Alliot-Marie fait taire les chercheurs français en Egypte

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Le Quai d’Orsay continue de se prendre les pieds dans les révoltes du monde arabe. Alors que Michèle Alliot-Marie s’embourbe chaque jour davantage dans ses affaires tunisiennes, voilà que le Quai cafouille désormais en terre égyptienne. Le ministère vient de demander à des chercheurs français basés en Egypte de ne plus intervenir dans les médias hexagonaux. Dans le jargon diplomatique, il leur est demandé d’«exercer, en qualité de fonctionnaire, leur devoir de réserve». Du jamais vu, a priori, pour des experts pourtant précieux pour comprendre la crise en cours… Le risque serait-il trop grand qu’ils fassent entendre une analyse divergente de la diplomatie française, ou juste une analyse, à l’heure où la France brille surtout par ses silences? 

L’un des chercheurs français les plus actifs en Egypte vient de faire les frais de cette mesure étonnante. Marc Lavergne, directeur du Centre d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales (Cedej), s’apprêtait à intervenir sur France-24, lundi soir, lorsqu’il reçoit un appel téléphonique de l’ambassade de France au Caire, lui demandant expressément de garder silence dès à présent. Le géographe décide toutefois de ne pas lâcher la chaîne au dernier moment et de répondre aux questions.

Le lendemain, c’est l’ambassadeur en personne qui l’appelle, et lui fait comprendre qu’il a franchi la ligne jaune. Marc Lavergne lui répond qu’il a annulé, dans la journée de mardi, une émission de France Culture et renoncé à un direct sur RTL. «Ce chercheur est rémunéré par l’Etat et nous sommes effectivement, en Egypte, dans une situation compliquée», confirme Yannick Tagand, conseiller à l’ambassade de France au Caire.

Le porte-parole du Quai d’Orsay justifie la position française: «Un agent de l’Etat français n’a pas à faire de déclaration publique à l’étranger sur la vie intérieure d’un pays, qu’on soit chercheur, professeur ou encore volontaire international. On a un travail très précis à faire. On doit rester dans le périmètre de sa mission, période de crise ou pas», explique Bernard Valero.

Pourtant, un ancien ambassadeur dans la région joint par Mediapart assure n’avoir jamais connu pareille situation, vis-à-vis de chercheurs français, tout au long de sa carrière. 

Un autre diplomate, lui aussi spécialiste de la zone, ne voit que la sécurité comme motif possible d’une telle consigne: «Dans ces situations extrêmes, nous sommes amenés à prendre des décisions qui ne sont pas parfaites. Et notre exigence de sécurité, dans ce cas précis, prime sur l’exigence de savoir», reconnaît-il, rappelant que les journalistes étrangers et les membres d’ONG sont pris pour cible en Egypte depuis mardi.

«L’immaturité de notre démocratie»

Pour Bernard Valero toutefois, cette mesure «n’a rien à voir avec des questions de sécurité. C’est une règle générale».

La situation du Cedej est particulière puisqu’il s’agit d’un institut français à l’étranger, à ce titre placé sous une double tutelle: celle du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), mais aussi celle du ministère des affaires étrangères. Marc Lavergne reconnaît que la «situation serait plus claire si nous relevions directement du ministère de la recherche et du CNRS». Et de poursuivre: «Notre statut étonne et même choque, comme un exemple anachronique de la centralisation française et de l’immaturité de notre démocratie. Et la tentation existe parfois de nous réduire au rôle de services d’appui scientifique et technique de la coopération française, surtout en ces temps de contrainte budgétaire.»

Mais la méthode semble sans précédent dans l’Histoire récente. «Les envoyés spéciaux français dépêchés au Caire peuvent donc interroger tous les Français présents au Caire, sauf les chercheurs, qui sont pourtant censés compter parmi les plus compétents pour analyser la situation…», regrette Sylvain Kahn, producteur à France Culture, qui avait invité Marc Lavergne, ainsi qu’un autre chercheur présent au Caire, pour intervenir dans son émission, avant de devoir faire marche arrière, et se contenter de deux invités en plateau, à Paris.

