Ségolène traîne encore sur l’autoroute

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Source Le Canard Enchaîné 22/11/2017

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Rénovation urbaine et changement social. Entretien avec Henri Coing

arton1155-4346bHenri Coing est l’auteur dans les années 1960 d’une enquête, devenue un classique en sociologie et en études urbaines, sur la rénovation urbaine d’un quartier populaire parisien. Dans cet entretien réalisé en janvier 2017, il évoque son histoire personnelle, son parcours et la manière dont son étude éclaire les politiques contemporaines de rénovation urbaine.

En 1966, Henri Coing publie Rénovation urbaine et changement social ; l’ouvrage est tiré de sa thèse de sociologie fondée sur une enquête de trois ans dans un quartier du 13e arrondissement de Paris (l’îlot n° 4, entre les rues Jeanne-d’Arc et du Château-des-Rentiers) en cours de rénovation urbaine. À partir de cette monographie de quartier exemplaire, l’auteur montre la manière dont une transformation architecturale et urbanistique vient bouleverser la communauté de quartier, ses modes de vie, ses aspirations et les relations entre ses membres. Il souligne les orientations et l’impact de cette politique, qui, en transformant la morphologie d’un îlot, finit par modifier son peuplement et affecter les liens de ceux qui y vivent. En se gardant de surestimer le rôle de l’espace dans les processus de changement social, Henri Coing décrit comment la rénovation urbaine agit comme un révélateur et un accélérateur de mutations déjà en cours, permettant de saisir à la façon d’un précipité les transformations sociales, urbaines, économiques et démographiques qui bouleversent la société française au cours des Trente Glorieuses.

Cet entretien est l’occasion de revenir sur l’histoire familiale et le parcours intellectuel, peu connus, de l’auteur de Rénovation urbaine et changement social. Issu d’une famille bourgeoise de Saint-Étienne de culture chrétienne démocrate et fils d’un ingénieur des mines, Henri Coing est marqué par l’influence du catholicisme social et des luttes ouvrières de sa jeunesse stéphanoise qui participent à sa politisation et alimentent son intérêt pour les questions sociales. Se destinant à devenir prêtre-ouvrier, c’est par le biais des réseaux jésuites qu’il s’engage dans une thèse de sociologie sur la question des transformations urbaines du 13e arrondissement de la capitale. Il réalise celle-ci sous la direction de Paul-Henry Chombart de Lauwe, directeur d’étude à la VIe section de l’École pratique des hautes études (EPHE, devenue en 1975 l’École des hautes études en sciences sociales, EHESS) et directeur du Centre d’étude des groupes sociaux (CEGS), rebaptisé en 1966 Centre de sociologie urbaine (CSU) [1]. Depuis le début des années 1950, celui-ci promeut la reconnaissance académique de la sociologie urbaine en France, en conduisant des enquêtes collectives sur l’espace parisien et sur les modes de vie ouvriers, tout en jouant un rôle d’expertise auprès des administrations d’État, soucieuses de bénéficier de l’aide des sciences sociales pour éclairer leurs décisions d’aménagement et d’urbanisme. Cette démarche dans laquelle la recherche en sociologie urbaine n’a de sens qu’en lien étroit avec l’action publique est aussi celle qui, à partir de sa thèse, imprègne la trajectoire d’Henri Coing [2]. Après avoir achevé ses études théologiques, ce dernier s’éloigne progressivement de sa vocation religieuse pour occuper des emplois de chercheur : d’abord en bureau d’étude (au Groupe de sociologie urbaine de Lyon à la fin des années 1960, puis à Paris au CERAU – Centre d’études et de recherches pour l’aménagement urbain – et au BETURE – Bureau d’études techniques pour l’urbanisme et l’équipement), puis comme enseignant-chercheur à l’Institut d’urbanisme de Paris à partir de 1974 [3].

Au-delà du contexte intellectuel des années 1960 et de sa filiation avec son ancien directeur de thèse, Henri Coing revient au cours de l’entretien sur ses rapports avec les tenants du courant de la sociologie urbaine marxiste, très vigoureux dans les années 1970, en particulier Manuel Castells et Francis Godard, et sur les divergences et complémentarités avec ceux qui ont comparé la politique de rénovation urbaine à une « rénovation–déportation » des classes populaires vers la périphérie des villes [4] et qui inscrivaient leurs travaux dans le cadre d’une analyse marxiste critique du rôle de l’État [5].

