Questions autour de la protection de l’emploi

 Par Stéphane Ménia

La protection de l’emploi, c’est ni bien, ni mal. Mais c’est pas si bien que ça. Enfin, faut voir.

Il y a deux catégories de gens sur Twitter : les cons et les autres. Bref, comme ailleurs. Ceux qui m’y suivent (et avant sur Facebook) savent que je publie de temps en temps des petits schémas visant à synthétiser des thèmes pour mes cours. Jeudi matin, j’en ai publié un, que je venais de finir pour illustrer un bout de cours que je faisais ce jour là. Habituellement, j’ai plutôt des remarques constructives. Là, je me suis fait pourrir la gueule pour pas un rond par un certain nombre d’hystériques. La protection de l’emploi, c’est comme le mariage gay, tu peux pas en parler avec n’importe qui…

Donc, voici le fameux schéma, que je vais préciser, pour ceux qui ont encore un cerveau pas totalement pavlovien.

Protection de l'emploi

Dans le poly de cours que je donne à mes étudiants (non spécialistes en économie), il illustre le paragraphe suivant, dans une partie qui traite des explications alternatives et complémentaires du chômage. J’y énumère les thèses les plus courantes et donne une synthèse du point de vue des économistes sur le sujet, au travers des estimations empiriques, quand elles sont disponibles. Oui, je dis bien « moyenne ». Que vous soyez d’accord avec la moyenne n’a aucune importance à mes yeux. Mon job est de donner un aperçu, pas de former des militants syndicaux ou patronaux. Bref, voici le paragraphe en question :

« L’argument complexe de la protection de l’emploi : lorsque l’emploi est protégé, on ne constate pas beaucoup plus de chômage que dans les pays où il ne l’est pas. En revanche, la durée du chômage est plus longue car les flux d’entrée et de sortie du chômage sont plus réduits (un employeur est plus réticent à embaucher ou à licencier, prévision intuitive du modèle d’appariement de Mortensen et Pissarides). A terme, cela peut poser un problème par le biais d’un effet d’hystérèse. La déqualification des chômeurs de longue durée pèse sur leur capacité à retrouver un emploi. L’effet est donc visible sur le taux d’emploi plus que le taux de chômage. Mais cela revient un peu au même, l’emploi est inférieur à ce qu’il devrait être.
On peut supposer également que lorsque l’employé est protégé, les travailleurs ont un pouvoir de négociation plus élevé, ce qui accroît les salaires et induit plus de chômage par le biais du coût du travail.
Il semble par ailleurs que les pays dans lesquels la protection de l’emploi est élevée ne soient pas ceux dans lesquels les salariés employés sont les plus heureux. La crainte de perdre son emploi sur un marché du travail où il est difficile ensuite d’en retrouver un serait la cause de ce « stress ». Cette crainte peut conduire les salariés à conserver un emploi protégé qui ne leur convient pas et pour lequel ils ne sont pas forcément les plus adaptés. Ce qui est un facteur de perte de productivité pour l’économie puisque les gens employés sur un poste ne sont pas forcément ceux qui devraient l’occuper. »

Sur quoi s’appuie cette synthèse ? Il y a d’abord eu un rapport du CAE, rédigé par Jean Tirole et Olivier Blanchard. Aux pages 12 et 13, on peut y lire :

« La plupart des théories du marché du travail suggèrent que la protection de l’emploi, c’est-à-dire les contraintes légales et administratives ainsi que les indemnités de licenciement versées aux salariés et paiements versés à l’État lors de licenciements, devrait avoir les effets suivants :
* un taux plus faible de licenciements, et donc des flux réduits sur le marché du travail ;
* une durée du chômage accrue ;
* un effet important sur la nature du marché du travail, qui devient plus sclérosé, plus « stagnant » (faibles flux, allongement de la durée de chômage) ;
* un effet net ambigu sur le taux de chômage (licenciements moins importants, mais chômage plus long).
(…)
L’évidence empirique sur données internationales est largement en accord avec ces prédictions théoriques :
* sur la base d’indices de protection de l’emploi construits, sur des échantillons de pays, par l’OCDE et divers auteurs, une forte corrélation négative apparaît entre protection de l’emploi et flux vers et en provenance d’un emploi, d’une part, et vers et en provenance du chômage, d’autre part ;
* sur la base de ces mêmes indices, la protection de l’emploi et la durée du chômage sont corrélées. Des durées moyennes de chômage élevées sont souvent observées dans les pays où la protection de l’emploi est forte ;
* pour une durée moyenne de chômage donnée, des flux plus faibles (pertes et gains d’emploi) diminuent le chômage. Pour des flux donnés, un accroissement de la durée de chômage accroît le chômage. La conjonction de ces deux effets a pour effet une quasi-absence empirique de corrélation entre protection de l’emploi et taux de chômage. La comparaison entre le Portugal et les États-Unis est très révélatrice à ce sujet (…). Bien que la protection de l’emploi soit beaucoup plus forte au Portugal qu’aux États-Unis, les taux de chômage y ont été très similaires ces trente dernières années. Cette similitude des taux cache cependant des réalités très distinctes : la durée du
chômage au Portugal a été en moyenne trois fois plus élevée qu’aux États-Unis. Les flux (vers et en provenance d’un emploi) ont été en moyenne trois fois plus faibles au Portugal qu’aux États Unis. »

Le rapport en question reflétait l’état de la littérature sur ce sujet. En bref, une protection de l’emploi plus forte ne signifie pas un chômage plus élevé. J’ai ajouté à ma synthèse l’idée qu’il existe un lien légèrement positif car il semble que si aucune des études ne met en évidence un lien flagrant, le panel d’études tend à conclure à un lien légèrement positif mais pas franchement convaincant. Car, voyez-vous, si le jour de l’examen (national) un jury a l’idée de dire à un de mes étudiants « Ah, mais je connais une étude qui montre un lien positif », j’aimerais que l’étudiant soit en mesure de devancer cette remarque.

