Réponse de l’intermittent Franck Ferrara à la lettre de Rodrigo Garcia

 Les nouveaux bulletins de vote proposés par le Medef à tous ceux qui veulent travailler...

Les nouveaux bulletins de vote proposés par le Medef à tous ceux qui veulent travailler…

Salut Rodrigo,

Je te connais, je connais ton travail, je t’admire pour ce que tu fais et ce que tu défends dans cet art qui est aussi le nôtre.

Je te prie de vraiment croire à mon amitié et ma sincérité à ton égard.

Pour ma part, tu ne me connais pas et tu ne peux pas m’admirer mais on s’en fout. Par contre quand j’ai lu ta lettre, je me suis senti heureux que tu te sentes comme une merde, car ça veut dire que tu ressens un peu ce que je ressens depuis dix ans de lutte.
Car moi aussi je me sens comme une merde.

Comme une merde, quand je dois accepter de faire de la figuration pourrie à deux heures de voiture de chez moi, l’essence non payée pour glaner quelques heures de plus. Comme une merde, quand je fais des sourires pour espérer trouver un rôle que je ne trouve pas car c’est toujours trop tard. Comme une merde, quand je fais des ateliers à des gosses qui s’emmerdent et qui considèrent le théâtre comme une bonne raison pour faire péter les cours, même si je sais que j’ai commencé le théâtre comme eux. Comme une merde, quand je suis à découvert au dixième jour du mois. Comme une merde, quand ma famille me demande pourquoi je ne suis pas encore une star, pourquoi je ne passe pas à la télévision, pourquoi je ne fais pas du cinéma. Comme une merde, lorsque je leur réponds que je ne veux pas devenir un commercial de moi-même et qu’ils se foutent de ma gueule en me disant qu’aujourd’hui tout le monde fait ça. Comme une merde, lorsque les spectacles que nous montons avec mes camarades ne tournent pas, parce que c’est pas assez ça ou c’est trop ceci. Comme une merde, quand j’appelle dix fois un directeur pour qu’il accepte de lire mon pauvre dossier pourri, comme une merde, lorsque je comprends qu’il n’en à rien à foutre de mon travail et qu’il se prend pour mon père. Comme une merde, lorsque je comprend que ce même directeur est pris à la gorge et que ses subventions se voient coupées d’année en année. Comme une merde, lorsque j’applaudis à la grève les larmes aux yeux mais que je sais pertinemment que ce sera le seul moyen de faire avancer les choses car dans ce pays, aujourd’hui, il n’y a que les rapports de force débiles qui font bouger les choses. Comme une merde, quand j’ai lu ta lettre et que je me suis dis : il a raison, qu’est-ce qu’on est en train de faire ? Comme une merde, devant tout les gens qui auront lu ta lettre et qui me diront : “tu n’as pas honte, espèce de feignasse, d’empêcher les braves gens d’aller se distraire au théâtre !” Comme une merde mec !. Une petite merde dont tout le monde se fout… que je joue, que je ne joue pas… que je sois artiste ou pas, intermittent ou pas… et moi le premier car je sais ce que j’ai à faire pour ma gueule.

Mais Rodrigo, ce qu’on fait aujourd’hui, ce qu’on essaie de faire, c’est pour toi, c’est pour tes potes qui reviendrons jouer la prochaine fois dans ton théâtre ou ailleurs, c’est pour tous ceux qui peuvent dire qu’artiste, technicien, ou une autre activité dans l’Art, c’est un métier, pas un passe temps, UN PUTAIN DE MÉTIER, qu’on peut poser sur la table devant sa belle-mère pour qu’elle ferme sa gueule, devant tout ceux qui croient que le théâtre c’est les vacances, ou simplement écrire “intermittent du spectacle” sur n’importe quel document qui te demande ton métier, au lieu d’écrire “chômeur” car c’est encore ce que l’on est officiellement je te le rappelle.
Bref je vais arrêter là …

La prochaine fois que tu veux nous dire quelque chose vient nous parler au lieu d’envoyer ta lettre et nous foutre dans la merde, nos AG sont bordéliques mais au moins on s’exprime, si tu fais mieux, si tu sais mieux, viens nous expliquer ta méthode. Nous ça fait dix ans qu’on suit le dossier, qu’on est là, qu’on lâche rien, parce qu’on sait que nos propositions sont justes, parce qu’on sait de quoi on parle, parce qu’on sait ce que c’est que d’annuler un spectacle, ANNULER UN SPECTACLE ! Comme faire péter son usine, ou s’immoler par le feu, ou foutre en l’air plusieurs mois de travail. C’est archaïque et débile ? Mais c’est la seule façon de contrer une politique archaïque et débile, c’est la seule chose qui nous reste après TOUTES NOS TENTATIVES de dialogues, de rencontres, de propositions. La seule action qui nous reste, le “Théâtre”, pour se faire entendre… et sans nous, il n’y en aura plus de théâtre… Plus de théâtre libre, indépendant, engagé ou bordélique comme nos AG ou ton théâtre aussi…

Le théâtre pour se faire entendre, pour nous battre, pour essayer d’améliorer ce pays qui part en sucette, pour faire entendre les voix des chômeurs, des précaires, des intérimaires…
Je ne t’en veux pas Rodrigo mais la prochaine fois, réfléchis un peu avant d’écrire des lettres à trois heures du matin, ma belle-mère les lit….

Tu sais où nous trouver Rodrigo, à bientôt.

Franck Ferrara
Comédien, scénographe, metteur en scène, pédagogue, vacataire, enseignant, intermittent du spectacle et chômeur.

Voir aussi : Actualité nationale, Lettre de Rodrigo Garcia, Rubrique Festival, rubrique Mouvement sociaux,

7 réflexions au sujet de « Réponse de l’intermittent Franck Ferrara à la lettre de Rodrigo Garcia »

  1. bonjour, de temps en temps des amis ou contacts me font remonter cette fameuse « lettre à rodrigo ». j’ai eu des « echos » jusqu’en belgique… et elle a même été reprise dans un spectacle en version punk… hehehe. Comment vous etes tomber dessus , si vous vous en rappelez?

  2. Oui, merci Nathalie, je crois que dans ce putain de rapport de force de merde, la poésie a déjà gagné. Le reste est fiction, une histoire de temps qui passe, qui montre et qui cache…

  3. Oui , nous sommes des merdes de ce systeme esclavagiste apparaissant derriere les reformes de la décénnie ! Je me rend compte que ce qui est là c est que le spectacle doit rappeler sa force par le manque, c est donc bien qu on est dans un mouvement de bascule. Pour que je me fasse comprendre, ce ne sont que les montagnes russes du pouvoir , nous sommes toujours plus ensemble; sans se voir, nous nous entendons, et Merde, sera donc bientot ecrit avec un grand M .
    Nous y arriverons, car personne n aime marcher sur la … enfin …

  4. Bonjour, quand on est dans la merde, on sent merde !
    on se mord la merde au cul !
    on s’infantilise mal propre !
    et ceux qui ont la douche froide du fric
    se croient elus par le savon,
    nous le savons et pourtant
    tant d’Hommes coupent la tête aux autres
    et leur mettent la crotte dans la bouche,
    pour être ceux qui vivent, eux !
    meme parmi ceux de paix, de pet oui, c’est entendu,
    qui font l’art de crotte en bronze,
    plutot qu’en balles d’armes,
    de la balle petit va-en-guerre.
    tu sens bon, tu dis bien !
    Merci

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