Dans la dernière partie de l’entretien, Henri Coing évoque les principaux enseignements de son enquête sur la rénovation urbaine de l’îlot n° 4 du 13e arrondissement ; il décrit comment cette politique a précipité la disparition du mode de vie et de la solidarité qui animaient la communauté de ce quartier populaire en fragilisant le sentiment d’un « destin commun » qui unissait le groupe ouvrier. Rappelant les spécificités du contexte de l’après-guerre, marqué par les privations et les difficiles conditions matérielles d’existence, il souligne le « saut qualitatif » qu’avait alors pu représenter la transformation de l’habitat imposée par les aménageurs aux habitants. Par contraste, ces constats permettent d’éclairer les enjeux contemporains de la rénovation urbaine et les raisons de la faible adhésion des habitants des quartiers populaires à cette politique publique [6].

Emmanuel Bellanger & Pierre Gilbert

Notes

[1] Pour aller plus loin sur l’histoire du CSU et son rôle dans la sociologie urbaine en France, voir Christian Topalov. 1992. « Le Centre de sociologie urbaine (CSU) », Politix, n° 20, p. 195?201.

[2] Au cours de sa carrière, Henri Coing rédigera une trentaine de rapports et siégera dans plusieurs instances de recherche et d’évaluation. De 1983 à 1986, il sera membre du Conseil national d’orientation du programme Urbanisme et technologies de l’habitat (UTH). Il occupera de 1991 à 1997 les fonctions de directeur du Réseau socio-économie de l’habitat, regroupant 23 laboratoires, associé au CNRS et financé par le ministère du Logement. Il siégera également de 1991 à 1992 au sein d’un comité ministériel d’évaluation de la politique de réhabilitation des HLM (PALULOS – prime à l’amélioration des logements à usage locatif et à occupation sociale) et sera membre du comité directeur du Plan Construction et Architecture de 1995 à 1998.

[3] Henri Coing dirige de nombreuses thèses. Il est à l’origine de la création du laboratoire Tiers-Monde en 1976 et est désigné responsable du DESS de 1989 à 1994. De 1982 à 1986, il est également à la tête du département Urbanisme, transport et environnement de l’École nationale des ponts et chaussées.

[4] Manuel Castells et Groupe de sociologie urbaine de Nanterre. 1970. « Paris 1970 : reconque?te urbaine et re?novation–de?portation », Sociologie du travail, n° 4, p. 488?514.

[5] C’est notamment le cas de l’enquête sur Dunkerque, à partir de laquelle Manuel Castells et Francis Godard ont publié l’ouvrage Monopolville : analyse des rapports entre l’entreprise, l’État et l’urbain à partir d’une enquête sur la croissance industrielle et urbaine de la région de Dunkerque (Paris : Mouton/EPHE, 1974), cité par Henri Coing. À partir de la même enquête collective à Dunkerque, Henri Coing publie en 1977 le livre Des patronats locaux et le défi urbain (Paris : Éditions du Centre de recherche d’urbanisme (CRU)).

[6] Focalisé sur la rénovation urbaine et les transformations sociales, cet entretien ne met pas en lumière les missions à l’étranger conduites par Henri Coing et ses deux autres champs d’investissement et d’activité : l’étude du marché de l’emploi réalisée dans les années 1970 et 1980 et des services urbains en réseau (eau, assainissement, déchets, électricité) menée à partir des années 1990 dans les pays du tiers-monde et en Europe.

Source Metropolitics 06/11/2017

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Budget 2018 : un pari à haut risque

Editorial.

Emmanuel Macron et le gouvernement auront fort à faire pour convaincre les Français que la réforme de l’ISF et la « flat tax » à 30 % prévues dans le projet de loi de finances 2018 ne sont pas des « cadeaux » faits aux plus riches.

Y a-t-il une malédiction du budget inaugural d’un mandat présidentiel ? En 1995, Jacques Chirac avait décrété une rigoureuse austérité aux antipodes de ses promesses de campagne. En 2007, Nicolas Sarkozy avait instauré, en faveur des plus fortunés, un bouclier fiscal qu’il allait traîner comme un boulet durant tout son mandat. En 2012, la brutale hausse des impôts décidée par François Hollande avait assommé les Français et ruiné leur confiance.

