La base américaine d’Okinawa, épine dans le pied du premier ministre japonais

 Shinzo Abe au mémorial de la paix d'Itoman, près d'Okinawa, le 23 juin.

Sous prétexte de s’émanciper des Etats-Unis, M. Abe Shinzo veut contourner la Constitution pacifiste de son pays. Le premier ministre japonais masque ainsi sa volonté de renforcer l’armée, malgré une forte opposition de la population. Du reste, il a accepté l’extension des bases militaires réclamée par Washington dans l’île d’Okinawa, qui abrite déjà les deux tiers des troupes américaines déployées au Japon.

par Gavan McCormack   

Si les tensions entre le Japon et la Chine, ou entre la Chine et des pays voisins, font couler beaucoup d’encre, le conflit qui oppose l’archipel d’Okinawa à Tokyo et à Washington est, lui, bien moins médiatisé. Depuis dix-huit ans, les habitants de cette préfecture japonaise s’insurgent contre le projet de construction, décidé par les deux gouvernements, d’une nouvelle base militaire de marines américains à Henoko, dans le Nord. Le premier ministre Abe Shinzo, qui a entamé son second mandat en décembre 2012, considère ce projet comme prioritaire. Mais il fait face à des adversaires plus déterminés que jamais.

En avril 2015, devant un Congrès américain conquis, il a proclamé son attachement aux « valeurs partagées » de démocratie, de respect de la légalité et des droits humains, ainsi qu’à certains objectifs particuliers, tels que la base militaire de Henoko. Un mois après sa visite, le gouverneur d’Okinawa, M. Onaga Takeshi, arrivait à son tour à Washington pour le contredire : pas question de tolérer la construction d’une nouvelle base.

Entre Taïwan et l’île japonaise méridionale de Kyushu, l’archipel que recouvre la préfecture d’Okinawa s’étire sur quelque 1 000 kilomètres. Pour la Chine, il constitue potentiellement un « grand mur maritime » commandant l’accès au Pacifique. C’est dire s’il joue un rôle essentiel dans l’équilibre des forces en Asie de l’Est.

Avant d’être intégrées au Japon, ces îles formaient le royaume de Ryukyu ; elles dépendaient à la fois des Etats pré-modernes chinois et nippon, et connurent cinq siècles de voisinage paisible en mer de Chine orientale, dans le cadre du système du tribut chinois (1). Dans les années 1850, le royaume jouissait d’une indépendance qui lui permit de négocier des traités avec les Etats-Unis, la France et les Pays-Bas.

Mais cette relative autonomie prit fin dans les années 1870. L’Etat japonais moderne, établi en 1868, abolit le royaume de Ryukyu pour le punir d’avoir tenté de conserver ses liens avec la Chine. Il annexa les îles, qui devinrent la préfecture d’Okinawa, et fit du château de Shuri, surplombant la capitale, Naha, la première base militaire de l’archipel. Les Okinawaïens se virent interdire l’usage de leur langue ; ils furent contraints d’employer des noms japonais et d’adopter la religion impériale shintoïste.

De la part du Japon, cette annexion de l’archipel représentait un signe d’hostilité envers la Chine, puis envers les Etats-Unis, ce qui conduisit à la catastrophe de 1945 : un Okinawaïen sur quatre trouva la mort dans le cyclone américain d’acier et de napalm qui s’abattit entre fin mars et fin juin (2). Nombre d’habitants, accusés d’espionnage, furent exécutés ou contraints par les forces japonaises de se « suicider » collectivement (ce fut le cas parfois de familles entières). Le traumatisme a profondément marqué l’âme d’Okinawa.

Soixante-dix ans après la défaite du Japon lors de la seconde guerre mondiale, l’armée américaine occupe encore 20 % du territoire de l’île, où se concentrent les trois quarts de ses forces présentes dans le pays. Elle exerce une autorité souveraine (extraterritoriale) à peine moins étendue qu’à l’époque où les Etats-Unis administraient directement l’archipel — une période qui a duré jusqu’en 1972, soit vingt ans après la fin de l’occupation du reste du Japon.

En théorie, la base prévue à Henoko doit remplacer celle de Futenma, qui s’étend au beau milieu de la ville de Ginowan, dans le sud de l’île. Les hangars et les pistes y jouxtent les écoles, les hôpitaux et les zones d’habitation, ce qui en fait « la base la plus dangereuse du monde » pour la population, comme l’a reconnu l’ancien secrétaire américain à la défense Donald Rumsfeld. Chacun se souvient encore de l’hélicoptère qui s’est écrasé en 2004 sur l’université internationale d’Okinawa, fort heureusement en août, donc sans faire de victimes.