Au cœur de l’affaire, les usages et abus du droit de réserve. «Il est évidemment indispensable comme garde-fou de l’administration», reconnaît Marc Lavergne. «Mais c’est un concept qui, à peu près chaque fois qu’il est employé, un peu comme le secret-défense, prête à discussion. En l’occurrence, on peut se demander à quoi il s’applique: à une certaine réserve qui s’impose s’agissant du fonctionnement d’une administration, des dossiers qui y sont traités, et de la préservation d’intérêts supérieurs de la nation, ou bien à des éléments d’analyse destinés à une meilleure compréhension par le public d’événements traités par les médias, sur un sujet complexe et étranger? Eléments d’analyse dont la production et la diffusion sont au cœur de la mission de nos instituts…»

Depuis la fin janvier, Marc Lavergne, l’un des rares experts français sur place, a été très sollicité par les journaux parisiens. Il a parlé, entre autres titres, aux Inrockuptibles, à Challenges, à Sud-Ouest, ou encore à France Culture et RFI. A chaque fois, il se livre à une critique assez ferme de l’Egypte sous Moubarak, dénonçant la confiscation des richesses d’un pays à bout de souffle, par une petite élite. «Que les chercheurs puissent parfois être des poils à gratter, cela me paraît dans l’ordre des choses. Et cela me paraît même pouvoir être un indicateur de leur pertinence. Il ne s’agit pas de dévoiler des secrets, que de toutes façons nous ignorons, ni de mettre en péril l’image de la France. Mais notre regard, notre rapport à la société du pays d’accueil, sont nécessairement, espérons-le, différents de ceux d’une mission culturelle ou diplomatique», poursuit encore Marc Lavergne.

Sauf que son analyse semble, effectivement, à des années-lumière des propos lisses de la ministre des affaires étrangères, lors de son dernier déplacement en Egypte, le 22 janvier. Quelques jours après l’attentat d’Alexandrie, qui coûta la vie à 21 personnes, elle vantait «l’Etat égyptien, avec ses caractéristiques de démocratie et de tolérance».

 Ludovic Lamant, Michaël Hajdenberg (Médiapart)

Streaming : pour Peter Sunde, une technologie centralisée qui peut être censurée

Peter Sunde co-fondateur de the pirate bay

Alors que le procès du gestionnaire du site eMule-Paradise, soupçonné d’avoir permis le téléchargement illégal de sept mille films sur le réseau peer-to-peer eMule en 2005 et 2006, s’ouvre lundi 31 janvier à Paris, Peter Sunde, cofondateur de The Pirate Bay, dresse un état des lieux du P2P.

Le service Limewire a dû fermer à la fin de l’année 2010. Après son procès initié par la Recording industry association of America, Napster a été racheté par Bestbuy, et est aujourd’hui un service légal de musique. Kazaa a suivi le même chemin. Le modèle de partage des services de P2P peut-il se maintenir ?

Je pense que si vous gênez les grandes industries, elles finiront par vous combattre, et tenteront de s’en sortir en utilisant leurs importants moyens financiers. Dans un système de distribution comme The Pirate Bay, la valeur se situe dans les gens qui composent son réseau, pas dans le site lui-même.

Pour moi, cela veut dire que The Pirate Bay n’est pas « rachetable », même s’il y a eu des tentatives par le passé. Au final, la seule valeur financière du site est dans son nom – et cette valeur disparaîtra s’il est racheté. The Pirate Bay est un site légal, tout comme Napster le serait probablement s’il était créé aujourd’hui. Ce n’est pas parce que la loi est en retard sur l’évolution technologique et que des gens riches se sentent menacés qu’ils ont raison.

Concernant The Pirate Bay, la justice suédoise a confirmé la condamnation en première instance. Qu’allez-vous faire désormais ?

Nous attendons notre procès en appel devant la Cour suprême. En attendant, rien ne change.

Google vient d’annoncer le blocage des recherches de fichiers Torrent dans ses suggestions de recherche. Va-t-on vers une diabolisation du P2P ?

C’est une pente dangereuse pour Google. J’espère qu’ils vont prendre conscience que c’est une porte ouverte pour d’autres organisations, qui vont être de plus en plus nombreuses à faire pression sur eux pour qu’un système similaire, correspondant à leurs demandes, soit mis en place. Et tout d’un coup, plus personne ne fera confiance à Google. C’est une mauvaise chose pour nous, pour les utilisateurs, pour tout le monde.

