La vie comme un éclair

ketchup« Miguel Hernandez avait clairement à l’esprit qu’il ne travaillerait jamais dans un bureau, qu’il ne porterait jamais d’attaché-case ni de cravate. Il savait tout aussi clairement qu’il n’accepterait pas de poste à responsabilités dans une grande entreprise et qu’il ne ferait pas de voyage à l’étranger. »

A 18 ans, l’anti-héros du roman de Xavier Gual pense savoir à quoi s’en tenir. Et il mesure l’ampleur de son ignorance. Miki, pour les intimes, a deux buts dans sa vie : être le roi du quartier et se payer une voiture mortelle. Pour cela, il est prêt à tout. Avec son pote Sapo qui fréquente une bande de skins toujours à la recherche de nouveaux terrains de chasse, il sillonne les quartiers de leur cité barcelonaise pour dealer des cachetons à la petite semaine. « Je voulais aborder l’expérience de jeunes plein de vitalité qui vivent dans les cités de Barcelone. Celles que personne ne connaît. Ni les touristes qui viennent dans la mégapole comme à Disneyland, ni les politiques qui ne connaissent rien de la cité. »

Le choix d’un milieu social défavorisé résonne pour toute une génération qui ignore le concept historique d’ascenseur social. Le quotidien de la jeunesse abandonnée que décrit l’auteur ne fait pas bon ménage avec l’idéologie, hormis « le masque » du fascisme. Pas bon ménage tout court, pourrait-on dire, chez les personnages de Xavier Gual qui ne savent pas aimer.

La structure est constituée d’une succession de monologues, criants de vérité. « J’ai travaillé les dialogues comme si c’était une caméra qui enregistrait les scènes. » Le passage du prof qui craque en déballant à ses élèves ce qu’il a sur le cœur, ou celui de la star du porno qui affranchit froidement les deux jeunes volontaires frise le tragi-comique. On est saisis par le rythme et la puissance de la langue dont la traduction française tire le meilleur parti. « On connaît bien la langue catalane pour ses récits historiques. Avec ce livre, je souhaitais employer le registre de la rue qui n’apparaît pas dans les écrits catalans. » L’expérience vaut le détour. Passées les premières pages, impossible de décrocher.

Ketchup, 17 euros, éd Au diable Vauvert.

Xavier Gual était l’invité de la librairie Sauramps.

La guerre des chefs au PS

ps2Un livre d’actualité pour s’y retrouver, un peu, dans la grande course à l’échalotte qui anime le parti politique qui naguère structurait le débat politique français. Avec Le petit socialiste illustré, Jean-Michel Normand spécialiste du PS au Monde, dépeint le paysage baroque où les grandes joutes idéologiques ont laissé place à la médiacratie, et les programmes de société aux petites phrases assassines et glamour. Malgré ses ressources inestimables, pourrait-on croire, le PS n’a pas remporté une seule élection présidentielle depuis vingt ans. Ce livre illustré par l’exemple aide à comprendre pourquoi. Il propose de découvrir le PS sous un angle inédit : celui de son folklore, de ses manies qui font tristement sens. Du patois militant, aux tics de langage des leaders, sans oublier les tartes à la crème qui émaillent leurs discours, le livre de Normand dévoile, non sans humour, les travers d’une galaxie surréaliste souvent située aux antipodes de l’intérêt général. On tourne les pages en s’efforçant de rire, mais l’exercice est difficile. Dans la langue du crue, les pathétiques imbroglios de la tektonik du PS local ou le mariage de la carpe et du lapin pourraient se traduire ainsi. Pour se remettre en selle sous la pression du Big Boss (Frêche) qui en pince pour Stausski (DSK), la belle Hélène (Mandroux) qui avait hier rallié la motion de Bébert roi du monde (Delanoë), soutient aujourd’hui celle de La dame aux caméras (Royal). Le congrès PS en question doit être celui de sa « rénovation ». L’affaire est devenue sacrément urgente. Le pire résidant sans doute dans la propention hégémonique que le parti socialiste s’efforce sans cesse de déployer sur l’ensemble de la gauche.

Le petit socialiste illustre, ed Jean-Claude Gawesewitch, 13,9 euros

Voir aussi : Rubrique Politique A quoi joue Gérard Collomb ?, Rubique Livre politique

Du scandale à la tragédie intime

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Serge Bramly

« On ne rembobine pas la pellicule du réel ». Toute tentative allant dans ce sens est vouée à l’échec. Les professionnels de l’information le savent. Ce qui ne les empêche pas d’y employer la plupart de leur temps. Moins pour donner un sens à ce qui se passe, que pour faire du neuf en légitimant l’intérêt du pouvoir en place. C’est un peu de ce réel que restitue Serge Bramly dans Le premier principe, le second principe. Le roman s’articule autour d’une succession de faits déterminants des dernières années. On suit la carrière trouble d’un photographe susceptible de traquer une princesse s’engageant sous le tunnel du pont de l’Alma. Celles non moins obscures d’un marchand d’armes suisse, d’un haut fonctionnaire participant aux réunions stratégiques à huis clos, et d’un Premier ministre français qui connut une fin tragique.

Pour dénoncer les tromperies, souligner que nous ne sommes pas dupes, ou simplement décrire le réel, Serge Bramly fait appel à l’imaginaire. Il met à jour notre regard en puisant des souvenirs discordants qu’il organise dans la structure inspirée d’un roman d’espionnage moderne. Les interprètes du pouvoir mystérieux s’incarnent à travers une série de personnages qui nous conduisent de l’Afrique à la Chine en passant par l’ex-Yougoslavie.

L’histoire débute en 1981. L’enquête d’un analyste de la DGSE nous plonge par un réseau de lignes entrelacées au cœur de l’histoire secrète des années Mitterrand. On suit les fils en cherchant le lien avec l’intrigue principale pour finalement comprendre que l’auteur nous invite à renverser la hiérarchie entre cadre et contenu. Le moteur même de lecture est la fragmentation. Ce en quoi elle colle parfaitement au XXIe siècle. Un roman passionnant et une réflexion des plus originales sur les enjeux violents de l’information.

Serge Bramly, Le premier principe Le second principe, éd JC Lattès, 22 euros