Désolé pour les gens qui meurent en Afrique, Facebook va maintenant se concentrer sur l’écureuil qui meurt devant votre porte

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Le changement d'algorithme de Facebook agite le monde des médias et de la communication.

L’algorithme Facebook est à l’information ce que le taux directeur de la Fed est à l’économie mondiale. Le réseau social a atteint une telle puissance (plus de 2 milliards d’utilisateurs réguliers) qu’un battement d’aile de son algorithme peut avoir des conséquences immenses.

En 2012, par exemple, Facebook avait discrètement augmenté la part de news politiques dans le fil d’actualités de 2 millions d’utilisateurs américains avant l’élection présidentielle. Juste pour voir. Résultat : l’équipe data de Facebook avait mesuré une augmentation de la participation chez les électeurs concernés.

Les contenus des amis avant tout

Voici donc le nouveau tremblement de terre : Facebook a annoncé jeudi un changement majeur dans son algorithme : priorité sera donnée aux contenus postés par ses amis proches au détriment des contenus postés par les pages professionnelles (médias, marques, personnalités...). Avant même que l’on connaisse les effets réels de ce changement, tout le secteur des médias et de la communication est déjà en état de panique.

Telle une encyclique papale, Mark Zuckerberg a énoncé dans un post la philosophie de cette réforme du news-feed:

«La vidéo et autres contenus publics ont explosé sur Facebook ces dernières années. Puisqu’il y a désormais plus de contenus et de vidéos créés par les marques que de posts publiés par vos amis, le news-feed s’est détourné de ce qui est le plus important -- nous aider à nous connecter avec les autres. Nous voulons nous assurer que nos services ne sont pas juste fun à utiliser, mais aussi utiles au bien-être des utilisateurs.»

Mark Zuckerberg, prof de yoga

Mark Zuckerberg parle donc maintenant comme un prof de yoga et veut se concentrer sur le «bien-être» de ses utilisateurs. Un mot relativement neuf dans son répertoire.

Le sens profond de cette réforme du news-feed est contenue dans cette phrase prêtée à Mark Zuckerberg : «un écureuil qui meurt devant votre porte risque de davantage vous intéresser que des gens qui meurent en AfriqueCette loi du mort au kilomètre avait été développée devant ses équipes en 2005 lors de la création du fil d’actualités, selon David Kirkpatrick, auteur de «The Facebook Effect».

Tout sauf la passivité

Une information qui ne fait pas réagir n’en est pas une. Zuckerberg ne veut pas que Facebook soit consommé façon «couch potato», passivement dans son lit ou son fauteuil, de la même manière qu’on regarde la télévision. Il convoque la science pour expliquer ce choix:

«Les recherches montrent que quand nous utilisons les réseaux sociaux pour se connecter avec des gens qui comptent pour nous, cela peut être bon pour notre bien-être. On peut se sentir ainsi plus lié aux autres et moins seul, et il existe une corrélation sur le long terme avec les indicateurs de bonheur et de bonne santé. Au contraire, lire des articles ou regarder des vidéos passivement -- même si ces contenus sont divertissants ou instructifs -- peut ne pas être aussi bon [pour le bien-être]»

Lutter contre les fake news ? Vraiment ?

Cette modification de l’algortihme est parfois interprétée — à tort, à mon sens — comme une manière de lutter contre les fake news. En réalité, selon cette nouvelle philosophie zuckerbergienne, le critère d’invisibilisation d’un contenu n’est pas sa fausseté mais son incapacité à faire réagir ou à créer le bien-être à long terme. On mesure bien à quel point l’objectif est totalement opposé à celui d’une éthique de l’information.

En privilégiant l’interaction au détriment du contenu pertinent, Mark Zuckerberg fait de l’information un simple support de conversation. Et rien de telle qu’une fake news pour susciter de l’interaction.

La pub veut de l’interaction

Facebook hait la passivité. Sans doute d’abord pour des raisons publicitaires. Un utilisateur passif, c’est un utilisateur qui ne crée pas de data et donc de valeur publicitaire.

«Si on analyse ce que dit Mark Zuckerberg, c’est une mesure qui vise à optimiser la performance publicitaire, estime Emmanuel Parody. Le critère de performance de Facebook, ce sont des contenus qui engagent, avec des internautes qui cliquent, partagent et commentent. Ce sont autant de critères de performance publicitaire»

Ce changement de paradigme chez Facebook marque la fin programmée d’une pratique qui a fait les grandes heures du réseau : le stalking. Facebook, pour les anciens, c’était d’abord cette machine fascinante à afficher des photos de quasi inconnus, à s’immerger dans des vies lointaines et à se perdre dans les abîmes de la sérendipité sociale.