La France vient de mettre en place son système de « riposte graduée », avec la loi Hadopi, dans un but « pédagogique », selon le gouvernement. Cela a-t-il eu un impact sur le trafic de The Pirate Bay en provenance de France ?

Je ne sais pas précisément, mais c’est très peu probable. Dans les autres pays qui ont mis en place des mesures similaires, de plus en plus de personnes se sont mises au partage de fichiers, tout simplement parce qu’elles en ont assez de voir des multinationales dicter leurs lois. Ce type de lois ne profite évidemment qu’aux grandes entreprises ; c’est un lobbying révoltant. En Suède, ces entreprises ont dépensé sans compter pour que soit votée une loi sur le téléchargement conforme à leurs attentes, qui n’aurait jamais dû passer au Parlement.

Nous avons vu une légère baisse du trafic en Suède lorsque la loi Ipred a été votée. Nous ne sommes pas sûrs que cette chute ait été directement liée à la loi, car d’autres choses se sont passées au même moment – des fermetures de services, une diminution du nombre de contenus publiés – mais la fréquentation du site est aujourd’hui supérieure à ce qu’elle était avant le vote.

Les FAI français et plusieurs études jugent qu’en France, les utilisateurs se détournent massivement du P2P pour se tourner vers le téléchargement direct et le streaming. Le P2P peut-il faire face à cette « concurrence » ?

La concurrence est une bonne chose. Il est sain qu’il n’y ait pas un seul système permettant d’échanger des informations. La centralisation est un important problème du réseau, j’espère donc que nous verrons apparaître d’autres solutions ! Nous constatons que l’utilisation des services de VPN [réseau privé virtuel, permettant d’utiliser l’Internet de manière anonyme] est également en forte hausse. Quasiment dix pour cent de la population suédoise utilise aujourd’hui un système d’anonymisation, comme IPREDator [édité par The Pirate Bay]. C’est probablement une réponse directe aux nouvelles lois répressives. Les services de téléchargement direct ont une importante faiblesse, cependant : comme ils sont centralisés, ils peuvent facilement être contrôlés.

En décembre, vous avez annoncé le projet d’un système de gestion des noms de domaine, un DNS (Domain Name Server) en P2P. Comment fonctionnerait-il ?

Le but est de créer une alternative au système DNS [qui gère la manière dont les informations sont « orientées » sur Internet]. Nous voulons attirer l’attention des gens sur le fait que la structure actuelle d’Internet, avec quelques nœuds centraux – les serveurs racine et les domaines de premier niveau .com, .net et .org, par exemple – est dangereuse et peut facilement être bloquée par quelqu’un.

Les Etats-Unis envisagent de voter une loi leur permettant de couper Internet en cas d’urgence, et comme l’ensemble des organisations qui gèrent Internet sont sous leur juridiction, nous sommes face à un problème majeur. Si nous pouvions faire en sorte qu’Internet soit géré plutôt par la communauté internationale, ce serait une bonne solution, et nous n’aurions pas autant besoin d’un système de DNS distribué. J’espère que nous y parviendrons.

Le projet semble au point mort.

Il n’est pas abandonné, mais il est vrai qu’il avance lentement. Pour l’instant, nous en sommes à la conception théoriques de systèmes. Nous avons déjà une ou deux solutions possibles, mais elles ne nous satisfont pas entièrement. Nous voulons aboutir à une solution qui soit techniquement irréprochable, nous prenons donc notre temps.

Bram Cohen, le créateur de BitTorrent, a récemment présenté son projet « Pheon », qui vise à utiliser les technologies P2P pour la diffusion en continu (streaming). De tels services sont-ils le futur du P2P ?

Toutes les formes de P2P ont un rôle à jouer sur Internet. Je pense que dans les années à venir, nous verrons plus ou moins toutes les utilisations possibles adaptées au P2P, qui permet de mieux gérer les problèmes d’échelle que les services centralisés. Je suis quelque peu inquiet en ce qui concerne le streaming tel qu’il se pratique aujourd’hui : c’est une technologie massivement centralisée. Si nous pouvions avoir accès à un système de distribution d’informations sans possibilités de contrôle ou de censure, ce serait bien mieux.

Si vous deviez refaire aujourd’hui The Pirate Bay, y a-t-il quelque chose que vous changeriez ?

Pas vraiment. Je suis très content de ce que nous avons fait, et de ce que nous avons appris.

