La démocratie d’opinion va-t-elle court-circuiter la démocratie représentative ?

Source France Culture 11.01.2008

Pierre Rosanvallon a montré récemment dans « la Contre-démocratie » comment la défiance envers les gouvernants, des procédures de surveillance des élus avaient progressivement débouché sur une sorte de « magistère parallèle ». De là, cette toute nouvelle « souveraineté d’empêchement » dont est créditée l’opinion publique. On l’a vu se manifester encore tout récemment face au CPE. Votée tout ce qu’il y a plus de régulièrement par le Parlement, le projet de loi du gouvernement a été retoqué par l’opinion, guidée par la rue. Dans « la Reine du monde », Jacques Julliard enfonce le clou. Le système de représentation classique, fondé sur une délégation de la souveraineté populaire à un petit nombre d’élus n’est pas condamné, mais il aurait définitivement cessé d’être hégémonique. Déjà, il y a dix ans, dans « la Faute aux élites », l’historien éditorialiste à L’Obs avait diagnostiqué la profondeur du divorce entre le peuple et les élites. Cette fois, il entreprend de cerner cette démocratie d’opinion ou « doxocratie » qui est en train de porter au pouvoir le nouveau prince, l’Opinion. Et d’en faire l’archéologie. Cette doxocratie, d’après Jacques Julliard, elle est médiatique, directe et permanente. Médiatique, parce qu’elle coïncide avec la généralisation des nouveaux médias. On sait le rôle qu’ont joué les blogs dans la victoire du « non » au référendum européen de 2005. Directe, parce qu’elle court-circuite ces corps intermédiaires qui, traditionnellement, interprétaient la volonté populaire et organisaient les débats publics. Permanente, parce que les électeurs ne supportent plus la démocratie qui leur donne la parole les jours d’élection, pour mieux la reprendre dés le lendemain. Michel Wieviorka a mis en cause de son côté, dans des tribunes parues dans la presse, la manière dont le nouveau président de la République a miné l’autorité de son propre gouvernement, mis au pas le Parlement, marginalisé l’opposition, mis les syndicats en porte-à-faux – chaque fois, en en appelant, via les média, à l’opinion, par-dessus la tête de ces « institutions intermédiaires ». Si la bonne vieille démocratie parlementaire, qui a fait ses preuves, devait céder la place à la dictature des sondages et à la politique-spectacle, devrions-nous nous en réjouir ? La démocratie d’opinion prospère sur l’humus des frustrations et des rancoeurs – qui ne sont pas les meilleures conseillères. « Célébrer le règne de l’opinion », écrit Alain Duhamel dans « Le Point » de cette semaine, « c’est encourager la religion de l’inconstance, de l’émotion et – trop souvent – de l’ignorance. » Dans la mesure où comme le reconnaît Jacques Julliard, le média qui façonne l’opinion publique, les télévisions grand public, ont pour idéologie l’apologie de la violence et de la force, l’argent acquis par n’importe quel moyen ne doit-on pas s’inquiéter de voir les politiques professionnels remplacés par des bateleurs et des amuseurs ?

Jacques Julliard, historien, auteur, journaliste
Michel Wieviorka, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, et administrateur de la Fondation Maison des sciences de l’homme. Il a été le président de l’Association internationale de sociologie (2006-2010).
Yves Sintomer, membre de l’Institut Universitaire de France , professeur de science politique, chercheur au CSU-CRESPPA (CNRS/Université de Paris 8)

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