En cherchant il y a quelques mois une actualisation des données, je suis tombé sur le billet du Captain Economics sur le sujet. Le simple nuage de points qu’il reproduit, dont il prend bien soin de préciser qu’il ne doit pas être interprété avec exaltation, montre clairement que même en dehors de toute analyse économétrique, si relation il y a, elle ne doit pas être bien violente…

pece

D’où, tous ces points étant pris en compte, le coeur du schéma et son cadre : « Constat empirique : chômage légèrement plus élevé que si protection faible ». J’aurais pu tout aussi bien écrire « Lien constaté en moyenne positif et statistiquement non significatif ». Quel progrès… mes étudiants n’auraient rien compris en relisant leurs notes, mais j’aurais employé un terme particulièrement précis scientifiquement. Là, ils ont compris. Et notamment qu’il ne fallait surtout rien conclure avec certitude devant un jury qui, avec une probabilité élevée, leur dégommerait la tête en cas de prise de position radicale, quel que soit le sens choisi. Accessoirement, ça leur permettra de donner l’état moyen de la connaissance sur le sujet, plutôt que de tenir des propos de comptoir.

Venons-en maintenant aux à-côté. Pascal Riché, de Rue89, a fait remarquer qu’il existait un schéma alternatif, d’une grande simplicité :

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Oui, c’est pas faux. J’avoue que je n’ai pas pris le temps sur mon schéma de mentionner que ne pas perdre son emploi avait quelques avantages (mais Riché a raison : il faut parfois reposer quelques bases ; sa contribution courte et amusante est légitime). Mais pour plusieurs raisons. La première, c’est que je vois mal comment ne pas insulter mes interlocuteurs en leur rappelant ça. Je dois vivre trop détaché du peuple, j’en viens à omettre ces détails. La deuxième raison, c’est que, toute forte soit-elle, la protection de l’emploi n’est pas un vaccin absolu contre le chômage. Car, effectivement, il y a chaque jour des emplois qui sont détruits en grande quantité. Et cet état de fait plus ou moins regrettable, du moins du point de vue des gens concernés, conduit à des tas de désagréments que j’ai voulu souligner dans le schéma.

Le premier, c’est que, s’il y a des gens dedans pendant longtemps, il y a des gens dehors pendant longtemps aussi. Le risque est donc double. Tout d’abord : ne plus être très sexy au bout d’un certain temps sur le marché du travail. Surtout dans un pays où le chômage de longue durée, quoique dramatiquement élevé (plus de 40% des chômeurs), est un marqueur à l’embauche. Et donc finir par se retirer du marché du travail, donc réduire le taux d’emploi sans accroître le taux de chômage. C’est la logique de l’effet d’hystérèse évoqué. L’autre risque, c’est d’être tellement conscient que si la probabilité de se retrouver sans emploi est faible, voire très faible (Wyplosz et Delpla relayaient un chiffre de 3,8% pour les gens en CDI), pondérer ce faible risque par le coût qu’il représenterait s’il venait à se réaliser est effrayant. Comme le dit Éric Maurin dans sa peur du déclassement : « Plus les murailles qui protègent les statuts sont hautes, plus la chute risque d’être mortelle – peu importe qu’elle soit improbable. ». A l’appui de ces dires, on peut citer ce travail de 2004 de Fabien Postel-Vinay et Anne Saint-Martin, qu’on peut résumer en disant que ce n’est pas dans les pays où la protection de l’emploi est la plus élevée qu’on se sent professionnellement le plus en sécurité. D’ailleurs, qui est en sécurité, formellement ? Ceux qui ont déjà un emploi stable, ne l’oublions pas. Jusqu’à ce qu’il ne l’ait plus, on l’a compris…
Alors, oui, quand on a un job, on s’y accroche beaucoup. Ne me dites pas : « Ah, jamais, moi quand je ne suis pas bien dans un boulot, je me tire ». Je veux bien le croire, mais vous avez la chance d’appartenir à une catégorie de gens qui sont suffisamment bankable (comme disent les gens dans le business) pour passer d’un CDI à un autre. Ou alors, vous êtes un risque tout (de préférence sans charge de famille, hein…). Ou encore, un risque-tout idéaliste qui a su se détacher des contingences matérielles (ce qui est tout à votre honneur). Hélas, ces catégories n’incluent pas grand monde et je vous invite à élargir votre champ d’observation des situations et comportements des travailleurs français. Ah, je sais aussi qu’il y a même des gens qui aiment leur travail et y sont bien. Mais alors, pourquoi donc la protection de l’emploi ne les rend pas davantage heureux ? Bref, on s’accroche. Y compris quand on déteste son boulot et qu’on y perd son temps, son talent, voire sa santé mentale. Y compris quand notre patron verrait d’un bon oeil que nous le quittions, mais ne franchira pas le pas du licenciement pour éviter les coûts correspondants. Ce qui, en toute logique, à une échelle plus large conduit à une conclusion corollaire : quand la protection de l’emploi est forte, il y a des gens qui ne sont pas dans l’emploi qu’ils devraient occuper. Ce qui représente une perte de productivité qui, si elle est dure à évaluer, ne fait guère de doute (et mérite à ce titre d’être mentionnée).

Mais, me direz-vous… le taux de rotation sur les emplois est particulièrement élevé en France ! C’est l’OFCE qui nous le rappelle dans un document de 2012 :

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