Entretien avec Armand Mattelard : Société sécuritaire

Armand Mattelard

Armand Mattelard est professeur émérite de sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris VIII. Il était l’invité de la Librairie Sauramps pour un débat sur La globalisation de la surveillance et la décadence sécuritaire

Vidéo surveillance, cartes à puce, tests ADN… nous assistons à une inflation de dispositifs de surveillance. Y a-t-il pour autant moins de violence ?

 » Hélas non, la première mission des technologies de surveillance est de construire le contexte de l’insécurité. Les experts en industrie de surveillance savent très bien que le foisonnement des dispositifs ne garantit jamais un résultat à 100%. Il y a une surenchère des technologies de surveillance et à mesure que l’on progresse, rien n’atteste d’un résultat plus positif du point de vue de la culture du résultat évidemment.

Quels sont les instruments de mesure proposés ?

Des statistiques judiciaires qui reproduisent le flou de la définition de délinquance. A partir du moment où vous ouvrez la brèche vers une définition extrêmement étendue de subversifs, de terroristes, d’incivils, toute personne est susceptible de rentrer dans le registre de la suspicion. C’est une vieille histoire, la contre insurrection doit étendre la sphère des coupables.

Vous faites émerger dans votre essai (1), la mise en place des concepts sécuritaires dans l’histoire…

En France, la doctrine sécuritaire apparaît dans les années 60 et prend forme dans les années 70 au moment où l’on stoppe le flux migratoire et où apparaissent d’autres éléments de crise, comme le premier choc pétrolier. A l’époque, Giscard et Peyrefitte élaborent des documents essentiels pour sensibiliser l’opinion publique au problème de l’insécurité. C’est là qu’on commence à manipuler les statistiques. On peut parler d’un resserrement qui correspond à la confrontation de l’Etat nation à des logiques internationales.

Cette intrusion libérale et sécuritaire ne se limite pas à l’hexagone, ce qui suppose une compréhension des différentes cultures…

Oui, aujourd’hui le paradoxe est que les représentations collectives nous poussent à reconnaître la diversité des cultures, et en même temps, la mise en place de logiques d’uniformisation des normes qui nous gèrent. La gestion sécuritaire se situe en surplomb des cultures particulières qu’elle infiltre.

Vous démontrez aussi comment la société sécuritaire en tant que projet de société globale se confond avec le projet de société libérale…

Sur les cinq continents, le secteur de la finance et celui de la sécurité constituent le flux tendu entre les sociétés et lient des réalités très différentes. La logique sécuritaire est le fruit de la tension et des rapports de force entre la société et l’Etat. État qui dispose du monopole de la violence légitime et illégitime. Chaque fois qu’il y a une impasse dans le rapport entre l’Etat et la société, les régimes d’exception apportent à l’idéologie sécuritaire des éléments qui font sauter des étapes. Historiquement, la Révolution française a occupé le débat du XIXe. Au XXe, c’est le phénomène colonial sans lequel on ne peut comprendre l’idéologie de la contre insurrection, du nettoyage ethnique et du Kärcher.

Où en est la prise de conscience de la classe moyenne française ?

Ce qui est en train de se jouer dans le monde, c’est la déroute des classes populaires par le système néolibéral. C’est sur cette déroute que se construit l’hégémonie d’une nouvelle classe. Dans les classes moyennes, le groupe social des technocrates, inséré dans la structure économique, s’empare du pouvoir. A tous les niveaux règnent des ingénieurs de l’assentiment, du consentement. Une partie de la classe moyenne se trouve embarquée, une autre est rejetée…

Les embarqués sont-ils prêts à abandonner les principes de la démocratie ?

Il reste des zones de négociation. Le problème de la rébellion face au modèle néolibéral est qu’il se focalise sur des points particuliers. Il est difficile de faire le lien pour avoir une appréhension globale du système. Ce qui fait que la question de la sécurité n’est touchée que de façon superficielle.

Comment s’explique la faiblesse de la critique ?

Il n’y a que certains groupes qui sont à l’intérieur de l’institution qui puissent comprendre où cela nous mène, par exemple les magistrats, les universitaires, certains citoyens en prise. Mais dans l’ensemble, nous avons une critique trop corporative. La construction d’alternatives passe aussi par un changement radical de la façon dont ceux qui ont un peu de pouvoir et de connaissance imaginent leurs rôles par rapport à ceux qui ne connaissent pas. Aujourd’hui le problème est le rapport au savoir, pas le savoir abstrait, le savoir qui permet de transformer la société. Mais il faut dépasser le cadre du terrorisme ou de l’antiterrorisme, le délabrement moral qui légitime la torture. Et l’addiction mondiale aux émissions de télé réalité qui privilégient l’humiliation des autres et l’humiliation de soi-même. Le défi est là. La vraie victoire du libéralisme s’est faite au niveau de l’individu. Chacun a du boulot à faire. On ne peut pas se défausser sur les autres. Cette prise de conscience peut être fructueuse si des individus qui pensent la société de façon critique essayent de s’unir en abandonnant leur égotisme. C’est un défaut magistral que nous a insufflé la société de consommation. Nous avons perdu la notion de solidarité au profit de l’idée de concurrence et l’idée de concurrence fonctionne très bien avec l’idée de sécurité. « 

