Conçue à partir de la collection d’art Vidéo du Musée national d’art moderne, Vidéo, un art, une histoire 1965-2007 présente une version renouvelée de l’exposition du Centre Pompidou. « C’est la première escale en France de l’exposition, après trois années d’itinérance à travers le monde, avant de partir pour l’Amérique latine. » souligne la conservatrice du Musée national d’art moderne Christine Can Assche, commissaire de l’exposition. La lecture historique proposée est chronologique. « Elle est doublée d’une trajectoire transversale qui marque l’influence des précurseurs sur l’œuvre d’artistes plus jeunes. »
La visite qui succède à cette introduction – On épargne ici aux lecteurs les liens alambiqués qui tentent de trouver une filiation picturale entre Courbet et Paik et le marketing institutionnel qui lie l’utilisation de la vidéo dans les vitrines commerçante du centre ville et l’art de Viola – nous permet d’appréhender une sélection de 35 œuvres réalisées par les pionniers de l’art vidéo : Nam June Paik, Peter Campus, Jean-Luc Godard, Chris Marker, ainsi que par des artistes contemporains comme Pierre Huyghe et Isaac Julien…
La neutralité de l’installation qui occupe 1 400 m2 sur deux niveaux est assez réussi mais manque d’espace. Ce qui explique sans doute l’absence de vidéo sculpture, outre le fait que celles-ci soient réputées plus rentables pour les compagnies d’assurances et les transporteurs que pour l’institution muséale.
Mythe ou Histoire ?
Sur le fond, c’est la notion d’histoire qui pose question avec un médium tel que la vidéo qui pourrait-on dire incarne la part maudite de l’art contemporain. Au milieu des années 60, un fort potentiel l’a propulsé dans le ciel de l’art où il a explosé comme les météores. Le caractère éphémère des électrons n’y est sans doute pas pour rien. Rétrospectivement, l’éclosion délirante, poétique et subversive de l’art vidéo apparaît comme une ligne alternative et fugitive qui se poursuit sur une vingtaine d’années avant de se perdre à l’intérieur du petit écran devenu spatial. En ce sens, l’art vidéo se trouve largement en inconformité avec une histoire linéaire qui le conduirait jusqu’à nos jours. Cette métaphore du champ magnétique relève davantage du mythe en créant des relations diffuses dans l’esprit du spectateur.
Un premier combat fatal
L’exposition Vidéo un art une histoire 1965-2007 tente de présenter une histoire en quatre étapes. La première concerne la confrontation avec la télévision, tentative de pénétration et de détournement. La seconde s’articule autour des recherches identitaires, phase expérimentale qui voit le développement de performance autour de l’interaction, du corps, du temps et de l’espace. L’après cinéma aborde dans le troisième volet l’émancipation de l’image et du son de leur contexte narratif. Et la vision du monde, conclut sur diverses directions esthétiques en lien avec la mondialisation culturelle.
Cette vision de l’histoire électronique et magnétique créée un fil ininterrompu alors que dès la première étape l’art vidéo a pris un coup fatal en se confrontant à la tyrannie télévisuelle, l’absence de lieu de diffusion faisant le reste. Il est heureux que les musées ouvrent enfin leurs portes à ce médium. C’est évidemment un peu tard, mais ne boudons pas l’occasion de s’y rendre pour voir.
Jean-marie Dinh
Vidéo, un art, une histoire 1965-2007. L’œuvre des plus grands artistes à découvrir à Montpellier du 25 octobre 2008 au 18 janvier 2009.
« L’imaginaire de Rabelais a quelque chose à voir avec la nuit des temps. » Les paroles du directeur du Frac, Emmanuel Latreille, sont de celles qui fédèrent. Elles président aussi, à l’événement artistique de cet été qui rassemble une trentaine de lieux dans la région, de l’Abbaye de Lagrasse dans l’Aude, au Pont du Gard. Environ 150 artistes contemporains sont de ce banquet. On y découvre, un peu partout sur le territoire, des œuvres graphiques étonnantes, faites d’installations, de sculptures d’objets, de photographies, et quelques réalisations picturales. L’objectif affiché est de permettre au plus grand nombre de rencontrer l’art contemporain.
