L’Égypte foisonnante

Une histoire tragi-comique sans tabou

Une histoire tragi-comique sans tabou

Est-ce qu’une nuit de plaisir peut effacer soixante années de douleur ? C’est la question que pose le réalisateur égyptien Adel Adeeb dans The baby Doll night. Sous les traits d’une banale comédie, le film fait le tour des problèmes touchant au Proche-Orient en enfreignant au passage tous les tabous imaginables, y compris celui de la Shoa, jamais abordé par le cinéma arabe.

A l’occasion de la Saint Sylvestre, Houssam, qui travaille à New-york, s’apprête à rejoindre sa femme au Caire. Séparé depuis un an, le couple n’a qu’un seul souhait : passer ensemble une nuit de rêve où ils concevront un enfant attendu depuis fort longtemps. Mais ce désir si pieux rencontre toute une série d’obstacles qui sont autant d’occasions d’évoquer : le 11 septembre et ses suites pour les Arabes aux États-Unis, le conflit israélo-palestinien, la guerre d’Irak et le camp dAbou Ghraib, la Shoa et la construction du mur israélien, le terrorisme et sa condamnation…

C’est le dernier scénario du grand scénariste Abdel Hay Adeeb, servi par les plus grands acteurs égyptiens. Un testament brillant et moqueur sur notre époque et sans doute une ouverture pour le cinéma arabe de demain. On est aux antipodes du non-dit puisque tout est dit ou presque (l’essoufflement du pouvoir égyptien est suggéré) dans ce film qui n’hésite pas à soulever les jupes de la statut de la Liberté.

Jean-Marie Dinh
Voir aussi : Rubrique Rencontre Khaled Al Khamissi
 
 
 

 

« Ne pas toucher à la dignité »

Cinemed. Les Hors-la-loi, de Tewfilk Farès, film ovni du cinéma algérien

Les Hors-la-loi Tewfilk Farès

Les Hors-la-loi Tewfilk Farès

Tournée en 1969, Les Hors-la-loi est le premier film en couleur du cinéma algérien. C’est aussi le film qui a fait le plus d’entrée en Algérie et un très bon score en France, où il est resté à l’affiche une semaine avant d’être victime de la censure. Quarante ans plus tard, le film reparaît au Cinemed grâce à la sagacité du distributeur Splendor film. L’action se déroule en Kabylie autour de 1948. Le film conte l’histoire de trois bandits d’honneur qui jouent bien des tours aux administrateurs. Pour s’être opposés aux injustices subies par la population, ces redresseurs de torts sont demeurés de véritables héros populaires en Algérie. Ceux sont aussi les premiers à avoir rejoint le maquis, avant l’apparition de l’armé de libération nationale. « Quand j’ai tourné ce film en 1968, tous les réalisateurs algériens faisaient des films autour de l’indépendance. Moi je voulais faire à la fois un film historique et populaire. Je récuse l’appellation western qui me semble un peu réductrice, même si j’ai utilisé certains codes. Les Algériens qui étaient très cinéphiles à l’époque aimaient çà. Je me souviens les voir spontanément se lever et crier de joie à l’arrivée de la cavalerie, sans forcément réaliser qu’ils étaient du côté des indiens », explique Tewfik Farès. L’espace naturel, participe au vent de liberté qui se dégage de ce film rythmé par la guitare de Georges Moustaki. Le regard du réalisateur restitue subtilement l’organisation familiale où la femme tient un rôle de pilier. Il s’avère également remarquable dans la direction d’acteur, tous très convaincants Sid Ahmed Agoumi, Cheikh Nourredine, Jacques, Monod, Jean Bouise… Un film plein de respect, élégant, intelligent, drôle, qui n’a pas pris une ride. Peut-être parce que Farès se préoccupe de préserver la dignité. Après une expérience fructueuse à la télévision avec les documentaires de Télécité réalisés par les jeunes des quartiers en difficultés, on attend avec impatience son retour au cinéma : « Il ne faut pas que l’on fasse de ces gosses des hors-la-loi… » dit-il.

