Poutine revient… Fichons le camp !

Après celle des années 1990, une nouvelle vague d’émigration pourrait frapper le pays. Cette fois, elle concernerait les éléments les plus dynamiques de la société, qui en ont assez d’attendre toujours de meilleures perspectives.



Alors, on fiche le camp ?” Les premiers messages ponctués par cette question rhétorique sont apparus sur les réseaux sociaux russes à partir du 24 septembre en fin d’après-midi – soit quelques minutes après l’annonce par Dmitri Medvedev qu’il ne serait pas candidat à la présidentielle de mars prochain et que Vladimir Poutine reprendrait son fauteuil au Kremlin. Dans la soirée, la plupart des internautes qui partageaient leur déception sur la Toile en réaction à cette nouvelle n’utilisaient déjà plus de point d’interrogation après “on fiche le camp”, mais un simple point, voire un point d’exclamation.

Les jeunes les plus motivés

Les lecteurs de blogs et accros de Facebook ne sont pas les seuls à refléter cette montée en flèche du désir d’émigration ; tous les instituts de sondages du pays relèvent la même tendance. En mai, le centre Levada repérait 22 % de Russes souhaitant aller s’installer à l’étranger, un chiffre encore jamais atteint. En avril 2009, année de crise pourtant, 13 % seulement des personnes interrogées avaient manifesté l’envie d’émigrer. En juin 2011, deux autres instituts considérés comme plus proches du pouvoir confirmaient les résultats dégagés par celui-ci : selon la fondation Opinion publique, 16 % à 20 % des adultes russes voudraient partir, et le Centre national d’étude de l’opinion (VTsiom) aboutit au même taux, environ 20 %. Les jeunes (moins de 25 ans) sont les plus décidés. D’après le centre Levada, ils sont 59 % à songer à un départ “provisoire, pour aller gagner de l’argent”, 48 % “pour faire des études” et 28 % envisagent une émigration “définitive”. Le VTsiom note également que “les jeunes sont les plus déterminés”. Le célèbre blogueur Anton Nossik, qui anime régulièrement des séminaires sur l’émigration, explique que son public est surtout composé de personnes au sommet de leurs capacités : patrons, scientifiques et employés autour de 35 ans. Il assure être dépassé par son succès. Mais “la perspective du retour de Poutine n’est pas la motivation principale des candidats au départ. Les raisons sont plus profondes, on voit un fort pessimisme gagner les gens qui cherchent à entreprendre. Stagnation, corruption, criminalité, mauvaise qualité des services publics, ils en ont assez.”

L’émigration de la décennie 2000, période “stable” [selon la devise de Poutine] est différente de celle des “folles années 1990” [décennie agitée qui a suivi l’éclatement de l’URSS]. Lev Goudkov, qui dirige le centre Levada, constate que personne ne dispose de chiffres précis sur la question. “Les spécialistes ont calculé qu’une centaine de milliers de personnes partaient chaque année, une quantité stable qui pourrait augmenter avec le retour de Poutine à la présidence, mais sans excès, peut-être 20 000 émigrés de plus par an”, hasarde-t-il. Selon lui, le principal changement survenu depuis l’an 2000, année de la première élection de Poutine, réside dans la nature de l’émigration. “Dans les années 1990, on voyait surtout partir des scientifiques qui avaient perdu leur travail, mais, aujourd’hui, ce sont les personnes les plus riches qui s’en vont. Jeunes, dynamiques, elles aspirent à réussir encore mieux et s’inquiètent pour l’avenir ; elles ne se voient pas vivre dans la Russie de Poutine.”

