.
Malgré les menaces des talibans, 60 % des 86 millions d’électeurs pakistanais se sont rendus aux urnes samedi pour élire leurs députés. Nawaz Sharif, ancien premier ministre à la tête de la Ligue musulmane du Pakistan, a revendiqué la victoire.
Elections au Pakistan. AFP
Samedi, à Islamabad, des femmes attendaient pour voter. Les observateurs ont fait état d’une élection « majoritairement pacifique », malgré les cinq attentats qui ont fait 21 morts à travers le pays.
Les talibans avaient prévenu. Quiconque participerait au processus démocratique pourrait y laisser sa vie. Pourtant, dans tout le pays, des files d’attente se formaient samedi devant les bureaux de vote. Les Pakistanais étaient appelés à choisir les 342 députés qui siégeront à l’Assemblée nationale et ceux des quatre assemblées provinciales. Ils éliront ensuite le premier ministre.
Pour la première fois depuis l’indépendance du Pakistan en 1947, la transition se fait par les urnes et au terme d’un mandat complet de cinq ans. Près de 60 % des 86 millions d’électeurs enregistrés ont pris part à ce scrutin historique, contre 44 % en 2008. Une participation « énorme » selon la commission électorale.
La bombe qui a explosé plus tôt ne semble pas les avoir découragés
À Peshawar, les prospectus menaçants distribués avant les élections par les talibans n’ont pas dissuadé les habitants. Nichée dans la province conservatrice du Khyber Pakhtunkhwa (KP), la ville est souvent touchée par les violences des terroristes logés dans les zones tribales frontalières de l’Afghanistan. « Mais peu de personnes ont vraiment peur des menaces ici », estime Ijaz Khan, officier de police chargé de la sécurité d’un bureau de vote.
De fait, le préau du lycée transformé pour l’occasion ne désemplit pas?; l’un des nombreux hommes présents est en fauteuil roulant. « Il est la preuve que les Pakistanais croient en la démocratie malgré les obstacles?! », plaisante un jeune de 24 ans venu apporter sa voix à Imran Khan, ancien joueur de cricket reconverti dans la politique. À quelques pas de l’urne, Mohammad attend son tour. « Nous voulons une révolution?! », s’emballe-t-il. « Je vote pour que nous ayons tous les mêmes droits. » La bombe qui a explosé plus tôt dans la matinée près d’un bureau de vote ne semble pas les avoir découragés.
Quelques kilomètres plus loin, dans une rue à l’abri des regards, femmes et enfants sont réunis dans une cour d’école. Trois pièces sommairement transformées, quatre officiers de police et près de 1 500 femmes déjà venues voter à la mi-journée. « Je ne pensais pas qu’elles seraient aussi nombreuses à venir », se ravit Naheeda Wasim, responsable du bureau de vote. « La plupart d’entre elles ne savent pas comment ça marche », reconnaît-elle.
Partout, l’affluence était telle que les bureaux de vote ont dû rester ouverts une heure de plus que prévu.
« C’est la première fois que je vote, explique une femme de 60 ans qui en paraît vingt de plus. Je le fais pour la prospérité du pays. J’espère que quelqu’un viendra et nous aidera », explique-t-elle. Dans d’autres circonscriptions du KP, certaines femmes ont toutefois été empêchées d’aller voter selon la Fafen, un organisme indépendant chargé de surveiller la campagne et le scrutin. Les observateurs ont fait état d’une élection « majoritairement pacifique », même si cinq attentats ont eu lieu dans la journée dans plusieurs endroits du pays faisant 21 morts.
Partout, l’affluence était telle que les bureaux de vote ont dû rester ouverts une heure de plus que prévu. Dès la tombée de la nuit, les slogans de victoire de la Ligue musulmane du Pakistan (PML-N) et du Mouvement pour la justice (PTI) résonnaient dans la capitale. Selon des résultats partiels, le PML-N mené par Nawaz Sharif raflerait près de 120 sièges à l’Assemblée. S’il n’obtient pas de majorité, l’ancien premier ministre de centre droit, déchu du pouvoir en 1999 après le coup d’État de Pervez Moucharraf, devra former une coalition.
Le PTI, dont le leader Imran Khan avait beaucoup misé sur les nombreux jeunes primo-votants, a réussi son coup. Il emporte près de 35 sièges, alors qu’il n’en avait qu’un lors des élections de 2002. En revanche, la défaite est cuisante pour le Parti du peuple pakistanais, à la tête de la coalition sortante. Le parti de l’ancien président Ali Asaf Zardari semble avoir payé les frais de son mauvais bilan économique et siégera probablement sur les bancs de l’opposition.
Source La Croix le 12/05/13
Pakistan : Victoire de la droite libérale aux législatives
Nawaz Sharif brigue un troisième mandat de Premier ministre.
La Ligue musulmane du Pakistan (PML-N) est sortie victorieuse des élections législatives de samedi. Son leader, le magnat de l’acier Nawaz Sharif, brigue un troisième mandat de Premier ministre. Le scrutin a été marqué par une participation atteignant 60 %, un record depuis les législatives de 1977, et ce malgré les menaces des talibans. Le Mouvement des talibans du Pakistan s’était opposé aux élections, les jugeant « non islamiques ». Résultat : une série d’attentats dans plusieurs villes du pays, faisant 26 morts et plusieurs dizaines de blessés. Nawaz Sharif, qui avait prôné le dialogue avec les talibans lors de la campagne, soutient maintenant les États-Unis dans leur « guerre contre le terrorisme ». Le double jeu du Pakistan continue…
Source : Politis 16/05/13