Armand Mattelard La globalisation de la surveillance, La Découverte, 15 euros.
Voir aussi : Rubrique Médias La télé explore ses limites,


De l’art d’omettre

Le flux de l’édition ne s’arrête jamais. Tout va trop vite. Dans les deux premiers mois de cette année, 547 nouveaux romans seront publiés dont 182 étrangers. A cela s’ajoutent les essais et les documents dont nous vous proposons une petite sélection. Cinq livres à lire pour ouvrir les horizons. Certains sont de la saison dernière, deux ont été écrits par des auteurs de la région (1).

On a quelques regrets d’avoir passé à la trappe quelques-uns des bons livres de la précédente rentrée. Pour bien faire, il faudrait évaluer notre dépendance à l’actualité. Le souci d’exhaustivité est définitivement vain. Dans  » Le Bonheur des petits poissons  » (chez J.C. Lattès), Simon Leys parle des écrivains, et de plein d’autres sujets. Il constate que :  » Beaucoup d’individus robustes et bien adaptés semblent ne guère avoir besoin de vie imaginative « . Si cette tendance se généralise, le problème sera réglé. Mais Leys cite plus loin le Péruvien Mario Vargas Llosa qui a donné la meilleure définition de notre commune condition :  »  La vie est une tornade de merde, dans laquelle l’art est notre seul parapluie.  » L’équilibre reste difficile et le temps – de lire – toujours pas compressible. Greenaway était hier l’invité de Sauramps. Le cinéaste un peu barré se lance dans un projet de 100 livres à paraître sur 10 ans, une sorte d’abrégé encyclopédique qui examine dans le détail 100 ans de l’Histoire d’un vaste continent. Certain pensent qu’ils trouveront là une lecture propre à leur assurer un sain développement intellectuel. Ils se trompent. Ce ne sont que des fragments d’Histoire qui interrogent les frontières entre l’histoire et la fiction selon l’idée qu’il n’y a pas d’Histoire comme telle, seulement des historiens. La durée de vie moyenne s’allonge mais pas celle des livres. Que fait-on contre Alzheimer ?

(1) JC Michéa enseigne la philo au lycée Joffre et Gilles Sainati est magistrat à Béziers.

 

Gilles Sainati & Ulrich Schalchli : La décadence sécuritaire

Les deux auteurs ont été secrétaire général du Syndicat de la magistrature entre 1999 et 2002. Ils signalent dans cet ouvrage que l’irréversible est en train de se commettre.  »  nous faisant oublier que si la  » sûreté  » était inscrite dans la constitution de 1791, il s’agissait de protéger les individus contre l’arbitraire du pouvoir. Le livre explique comment la  » tolérance zéro « , d’importation américaine, s’est imposée dans la pratique judiciaire française. Comment l’idéologie techno-sécuritaire a remplacé la notion du juste par celle du rendement chiffré de la justice. Comment on en arrive à punir des infractions qui n’existent pas.

Editions de la Fabrique 14 euros

 

Louis Chauvel : Les classes moyennes à la dérive

Privilégiées ou condamnées ? Les classes moyennes ne connaissent certes pas les difficultés des plus déshéritées. Mais leur apparent confort dissimule un cruel déficit d’avenir. Tandis que nous nous inquiétons de ses marges, c’est peut-être en son cœur que la société française se désagrége. Où est ce cœur ? Il ne s’agit pas seulement d’un  » juste milieu  » entre l’élite et les classes populaires. La centralité des classes moyennes tient d’abord à l’imaginaire de progrès et d’émancipation qui leur fut longtemps associé. C’est cet imaginaire qui s’effondre aujourd’hui. De même qu’elles associèrent les autres à leurs succès, les classes moyennes les entraînent à présent dans leurs difficultés. Leur dérive pourrait devenir demain le cauchemar de tous.

Editions du Seuil 10,5 euros

 

Simon Leys: Le bonheur des petits poissons

Depuis toujours Simon Leys a privilégié les textes courts, incisifs pour défendre ses idées, pour livrer ses observations sur notre monde. Le bonheur des petits poissons regroupe des chroniques publiées par l’auteur dans le Magazine littéraire. Une promenade où voisinent sans logique apparente réflexions sur l’art et chroniques de notre temps, sur ses excentricités, ses paradoxes, ses idées fausses. Des réflexions sur les rapports qu’entretiennent les écrivains avec la réalité, l’art de la litote, la critique, l’angoisse de la page blanche, l’argent s’entrecroisent avec une diatribe contre l’interdiction de fumer, une comparaison entre les livres qui doivent accompagner les expéditions polaires, le mal de mer de Conrad ou encore un paradoxal éloge de la paresse…

Editions JC Lattès, 17,5 euros

 

