David Cameron, le roi nu

Malgré leur engagement à s’intéresser aux demandes britanniques, les Européens ont consacré l’essentiel du sommet des 18 et 19 février à débattre de l’avenir de l’espace Schengen. Marginalisé, le Royaume-Uni a tenté de donner le change.

893954b2bc5026519af97474adb2cf7f« J’ai négocié pour le Royaume-Uni un statut spécial au sein de l’Union européenne ». David Cameron affichait toute sa morgue, vendredi 19 février, lors de la présentation de l’accord conclu avec ses pairs à l’issue d’un très long sommet européen à Bruxelles.

Cet accord s’autodétruira

L’analyse était bien différente de l’autre côté de la Manche. « Le Royaume-Uni a une place à part. Il n’est pas dans Schengen, il n’est pas dans l’euro et il n’adhère pas à la Charte des droits », a rappelé François Hollande.

« Nous avons accepté qu’il puisse avoir un autre destin, mais pas question qu’il puisse freiner la marche de la zone euro ou déroger aux règles communes », a précisé le chef de l’État français. « Le Royaume-Uni n’est pas dans la démarche d’une Union plus étroite. »

« C’est un constat », a conclu François Hollande, partisan affiché d’une « Europe différenciée ».

Et le Premier ministre belge, Charles Michel, d’insister :

« Si les Britanniques refusent de rester dans l’Union européenne lors du référendum [annoncé pour le 23 juin, ndlr], ces concessions seront automatiquement détruites, comme dans Mission impossible. »

Il est exclu de les utiliser pour une nouvelle négociation en cas de repentir, a-t-il insisté.

Le Lion britannique pourra encore rugir contre Bruxelles et ses institutions, mais ses griffes ont été limées et il a été parqué dans un enclos éloigné du centre du pouvoir.

David « Battling » Cameron a en fait été dépossédé de son sommet européen, celui qu’il aurait voulu spécialement consacré au problème existentiel du Royaume-Uni dans l’Union européenne. Même si elle s’est prolongée plus que de raison, la réunion n’a fait qu’acter la marginalisation de son pays.

Longues discussions pour pas grand-chose

Pour la France, les priorités du sommet ont été la crise des réfugiés, qui menace Schengen, l’espace de libre circulation européen et la guerre en Syrie. Il s’agit de « deux drames humains », a souligné François Hollande.

La discussion sur la place du Royaume-Uni dans l’UE a été longue, « mais ce n’est pas parce qu’un sommet européen dure longtemps qu’il s’y passe beaucoup de choses », a raillé François Hollande.

« Peu de modifications ont été apportées au projet d’accord préparé pour Londres, même s’il a fallu du temps pour lever les ambiguïtés », a-t-il expliqué.

David Cameron paie son mépris pour les enjeux européens qui ne concernent pas son pays.

« Il est en dehors. Il ne s’intéresse qu’à son sujet, le reste lui importe peu », explique un diplomate déplorant l’autisme du Premier ministre britannique envers l’avenir de Schengen.

Alors forcément, quand la question des réfugiés s’est imposée comme le sujet majeur de son sommet, le Britannique s’est retrouvé sur la touche.

Crise existentielle de Schengen

En revanche, le débat sur la crise migratoire a tourné à l’affrontement après la décision de l’Autriche de limiter, dès vendredi 19 février, l’entrée de son territoire à 80 demandeurs d’asile par jour. Une mesure qui risque de provoquer un effet domino et de bloquer les réfugiés en Grèce, avec pour conséquence une énorme crise humanitaire dans le pays.

Une crise existentielle que François Hollande a résumée ainsi :

« La fin de Schengen signifierait la fin de l’Europe. »

La nécessité d’agir vite a même poussé les dirigeants à annoncer la tenue d’un sommet extraordinaire avec la Turquie, début mars, reléguant encore une fois les préoccupations de David Cameron dans l’ombre.

Impression de déjà-vu

Le Premier ministre britannique avait déjà vécu cette situation d’isolement tout au long de la crise grecque. Écarté des sommets des dix-neuf dirigeants de la zone euro, il venait traîner son spleen le lendemain, lors des réunions élargies aux Vingt-Huit.

Visage fermé, il affichait un air de suprême ennui. La bataille du budget européen a été son dernier grand moment. Elle date de 2013, et l’Union européenne en subit maintenant les conséquences, incapable de financer ses ambitions et de faire face aux crises.

Le choix du Royaume-Uni d’être dans l’UE sans en être a fini par se retourner contre lui. Et le mépris affiché par David Cameron pour Jean-Claude Juncker, dont il a combattu la désignation à la tête de la Commission européenne, institution qu’il voue aux gémonies, a réduit l’influence britannique à Bruxelles. Sans alliés, sans relais, il est marginalisé par des partenaires soucieux de ne lui faire aucun cadeau, explique un fin connaisseur des arcanes européens.

Lassitude des dirigeants

David Cameron a bien tenté de rependre la direction des opérations le deuxième jour du sommet, le vendredi 19 février, et de refaire monter la passion.

« Je n’ai aucun problème pour rester ici jusqu’à dimanche. J’ai prévenu ma femme et mes enfants », a-t-il lancé à son arrivée en fin de matinée. La posture a fâché.

La présidente de la Lituanie, Dalia Grybauskaité, ancienne commissaire européenne, n’a pas mâché ses mots contre cette volonté de dramatisation du sommet pour des raisons de politique intérieure. Elle a d’ailleurs signifié la fin du jeu par un tweet assassin :

« Accord conclu, fin du drame. »

Les nombreux temps morts de cette longue journée ont surtout été mis à profit pour de multiples consultations sur la crise des réfugiés. La chancelière Angela Merkel, lassée des reports, est même sortie sous bonne escorte manger un cornet de frites sur une place voisine, pendant que François Hollande bloquait deux heures de son temps pour une émission avec une radio française.

Jean-Sébastien Lefebvre et Luis Grasès

Principaux points de l’accord sur le Brexit :

  • - indexation des allocations familiales pour les Européens résidant au Royaume-Uni dont les enfants sont restés dans leur pays d’origine. La mesure s’appliquera progressivement d’ici 2020 et nécessitera l’accord du Parlement de Strasbourg
  • - possibilité pour Londres d’actionner une clause de sauvegarde pour priver les nouveaux arrivants des crédits d’impôts octroyés aux bas salaires, pendant 7 ans ;
  • - possibilité pour 55 % des Parlements nationaux de bloquer un projet de directive ;
  • - droit pour le Royaume-Uni d’exprimer son désaccord avec un projet législatif poussé par les membres de la zone euro, et qui pourrait aller à l’encontre des intérêts britanniques. Toutefois, Londres n’aura aucun réel moyen de le bloquer ;
  • - le Royaume-Uni ne sera plus concerné par la phrase « union toujours plus étroite » dans la prochaine révision des traités.

Source : Contexte 21/02/2016

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>