Les installations de remplacement (Futenma Replacement Facility, FRF), bien plus vastes et aux fonctions encore plus diverses, doivent comporter des infrastructures terrestres, maritimes et aériennes, dont un port en eau profonde, sur un site de 160 hectares qui doit être gagné sur la mer, face à la baie de Henoko au sud et à celle d’Oura au nord. La base consiste en une masse de béton s’élevant à 10 mètres au-dessus de la mer, avec deux pistes d’atterrissage de 1 800 mètres et un quai de 272 mètres de longueur.

 

Adieu, coraux, tortues et crustacés

Or il s’agit de l’une des plus belles zones côtières du pays, théoriquement protégée — le ministre de l’environnement japonais veut même obtenir son classement au Patrimoine mondial de l’Organisation des Nations unies pour la science et la culture (Unesco)… Le site recèle une biodiversité particulièrement riche. Il abrite de multiples formes de vie : coraux, crustacés, concombres de mer et algues, des centaines d’espèces de crevettes, d’escargots, de poissons, de tortues, de serpents et de mammifères, dont beaucoup sont rares ou menacées de disparition.

Si cette base voit le jour, elle figurera probablement parmi les plus importantes concentrations de puissance militaire du XXIe siècle en Asie de l’Est, ce qui en fera un élément-clé du « pivot » cher à M. Barack Obama (3). Constat amer pour les Okinawaïens : le déplacement de Futenma a été promis en 1996 sans aucune condition. Le gouvernement Abe affirme que les marines jouent un rôle essentiel dans la défense du pays et ont donc toute leur place à Henoko ; mais le ministre de la défense Nakatani Gen a lui-même concédé, début 2014, qu’il n’y avait aucune raison militaire ou stratégique de ne pas transférer la base en plusieurs autres endroits, dont Kyushu, par exemple ; seule l’empêche l’opposition de Tokyo (4).

En réalité, depuis le départ, l’occupation de Futenma par les marines est illégale, la base ayant été installée sur des terres extorquées à leurs propriétaires par la force « des baïonnettes et des bulldozers », selon la formule gravée dans la mémoire de tous les Okinawaïens. Et ce en violation de l’article 46 de la Convention de La Haye, qui interdit à des armées d’occupation de confisquer des biens privés. Cette considération devrait conduire sur-le-champ à la fermeture de Futenma, sans même que l’on ait besoin d’invoquer le danger, le bruit et les nuisances.

La résistance locale englobe une majorité de la population, le gouverneur de la préfecture, les assemblées préfectorale et municipale, les sections préfectorales des principaux partis politiques nationaux ainsi que les deux plus grands journaux, Ryukyu Shimpo et Okinawa Times. Au cours des premières années, elle a réussi à bloquer le projet. Mais, à partir de 2013, le second gouvernement Abe n’a eu de cesse de la neutraliser. Le premier ministre a d’abord persuadé les cinq parlementaires d’Okinawa de sa propre formation, le Parti libéral-démocrate (PLD), de s’aligner sur ses positions, puis la section préfectorale du PLD elle-même, et enfin, en décembre, le gouverneur, M. Nakaima Hirokazu.

Outrés par ces défections successives, les opposants à la base militaire ont pris leur revanche en remportant une série d’élections tout au long de l’année 2014 : la mairie et l’assemblée de la ville de Nago, dans le nord de l’île, en janvier et en septembre, puis le poste de gouverneur en novembre et les quatre sièges de la chambre basse de la Diète en décembre. A l’élection pour le poste de gouverneur, le conservateur Onaga Takeshi préconisait une politique du « tout Okinawa » — un slogan qui rassemble tous les partis, des communistes aux conservateurs, autour de la défense de l’île — et promettait de « faire tout ce qui était en [son] pouvoir » pour stopper le projet. Il a remporté une victoire décisive avec 100 000 voix d’avance sur le candidat sortant (360 800 voix contre 261 000) et une participation record, supérieure à 64 %.