La fin de la «machine zone»

En 2013, l’époque où Facebook était encore davantage un réseau de photos que de news, le journaliste Alexis Madrigal avait comparé l’ivresse de la consultation du réseau à celle que l’on ressent devant les machines à sous.

Selon lui, Facebook nous ferait entrer dans la «machine zone», cet état hypnotique que ressentent les joueurs de machine à sous, tel que décrit par l’anthropologue Natasha Schüll. Les joueurs ne sont pas tant aimantés par l’argent que par le rythme incessant de la machine, qui les plonge dans une forme d’hypnose.

Cette hypnose du stalking, ce plaisir si spécial du combo Facebook/kebab à 5h du matin en rentrant de soirée, est une activité que ne veut plus encourager le réseau. Car le stalking ne produit pas de «réactions», pas de «j’aime», pas de «grrr», pas de «wow». C’est une pure perte de temps. Et Facebook dit explicitement vouloir lutter contre ces «pertes de temps».

La vie quotidienne est ailleurs

Les contenus que Facebook veut maintenant encourager sont les événements de la vraie vie, prompts à créer de l’interaction avec ses amis : naissance, mariage, changement de job, déménagement, voyage... Le souci est que ces événements ne sont pas si légion. C’est pour cela que Facebook relance sans cesse, avec lourdeur, en proposant de repartager ces contenus un an, deux ans, trois ans, quatre ans après.

Facebook peut bien décider de se couper progressivement des médias et des marques, le problème est que ses utilisateurs ne produisent de toute façon plus assez de contenus perso. La vie quotidienne, banale et infra-ordinaire, vrai pétrole des réseaux, est partie sur Snapchat ou Instagram. Ne restent plus sur Facebook que les «actualités», personnelles (que Facebook veut renforcer) ou du monde (que Facebook veut minorer).

Il va falloir que beaucoup d’écureuils meurent devant nos portes sinon on va vite s’ennuyer sur ce réseau.

Vincent Glad

Source Libération 13/01/2018

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Google Facebook. Censure et chaussettes roses,

Une année 2018 riche en enjeux pour plusieurs forces politiques dans les Bouches-du-Rhône

Martine Vassal, Loïc Gachon, Stéphane Ravier et Jérémy Bacchi. Photos DR/

Après les bouleversements de 2017 engendrés par la présidentielle et les législatives, l’année qui s’ouvre ne comportera pas d’élection. Congrès, succession, mobilisations, le terrain politique en 2018 n’en sera pas moins animé dans les Bouches-du-Rhône.

 

Martine Vassal (LR), en pôle position pour la métropole.

La présidente LR du conseil départemental des Bouches-du-Rhône, n’en fait pas mystère : elle vise la présidence de la métropole d’Aix-Marseille-Provence. « Je ne suis pas successeur désigné, je suis candidate à la présidence de la métropole en 2020. Avant cela, Jean-Claude Gaudin est maître du temps », confiait-elle à la Marseillaise à l’automne. Il se pourrait bien qu’il décide de le rester encore un moment. En réponse aux bruits insistants qui le donne sur le départ, le maire de Marseille et président en titre de la métropole, indiquait hier en marge de ses voeux aux cadres de la Ville de Marseille  : « Ce sont des rumeurs, je suis là ». Il n’y a cependant pas de doute sur son souhait de voir Martine Vassal, qui présentera ses voeux à la presse vendredi, lui succéder au Palais du Pharo. Il se plait à affirmer qu’elle « a fait un sans faute » depuis sa conquête du bateau bleu. Secrétaire de la fédération LR au côté de Bruno Gilles qui la préside et que l’on dit promis à la mairie de Marseille, Martine Vassal représente un point d’équilibre pour la droite départementale. En s’appuyant sur la puissance d’investissement du Département, elle a su gagner la sympathie d’élus de tout le territoire. Un atout pour piloter une métropole encore profondément marquée par le clivage Marseille/hors Marseille notamment sur les bancs de la droite où les élus aixois mènent la fronde comme en atteste le débat autour du budget 2018.

Stéphane Ravier (FN), changement d’emballage en vue.