Communautés russes en Chine

Vladimir Maou, recteur de l’Académie d’économie nationale auprès du gouvernement russe, voit dans cette émigration qui ne diminue pas un résultat de la “nettement plus grande facilité à partir”. Beaucoup de Russes parlent désormais l’anglais avec un niveau suffisant pour travailler à l’étranger. En outre, on peut toujours revenir si on le souhaite, alors qu’auparavant c’était quasi impossible. Les pays de destination sont devenus beaucoup plus nombreux. Selon Rosstat [l’institut national de la statistique], l’Occident reste le choix privilégié. Ainsi, en 2010, l’UE a accueilli près de 60 % de l’ensemble des personnes qui ont quitté la Russie. Une façon plus modeste d’intégrer l’Union européenne est de s’installer dans l’un des trois Etats baltes. L’an dernier, la Lettonie a modifié sa législation afin de permettre aux étrangers qui achètent à Riga [la capitale] un bien immobilier d’une valeur supérieure à 100 000 lats (141 000 euros) d’obtenir le droit de résidence. Depuis un an, 1 079 personnes, dont 633 Russes, ont demandé un certificat de résidence. Le pays compte 28 % de Russes [héritage de l’URSS], et y investir dans l’immobilier semble une bonne solution pour la classe moyenne des grandes villes russes. Les pays aspirant à entrer dans l’UE attirent eux aussi beaucoup les Russes. Parmi eux, le Monténégro arrive en tête. L’année dernière, la cité touristique de Boudva, 15 000 habitants, a ouvert sa première classe offrant un enseignement en russe, avec 30 enfants inscrits.

Malgré les atouts de l’Occident, les problèmes économiques actuels en Europe et aux Etats-Unis font que les jeunes Russes se tournent de plus en plus vers l’Asie. Cela ne concerne pas que les hippies modernes en quête de cieux plus cléments, en Thaïlande ou à Bali, mais également les jeunes diplômés sibériens qui lorgnent vers la Chine. Il y a vingt ans, personne n’aurait songé à aller vivre dans la Chine communiste arriérée, mais, avec un PIB qui augmente en moyenne de 10,5 % par an, le pays offre aujourd’hui à beaucoup de jeunes Russes une chance de participer au miracle économique. Aucun chiffre n’est disponible car presque personne ne déclare officiellement son intention de partir se fixer en Chine, mais les grandes villes comptent d’importantes communautés russes, phénomène qui n’est pas sans rappeler l’époque de l’émigration blanche [début des années 1920] à Harbin et à Shanghai. Albert Krisski, 37 ans dont dix-huit passés en Chine, est l’un des membres du bureau du Club russe de Shanghai : “Ici, nous sommes dans le TGV de la modernisation. Rentrer en Russie serait comme en descendre et rester bloqué à la gare.”

Les libertés publiques sont encore plus restreintes qu’en Russie, mais ce n’est pas ce que l’on vient chercher ici. Ce qui séduit, c’est la mobilité sur l’échelle sociale. “Cela fait près de dix ans que je suis à Hong Kong. C’est un endroit où l’on vous juge vraiment sur vos capacités et votre savoir”, estime Sergueï Men, 37 ans, copropriétaire du fonds d’investissement Eurasia Capital Partners.

“C’est malheureux, mais ceux qui quittent le pays sont justement ces fameux agents de la modernisation que Dmitri Medvedev a tellement invoqués, conclut Lev Goudkov. Ils ne croient pas à l’avenir de la Russie et veulent assurer une vie meilleure à leurs enfants.” Cette préoccupation est citée comme raison principale d’un départ prochain par 93 % des personnes interrogées en mai par le centre Levada ; on trouve aussi “accéder à de meilleures conditions de vie” (92 %), “vivre dans un Etat de droit” (86 %), “bénéficier d’un meilleur système de santé et de retraite” (85 %) ou “exprimer son potentiel” (80 %). Selon Lev Goudkov, la partie la plus dynamique de la classe moyenne a conscience que tous ces bienfaits ne lui seront pas offerts sur place dans les prochaines années.

Alexandre Gabouïev et Elena Tchernenko

(Kommersant -Vlast)

Voir aussi : Rubrique Russie, Législatives déc 2011,

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