Théâtre : De l’intime à la nation

Sanja Mitrovic et Jochen Srechmann

Sanja Mitrovic et Jochen Srechmann

Autres regards, et regards autres, au Théâtre de la Vignette qui poursuit l’exploration des possibles. Dans un espace national qui peine ou refuse d’envisager les perspectives de son temps, La Vignette joue la carte de l’ouverture, de l’interdisciplinarité et de l’échange international. Un triptyque fondateur et cohérent pour un projet où l’on ose toujours la confrontation.

Will you ever be happy again, la pièce conçue par Sanja Mitrovic, jeune metteur en scène serbe, résidente au Pays-Bas, est une œuvre originale et aboutie. Sur le fond, ce travail caractérise les symptômes du mal identitaire contemporain de l’après chute du mur et plus largement de l’ère mondialisée. La question de l’unique face au pluriel est posée :  » Quel rapport l’individu entretient-il avec une histoire nationale à laquelle il ne veut pas répondre ?  » Si cette formulation de l’auteur résonne aujourd’hui dans l’Hexagone, elle ne le concerne qu’indirectement. Sanja Mitrovic situe son action dans deux contextes historiques identifiés : celui de la seconde guerre mondiale et de la guerre froide en Allemagne, et celui de l’explosion yougoslave et des conflits ethniques en Serbie.

Une tranche de temps et d’histoire suffisamment épaisse pour induire des effets générationnels. Fondée sur l’expérience personnelle, la pièce est portée par une pulsion vitale, ludique et physique étonnante. La forme du spectacle apprivoise l’image qui intègre l’espace de jeu, autant qu’elle sert le propos.

Deux grands enfants se livrent sur scène à leurs jeux favoris. L’une est serbe, l’autre allemand. Ils se servent des objets accessibles pour construire leur univers. Un miroir, où ils apparaissent eux-mêmes comme les objets de l’Histoire. La problématique de la culpabilité qui les hante fait incessants allers-retours. Les deux comédiens libèrent leur questionnement à travers une succession de scènes qui ricochent. Les déplacements chorégraphiés et le travail sonore empruntent à l’esprit de la performance. Comme dans la vie par moment, l’acteur se métamorphose en un simple vecteur corporel. Supporters de foot acharnés ou enfants vertueux de la nation de Tito, on n’en reste pas moins enfants de la propagande nationale. Le montrer, c’est déjà le reconnaître et le reconnaître c’est se libérer du cadre pour un nouveau départ dans l’histoire…

Jean-Marie Dinh

Un premier pas vers le génocide

nuit-cristalLa galerie Saint Ravy accueille une exposition consacrée à La Nuit de Cristal. Réalisée en 2008 par le Mémorial de la Shoah, cette exposition décrypte la genèse et l’impact de cet événement, point de départ des violences faites aux Juifs par les nazis dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938. Vers l’horreur du génocide.

En amont du vernissage, le délégué à la culture, Mickaël Delafosse, a souligné l’axe développé par la ville autour de la notion de mémoire en tant qu’enjeu sociétal, « permettant l’accès à la compréhension des événements du monde ». C’est la 3e exposition de la galerie allant dans ce sens, après celle consacrée aux Brigades internationales, et le travail photographique de Michel Aguilera sur les vêtements des victimes d’Hiroshima. Force est de constater que cette politique interagit sur la programmation naguère plus variée et protéiforme de la galerie municipale, au risque d’atténuer la dynamique du renouvellement artistique qui doit déjà faire face au marché et à l’incontournable sacralisation du patrimoine.