JMDH

Voir aussi : rubrique cinéma Féraoun une vision lucide, Cinemed 2009 un cinéma libéré,autour du film de Bouchareb, rubrique livre Laurent Mauvignier Des hommes, Todorov la signature humaine, rubrique politique locale le musée de la France en Algérie,


Quignard au-delà du savoir

pascal_quignardOn ne naît pas impunément dans une famille de grammairiens. Mais que l’on se rassure, voir et entendre Pascal Quignard est une chose toute différente que de le lire. L’occasion nous en était donnée cette semaine à l’auditorium du Musée Fabre où le lettré était l’invité de la librairie Sauramps. Avant d’évoquer son dernier livre, Boutès, avec Nathalie Castagné, l’auteur en a lu le premier chapitre. Pris par l’expédition des Argonautes pour retrouver la toison d’or, le héros, Boutès, rencontre les sirènes. Mais à l’inverse d’Ulysse, qui reste attaché à son mât, Boutès plonge dans la mer. Ce geste, à première vue insensé, ne l’est certainement pas, suggère l’écrivain dont le cheminement vise à y trouver un sens. C’est autour de ce saut, « l’élan de Boutès vers l’animalité intérieure » que tourne son livre.

« Après La nuit sexuelle, je voulais m’accorder un peu de répit, indique Pascal Quignard, mais il y a eu cet épisode au Banquet de Lagrasse (1) qui m’a donné un sursaut pour défendre les lettres. » Retour donc vers ce mythe grec méconnu pour évoquer « la musique qui a le courage de se rendre au bout du monde. » Boutès répond à l’appel ancien de l’eau, un irréel qui n’est pas du passé, affirme l’écrivain.

JMDH

Pascal Quignard, Boutès, Éditions Galilée, 2008

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En 2007 lors du festival qui avait pour thème La nuit sexuelle en hommage à Pascal Quignard, 12 000 livres ont été saccagés par un mélange de gas-oil et d’huile de vidange dans l’abbaye rachetée pour partie par le Conseil général (des moines traditionalistes vivent dans l’autre partie de l’abbaye). A ce jour l’enquête du SRPJ n’a toujours pas abouti.

L’arrogance feutrée

suzanne-vega-covers1Suzan Vega fêtera bientôt 25 ans de carrière avec neuf albums à son actif dont le dernier, Beauty & Crim (2007) inspiré de New York, renoue avec la poétique urbaine qui a fait son succès. A Montpellier, elle a démontré qu’elle n’a rien perdu de sa verve et qu’elle figure toujours parmi les grandes chanteuses américaines du moment. Outre son univers musical et littéraire qui lui confère une chaleur imaginative singulière, on pourrait résumer l’œuvre de Suzan Vega à ce qu’elle affirme avant tout, c’est-à-dire sa liberté.

Une heure trente sur scène a suffi pour convaincre le public de l’authenticité de la démarche et laisser trace dans quelques mémoires. Le rapport au réel, la détermination, l’intime et l’humour sont autant d’éléments qui concourent à l’alchimie envoûtante de Vega. Le répertoire interprété se composait de nouvelles chansons extraites de Beauty & Crim et de titres de la toute première heure. Sur scène, l’artiste s’appuie sur sa générosité et la complicité de son guitariste, Gerry Léonard. Les textes de Vega s’ouvrent sur des histoires. On y parle d’une rencontre ultime entre une reine et un soldat, ou d’un enfant maltraité. L’expression est toujours intuitive. « New York est une femme, elle te fera pleurer et pour elle tu n’es qu’un gars de plus» Une question pour conclure : Do you love me ? Yes we do Madame…


Cinemed, 30 ans d’ouverture et toujours de l’inédit

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En ouverture du festival le film de Paolo Sorrentino, Il divo