Recueillis par Laurent Checola et Damien Leloup (Le Monde)

Voir aussi : Rubrique Internet Megaupload en plein boom:merci Hadopi ? rubrique On line, L’Hadopi face aux mutations du téléchargement illégal ,

Ce si paisible bonheur du divertissement

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Le dernier Dany Boon Rien à déclarer

Ambiance au Domaine de Verchant à Montpellier où Benoît Poelvoorde, Laurent Gamelon, Julie Bernard … et une joyeuse équipe ont débarqué pour la promo de Rien à déclarer, le dernier film de Dany Boon présenté en avant-première au Gaumont Multiplexe.

Très attendu après le triomphe de Bienvenue chez les Ch’tis (plus de 20 millions d’entrées en France) cette nouvelle comédie est promise à un avenir en or. Sujet sur lequel, hormis les producteurs, personne n’a le mauvais goût d’escompter un succès anticipé. « J’ai refusé de me lancer dans un Bienvenue chez les Ch’tis 2 », indique le réalisateur décontracté. Dany balance entre délire et sagesse: « Il est bien votre micro, vous avez l’air d’y tenir, lance t-il à une journaliste en lui saisissant des mains, il fait aussi rasoir ? » poursuit-il alliant les gestes à la parole. Sur des sujets plus sérieux comme la difficulté d’aborder le thème du racisme dans un film grand public,  il adopte une attitude moins légère : « Avec mes origines ch’timie et kabyle, j’ai connu des gens racistes. En discutant avec eux on parvient à leur faire admettre la stupidité de leurs préjugés. Ils acceptent mais ils ne changent pas dans le fond. Souvent, ils finissent par vous dire je ne les aime pas sauf toi. Il faudrait qu’ils rencontrent tous les étrangers un par un. »


Images léchées

L’histoire met en prise un couple franco-belge de douaniers au moment où la douane physique est supprimée entre les deux pays. Ruben Vandevoorde (Benoît Poelvoorde) souffre d’un racisme primaire à l’égard des Français. Son ennemi intime, Mathias Ducatel (Dany Boon), souffre lui aussi mais d’un amour impossible pour sa sœur (Julie Bernard). Les deux protagonistes se retrouvent coéquipiers à bord d’une 4L de la douane volante… Les images léchées restituent fort bien l’atmosphère du poste de douane. Le soin minutieux apporté aux détails nous ramène au 1er janvier 1993, date à laquelle le territoire douanier limité jusqu’alors au territoire national, s’est étendu à toute l’Europe. Date de passage entre un monde et un autre.

C’est certainement ce monde qui n’existe plus qui fera le succès cinématographique du film en diffusant son charme de régression historique. Sans reprocher au spectateur de vouloir se divertir, on peut s’interroger sur la matière de son divertissement voire de sa diversion. Un peu comme quand Frêche dissertait sur la composition de l’équipe de France, on est censés sourire et se situer très loin de la question du racisme et du nationalisme telles qu’elles se posent aujourd’hui en Europe. Malgré l’heureux dénouement du film, la scène finale indique que le racisme a la peau dure. Est-elle censée être drôle ? C’est aux spectateurs d’en décider…


Pas dans la dentelle

On pense au film de Gérard Oury pour la bonne tenue du scénario et le type de comédie efficace et hyper lisible. Dany Boon reprend les mêmes ingrédients que pour son film précédent, un récit linéaire, un monde partagé entre gentils et méchants avec des personnages bien stéréotypés où les femmes sont aimantes ou tutrices, et les hommes d’irresponsables petits garçons.

Les amateurs du genre passeront un bon moment même s’ils attendront en vain les scènes d’anthologie du type Galabru décrivant les habitants du Nord. « Le film a beaucoup intéressé les acheteurs étrangers mais je ne pense pas qu’il fera autant d’entrées que Bienvenue chez les Ch’tis, » confie Dany Boon. On s’attend quand même à un très bon score comme en témoigne la circulaire qu’a fait passer le ministère du budget à l’attention des douaniers qui leur conseille de ne pas aller voir le film en uniforme.

Jean-Marie DINH

Rien a déclarer : Sortie française le 2 février

Voir aussi : rubrique Cinéma,

Garde à vue: itinéraire d’une réforme suspecte

6OO OOO garde à vue par an. Photo AFP.