Idéologie et antisémitisme

Le parcours de l’exposition établit clairement que La Nuit de Cristal est une suite logique aux mesures antisémites qui débutent dès 1933 par l’exclusion des Juifs de certains milieux professionnels. Les mesures se poursuivent avec les lois de Nuremberg en 1935 qui interdisent les relations sexuelles entre Juif et non Juifs. En mars 1938, la communauté internationale signifie son indifférence en refusant de soutenir le peuple juif lors de la Conférence d’Evian. Six mois plus tard, l’assassinat d’un secrétaire d’ambassade allemand par un Juif polonais sert de prétexte au déclenchement de La Nuit de Cristal, baptisée ainsi en raison des éclats de verres des 7 500 magasins détruits. Cette nuit là, on dénombre également des milliers de blessés et une centaines de synagogues brûlées. La communauté juive est condamnée à payer une amende de 1 milliard de marks pour avoir causé ces dommages « en provoquant la juste colère du peuple allemand ». Les pays occidentaux protestent mais gardent leurs frontières fermées…

Jean-marie Dinh


Voir aussi : Rubrique Allemagne Merkel : notre modèle multiculturel  a « totalement échoué »

Un mécénat de cohésion sociale

mecennatA l’heure où les finances publiques sont en berne sur le secteur culturel, La Boutique d’écriture & co ouvre un espace de réflexion avec le projet Génies civils pour ouvrage d’art, un colloque dont l’intitulé interrogatif Que peut le mécénat pour la cohésion sociale ? réunira ce vendredi, salle Jacques 1er d’Aragon à Montpellier, une trentaine d’associations.  » Il s’agit notamment d’examiner les possibilités de se regrouper autour d’un projet culturel, à monter ou à soutenir, et de saisir l’effet de levier de la loi 2003 sur le mécénat (1). On peut être concerné par cette problématique de différentes manières « , indique la coordinatrice Sadia Mohamed. Le colloque soutenu par la Drac, devrait permettre aux acteurs publics, privés et aux citoyens de confronter leurs idées et de faire part de leur expérience, autour de trois thématiques d’actualité : le mécénat des particuliers et le micro mécénat, le mécénat de compétence et le concept d’entreprise citoyenne.  » A ce stade, il reste difficile de concerner les entreprises, souligne Sadia, bien que les PME et les PMI s’impliquent de plus en plus dans des partenariats avec les collectivités et partagent de fait, un territoire commun.  » Propos que confirmait indirectement lors d’une réunion du Conseil économique et social régional, Gérard Maurice, le DG de Sogéa Sud, en soulignant que la défiscalisation constante des entreprises, ne joue pas en faveur du mécénat.

Rappropriation citoyenne

Autre enjeu émergent de ce questionnement, le micro mécénat et le mécénat particulier inscrits dans la perspective d’une réappropriation citoyenne de la politique culturelle dans un contexte où, comme le dit Sadia Mohamed,  » les aides publiques sont souvent des aides à la billetterie, en d’autres termes, à la consommation culturelle. Nous voulons questionner les formes émergentes comme le mécénat particulier. Connaître les raisons de l’implication des citoyens. Se nourrir des expériences comme celle des Amap culturelles. Mais aussi parler d’une implication non financière comme le mécénat de compétence en tant qu’outil de redynamisation sociale et professionnelle.  » Une tentative que le ministre de la Culture trouve plutôt opportune.  » La responsabilité de l’Etat et des pouvoirs publics n’est pas seulement de financer la vie culturelle mais d’encourager les initiatives de la société civile.  » Belle intention !

Jean-marie Dinh

(1) La loi sur le mécénat s’applique aux particuliers, leur permettant une déduction fiscale de 66% dans la limite de 20% du revenu imposable.

Récit d’une déchirure qui remonte à la surface

Une fiction qui extirpe sa matière de la réalité.  Photo DR

Livre : Laurent Mauvignier, qui était l’invité de la Librairie Sauramps jeudi dernier, signe avec Des hommes un des grands romans français de l’année.

L’univers de Laurent Mauvignier relève de l’intime. Son dernier livre aussi, avec cette particularité remarquable que la juxtaposition du vécu des personnages compose une histoire collective à travers le récit d’une journée et d’une nuit en quatre parties. Des Hommes n’est pas un livre fourre-tout sur la guerre d’Algérie. C’est un espace romanesque dans lequel évoluent les acteurs muets de la guerre d’Algérie. Ceux qui se sont tenus d’eux-mêmes au devoir de réserve. Non pour répondre à la lubie d’un ministre réactionnaire mais parce que cette partie de leur vie demeure inqualifiable. L’auteur fait le récit d’une déchirure qui remonte à la surface.