Embourbement des expressions
Il n’est pas question de contester l’exigence artistique de la démarche, au demeurant plus littéraire que plastique. Mais on peut s’interroger sur le concept événementiel de la chose. Car cette chose, n’est pas aussi neutre que les organisateurs d’expositions voudraient le croire, l’histoire de l’art est aussi celle de ses lieux d’inscription et de présentation. Courbet trouve au Musée Fabre, un écrin et une lisibilité qui peut lui convenir. Mais on voit mal comment le public peut se raccrocher à l’art contemporain « en favorisantune approchedes choses du présent avec l’imaginaire du passé ». Le thème fait sans doute écho à l’air conservateur du temps, mais retombe principalement comme un lieu commun d’embourbement pour la multiplicité des expressions.
Nous reviendrons sur les œuvres présentées qui titillent l’imaginaire d’aujourd’hui. Sont-elles vraiment lisibles ? Touché par une œuvre en particulier, on peut parier que le visiteur ne retiendra pas plus le nom de l’artiste que le travail de la structure ayant contribué à son expression. Il se souviendra en revanche certainement de La Dégelée Rabelais et de la richesse du patrimoine régional.
Natacha Lesueur
Glissement du sens
A force d’être manipulées, lestées par les déclarations d’intention, les œuvres exposées, disent de moins en moins ce qu’elles sont censées évoquer et de plus en plus, ce qu’on veut leur faire dire. On assiste à une manipulation d’éléments plus ou moins symboliques renvoyant au thème principal. Le dialogue des œuvres entre elles, leur mise en regard, ne provoquent pas de fusion. S’est-on seulement posé la question de savoir s’il était la peine d’encombrer l’espace d’une sculpture de plus ? Le concept, creuse plus qu’il ne réduit l’écart toujours maintenu entre le public et les artistes vivants. Au Carré St Anne, par exemple, on s’interroge sur l’utilité des sculptures monumentales et gonflables. Elles seraient plus attractives sur les plages qu’aux côtés du travail pénétrant d’un Renaud Auguste Dormeuil ou de celui, plus mystique, de Javier Perez.
La part politique de l’art
Ils sont pourtant 150 artistes à s’être lancés dans cette expérience problématique, semblable à une question lancée par l’institution sur ce que contemporain veut dire, et maintenue en son sein comme une part non résolue. La part politique de l’art ou l’art de la politique…
Cependant, on ne peut pas se refuser de voir, les conditions qui rendent l’œuvre possible. Le budget débloqué permet bien aux artistes de réaliser, en terme de production. On ne peut négliger le côtoiement naturel des recherches artistiques avec la commande qui a toujours existé. On doit enfin entendre les acteurs locaux qui voient dans cette manifestation un engagement en faveur de l’art contemporain. « Je ne suis pas identifié dans le cadre de cette manifestation, mais il n’y a rien d’autre. Cette initiative existe et me permet de poursuivre plus sereinement mon travail durant l’année, » confie l’un deux.
L’espace régional est devenu le théâtre dans lequel les œuvres contemporaines sont censées trouver leur place. Cette évocation des avantages pratiques, pourrait faire croire à une liberté, à une forme de reconnaissance.
Ce serait oublier que l’art lorsqu’il est une aventure significative, ne peut se satisfaire de monolithisme formel aussi convaincant soit-il. Puisque justement l’art est une ouverture, sans figure préétablie. Dépouillé de tout, l’art devrait nous conduire à l’acte le plus juste de l’artiste pour formuler le mouvement, loin des acquis des représentations et des intérêts.
Tout créateur croyant en l’efficacité de son art, se confronte à la question de l’acte premier, de l’intervention révélant la nature de ce qui est, de ce qui nous entoure et nous lie à la magie du monde. La nécessité du sens porte la forme. On pourrait dire qu’avec La Dégelée règne une glaciale confusion. Le dessein de l’opération Rabelais est de se saisir d’un fonds commun de sens pour le perturber et l’obliger à signifier un imaginaire et une langue de travail. Mais si l’on conçoit, comme Duchamp, que toute création doit avoir une efficacité, dérangeante et modificatrice, dans l’espace où elle est placée et sur le sujet qui la contemple, cette approche thématique décalée peine à laisser surgir les figures et les signes d’un art efficient.
« Une œuvre d'art demande toujours à être révélée. » dr
Le petit homme subtil qui se fraye un passage dans un auditorium bondé à craquer a gardé toute sa candeur. Ce qui est assez rare pour un académicien. Il vient pour parler de son dernier livre « Pèlerinage au Louvre ». Au premier abord on se dit que cet ouvrage occupe une place un peu particulière dans l’œuvre de cet l’écrivain né en Chine en 1929, arrivé en France en 1948 et naturalisé en 1971. Peut-être est-ce lié aux origines de l’auteur, à son statut d’amoureux des lettres… à son regard singulier sur l’art.
