Larry Beinhart: Le bibliothécaire

bibliothecaireLe dernier Larry Beinhart est un thriller politique qui se déroule en pleine campagne présidentielle. L’auteur explore les coulisses du parti républicain téléguidé par une poignée d’intérêts privés. Le candidat ressemble furieusement à Georges W Bush. En devenant par hasard le bibliothécaire privé d’un industriel multimillionnaire, David Goldberg va découvrir à son insu que rien n’arrête l’influence exagérée des intérêts privés surtout quand les bailleurs de fonds s’apprêtent à désigner leur candidat. L’ouvrage s’inscrit dans la lignée d’une œuvre qui décortique les ramifications complexes et les alliances de circonstance de la démocratie américaine. Selon la logique des joueurs de poker, le président paie sa dette à ceux qui l’on fait roi. Sous la plume de Larry Beinhart, l’ambiguïté et les étranges coalitions de la vie politique américaine se prêtent à merveille à l’univers du roman noir. « J’aime la politique, confie l’auteur, les hommes politiques sont des gens intéressants. Ils ont le pouvoir de tuer les gens. N’importe quel chef de gouvernement peut tuer beaucoup plus que les serial killers. » Le Bibliothécaire a été écrit juste avant la réélection de G W Bush en 2004. « Je me suis amusé à prédire le résultat. Finalement les républicains ont volé l’élection et cela a été très peu contesté dans les médias. Depuis cette élection Bush a tué beaucoup de monde. Je ne suis pas inquiété à cause de mon engagement. Je ne fais que mentionner ce qui se passe. » En attendant les élections de mi-mandat qui auront lieu en novembre aux Etats-Unis, Larry Beinhart a commencé son prochain livre. Il y sera question d’une affaire d’espionnage en Iran.

Jean-Marie Dinh


Le Bibliothécaire 24 série noire chez Gallimard

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William Bayer un as du clash psychologique

bayer-interview1Avec son dernier livre « Le rêve des chevaux brisés », l’enfant de Cleveland nous tient en haleine. D’un bout à l’autre le lecteur plonge sur la piste d’un parcours à double détente. Celui d’un couple improbable qui finit en clash. Et celui plus obsessionnel, d’une quête psychologique qui pousse le personnage principal sur les traces troublées de son enfance.William Bayer fait escale à Montpellier à l’occasion du Festival International du Roman noir qui se tient jusqu’à dimanche à Frontignan. Il a déjà commis une quinzaine de romans. Ce n’est pas le genre d’homme à laisser les choses au hasard. Ce qui ne veut pas dire qu’il soit maniaque. Il aime Hemingway, et comme lui, se fait adepte du style maigre, écriture concise, dépouillée… Mais là où l’auteur du Vieil homme et la mer fuit tant qu’il peut la psychologie, Bayer se délecte à tisser dans les méandres de l’inconscient. Dans Le rêve des chevaux brisés, David Weiss le narrateur, est témoin d’un acte criminel sans avoir vu la scène du meurtre, et il ne le réalise qu’à l’âge adulte. Le rythme du livre est assez lent comme celui de l’écriture « Plus j’avance dans l’âge plus je prends mon temps » confie l’auteur. La dimension du temps justement, est maniée avec finesse et dextérité. Bayer l’allie au lieu de l’action en jouant avec les allers-retours entre passé et présent.

Dans le livre tout commence par le retour de David dans sa ville natale Calista  ville fictive et espace physiquement et moralement vécu et parcouru par l’auteur lui-même. En réalité, Calista n’est rien d’autre que sa ville natale, Cleveland. « J’ai choisi un autre nom pour ne pas être prisonnier des détails. Je voulais faire un parallèle entre l’âge d’or de cette ville et ce qu’elle est aujourd’hui après le déclin économique. C’est pourquoi le meurtre a lieu 25 ans plus tôt. Je voulais aussi évoquer le fonctionnement de ces villes pleines de secrets et de non dits. »

reve-chevaux-brisesWilliam Bayer a un parcours plutôt atypique. Diplômé de Harvard et Cambridge en histoire de l’art, le sexagénaire affiche aujourd’hui les traits d’un bon vivant. Sous la présidence de Kennedy, il a travaillé aux affaires culturelles du Département d’Etat américain qu’il dit avoir quitté, même si certains de ses collègues de l’époque sont aujourd’hui nommés à des postes de pouvoir. « Je n’avais pas envie de passer ma vie à lécher des bottes pour ça.» Alors il a basculé dans le roman noir, pour trouver sa vraie place et pour notre plus grand plaisir.

Jean-Marie DINH

William Bayer Le rêve des chevaux brisés, éditions Rivages.