Sachant cela et ayant fait de ses prédécesseurs des contre-modèles, le président de la République a pris grand soin de préparer sa première loi de finances en respectant au mieux les engagements du candidat Macron : favoriser le risque plutôt que la rente, l’enrichissement par le talent et l’innovation plutôt que par l’investissement immobilier. En outre, il bénéficie d’une conjoncture encourageante, puisque la croissance (+ 1,7 % prévu, prudemment, pour 2018) retrouve des couleurs après dix ans de crise.

Emmanuel Macron avait promis de réduire les dépenses publiques. De fait, la baisse annoncée des dépenses est significative. S’il est inférieur aux 20 milliards d’euros envisagés au début de l’été, le plan d’économies budgétaires porte tout de même sur 15 milliards, dont 7 sur le budget de l’Etat, 5 sur celui de la Sécurité sociale et 3 sur celui des collectivités territoriales. Inscrit dans une programmation sur cinq ans, cet effort de rigueur est censé se renforcer après 2018.

Deux mesures hautement symboliques

De même, le chef de l’Etat avait promis d’alléger les impôts, aussi bien pour tenter de dissiper le ras-le-bol fiscal des Français que pour encourager les entreprises et ­l’activité. De fait, ce sont, au total, 7 milliards d’euros de baisse nette des impôts qui sont prévus, amorçant la décrue ­annoncée des prélèvements obligatoires durant le quinquennat. Avec un déficit ­public repassant sous la barre des 3 % de PIB (2,6 % en 2018), des prévisions de croissance raisonnables et une gestion plus rigoureuse des deniers publics, voilà donc un budget de nature à satisfaire à la fois la Cour des comptes et la Commission de Bruxelles.

Mais, pour les Français, c’est une autre ­affaire. Car deux mesures hautement symboliques risquent fort de parasiter l’ensemble de la démarche budgétaire : d’une part, la réforme de l’ISF, réduite à une taxation sur la fortune immobilière et auquel ne ­seront plus assujettis les placements financiers ; d’autre part, la création d’un prélèvement unique de 30 % sur les revenus du ­capital (qui peuvent être aujourd’hui taxés jusqu’à 58 %).

Le gouvernement peut bien plaider qu’il entend ainsi doper l’investissement. Il peut également souligner toutes les mesures destinées à améliorer le pouvoir d’achat des Français, notamment des plus modestes (exonération progressive de la taxe d’habitation pour 80 % d’entre eux, baisse des cotisations salariales, hausse de la prime d’activité et des minima sociaux, etc.).

Il n’empêche, la réforme de l’ISF couplée à la flat tax à 30 % représentent un allégement fiscal substantiel accordé aux contribuables les plus aisés et, en particulier, aux fameux 1 % les plus fortunés, dont l’essentiel de l’épargne est constitué de placements financiers. Pour convaincre les Français qu’il ne s’agit pas d’un « cadeau » fait aux plus riches, il faudrait que ces derniers investissent effectivement dans les entreprises et contribuent à relancer la machine économique. C’est un euphémisme de dire qu’il s’agit d’un pari à très haut risque.

Source Le Monde 28/09/2017

Voir aussi : Actualité France, Rubrique DéfensePolitique, Les ministres macron compatiblesFlorence Parly touchait 52.000 euros par mois, Affaires, rubrique Economie, Macron met les collectivités au régime sec,

La solitude des ex-captives de Daech

3cefeb4e-7451-4309-93bd-eb8e686b29fcLibérées dans l’indifférence générale de l’esclavage sexuel, les Yézidies rêvent de partir loin du Moyen-Orient, dans un monde moins cruel à l’égard des femmes et des minorités, souligne Al-Hayat.

Au mont Sinjar [chaîne de montagnes au nord de l’Irak peuplée de Yézidis, on sent que l’irréparable a été commis quand on croise les femmes yézidies qui ont survécu, et surtout le visage de celles qui ont été libérées de la captivité à laquelle elles avaient été réduites.< La plupart d’entre elles avaient vu leurs époux assassinés par Daech lors de l’invasion de cette contrée martyrisée [août 2014]. “Ils se sont mis à tuer nos hommes et à nous faire prisonnières”, résume une des Yézidies libérées.

C’étaient des hommes appartenant à des tribus arabes qui vivaient pourtant dans les alentours. Par ailleurs, lors de cette invasion, les peshmergas [kurdes] se sont retirés et nous ont abandonnés, donnant la priorité à la protection de leurs propres villages. Quant au gouvernement irakien, qui est dominé par les chiites, lui non plus n’a pas senti le besoin d’envoyer des troupes pour nous aider

Ces propos résument bien l’état d’esprit en Irak : la minorité est abandonnée par tous, aussi bien par les communautés majoritaires que par les minorités principales. Beaucoup d’autres groupes humains qui sont considérés comme faibles ont subi le même destin. Les Yézidis ont été abandonnés à leur sort par les tribus arabes sunnites, dont ils sont géographiquement proches, mais aussi par les Kurdes, dont ils sont culturellement proches.