Il explique sans ambages comment lui est venu le goût pour l’art occidental. Un choc au contact des œuvres de la Renaissance, lors d’un voyage en Italie dans les années 60. Cela l’a conduit dit-il, à devenir un pèlerin de l’Occident, à courir les musées d’Europe et d’Amérique dans une quête spirituelle. Car la peinture est à ses yeux un volet des plus incarnés des arts spirituels. C’est pour cela qu’il a accepté de constituer son propre parcours au sein de qu’il nomme le sanctuaire du Louvre. « On dit que la peinture est un art visuel. En réalité non, c’est un art du temps. Un tableau contient le temps vécu du peintre qui y a mis son âme. » Le livre nous invite à redécouvrir les différentes écoles européennes de la peinture sous son éclairage sensible. Ce spécialiste de l’esthétique chinoise révèle notamment des ponts insoupçonnés entre l’orient et l’occident dans son approche des peintres de la Renaissance. Il rappelle aussi que loin des stéréotypes, la beauté demeure une conquête de l’esprit. « Il faut toujours regarder un tableau comme si on était au matin du monde. »
Pèlerinage au Louvre, édition Flammarion 25 euros
« Une œuvre d’art demande toujours à être révélée. »
A l’aube de ses quatre vingts ans, Aldo Ciccolini est un des rares grands maîtres du piano en concert ce soir au Corum
Inlassable défricheur du répertoire français, et ardent défenseur de la musique française au piano, Aldo Ciccolini reste l’un des pianistes les plus appréciés du public qui se souvient de ses enregistrements légendaires de Satie, Séverac mais aussi Chopin Beethoven et Alkan. D’origine napolitaine, il acquiert la nationalité française en 1971. Véritable enfant prodige le jeune Aldo est embauché dans une saison régulière dès l’âge de huit ans, mais débute vraiment sa carrière après avoir remporté le concours Long Thibaud en 1949
« Cela m’a permis de commencer une carrière. Mais ne croyez pas que j’ai été une bête à concours. J’ai participé à un seul concours de toute ma vie, et basta ! Si je n’avais pas obtenu la victoire, je n’aurais pas recommencé la fois suivante. J’aurais attendu une autre occasion. On peut très bien faire une carrière sans passer par la voie des concours internationaux ; simplement, on met dix ans de plus »
S’il se défend d’avoir une patrie musicale, Aldo Ciccolini reconnaît la marque des grandes écoles de piano mais préfère avant tout, celle de l’expression personnelle. Avec ce récital au Festival de Radio France, le pianiste virtuose signe un retour attendu. Le choix de la sonate en si bémol Majeur opus posthume D 960 de Schubert lui permettra d’exercer son talent avec cette œuvre de pure génie modulatoire. Exempt de toute démonstrativité, le jeu de Ciccolini devrait faire merveille. On peut s’attendre à ce que le raffinement pianistique qui prévaut chez Ciccolini donne une humanité pénétrante à l’œuvre de Schubert. Le virtuose s’emparera également de la sincérité musicale de Litsz en interprétant, consolation, Funérailles, Polka de Méphisto, La mort d’Isolde et Rigoletto. Un grand moment en perspective.
La Marseillaise 19/07/05
La leçon de Piano
Du 18 au 21 juillet, de jeunes élèves suivent à la médiathèque Emile Zola des cours d’interprétation dispensés par Aldo Ciccolini, des instants d’une rare sensibilité ouverts au public
C’est un plaisir pour le spectateur qui passe dans les coulisses et certainement un moment inoubliable que ces leçons à des élèves sélection-nés sur leurs motivations. Dès le premier contact le maestro veille à chasser les tensions. Il s’agit d’aller à l’essentiel, la musique et rien que la musique.
En initiant le cycle de Master-Class qui se tient jusqu’à vendredi à la grande Médiathèque, le jeune pianiste Michaël N’Guyen avait choisit Chopin et Debussy, des compositeurs dont Aldo Ciccolini est un des plus ardents défenseurs. Le maître observe, écoute, conseille avec bienveillance :
« Quand nous jouons nous racontons une histoire ! La musique est très proche de la prosodie des acteurs. Ne t’occupe pas du solfège, c’est anti musical. »
La nature du rapport entre le maître et l’élève révèle une disponibilité mutuelle féconde. Le public profite lui de cet accompagnement pour se faire l’oreille aux variations proposées par le maestro.
