Décès du « Grand père de l’édition » Robert Laffont

Robert Laffont. Photo Patrick Hertzog 1991

Robert Laffont. Photo Patrick Hertzog 1991

« Self-made man », Robert Laffont, décédé mercredi à Paris à 93 ans, affectueusement surnommé « le grand-père de l’édition », était d’abord un créateur et un artisan. Il a publié plus de 10.000 titres depuis la création de sa maison en 1941, dont certains comme « Papillon » d’Henri Charrière sont des monuments de l’édition.

Né le 30 novembre 1916 à Marseille, ce fils d’officier de marine entre à HEC et s’oriente sans conviction vers une carrière d’avocat. « Mon père avait fait de moi un jeune homme très bien, genre scout-toujours prêt, catholique pratiquant, vivant dans le plus beau pays du monde, vous voyez le profil! », racontait l’éditeur.

La guerre vient briser cet univers conformiste et lui enlève sa fierté et ses illusions. Intellectuel à coup sûr, amoureux de la vie, il hésite durablement entre le cinéma et les livres. Son ami Guy Schoeller, d’Hachette, lui lance: « Ce sont deux chemins qui mènent le plus sûrement à la ruine. Le premier est le plus rapide, le second le plus raffiné ». Robert opte pour le long terme et fonde sa maison d’édition dans sa ville natale, capitale de la « zone Nono » (zone libre), dernier refuge des intellectuels face à l’avancée allemande.

Le livre sur lequel apparaît pour la première fois son sigle, le poète Arion sauvé de la noyade par un dauphin, est « Oedipe roi » de Sophocle. Des auteurs comme Gilbert Cesbron, Graham Greene, Henry James, John Le Carré, John Steinbeck, Claude Michelet, Bernard Clavel et Dino Buzzati constituent les piliers d’un véritable empire. Le succès de ce roturier de l’édition, qui tient son sourire charmeur loin des dîners en ville du Tout-Paris agace. Il est généralement méprisé des intellectuels, écarté de la distribution annuelle des prix littéraires. Et il n’avait pas que des amis.

Il ne s’était jamais, il est vrai, privé de tancer les « aristocrates » de l’impression: en 1986, il s’était offert une page entière de « Libération » pour dénoncer le monopole de « Gallimard, Grasset, Le Seuil qui depuis plus d’un quart de siècle ont fait main basse sur les jurys des grands prix littéraires ».

Ce découvreur de manuscrits était fier d’avoir publié deux livres essentiels de la littérature d’après-guerre: « L’Attrape-Coeur » de Salinger et « le Désert des Tartares » de Buzzati. Il avait en outre misé sur la réussite de « Papillon » d’Henri Charrière, les mémoires d’un bagnard vendues à plus d’un million d’exemplaires. En 1977, il achète le « Quid ». Puis ce seront les éditions Seghers, Julliard et Nil éditions.

Après une grave opération au coeur en 1980, cet autocrate inspiré avait abandonné la présidence de sa maison, grignotée au fil des ans par des actionnaires tels que Julliard, Time-Life, l’IDI, RTL.

En 1999, les éditions Robert Laffont sont achetées par une filiale du groupe Havas, les Presses de la Cité. En juin 2004, c’est Wendel Investissement qui en prend possession. Robert Laffont part alors sa retraite définitive, demeurant président d’honneur de sa Maison.

Ce séducteur s’était marié quatre fois et avait cinq enfants: l’animateur de télévision Patrice Laffont, Anne Carrière, Isabelle Laffont et Laurent Laffont, tous trois éditeurs, et Olivier, décédé en 1995. En recevant la Légion d’Honneur en avril 1994, Robert Laffont affirmait s’être « beaucoup amusé » dans sa carrière. « J’ai vécu et progressé sans chercher à écraser personne et surtout sans tricher. Je n’ai pas été acheté et je n’ai acheté personne. J’ai exprimé sans équivoque mes goûts, sans mépriser ceux qui ne les partagent pas. Mon bilan est celui d’un homme fidèle à l’enfant qu’il fut ».

AFP

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