Sous les latitudes du Moyen-Orient, personne ne veut plus protéger les sans-défense. Pas d’autres cultures à l’horizon que celle des razzias, pas d’autres traditions que celle de la capture. Au fond, c’est un peu la même chose qui s’est produite dans le cas des Syriens réfugiés au Liban et morts sous la torture entre les mains de l’armée libanaise. Les Libanais se sont solidarisés avec l’armée plutôt qu’avec les victimes.

Mais la destruction du pays yézidi dépasse tout. Les hommes ont été assassinés devant leurs enfants ; les femmes faites prisonnières avec leurs filles, dans un but bien précis [celui de les réduire au statut d’esclaves sexuelles].

Sept mille femmes yézidies réduites à l’esclavage, des milliers d’hommes yézidis tués. Alors que Daech a été défait au mont Sinjar et est aujourd’hui repoussé à des centaines de kilo mètres de là, les survivantes ne peuvent toujours pas rentrer chez elles.

En Irak, les gens ont en général perdu confiance dans leur avenir. Ils n’ont plus l’impression d’être en sécurité dans leur propre maison, dans leur village, entourés par leurs compatriotes.

Pour les enfants, le pays a désormais le visage de la potence où l’on a pendu leurs pères. Et les femmes ne se sentent plus à l’abri des seigneurs du rapt et du viol.

Un pays lointain

Environ 3 000 prisonnières ont été libérées. Elles reviennent de captivité chargées de récits trop lourds pour que l’Irak puisse en supporter l’écoute. Leurs traditions ne permettent pas que les drames obscurs soient sortis au grand jour.

Ces femmes vont enfouir leurs histoires dans leurs cœurs en attendant le jour où elles pourront partir pour un pays lointain, selon la promesse d’exil faite par les “grandes puissances”.

Ainsi, quoi qu’il en soit de la défaite de Daech, les Yézidis vont tous quitter le mont Sinjar. Tout comme les chrétiens vont tous partir de la plaine de Ninive.

Désormais, on n’aura plus à s’occuper des minorités ; les prochaines guerres opposeront des groupes majoritaires. Sauf que ceux-ci trouveront d’autres minoritaires pour leur tomber dessus. À la place des Yézidis et des chrétiens, on s’en prendra aux minorités à l’intérieur de chaque majorité : les faibles, ceux qui sont de trop, à qui on peut s’attaquer sans risque. Tous ceux-là seront à leur tour victimes de nouveaux Daech qui viendront.

L’histoire des Yézidis éclaire le rapport du Moyen-Orient actuel à ses minorités et à ses communautés sans défense. Cette relation se résume à l’insensibilité à la situation de l’autre nourrie d’un égocentrisme sans nuances.

Ce quant-à-soi, cette focalisation sur ses propres souffrances, cette hypertrophie du moi, tout cela est bien la marque d’une énorme régression sociale et culturelle.

Comme les Yézidis, les chrétiens vont tous partir de la plaine de Ninive. Les femmes Yézidies reviennent de captivité chargées de récits trop lourds. Les 500 000 Yézidis ont été le bouc émissaire de nos guerres civiles. Peu importe le nombre de leurs victimes, tant que leur mort n’est pas un obstacle à nos obsessions communautaristes.

Que les Yézidies se fassent violer, peu importe, tant que cela ne concerne pas nos femmes. Les Yézidis du Sinjar nous disent beaucoup d’autres choses encore sur nous-mêmes. Mais, à la fin, le plus grave est qu’ils ne retourneront plus dans leurs villages.

Ce qu’ils peuvent espérer de mieux est que se réalisent les promesses d’organisations et d’associations internationales de les transférer dans des pays d’immigration. Ceux qui ont une mère ou une sœur à Raqqa [encore capitale de Daech] attendent encore de les prendre avec eux pour partir, emportant au loin ces histoires que notre culture et nos traditions sont incapables d’entendre.

Les Yézidies libérées partiront vers des pays qui supporteront l’écoute de leurs récits. Elles y trouveront des personnes qui sécheront leurs larmes et écriront leurs histoires.