« Il y a la tentation d’une marche funèbre mais ce n’est pas une marche funèbre. Chopin exprime de la lassitude, un sentiment de désolation, de mal de vivre… », les clés données par Aldo Ciccolini suivront sans nul doute la carrière des jeunes musiciens, comme ses conseils : « Ton piano est un morceau de glaise, c’est un être humain que l’on caresse. C’est le piano qui joue de toi. Tu es joué par le piano. » Avec humilité Ciccolini prend plaisir à transmettre ce qu’il sait de l’art, sans jamais en faire le tour.
L’Hérault du Jour 18/07/06
" L’occident va vers sa ruine culturelle "
L’humble ivresse musicale d’Aldo Ciccolini
A 80 ans, Aldo Ciccolini conserve le pouvoir expressif des grands maîtres du piano. L’auteur qui a adopté la France est aussi un ardent défenseur du répertoire musical français dans le monde. Ses mots sont aussi limpides et justes que son doigté : Entretien.
Quelles sont les qualités de l’élève et du professeur qui vous paraissent les plus importantes ?
Il s’agit dans les deux cas d’être serviteur de l’art. Que l’on soit enseignant que l’on soit pianiste concertiste ou élève, nous sommes au service d’un idéal bien plus grand que nous que l’on appelle la musique. C’est la qualité que j’apprécie le plus. Quant à se faire valoir en grand pianiste superstar et toutes ces bestialités de l’époque, je n’en crois pas un mot. Je crois au service, qui n’est pas du tout humiliant, au contraire, c’est notre fierté de servir la musique.
L’interprète n’est qu’un médiateur ?
Oui, l’interprète est un médiateur. Il passe. Il agit parce que la musique doit durer. Nous passons, la musique doit rester.
Vous ne semblez guère optimiste sur l’avenir de la musique et plus largement celui de la culture occidentale ?
Je ne suis pas optimiste du tout. L’occident va vers sa ruine culturelle. Et comme l’occident n’a existé jusqu’ici que grâce à sa culture, privé de sa culture, je me demande ce qu’il en restera.
Qu’est ce qui vous fait dire cela ?
Beaucoup de choses, il y a un changement de société, l’indifférence, la recherche de la compétition sportive qui est d’ailleurs en train d’envahir la musique. Aujourd’hui on parle de celui qui joue plus vite et plus fort que son copain. Tout cela ce sont des signes précurseurs dans les astres. L’émulation… L’émulation est un sentiment qui disparaît. C’est un sentiment très saint car il nous permet de reconnaître la valeur d’un autre et de vouloir l’égaler. Alors que dans la compétition, il y a quelqu’un qui veut gagner à n’importe quel prix. Fusse-t-il le plus sale des prix, on l’a vu récemment.
Le rapport au public, quelle place occupe-t-il pour vous ?
Nous avons besoin du public. C’est-à-dire que nous l’aimons, dans le sens où nous lui racontons nos joies nos misères… nos déceptions. Le public ne sait pas ce que nous racontons exactement, mais il sait que l’on est en train de raconter quelque chose et parfois, il répond parce qu’il a compris qu’on lui adresse la parole en jouant.
Comment gérer les connaissances après avoir rencontré succès et reconnaissance ?
Moi je pars du principe, même à mon âge, que je ne sais rien de la musique. Et je travaille et je me documente avec beaucoup d’humilité. Car le domaine de l’art est si vaste que personne ne pourrait se vanter d’en avoir fait le tour.
Le fait d’enseigner, est-ce important ?
C’est énorme. J’ai autant de joie à enseigner que j’en ai à jouer en public. Il ne s’agit pas du rapport professeur élève. Par exemple tous mes élèves me tutoient, je leur demande de me tutoyer parce que nous sommes tous père et fils devant la musique. C’est un rapport amical, un rapport basé sur le respect de l’autre. Il m’importe surtout de faire n’importe quoi pour que l’élève soit tranquille après une leçon. Je n’ai jamais compris la sévérité excessive de certains professeurs qui souvent provoque des troubles mentaux. Ce ne sont pas des professeurs, ce sont des incompétents qui masquent leur incompétence derrière le voile de la sévérité. C’est beaucoup plus simple d’être gentil. D’encourager l’élève, même s’il a beaucoup de travail devant lui, il faut le mettre dans les conditions d’esprit de pouvoir faire son travail dans la joie. S’il n’y a pas de joie, il n’y a pas de travail.