 Jean-Claude Michéa : L’empire du moindre mal

 Le libéralisme n’était pas loin de tenir sa promesse du plus grand bonheur pour le plus grand nombre. C’est que, relève J.-C. Michéa, il reposait encore sur des éléments de la morale de l’ancien temps, comme le sentiment de loyauté, qui rend tout simplement possible les affaires. Mais au stade avancé auquel est arrivée la société libéralisée, une mutation s’est opérée, qui risque fort de se retourner contre le monde libéral : le marché et le droit ont été érigés en morale – alors même que le libéralisme était censé nous prémunir de la morale expulsant les derniers éléments du sens de l’amitié, de l’entraide, de la réciprocité, de la loyauté…qui nous permettaient encore de faire société, et en particulier de nous faire plus ou moins efficacement marchands.

Editions Climats 19 euros

 

Peter Greenaway : Grandeur & Décadence du Théâtre de Gestes

 Il se peut que des événements qui se sont déjà produits dans l’Histoire du monde au cours des cinq derniers millénaires puissent être perçus et reconnus, bien qu’en apparence déformés, ré-imaginés, regardés à travers un miroir, en fait entièrement revisités avec des issues différentes. Grandeur & Décadence du Théâtre de Gestes est le premier de la série des Historiens. Peter Greenaway y évoque l’histoire du langage silencieux qu’est le geste dans le théâtre, prétexte à la création d’un récit qui fait appel à la participation imaginative du lecteur en jouant sur la représentation muette du langage qu’est le texte en train de se lire.

  Editions Dis Voir, 20 euros

 

 

 

 

 

 

La démocratie d’opinion va-t-elle court-circuiter la démocratie représentative ?

Source France Culture 11.01.2008

Pierre Rosanvallon a montré récemment dans « la Contre-démocratie » comment la défiance envers les gouvernants, des procédures de surveillance des élus avaient progressivement débouché sur une sorte de « magistère parallèle ». De là, cette toute nouvelle « souveraineté d’empêchement » dont est créditée l’opinion publique. On l’a vu se manifester encore tout récemment face au CPE. Votée tout ce qu’il y a plus de régulièrement par le Parlement, le projet de loi du gouvernement a été retoqué par l’opinion, guidée par la rue. Dans « la Reine du monde », Jacques Julliard enfonce le clou. Le système de représentation classique, fondé sur une délégation de la souveraineté populaire à un petit nombre d’élus n’est pas condamné, mais il aurait définitivement cessé d’être hégémonique. Déjà, il y a dix ans, dans « la Faute aux élites », l’historien éditorialiste à L’Obs avait diagnostiqué la profondeur du divorce entre le peuple et les élites. Cette fois, il entreprend de cerner cette démocratie d’opinion ou « doxocratie » qui est en train de porter au pouvoir le nouveau prince, l’Opinion. Et d’en faire l’archéologie. Cette doxocratie, d’après Jacques Julliard, elle est médiatique, directe et permanente. Médiatique, parce qu’elle coïncide avec la généralisation des nouveaux médias. On sait le rôle qu’ont joué les blogs dans la victoire du « non » au référendum européen de 2005. Directe, parce qu’elle court-circuite ces corps intermédiaires qui, traditionnellement, interprétaient la volonté populaire et organisaient les débats publics. Permanente, parce que les électeurs ne supportent plus la démocratie qui leur donne la parole les jours d’élection, pour mieux la reprendre dés le lendemain. Michel Wieviorka a mis en cause de son côté, dans des tribunes parues dans la presse, la manière dont le nouveau président de la République a miné l’autorité de son propre gouvernement, mis au pas le Parlement, marginalisé l’opposition, mis les syndicats en porte-à-faux – chaque fois, en en appelant, via les média, à l’opinion, par-dessus la tête de ces « institutions intermédiaires ». Si la bonne vieille démocratie parlementaire, qui a fait ses preuves, devait céder la place à la dictature des sondages et à la politique-spectacle, devrions-nous nous en réjouir ? La démocratie d’opinion prospère sur l’humus des frustrations et des rancoeurs – qui ne sont pas les meilleures conseillères. « Célébrer le règne de l’opinion », écrit Alain Duhamel dans « Le Point » de cette semaine, « c’est encourager la religion de l’inconstance, de l’émotion et – trop souvent – de l’ignorance. » Dans la mesure où comme le reconnaît Jacques Julliard, le média qui façonne l’opinion publique, les télévisions grand public, ont pour idéologie l’apologie de la violence et de la force, l’argent acquis par n’importe quel moyen ne doit-on pas s’inquiéter de voir les politiques professionnels remplacés par des bateleurs et des amuseurs ?

Jacques Julliard, historien, auteur, journaliste
Michel Wieviorka, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, et administrateur de la Fondation Maison des sciences de l’homme. Il a été le président de l’Association internationale de sociologie (2006-2010).
Yves Sintomer, membre de l’Institut Universitaire de France , professeur de science politique, chercheur au CSU-CRESPPA (CNRS/Université de Paris 8)