Les solutions de sortie de crise se heurtent au vide politique

Frédéric Lordon

Cela fait quinze ans que Frédéric Lordon, directeur de recherche au CNRS, se penche sur les montagnes russes du marché financier. Il fait partie de la petite minorité d’experts de la finance qui se distinguent des 95% formés pour défendre le système. Lordon identifie ce qui est vicié dans la finance du marché. Jusqu’ici, on faisait semblant de ne pas l’entendre. A l’instar de Don Quichotte, il apparaît depuis l’automne 2008 comme le héros problématique dans un univers dégradé.

Invité par l’Université Populaire Montpellier Méditerranée, il a donné une juste mesure du marasme qui a débuté avec la contamination des prêts hypothécaires à risque (subprimes) diffusés aux Etats-Unis depuis 2001.

L’injection de finances publiques est absorbée

« L’injection des finances publiques dans le secteur bancaire ne viendra pas à bout de la contraction des crédits, affirme le chercheur. Plutôt que de renflouer les banques, il aurait fallu consacrer cet argent à restaurer les ménages à un niveau solvable pour sauver les banques. » En d’autres termes le plan Paulson (secrétaire au Trésor de G.W Bush), 700
Md$ financés par le contribuable pour assainir le système financier mondial, est un coup d’épée dans l’eau.

Curieusement absent du débat lors des élections européennes, le plan de relance commun européen devrait passer par un doublement de l’UE au financement du FMI qui passerait de 250 Md à 500 Md de dollars sans débat approfondi au Parlement (Mais le chèque signé de l’UE est pour l’instant de 5 Md$). En revanche 400 Md$ vont être débloqués dans le cadre des plans de relance nationaux.

L’onde de choc se poursuit

Depuis l’automne 2008, les actifs «toxiques» dont les banques cherchent à se débarrasser, ne cessent d’affluer. Le plan américain est passé à 1 000 Md$ et la crise s’accroît de manière cumulative. « En novembre, on est entré en récession. L’explosion des mauvaises dettes des ménages s’est transformée en dette des entreprises. Dans ce contexte, vous pouvez renflouer les banques, elles ne se mettront pas à prêter. Parce que pour un banquier, il devient rationnel de ne plus prêter. » Mais si Frédéric Lordon dénonce le plan de sauvetage bancaire comme un scandale, il admet pourtant sa nécessité. « La densité des flux croisés interbancaires fait que la faillite d’une banque entraîne un risque systémique d’écroulement. C’est-à-dire la volatilisation soudaine de tous les avoirs bancaires. Et cela justifie pleinement l’intervention des Etats qui n’ont pas le choix.» Les dernières évaluations du FMI, qui estime les pertes bancaires à 4 000 Md$ et les moins values boursières à 50 000 Md$, donnent une rapide idée de ce qui nous attend.

Montage Alambic'up

Montage Alambic'up

Les propositions

Une fois n’est pas coutume, après l’énoncé des problèmes, le chercheur esquisse les solutions qui appellent à une modification radicale du système. Et notamment celles qui permettent aujourd’hui aux banques de prendre en otage le gouvernement. Frédéric Lordon se prononce pour l’interdiction de la titrisation qui permet aux banques qui ouvrent un crédit de s’en défausser immédiatement. De reprendre le contrôle des entreprises de bourse par leur nationalisation. D’interdire les transactions de gré à gré. D’instaurer une politique monétaire antispéculative en distinguant les taux d’intérêts spéculatifs des taux réels. Et de réviser les formules de rémunération des traders. Ces mesures sont développées dans son dernier livre*. « Leur moyen d’application a déjà été inventé, affirme-t-il, cela s’appelle la conditionnalité. Elle est mise en œuvre par la Banque mondiale et le FMI pour les pays du Sud. »

Ce n’est pas la méthode qui fait défaut, c’est la volonté des gouvernants. « L’ampleur de la secousse est telle qu’elle ouvre une fenêtre d’opportunité politique », insiste le chercheur. Pour l’heure, avec 30% du PIB mondial et un espace économique autosuffisant, l’UE joue la stratégie de la chaise vide et B. Obama vient de renoncer à une législation posant de manière restrictive des limites à la rémunération des patrons et hauts cadres des sociétés financières. Le Président américain préfère s’en remettre au sens éthique des actionnaires. Mais comme le dit Frédéric Lordon dans son livre : « On n’imagine pas une sortie de l’esclavage par appel à la vertu des planteurs ! »

Personne ne sait ce qui va se passer dans les mois qui viennent…

Jean-Marie Dinh La Marseillaise


Dernier ouvrage paru : La crise de trop, Editions Fayard 19 euros

Voir aussi : Rubrique Finance La spéculation attaque l’UE par le Sud, Les banquiers reprennent leurs mauvaises habitudes, Le Sénat américain  adopte un paquet de dépense,

Lol@ et la fiabilité du système humain

Emmanuelle Terff réaffirme la domination de l'imaginaire

En mission pour une multinationale sur une île du bout du monde, David qui dresse la carte des vents pour une hypothétique exploitation éolienne, est convoqué au siège de sa société. Il rejoint, non sans mal, la sphère urbaine qu’il a quittée pour les grands horizons suite au départ de sa femme. Après un exil de cinq ans, cet ordre de rappel sera l’occasion d’une double reconnection avec le monde politico-économique et celle qu’il aime toujours, Lola, la mystérieuse, que la police recherche pour des attaques numériques de grande ampleur.

Mutation du réel

La mutation technologique et ses effets sur la nature humaine sont au cœur du roman d’Emmanuelle Terff qui maîtrise parfaitement son sujet pour avoir créé l’un des premiers systèmes de protection des internautes aux Etats-Unis. Ce livre, dont le philosophe académicien Michel Serres souligne dans la préface l’inventivité narrative, arrive à point nommé au moment où tout le monde s’ingénue à se trouver de nouveaux amis sur Facebook sans vraiment vouloir se souvenir des scandales suscités hier par les écoutes téléphoniques. L’incursion dans la vie privée, via l’évolution technologique, semble aujourd’hui parfaitement tolérée.

L’autisme numérique

L’auteur évoque la question de la fiabilité du monde virtuel sur lequel repose l’hyperstructure de l’économie mondiale qu’elle superpose habilement avec la fiabilité tout aussi incertaine des sentiments de ses personnages. Au premier rang desquels ceux de David qui découvre trop tard la vraie personnalité de son ex-femme dont les idées en ont fait la terroriste la plus recherchée de la planète. Face aux moyens colossaux déployés par son employeur pour localiser Lola, David navigue dans le flux de ses souvenirs. Il entend son rire, revoit ses seins, et apparaît comme la victime d’une autre forme de virus : celui de l’amour d’une femme. Fort heureusement, la géométrie mentale de cette maladie s’avère peu adaptée aux cases binaires du système informatique.

Pouvoir subversif de la littérature

A travers le portrait de Lola, Emmanuelle Terff réaffirme la domination de l’imaginaire sur les filtrages technologiques et autres modes de tatouages électroniques. Le choix du roman correspond à celui du pouvoir subversif de la littérature. « Il y a plus de renseignements sur les techniques d’espionnage dans les livres de gare que dans les publications savantes. » L’écriture est fluide et les 175 pages au parfum sensuel se parcourent sans peine. Reste à savoir combien de fois votre mobile aura vibré et votre ordinateur clignoté durant la lecture…


Lol@, éditions Les 3 Orangers, 17 euros.