Le cheminement de cette loi capitale pouvait-il être plus retors ? Cet après-midi, la réforme de la garde à vue passera en première lecture à l’Assemblée nationale. L’avocat pourra désormais assister son client lors des interrogatoires des policiers. Mais impossible encore de savoir jusqu’où les parlementaires oseront porter cet aggiornamento du code de procédure pénale.

C’est en fait l’histoire d’une réforme que le gouvernement ne voulait pas faire, portée par un ministre qui ne l’a pas écrite et qui divise jusque dans les rangs de l’UMP… Le scandale provoqué par l’explosion du nombre de gardes à vue (800 000 en 2009, dont 175 000 pour des infractions routières) et la guérilla judiciaire menée par des avocats ont porté la question devant le Conseil constitutionnel. Cet été, celui-ci a contraint le gouvernement à renforcer les droits de la défense avant le 1er juillet prochain. «Michèle Alliot-Marie, alors garde des Sceaux, a fait le service minimum en proposant son premier texte à l’automne», note Alain Mikowski, du Conseil national des barreaux (CNB).

«Pénible». Le texte donne avec mauvaise grâce le droit au gardé à vue de se taire et à son avocat de l’accompagner lors des auditions, mais il ne modifie pas les régimes dérogatoires (terrorisme et stup notamment), et instaure une «audition libre» très controversée : après avoir interpellé un suspect, les policiers pourraient lui proposer d’être entendu «librement», hors du cadre de la garde à vue… c’est-à-dire sans avocat et sans visite médicale (obligatoire en cas de garde à vue). Une manière de contourner la présence de l’avocat, s’insurgent ces derniers. «Elle risque d’être l’antichambre de la garde à vue», regrette aussi Clarisse Taron, du Syndicat de la magistrature (SM, gauche).

Puis, patatras, la Cour de cassation et la Cour européenne des droits de l’homme rendent elles aussi des décisions condamnant la garde à vue à la française, rendant chaque fois plus caduc le projet du gouvernement. MAM doit amender son propre projet.

En décembre, c’est finalement Michel Mercier (lire aussi son portrait en dernière page), le nouveau garde des Sceaux, qui présente de son air patelin le nouveau texte à la commission des lois de l’Assemblée (c’est elle qui examine les textes relatifs à la justice avant leur débat dans l’hémicycle). Surprise à nouveau : les députés de droite y sont plus virulents que leurs collègues de gauche. Les avocats Perben, Houillon et Goasguen revoient de fond en comble le projet du gouvernement, renforçant encore les droits de la défense. «Très franchement, je ne vois pas l’intérêt d’introduire une audition libre dans notre système», tacle Dominique Perben. «La présentation de ce texte me laisse une impression un peu amère et pénible, ajoute Claude Goasguen. 800 000 gardes à vue ce n’est pas rien : ça veut dire que tous les Français sont potentiellement concernés. On ne doit pas avoir peur quand on va en garde à vue, et c’est aujourd’hui malheureusement le cas.»

Les députés de la commission des lois font sauter l’audition libre et donnent le contrôle de la garde à vue à un juge indépendant (le juge des libertés et de la détention, JLD). La droite du parti s’étrangle, les syndicats de policiers aussi. Eric Ciotti et Jean-Paul Garraud, représentants de la droite sécuritaire, s’empressent de déposer leurs propres amendements…

Résultat, un gouvernement mis en difficulté sur un texte qu’il souhaiterait derrière lui et un projet de loi «qui n’a désormais plus ni queue ni tête : un amendement contredit l’autre, c’est une usine à gaz !» s’agace Christophe Régnard, président de l’Union syndicale des magistrats (USM, modérée).

Désaccord. Dès cet après-midi, à l’Assemblée, «ça va bagarrer un petit peu», euphémise le rapporteur (UMP) du texte, Philippe Gosselin. Pour lui, au-delà d’un débat entre «pro-avocats» et «pro-flics», «c’est un enjeu qui oppose deux conceptions du droit, et donc du monde. Notre droit continental doit sans doute se mâtiner d’autres droits, mais pas forcément s’aligner sur les règles anglo-saxonnes, qui supposent une autre vision de la société. Nous aboutirons à un texte équilibré».