Une sirène assise sur le chiffre 30 sur fond de soleil couchant : « C’est une affiche signée Caza qui ne connaît pas la crise », commente le directeur du Cinemed, Jean-François Bourgeot. A l’aube de cette trentième édition, tout se passe comme si l’identité du festival et son âge respectable lui permettaient d’observer avec une certaine sérénité les bouleversements qui secouent la planète. Cette présentation de l’édition 2008 a permis aux pères fondateurs Pierre Pitiot et Henri Talvat de revenir sur le chemin parcouru depuis cette semaine consacrée au cinéma italien, initiée en 1979. « On n’est jamais prophète en son pays a souligné Pierre Pitiot, mais je me réjouis de la reconnaissance acquise autour de la Méditerranée. Et j’ai la certitude que le festival est devenu le phare de ce cinéma qui nous unit et nous fascine », a confié celui qui entame sa dernière présidence de l’événement.

Une identité essentielle

Voilà de quoi rassurer le public (85 000 spectateurs attendus) sur la question de l’identité de la manifestation qui conserve sa destinée. Le débat soulevé l’an dernier par le président de l’Agglo tendant à élargir la vocation du Cinemed en dépassant la dimension méditerranéenne ne semble plus à l’ordre du jour. Du moins en ces termes, car bien plus que de se poser en gardien de l’identité méditerranéenne, les organisateurs cinéphiles savent que le cinéma est un regard spécifique qui se nourrit d’autres apports. Le Cinemed offre un espace d’expression aux réalisateurs méditerranéens dont les œuvres renvoient à une multitude d’horizons. A cet égard on peut citer le film Baby Doll Night de l’Egyptien Adel Adeeb, qui donne, pour la première fois dans l’histoire du cinéma arabe, une représentation de la Shoa. Dans l’environnement mondial, il ne s’agit plus de rester circonscrit aux seuls territoires concernés mais de les dépasser. Et si le manque de visibilité nationale, dont peut souffrir le Cinemed, correspond à sa spécificité, le festival s’inscrit, comme l’a souligné Michaël Delafosse, dans la nécessaire volonté de « montrer des œuvres de l’esprit face à une industrie très concentrée. »

La richesse de la diversité

Avec 120 films inédits répartis dans la programmation et ses rétrospectives issues des sélections concoctées par ses nombreux invités, l’édition 2008 offre un panorama d’une riche diversité. 14 pays du bassin méditerranéen sont représentés dans la compétition longs métrages, dont le film turc Les trois singes de Nuri Bilge Ceylan, (Prix de la mise en scène à Cannes). Dans la section Panorama, la place importante accordée aux courts métrages participe pleinement à la révélation de nouveaux talents. Parmi les 21 courts en compétition, on trouve des points d’entrée percutants comme le film Insights du réalisateur israélien Dana Keidar, où un sniper observe une jeune palestinienne dans sa lunette. A cela s’ajoute un panorama des meilleurs courts métrages produits entre 2007 et 2008 et les 11 films de la compétition documentaire.

Les grands rendez-vous

La soirée d’ouverture s’annonce comme un clin d’œil à l’histoire du festival avec Il divo, projeté à Cannes cette année. Le film italien de Paolo Sorrentino dresse le portrait sans complaisance D’Andreotti, vieil homme politique rompu à la pratique du pouvoir qui prépare sa réélection. L’hommage qui sera rendu aux frères Taviani à travers la sélection d’une quinzaine de leurs films, comme celui consacré au réalisateur espagnol Jaime Camino pour son œuvre sur la fin de la guerre civile espagnole, renoue avec les thématiques politiques.

Autres temps forts, l’avant première de Mesrine de Jean-François Richet, un concert de musiques de film avec le compositeur algérien Safy Boutella et l’hommage à Youssef Chahine avec la projection de l’Emigré.

Jean-marie Dinh

L’agglomération de Montpellier est le premier partenaire financier de l’événement avec un financement de 455 000 euros.