Cela n’a pas empêché le secrétaire du cabinet — qui a rang de ministre —, M. Suga Yoshihide, d’affirmer que les dés étaient jetés et que le gouvernement allait s’atteler « de façon sérieuse et appropriée », selon son expression favorite, à la construction de la base. Les travaux d’études préliminaires, entamés en juillet 2014 et interrompus durant la période qui a précédé les élections législatives de novembre, ont repris en janvier 2015. Mobilisant la police anti-émeutes et des navires garde-côtes, M. Abe a alors adopté une stratégie du choc et de la terreur contre les manifestants. Le 4 mars, par exemple, lors de la journée nationale du sanshin (le luth d’Okinawa), vingt-neuf musiciens rassemblés à l’extérieur du site de la FRF pour donner un concert de musique classique en faveur de la lutte contre la base militaire ont été brutalement interrompus par la police anti-émeutes, qui a détruit l’abri de fortune destiné à les protéger de la pluie.

En janvier 2015, M. Onaga a nommé une commission d’experts dite « de la troisième voie », chargée d’examiner les étapes qui avaient conduit son prédécesseur à autoriser le déplacement de la base de Futenma. Il voulait savoir si la procédure s’était déroulée correctement ou s’il existait un moyen de l’annuler. Il a aussi demandé aux autorités de Tokyo d’interrompre les travaux d’études qu’elles avaient commandités, en soulignant qu’ils avaient endommagé les coraux.

Au cours des quatre mois qui ont suivi son élection, le gouvernement a refusé ne serait-ce que de lui parler. « A quoi cela servirait-il ? », a interrogé le ministre de la défense Gen Nakatami (5). Lorsque, enfin, en avril et mai 2015, il a pu rencontrer le secrétaire du cabinet, le premier ministre et le ministre de la défense, le fossé séparant les deux camps n’avait fait que se creuser davantage. « Plus vous emploierez des termes condescendants, plus les Okinawaïens se détourneront de vous et plus leur colère grandira », a martelé M. Onaga —des paroles qui ont eu un grand retentissement dans l’île. « Rien ne serait plus scandaleux que d’affirmer que les Okinawaïens, dont la terre a été confisquée pour y construire une base aujourd’hui obsolète, la plus dangereuse du monde, devraient supporter ce fardeau et que, si cela ne leur plaît pas, ils n’ont qu’à proposer une solution de rechange », a-t-il prévenu en ouverture de sa rencontre avec M. Abe. Il a alors été interrompu, après ne s’être exprimé en public que trois minutes sur les cinq convenues, et les journalistes ont été priés de quitter la salle.

Le premier ministre japonais exerce un contrôle sans précédent sur la Diète ; l’opposition est divisée et affaiblie, et les médias nationaux sont en grande partie acquis au pouvoir — ce n’est pas pour rien que M. Abe soigne les magnats de la presse, qu’il côtoie sur les terrains de golf et dans les réceptions mondaines. Mais, au-delà de la Diète et des salles de rédaction, la sympathie pour Okinawa et sa résistance grandit.

Lors de sa visite de 2013 à Washington, M. Abe n’avait pas reçu un accueil très chaleureux. Aucun dîner ni conférence de presse n’avait été prévu avec le président Obama. « Le Japon revient », « En finir avec le régime d’après-guerre » ou encore « Enseigner une histoire digne de ce nom, dont les gens seront fiers » : ses mots d’ordre ne pouvaient qu’offenser ses interlocuteurs, à la fois par l’hostilité qu’ils manifestaient envers l’Etat d’après-guerre que façonna l’occupant américain et par l’attachement qu’ils révélaient aux valeurs du Japon d’hier, militariste et fasciste.

Deux ans plus tard, cependant, le premier ministre japonais s’est vu dérouler le tapis rouge, et il a prononcé un discours devant les deux chambres du Congrès réunies. La raison de ce retournement est simple : il s’était au préalable engagé à mettre en œuvre le calendrier réclamé par les conseillers « experts » du Japon de Washington. Revenant sur la ligne qui avait prévalu durant les six décennies précédentes, son gouvernement avait revu son interprétation de la Constitution japonaise pour étendre le champ d’intervention des forces d’autodéfense et leur permettre de se joindre à de futures « coalitions de volontaires » n’importe où dans le monde, comme le réclament les Etats-Unis. Il s’apprêtait à intégrer les 225 000 militaires japonais sous commandement américain et promettait de continuer à payer pour conserver les forces américaines au Japon. Les chiffres sont gardés secrets, mais on peut estimer le coût de ce maintien à plus de 8,6 milliards de dollars (7,8 milliards d’euros) par an (6). Enfin, outre la nouvelle base militaire promise à Henoko, M. Abe s’était engagé à construire et à financer en majeure partie de nouvelles bases militaires américaines à Guam et dans les îles Mariannes du Nord, soit un versement direct de 2,8 milliards de dollars (2,5 milliards d’euros). Si l’on y ajoute les frais de déménagement de 8 000 marines et leurs familles (au moins 9 000 personnes), la subvention totale sera de 6,09 milliards de dollars.