Le gouvernement a fait savoir hier qu’il pliait sur l’audition libre : il ne demandera pas sa réintégration dans le projet de loi. «La voix de la sagesse, estime Alain Mikowski. Créer l’audition libre était sans doute la meilleure manière de faire à nouveau condamner la France par la Cour européenne.» Elle sera tout de même débattue, puisqu’un amendement Ciotti la remet sur le tapis. Le second point de désaccord concerne le contrôle de la garde à vue : le gouvernement s’oppose à ce qu’il soit donné au JLD. Des socialistes, comme Dominique Raimbourg, avancent que c’est bien à un juge indépendant de décider du prolongement de la garde à vue. Les députés ont jusqu’à mardi prochain pour en discuter.

Soynia Faure Libération

Voir aussi : Rubrique Justice, entretien avec la bâtonnière,

La BM du Seigneur : Quand la lumière descend sur les voyous

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Fred Dorkels dans le film de Jean-Charles-hue : La BM du Seigneur.

Le réalisateur Jean-Charles Hue parle des gitans comme il les filme. Il utilise sa langue et se passe de traduction. Il était l’invité du cinéma Diagonal lundi pour évoquer son dernier opus La BM du Seigneur projeté en avant-première. Après avoir consacré six documentaires aux Yéniches, il signe un long métrage entre documentaire et fiction. Un film brut comme peut l’être la vie de ceux qui vivent sur les routes. L’histoire met en prise les valeurs de Fred Dorkels – un imposant membre du clan respecté pour son savoir-faire en matière de braquage de BM – avec son clan, après que Fred a eu une révélation d’un envoyé du Seigneur.

 » On utilise le terme générique de Rom pour désigner les gitans. Les Roms viennent plutôt de l’Europe de l’Est tandis que les Yéniches sont issus de l’ancienne Allemagne. Ce sont souvent des blonds aux yeux bleus. Au XVIe siècle, les grandes jacqueries qui ont enflammé le Saint empire germanique ont poussé les Yéniches à prendre la route pour fuir la répression qui a fait plus de 100 000 morts. Par la suite c’est devenu un peuple de soldats guerriers qui vendaient leurs services aux seigneurs. Les Yéniches ont conservé leur réputation. Ils restent redoutés, mais sont forts méconnus. On dispose de très peu d’études sur les Yéniches comparés aux Tsiganes, alors qu’ils constituent la communauté gitane la plus nombreuse en France. « 

Jean Charles Hue a pénétré le monde des caravanes en cherchant ses origines gitanes maternelles. Il a était accueilli par une veuve de la famille Dorkels. Durant sept années il a partagé la vie du clan.  » Aujourd’hui on est devenus cousins. Je suis heureux de pouvoir faire un pas de côté avec eux mais je reste un payos. Parce qu’on ne devient pas un voyageur gitan. Etre gitan c’est un vrai métier il faut être mécano, tout savoir sur les caravanes, connaître l’électricité, être hyper performant pour s’installer ou partir à la dernière minute. Ce qu’ils m’ont donné est énorme. Je ne suis plus à la recherche de mes origines, cela va au-delà des liens du sang. « 

En immersion, le réalisateur découvre aussi le lien croissant des Yéniches avec l’Eglise évangélique. Tous les pasteurs sont gitans.  » La plupart étaient des voyous. Ils ont appris la bible sur le bout des doigts durant leur séjour en prison. Son film saisit le contraste entre la ferveur religieuse spontanée qui habite une partie de la communauté et les pratiques délinquantes qui font vivre l’autre. Jean Charles Hue assume ce regard sans concession. Il ne craint pas de renforcer les représentations péjoratives.  » L’image diabolisée ou angélique que l’on se fait des gitans ne reflète pas la réalité qui est diverse et variée selon les personnes. Statistiquement bien sûr, on trouve plus de voleur à la tire chez les gitans parce qu’ils sont plus pauvres que le reste de la population. Mais on trouve aussi plus de champions de boxe issus de la communauté gitane que de celle du XVIe à Paris.

La BM du Seigneur est un film ovni déconnecté du matérialisme social ambiant où les valeurs d’un autre espace temps semblent se perpétuer.  » J’apprécie l’esthétique des terrains vagues qui sont à la fois riches et pauvres. Je me suis dit que si le Christ décidait de venir dans le camp ce soir, il viendrait se poser entre les marmites en BM.  » Passer de la technique à l’émotion, c’est toute la magie du cinéma : Moteur !

Jean-Marie Dinh