Quant à nous, nous resterons ici, privés de leur présence. Entre nous, encore et toujours plus semblables les uns aux autres. Viendra le temps où nous n’aurons d’autre altérité que nous-mêmes.

Source : Al-Hayat (extraits) Londres,—Hazem Al-Amin 10 juillet 2017

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Etats généraux de l’alimentation : comprendre comment les prix, les marges et les subventions sont fixés

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Les états généraux de l’alimentation se donnent pour but un partage plus équitable des marges entre producteurs, industriel et distributeur.

C’était une promesse de campagne d’Emmanuel Macron : permettre aux agriculteurs de vivre dignement, freiner la guerre des prix dans la distribution et répondre aux nouvelles attentes des consommateurs à la recherche de qualité. Lancés le jeudi 20 juillet, les états généraux de l’alimentation tenteront de donner une réponse concrète à ces objectifs d’ici le mois novembre. Pour les producteurs, qui dénoncent cette situation depuis plusieurs années, il y a péril dans la demeure si un partage plus équitable des marges n’est pas trouvé.

1. Comment sont fixés les prix des produits agricoles ?

Le système est assez complexe et dépend du type de produit :

Porc : une bourse en Bretagne

Le prix du porc est fixé en Bretagne, au marché au cadran de Plérin – la Bretagne représente 60 % de la production de porc en France. Là, les éleveurs proposent leurs marchandises aux abattoirs, selon un principe d’enchères dégressives. L’acheteur propose un prix, c’est aux éleveurs de l’accepter ou non.

Le marché de Plérin établit ensuite la tendance nationale des prix. Puis les abattoirs revendent la viande achetée à la grande distribution, en fixant les prix de gré à gré. Enfin, la viande est vendue dans les super et hypermarchés, à un prix que fixe l’enseigne.

Deux importants transformateurs de viande, la coopérative Cooperl et la société Bigard-Socopa, ont boycotté plusieurs ventes en août car ils ont estimé que les hausses successives du prix du porc, convenues lors de l’accord avec les éleveurs, étaient en « total décalage avec le prix de marché européen ».

Bœuf : un prix moyen et libre

Pour le bœuf, le prix d’achat est négocié entre éleveurs et négociants ou abatteurs. C’est ensuite un organisme public, France AgriMer, qui calcule une tendance moyenne à partir des prix d’achat déclarés par les abatteurs. Mais la grande distribution peut aussi proposer des achats en grande quantité à un prix fixe, ce qui fait pression sur l’abatteur, qu’il répercute sur le livreur.

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Lait : un double système

Le lait, lui, obéit à des règles plus complexes encore : près de la moitié des éleveurs travaille avec des entreprises sous la forme de contrats quinquennaux, quand l’autre vend à des coopératives. Depuis 2010 et 2012, une loi et une directive européenne renforcent le recours à des négociations entre acteurs de la filière pour, notamment, décider du prix d’achat au producteur. Une structure, le CNIEL (centre interprofessionnel de l’économie laitière) aide à la fixation de ces prix grâce à des grilles de référence et des indicateurs.

Parmi ceux-ci le prix de produits issus du lait (beurre, poudre de lait, fromages), qui est, lui, fixé au niveau mondial, mais aussi le prix de vente dans d’autres pays, en premier lieu l’Allemagne. Le prix fixé dans le cadre des accords peut également fluctuer régulièrement, notamment en fonction de la qualité du lait.

Evidemment, rien n’interdit à une enseigne de grande distribution de se fournir en viande ou en lait à l’étranger si elle le souhaite, même si des actions ont été mises en place pour favoriser l’achat de viande française, notamment un label qualité.

2. Qui touche quoi ?

Ce principe de prix crée des tensions récurrentes au sein de la filière : de l’éleveur au consommateur, en passant par l’équarrisseur ou la grande distribution, chacun essaye de tirer son épingle du jeu. Et en cas de crise, chacun se renvoie la balle.

En juin 2015, l’ensemble de la filière s’était déjà réuni pour se mettre d’accord sur le fait d’augmenter progressivement les prix, de manière à ce que les éleveurs puissent couvrir leurs coûts de production. Mais dès le mois de juillet 2015, les éleveurs et le médiateur désigné par le gouvernement ont constaté que certains autres acteurs n’ont pas joué le jeu.