C’est ce que le premier ministre appelle un « pacifisme positif », censé supplanter le pacifisme inscrit dans la Constitution et qui prévaut au Japon depuis 1947. Au cas où cela ne serait pas suffisamment clair, M. John McCain, président du comité des forces armées du Sénat américain, a précisé dans Japan Times ce qu’il fallait entendre par là : l’envoi des forces d’autodéfense japonaises en Corée, au Proche-Orient et dans la mer de Chine méridionale (7).

Le Japon est peut-être bien gouverné aujourd’hui par le dirigeant national le plus activement proaméricain de son histoire. L’attitude de M. Abe envers Washington se caractérise par un curieux mélange de soumission servile et d’hostilité profonde. Il se retrouve prisonnier de la contradiction fondamentale de l’Etat japonais moderne : devoir conjuguer asservissement clientéliste et affirmation nationaliste (8).

Un problème immédiat se pose à lui : celui d’Okinawa, pour lequel il n’a aucune réponse. Devant l’effritement de sa base sociale dans tout le Japon (lire « Une Constitution pacifiste en péril »), le gouvernement temporise. Bien que les premiers contrats pour la construction de Henoko, d’un montant de 460 millions de dollars, aient été signés, il hésite toujours à donner le coup d’envoi des travaux, d’autant que, le 16 juillet dernier, la commission d’experts « de la troisième voie » a rendu son rapport et constaté plusieurs irrégularités dans les processus de décision de l’ex-gouverneur. Dans le même temps, M. Onaga a annoncé son intention de porter l’affaire dès septembre devant le Comité des droits de l’homme des Nations unies à Genève.

Puis, le 4 août, à la surprise générale, le gouvernement Abe a annoncé un accord en quatre parties avec le gouverneur d’Okinawa : ouverture de négociations, suspension de tous les travaux entre le 10 août et le 9 septembre, suspension de toute action juridique de la part d’Okinawa et autorisation de l’enquête d’impact — réclamée par le gouverneur — sur le corail de la baie d’Oura.

Certes, le gouvernement ne prend pas trop de retard dans ses projets, la saison des typhons étant peu propice aux travaux. Mais, politiquement, cela confirme que l’affrontement avec l’île lui pose un problème qu’il ne peut complètement ignorer.

Après cette trêve d’un mois, peut-être réussira-t-il à imposer sa volonté à la préfecture. Mais le peuple okinawaïen pourrait alors ne plus se contenter de demander l’arrêt de la construction d’une nouvelle base, et aller jusqu’à réclamer la fermeture de toutes les bases militaires.

Gavan McCormack

Professeur émérite à l’université nationale d’Australie, coordinateur du site Japan Focus. Dernier ouvrage paru (avec Satoko Oka Norimatsu) : Resistant Island : Okinawa Confronts Japan and the United States, Rowman & Littlefield, Lanham (Etats-Unis), 2012.

(1) La Chine, au centre de l’Asie de l’Est, proposait aux pays voisins un système d’allégeance en contrepartie de droits commerciaux.

(2) Les actes les plus horribles de la bataille d’Okinawa se déroulèrent dès le 26 mars dans les îles Kerama. Les combats durèrent jusqu’au 22 juin 1945. Les troupes américaines débarquèrent dans l’île, qui leur servit de base arrière pour bombarder puis occuper le reste du Japon.

(3) Lire Michael T. Klare, « Quand le Pentagone met le cap sur le Pacifique », Le Monde diplomatique, mars 2012.

(4) Okinawa Taimusu, Naha, 25 décembre 2014.

(5) Okinawa Times, Naha, 13 mars 2015.

(6) Estimations de 2012.

(8) Lire Bruce Cumings, « Le couple nippo-américain à l’heure du soupçon », Le Monde diplomatique, avril 1999.

Source : Le Monde Diplomatique Septembre 2015

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