L’œuvre est une fiction qui extirpe sa matière de la réalité. Elle répond à un appel profond de l’auteur. Celui de faire lien avec les photos muettes d’un père appelé là-bas. Mauvignier entreprend de donner une suite à ces instants figés sur la cheminée de la maison familiale, après le suicide de son père disparu lors de son adolescence. Le livre a longtemps reposé. On se dit que l’écrivain a dû attendre pour ne pas s’exprimer lui seulement, mais parler du monde en arrachant la parole au silence, qu’il a voulu exposer, sans réserve, que ce drame n’est pas seulement le sien. La force du roman vient de cette honnêteté qui apporte de l’intelligibilité, de l’exigence et du style.

Roman de l’inconfort

Rien de confortable. Tout est tenu, y compris dans la langue employée. L’essoufflement de langue, les morceaux de mémoire manquante des personnages, leur colère et leur désespoir participent d’un seul tenant à l’action. « Et puis il y a eu un long silence. Un long moment où elle a hésité avant de raccrocher. Puis ce temps, long aussi, pénible aussi, de revenir vers nous et de rester à nous regarder sans oser une parole, sans oser vraiment non plus un geste (…) Elle est restée devant nous sans rien dire, les bras ballants, et puis elle s’est mise à remuer la tête, comme si elle se disait non, qu’en elle quelque chose voulait dire non… »

Emergence littéraire

Dans le roman, comme dans toute histoire collective, il est question de temps et de mouvement. L’auteur joue avec la dilatation du temps, faisant surgir ce qui est enfoui à partir de l’anodin. L’apport littéraire trouve une place complémentaire à la démarche historique. Des hommes pose une pierre dans le vide d’un cadre politique qui n’offre aucun écho réel aux suites de cette guerre, aucune perspective de compréhension rationnelle à ceux qui l’ont vécue et aux autres. En France, on facilite l’oubli de la guerre d’Algérie un peu comme on mythifie la Résistance pour recouvrir une partie de l’occupation. L’histoire seule ne peut parvenir à lutter contre l’oubli. « Monsieur le maire, vous vous souvenez de la première fois où vous avez vu un Arabe ? (…) Est-ce qu’on se souvient de ça ? »

Mémoire des individus

Mauvignier se garde de juger ou de commenter. Il pose juste une situation avec minutie et sensibilité, laissant aux lecteurs le soin de rafraîchir leur regard sur une histoire qui se poursuit toujours. La mémoire des individus se passe de commentaire. Ce qui fait sans doute du citoyen un être problématique. A l’heure où le devoir de mémoire est devenu un impératif catégorique souvent instrumentalisé à des fins politiques ou moralisantes, Laurent Mauvignier  inscrit son travail au cœur de la littérature contemporaine.

Jean-Marie Dinh

Les Hommes, aux éditions de Minuit, 17,5 euros.

CDN Montpellier: « Le fait du prince » pour le PS

bessetjm2La secrétaire nationale à la Culture du Parti socialiste, Sylvie Robert, a dénoncé lundi dans un communiqué la nomination « arbitraire » de Jean Marie Besset au Centre Dramatique National de Montpellier (CDN) par le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand. La procédure de désignation prévue pour le choix des directeurs de ce type d’institutions culturelles « n’a pas été respectée » précise le PS en fustigeant une nomination relevant « du fait du prince ». « Cette nomination néglige la nécessaire coopération l’État et les collectivités territoriales, qui était jusqu’ici la règle », précise Sylvie Robert en soulignant la « dérive à la fois conservatrice et centralisatrice qui est inquiétante pour la politique culturelle comme pour les réformes attendues de l’organisation des collectivités culturelles ».