» La littérature est un plaisir »

todorov-moyenneRencontre. Avec Tzetan Todorov à propos de la problématique de son essai  : La littérature est-elle en péril ?

Vos années d’études sont marquées par la volonté d’échapper aux dogmes idéologiques qui régnaient en Bulgarie. A la fin des années 50, vous fuyez la schizophrénie collective et vous vous retrouvez en France face au système de classification littéraire. Est-ce une autre forme de schizophrénie ?

Pas vraiment, parce que dans le milieu intellectuel des années 60, il y avait une libre circulation d’un milieu à l’autre. On pouvait s’enfermer, mais dans une servitude volontaire. Alors que dans le monde totalitaire, vous êtes contraint. Dans le privé, les gens révèlent une facette de leur être librement. Et quand ils se retrouvent dans la sphère publique, ils tiennent un discours convenu pour se soumettre aux prescriptions de l’idéologie. Quand on a vécu dans ces conditions, on comprend beaucoup de choses et on a un peu peur parce que l’on se rend compte que n’importe quelle population mise dans certaines conditions se comporterait de la même manière. On ne peut pas échapper à un pouvoir qui vous entoure de partout.

La servitude volontaire,  n’est-ce pas pire ?

Cette servitude volontaire est d’une certaine manière pire parce qu’on l’accepte et elle vous contamine de l’intérieur. Alors que l’autre type de servitude est une pure contrainte. Mais le totalitarisme ne fonctionne pas comme ça. Tout le monde est à la fois maître et esclave, surveillant et surveillé et c’est cette pénétration de toute la société qui est vraiment le trait caractéristique et en même temps une révélation effrayante. Parce qu’être soumis, tout le monde peut le comprendre : on peut être vaincu par des forces plus grandes que la sienne. Mais être complice, on voudrait ne pas l’accepter.

Pourquoi écrire ce livre maintenant ?

Cela est  lié à mon parcours individuel. Après mes études littéraires, j’ai éprouvé le besoin de me familiariser avec les disciplines des sciences humaines. Parce qu’il me semblait que la littérature n’est pas coupée du reste du monde. Je me suis engagé dans mes années de voyage intérieur à travers les sciences humaines. La littérature, je l’avais laissée un peu de côté et puis il y a quelques années, j’ai eu le sentiment que ce parcours était terminé. Et j’ai voulu faire le point sur ce qui avait été ma profession.

Votre propos donne à penser que l’on étudie plus la méthode que le sens des œuvres littéraires…

J’ai acquis cette connaissance concrète au sein du Conseil national des programmes. Pendant quelques temps, on s’est dit que les études littéraires pouvaient être améliorées en introduisant des concepts et des méthodes plus rigoureuses que celles qui avaient cours. Ce projet remonte aux années 60. J’y ai moi-même participé. Mais une fois introduit dans l’enseignement scolaire, cela s’est transformé en une étude des seules méthodes au détriment des textes. Ce qui devait être un instrument est devenu l’objet de l’étude même. Les fleurs du mal ou Mme Bovary deviennent des exemples illustrant les figures de rhétoriques ou les procédés narratifs au lieu que cette connaissance puisse nous servir à mieux comprendre le sens, la beauté, les idées, la pensée de ces œuvres.

Vous précisez que cela ne relève pas de la responsabilité des profs que peuvent-ils faire ?

Ils peuvent influencer leur encadrement. Moi je m’attaque plus à l’encadrement qu’aux professeurs. Pour dire la vérité, ils font les choses comme cela leur convient. Il y a une grande variété dans les classes. Mais cette variété n’est pas illimitée. Parce que vous avez des programmes nationaux qui deviennent contraignants comme au moment du Bac. Et puis il y a les inspecteurs qui viennent et qui notent. Donc on ne peut pas faire les choses à sa guise, mais ils peuvent élever la voix à travers leurs associations et leurs syndicats. Il faut revenir à une attitude beaucoup plus simple qui correspond à l’expérience des lecteurs communs. Qui lisent pour le plaisir, pour une meilleure compréhension de ce qui les entoure et d’eux-mêmes.

Il est plus facile de contrôler la méthode d’analyse que la nature de l’œuvre ?

Oui, on pourrait faire des QCM en cochant les bonnes réponses. Mais c’est une dérive à laquelle il faut absolument résister. Il faut que l’on sache comprendre, parler, s’exprimer et cela c’est plus difficile à noter. Il y a une défection massive dans cette filière. Aujourd’hui, on ne prend le Bac L que parce qu’on n’est plus capable de faire des maths. Et c’est absurde parce que la filière littéraire devrait être celle qui nous apprend le plus sur la société humaine. Et toutes les professions ont à faire aux comportements humains. Il faut partir du postulat que la littérature c’est du plaisir.

recueilli par Jean-Marie Dinh

La littérature est-elle en péril ? éditions Flammarion

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La main amie de Gabriel Monnet

g-monetGabriel Monnet, figure emblématique de la décentralisation théâtrale, partage avec Char la puissance sauvage des militants de l’art, de l’esprit entier. Sans concession. Monnet a répondu présent à l’invitation de La Maison de la Poésie de Montpellier .  « J’ai découvert Char au lendemain de la guerre avec « Le soleil des eaux » un texte fascinant avec 40 personnages. Le texte est bâti avec un mode d’écriture en escalier. Il faut du temps pour le monter, un temps que je n’ai jamais rencontré. Mais le texte m’a ouvert sur l’œuvre. Je me souviens du livre de Georges Monin « Avez-vous lu Char ? » qui s’interrogeait sur son prétendu hermétisme ! ».

La rencontre entre Monnet et Char dure le temps d’une journée. 

« A mon insu, ma femme lui a écrit pour nous ménager une rencontre. J’ai passé ainsi une journée dans son grenier. Nous avons beaucoup ri échangeant et  buvant du vin du Ventoux. Je ne l’ai jamais revu. Il tenait farouchement à sa solitude. Et il était tellement imprévisible. Cela m’impressionnait beaucoup ». 

Toute l’œuvre théâtrale de Char est regroupée dans Trois coups sous les arbres. La langue de Char se prête-t-elle au théâtre ?

« C’est un théâtre très rare. Un théâtre intermédiaire entre la lecture, le jeu et la all slots représentation d’une très grande pureté et simplicité. Planchon a créé Claire en 1951. « Soleil des Eaux » a été donné à la radio avec le concours de Jacques Dupin. Char fait parler les personnages de tous les jours autour de la rivière menacée par une usine. Les pêcheurs de la Sorgue s’expriment dans un univers écologique. Mais l’auteur déborde le caractère écologique pour en faire une fable tellurique ».

La place de la poésie ici et maintenant ?

« A l’école bien sûr, mais pas seulement ; la place de la poésie doit être première dans la république. La poésie doit trôner au ministère de la culture qui devrait être autre chose que la cinquième roue du carrosse. Elle doit se trouver en lieu et place de la religion, construire des cathédrales. Il faut comme le souhaitait Char arracher au divin les mots qui se sont englués, pour faire autre chose ».

Recueilli par Jean-Marie Dinh

Voir aussi : Rubrique Poésie