Le rapport du médiateur semble pointer plusieurs points : d’une part, si la filière porcine a respecté l’accord et augmenté les prix, ce n’est pas le cas pour le bœuf, où seulement « la moitié du chemin a été fait », selon l’ancien président de la FNSEA, Xavier Beulin. Un constat corroboré par les chiffres du ministère : depuis 2012, la marge brute de l’industrie et de la grande distribution a bien augmenté.

3. Quelles subventions ?

A cela s’ajoute la question des subventions européennes et françaises. En moyenne, selon un rapport des services de statistiques du ministère de l’agriculture (Agreste), elles représentent 11 % du chiffre d’affaires de l’agriculture en 2012, mais peuvent aller jusqu’à 15 % (dans 30 départements), voire 20 % (13 départements).

Selon l’Insee, en 2006, les aides atteignaient 40 800 euros par an en moyenne pour les exploitations spécialisées en bovins à viande, et 26 300 euros pour les exploitations spécialisées en bovins laitiers. L’institut montre la progression inexorable du poids des subventions dans le résultat des exploitations. Depuis 2000, plusieurs secteurs affichent une part supérieure à 100 %, du fait du déficit chronique des exploitations.

Si les aides sont importantes, voire maintiennent en vie des filières agricoles qui ne s’en sortiraient pas sans, elles ne sont pas corrélées avec le revenu généré par les agriculteurs selon les filières, qui peut être très disparate. Comme on le voit dans le graphique ci-dessous, tiré d’une étude de l’Agreste en 2013, les céréaliers génèrent en moyenne un résultat largement supérieur à celui des éleveurs, particulièrement de vaches à viande. Les éleveurs de porc, eux, sont mieux lotis, sans atteindre les niveaux de résultat des céréaliers.

4. Une crise ancienne et complexe

L’agriculture française est en crise depuis des décennies, mais son état semble s’aggraver. Pourtant, il n’est pas évident de pointer une cause unique.

La taille des exploitations françaises, notamment face aux allemandes, mais aussi la multiplication des normes, des labels et des contraintes, qui obligent les agriculteurs à des investissements de plus en plus conséquents pour les mises aux normes, ou encore la variabilité des prix des matières premières (le soja ou le maïs qui servent à l’alimentation des bêtes, par exemple). Des critiques se font également jour au sein de la filière agricole contre certaines situations jugées privilégiées par rapport à d’autres (les grands céréaliers, notamment).

Mais les choses sont loin d’être si simples : certaines exploitations plus petites, qui n’ont pas eu besoin de grands investissements structurels, s’en sortent parfois aussi bien en termes de revenu que de gros agriculteurs ayant acheté beaucoup de matériel et ayant amassé des terres dont ils ont du mal à s’occuper seuls. De même, la production bio peut s’avérer plus rentable qu’une production plus classique.

Les éleveurs, eux, citent la chute des cours des produits et la hausse de leurs coûts (alimentation des animaux, cotisations sociales, engrais, etc.). Autre élément de difficulté, la météo, et la sécheresse, qui rend difficile de nourrir les animaux sans recourir au foin prévu pour l’hiver, et qu’il faudra donc racheter…

Une chose est certaine : on constate une double diminution sur long terme, à la fois du nombre d’exploitations pratiquant l’élevage bovin et sur le nombre de têtes de bétail.

Selon les chiffres du ministère, on comptait un peu moins de 515 000 exploitations agricoles en 2010, contre presque 700 000 en 2000, soit un quart de moins en dix ans.

La situation des filières d’élevage est pire : on compte 34 % d’exploitations laitières et 27 % des exploitations de vaches à viande de moins en 2010 qu’en 2000. Au total, ce sont environ 85 000 élevages bovins qui ont disparu en dix ans, dans des exploitations dont la taille a plutôt tendance à augmenter.

Le cheptel bovin a également diminué en France : il était de 20,3 millions de têtes de bétail en 2000, il n’est plus que de 19,5 millions aujourd’hui, soit presque 800 000 bêtes en moins.

La carte ci-dessous montre, pour chaque département, l’évolution du nombre d’exploitations d’élevage bovin et du nombre de têtes de bétail. L’ouest de la France, où se concentrent les actions des agriculteurs, fait partie des régions les plus touchées.

Dernier problème connu, le vieillissement des agriculteurs. Selon la mutuelle sociale agricole (MSA), en 2011, les chefs d’exploitation avaient un âge moyen de 47,8 ans. Les 50-54 ans représentent à eux seuls près de 20 % des chefs d’exploitation.

Jérémie Baruch et Samuel Laurent

Source Le Monde 20/07/2017

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