Retour au pays des âmes piégées

Nicolaï Maslov est né en Sibérie en 1953. Ses deux livres de BD apportent un regard créatif qui renouvelle le genre en ouvrant un champ d’expression inédit. Dans Les Fils d’octobre, son dernier-né, l’auteur que l’on peut résolument situer dans le champ littéraire, nous entraîne sur les pas d’un homme qui lors d’une visite, retrouve les lieux de son enfance. La Sibérie de l’après communisme nous ouvre sur la réalité méconnue du monde rural russe. Celle qui a perdu ses kolkhozes, ainsi que la structure économique et sécurisante qui les accompagnait. Il reste peu de monde sur place, mais toujours beaucoup d’espace. Le temps très perceptible semble s’être arrêté pour les habitants qui sont restés là. Et pour ceux qui n’ont pas grossi le flux de l’immigration urbaine, l’alcool a souvent remplacé le travail.

Mais la puissance de la nature demeure comme une mémoire d’enfance. « Le sujet met longtemps à mûrir en moi, explique l’auteur. J’accumule les infos qui entrent. Puis vient un désir fou de partager avec les autres ce qui m’émeut. Peu importe ce qui est reçu. Je dessine juste pour enlever le fardeau qui pèse sur mon cœur. L’écrivain n’a rien à apprendre à personne ». Maslov le pense. Mais ses livres ont tout de suite été salués par un large public. Peut-être parce que  ses dessins disent l’indicible et que l’homme est sincère…

L’image prédomine largement sur le texte. Elle insuffle une forte charge poétique. « Je décris une situation où l’être est tellement embourbé, qu’il a du mal à travailler sur lui-même pour changer sa vie. Je n’ai pas besoin de beaucoup de mots pour cela. » Après avoir été accueilli à La Maison des Auteurs d’Angoulême, Maslov est retourné à Moscou où il vient d’entamer une histoire de la Sibérie.

Les Fils d’octobre, éd Denoël.

Nicolaï Maslov un auteur à découvrir.

Photo : Rédouane Anfoussi

Trois nouvelles lignes de fuite

exils

Exils, éd l'inventaire 16 euros

Née en 1974 dans l’Oural, la romancière Natalia Jouravliova grandit dans une région fermée où étaient déportés les représentants du clergé, comme le fût son arrière grand-père qui était prêtre. Les héros de son second recueil de nouvelles sont en partance.

Ils sont deux hommes et une femme, héros de ses trois nouvelles suspendues dans le non-temps du voyage, de l’exil, volontaire ou forcé. Le premier est à l’hôpital, la seconde vit depuis peu à l’étranger, le troisième est fait prisonnier par les Allemands durant la première guerre mondiale et se retrouve dans une ferme du Nord de la France.

L’écriture de Natalia Jouravliova résonne comme un appel à peine distinct mais terriblement profond. Comme chez Tchekhov, le mot n’éclaire pas le sentiment mais le dissimule. L’auteure porte la voix originale des existences piégées. Ses personnages semblent s’éveiller en proie à un désir nouveau qui les conduit au cœur d’un moment charnière de leur vie.

« Un soir, Nikolaï n’était pas rentré. Pourquoi ? Autant essayer d’expliquer comment on s’enrhume soudain au printemps, quand on s’y attend le moins. » Juste un moment, court passage du nocturne au diurne, quand le désir enfoui surgit pour révéler une réalité différente…

Jean-Marie Dinh

Vladimir le sulfureux

Né en 1955, Vladimir Sorokine revendique Rabelais, Sade et Céline comme maîtres d’écriture. Il s’impose comme un auteur fulgurant de la génération posmoderne russe  et affirme la modernité caustique de son écriture. Ce qui lui vaut quelques déconvenues avec  les jeunesses poutiniennes qui brûlent son livre Le Lard Bleu en place publique en raison d’une scène sadomaso entre Staline et Khrouchtchev.

Les personnages de Sorokine côtoient la folie furieuse pour mieux décrire l’instabilité d’une époque. Dans son dernier livre Journée d’un opritchnik, l’auteur nous plonge au sein des troupes de choc de l’oligarchie qui règne en russie en 2028. Le héros opère au sein de la garde rapprochée du souverain unique garant de la terre d’église infaillible. Cette confrérie opérationnelle obéit aux lois sans limite d’une mission messianique. La fiction romanesque de Sorokine bouscule la logique chronologique en s’appuyant sur des ressorts historiques de la Russie. Les opritchniks sont à l’image des célèbres gardes d’Ivan le Terrible qui assurèrent son autorité par la terreur. L’auteur arrache le commando des années noires du Tsar (réhabilité par Staline), pour le transposer dans l’après communisme.

La journée bien remplie d’Andréi Danilovitch, un des chefs de cet ordre puissant, commence dans son jacuzzi. Mais dès sa première mission, on entre en plein dans l’opaque période Eltsine. Temps fébrile et basculement radical où le parti communiste se reconvertit dans les affaires. « Notre souverain s’est attaqué  à la noblesse avec pugnacité. Eh bien il a raison. Dès l’instant que la tête est partie, inutile de pleurer sur les cheveux. Quand le vin est tiré il faut le boire. Et dès qu’on a la main levée, on n’a plus qu’à sabrer. »

Le roman ne porte pas le débat, il affiche la collision entre les sphères privée, publique et religieuse au profit du pouvoir d’une petite minorité. Les considérations supérieures d’Andréi Danilovitch se traduisent dans son rapport avec le peuple. C’est dans la calme et froide assurance de servir l’intérêt supérieur de l’État que l’homme puise son aveugle détermination. Le livre n’est ni militant, ni contestataire, ni didactique, ni moral. C’est une biopsie du réel qui explique comment une poignée de dirigeants ont pu surpasser les limites de la raison pour s’emparer du pouvoir.