Voir aussi : Rubrique Roman noir,

A la fin de l’Empire ottoman

Riad el-Solh fut l’une des personnalités arabes les plus marquantes du XXe siècle. Sa vie publique se mêle si intensément aux destinées collectives tourmentées de l’époque qu’elle en devient la métaphore. Historien et journaliste, Patrick Seale est de ceux pour qui le travail d’enquête consacré aux trajectoires individuelles remarquables doit se nourrir de la densité du contexte historique et s’adosser à une robuste documentation (1).

Avocat formé à Istanbul, issu d’une famille de notables « qui avaient été membres de la classe dirigeante sous les Ottomans (…), avaient leurs racines à Saïda, se sentaient autant chez eux dans l’intérieur de la Syrie [où ils avaient des liens familiaux, commerciaux et politiques] que sur la côte », Riad el-Solh, comme de nombreuses autres figures du mouvement national arabe qui émerge de la chute institutionnelle de l’Empire ottoman, bénéficie d’un bagage intellectuel et identitaire complexe.

Son grand-père avait été gouverneur et membre du Parlement ottoman, puis ministre de l’émir Fayçal à Damas après la première guerre mondiale. Son épouse appartenait à l’éminente famille Jabiri d’Alep. C’est donc tout naturellement qu’il se trouve confronté aux problématiques proche-orientales du début du XXe siècle : la désagrégation des « provinces arabes » et l’émergence tragique de la question palestinienne.

Victorieux en 1918, le Royaume-Uni et la France sont en connivence et en concurrence sur le partage des dépouilles. Les tutelles coloniales s’installent dans la violence, sous couvert des mandats de la Société des nations (SDN), compliqués par les conflits dans les métropoles. De Genève à Paris et New York, Riad el-Solh est l’un des plus ardents défenseurs des mouvements d’indépendance qui se manifestent à Damas, au Caire, à Bagdad, à Beyrouth.

Sa soif de souveraineté le conduira autant à se joindre à la délégation syrienne qui obtiendra l’indépendance qu’à s’engager dans le processus qui fera de lui l’un des pères du Liban souverain qu’il entendait construire, loin des replis provincialistes sectaires qu’il avait combattus. « Il détestait le principe même [du] système : le confessionnalisme, contraire de la liberté. Il souhaitait ne plus entendre les mots “chrétien” et “musulman”, mais seulement celui de “citoyen”, car le confessionnalisme menait à la corruption endémique. »

Sur les circonstances troubles de son assassinat en 1951 à Amman, Seale rappelle le « très peu d’investigations sérieuses », la disparition des archives britanniques et l’implication israélienne « dont la possibilité ne peut être écartée, d’autant que dix-huit mois plus tôt Israël avait prémédité de le tuer, complot révélé dans le livre de Yosef Argaman publié en 2007 par le ministère de la défense d’Israël ».

Le mouvement national arabe qui se désagrège exacerbe la question des « minorités » et affecte notamment les communautés chrétiennes. Figure emblématique et patriote de l’élite militaire, le général Fouad Chehab, président du Liban entre 1958 et 1964, perçoit les périls. Nicolas Nassif (2) fait revivre les étapes de sa présidence et les aléas de l’édification des institutions publiques du Liban, guidée par la quête de la pierre philosophale : la souveraineté dans l’ouverture et la solidarité, et le dépassement du confessionnalisme.

Le chéhabisme désigne des formes de développement adossées à la volonté de cohésion panarabe, transcendant les clivages et les hégémonies communautaires. L’édifice sombrera dans la défaite de 1967 et la guerre civile de 1975. Chehab s’était montré sans illusions : « Les gens, et notamment les chrétiens, n’ont pas été convaincus de ce que j’ai voulu construire. »

Le cri de l’économiste expatrié Kamal Dib (3) s’inquiétant de la « chute du Liban chrétien — cette si ancienne passerelle » — est-il un appel au secours devant le retour convulsif et corrupteur des pratiques coloniales ? Les « élites chrétiennes », longtemps travaillées par ces pratiques, confirmeront-elles la renaissance de leur ancrage oriental en retrouvant l’esprit qui a animé les projets fondateurs ? Les sociétés héritières de l’Empire ottoman sauront-elles construire de nouvelles formes de solidarité ou seront-elles aspirées plus encore dans une funeste spirale ?

Rudolf El Kareh

(1) Patrick Seale, La Lutte pour l’indépendance arabe. Riad el-Solh et la naissance du Moyen-Orient moderne, Fayard, Paris, 2010, 570 pages, 26 euros.

(2) Nicolas Nassif, Joumhouriyat Fouad Chehab, Dar Al-Nahar-Fondation Fouad Chehab, Beyrouth, 2008, 610 pages.

(3) Kamal Dib, Haza al-jisr al’atik. Soukout Loubnân almasihi ? 1920-2020, Dar Al-Nahar, Beyrouth, 2008, 531 pages.

 

Voir aussi : Rubrique Histoire, Le Wahhabisme,