Journée d’un opritchnik, ed de l’Olivier, 20 euros

Vladimir Sorokine

dr

Pleins feux : La nouvelle génération russe débarque

« Ils sont isolés, ne se connaissent pas entre eux, appartiennent à des milieux différents. On ne sait à vrai dire pas grand chose de cette nouvelle génération littéraire », confie le directeur général de la Comédie du Livre, Philippe  Lapousterle. Raison de plus pour s’y intéresser. Au-delà de l’actualité éditoriale qui rassemble cette année 412 écrivains et 192 animations sur trois jours, l’événement affirme la volonté d’aller à la rencontre de ces auteurs. « Nous n’avons pas invité un pays, mais des auteurs de littérature, souligne encore, le directeur qui précise : l’ambassade russe n’a pas été informée pour éviter ce qui est reproché, à juste titre, au Salon du livre de Paris ».

Après une longue période de stagnation, que transgresse Soljenitsyne, mais qui s’impose à la majorité des intellectuels russes comme un choix entre silence et ralliement, une nouvelle génération d’écrivains voit le jour.

Elle s’engouffre dans l’appel d’air qui suit la perte de la guerre froide. Cette pensée met un certain temps à sortir de son hibernation d’autant que la nouvelle ère ne s’ouvre pas sur un jardin d’Eden. Avec des auteurs comme Guelassimov, Jouravliova, Korkov, Sorokine…  la littérature émerge peu à peu de son engourdissement. Entre réalisme et fantastique, le mouvement se nourrit des excès qui font suite à l’éclatement de l’union soviétique. Mensonge, foi, guerre, violence, émiettement de la pensée, poétique de l’exil, sont quelques-uns des nouveaux ingrédients. Ils rallient, pour le plaisir du lecteur, avec l’héritage inspiré à la fois intime et collectif de la littérature russe. L’âme russe qui traverse la musique et les mots a des ressources insoupçonnées. Elle se fraie un courant à travers l’histoire et ressurgit par moments avec force.

Ce qu’il se passe aujourd’hui dans la littérature est comparé, à raison, avec ce qu’il se passait à la sortie de la stagnation tsariste. L’édition 2008 de la Comédie du Livre porte à Montpellier une moisson de talents de cette terre fertile en plein désordre idéologique. Peut-être l’heure de l’impossible synthèse, qui ouvre aussi  la question d’un espace culturel commun. Une bonne raison d’aller faire un tour sur place, sans se fier le moins du monde aux conditions météorologiques.

Les fils d’octobre, recueil de l’auteur de BD sibérien Nikolaï Maslov en hommage à la Russie éternelle, sans cacher les ravages de l’alcool.

Ed Denoël

Les fourberies de Sarko

Nous y voilà une fois encore. Tous les dix ans, ça recommence, mais cette fois, on atteint des sommets. On n’a jamais autant fouillé dans les ruines de 68 depuis que le président a déclaré qu’il fallait en finir avec ça. On résiste, du moins on s’en donne l’air. Mais l’homme est habile. C’est un peu comme avec les Grenelle qui  tuent le Grenelle… Remarquez que sur les grands accords, le président est resté fidèle à l’esprit politique. Dont l’un des objets, partagé par la gauche et les syndicats, était de remettre tout le monde au boulot en restaurant l’autorité vacillante.

Relégitimer l’institution, plutôt que d’accompagner le passage vers une autre organisation de la société. Empêcher les étudiants et les travailleurs de rester maîtres de leur mouvement. C’est la première mort de 68.

Depuis quarante ans, les derniers soubresauts du renouveau soixante-huitard ont largement été achevés par la gauche. Il suffit de se référer au nouveaux espoirs du PS en combat pour savoir qui sera le plus libéral, pour le comprendre. Après le bide du pouvoir d’achat, le génie de Sarkozy est d’avoir su trouver un objectif atteignable en ces temps si difficile. N’est ce pas une merveille d’ingéniosité que de vouloir définitivement terminer ce qui n’existe déjà plus ?

A la génération 68 a succédé la génération sida. Prônant une alliance entre les deux rives de la Méditerranée, elle s’est faite entendre l’année dernière en signant un manifeste appelant les sociétés civiles à travailler ensemble à la conquête de nouveaux droits. Mais cette autre vision de la rupture serait beaucoup plus crédible si elle ne comptait pas des signatures comme celle de Cohn-Bendit, de Jack Lang ou de l’actuel directeur général du FMI.

La vraie invention collective viendra peut-être de la génération anti-CPE. Qui a su ouvrir un cycle de protestation soutenu et prolongé en mobilisant leur famille. Espérons qu’elle saura trouver sa place en gardant des distances avec ses aînés politiques à bout de souffle.

Jean-Marie Dinh