L’année 2017 n’a pas réussi à Stéphane Ravier. Après avoir perdu son pari d’être élu député, il a dû abandonner son siège de maire des 13e et 14e arrondissements de Marseille à sa nièce, Sandrine d’Angio, pour rester sénateur, loi sur le non-cumul des mandats oblige. Et pour couronner le tout, Michel Cataneo, conseiller municipal et métropolitain FN a déposé plainte contre lui, en l’accusant de l’avoir humilié et brutalisé pour le pousser à démissionner de ses mandats. Une sacrée épine dans le pied avant le congrès du FN qui aura lieu en mars. Alors que Marine Le Pen semble décidée à changer le nom du parti hérité de son père, Stéphane Ravier accompagne le mouvement. « Il va y avoir pas mal de changement de nom de structures et d’instances du parti, c’est bien ça fera moins Place du Colonel Fabien », s’amuse-t-il dans le Figaro d’hier en référence aux appellations actuelles des organes de direction : comité central, bureau politique... Une affaire d’emballage marketing et en aucun cas un aggiornamento idéologique. La semaine dernière, il relayait encore sur Twitter des articles de presse et des publications du site d’extrême droite FdeSouche.fr relatant les politiques migratoires d’Israël et du Pakistan en livrant ce commentaire : « Intéressant : cela signifie qu’il est possible de demander à 1 million 600 000 migrants de quitter un pays en 30 jours, ou d’en expulser des dizaines de milliers, avec un peu de volonté politique ! »

 

Loïc Gachon (PS), la gageure de la reconstruction.

Y a-t-il rôle plus ingrat que celui qu’a accepté d’endosser le maire de Vitrolles ? Désigné à l’unanimité du conseil fédéral du PS, coordinateur de la direction départementale, c’est lui qui doit animer la fédération dans l’attente du congrès qui aura lieu en avril. Une tâche rude après l’hécatombe électorale de 2017 mais surtout dans un département où les socialistes sont profondément divisés. Deux groupes à la métropole, deux groupes au département, les clivages entre pro et anti Guérini, pro et anti métropole ne sont toujours pas effacés. Il lui faudra rassembler s’il veut briguer le 29 mars prochain la fonction de premier secrétaire fédéral, délaissée par Jean-David Ciot qui souhaitait intégrer la majorité présidentielle avant d’être battu par une macroniste pur-sucre, Anne-Laurence Petel. Loïc Gachon rencontrera la presse aujourd’hui et devrait expliquer sa méthode.

Jérémy Bacchi (PCF), vers un congrès charnière.

Rendez-vous d’importance aussi pour les communistes et leur nouveau secrétaire départemental en 2018 : un congrès extraordinaire a été convoqué pour novembre après une année électorale difficile. Soutien à Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle sans obtenir d’accord pour les législatives, mauvais résultats électoraux malgré une progression en sièges à l’Assemblée, problèmes d’image, de visibilité, les questions que les communistes ont à traiter sont nombreuses. Dans les Bouches-du-Rhône, Pierre Dharréville a été élu député, cédant la responsabilité de secrétaire départemental à Jérémy Bacchi, 31 ans, syndicaliste, assistant social qui est né et habite les quartiers Nord de Marseille. Militant représentatif du « communisme de nouvelle génération » que le PCF veut donner à voir, il devra préparer le congrès extraordinaire dans un département où Jean-Luc Mélenchon a décidé de s’implanter. Son credo ? « Les idées d’abord ». Il impulsera chaque mois une rencontre-débat pour alimenter la réflexion préparatoire au congrès. Premier rendez-vous ce soir à 18h dans les locaux de la fédération sur le thème « luttes et combat communiste ».

Léo Purguette

La Marseillaise 09/01/2018

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Les indépendantistes catalans restent, un défi majeur pour Rajoy

Le président destitué de Catalogne Carles Puigdemont réagit à la victoire électorale des indépendantistes depuis Bruxelles, le 21 décembre 2017 AFP - Aris Oikonomou

En égalant quasiment leur dernier score aux élections régionales, les indépendantistes catalans posent un défi majeur à l'unité de l'Espagne et au gouvernement de Mariano Rajoy qui tablait sur ce scrutin pour les affaiblir.

Les Catalans, qui ont battu avec près de 82% de votants le record historique de participation dans la région, ont accordé jeudi 47,6% des voix aux indépendantistes et près de 52% des suffrages aux partis défendant l'unité de l'Espagne.

La loi électorale catalane prévoit un système de pondération des voix qui avantage les provinces rurales, où les indépendantistes sont très implantés, d'ou leur victoire en sièges au parlement régional.

Les trois partis indépendantistes obtiennent 70 élus sur 135, deux de moins qu'en 2015, semblant avoir atteint un plafond. Ils pourront donc gouverner s'ils arrivent à former une coalition.

Au sein des sécessionnistes, les Catalans ont placé en tête, avec 34 sièges, la liste "Ensemble pour la Catalogne" de l'adversaire numéro un de Rajoy: Carles Puigdemont, président du gouvernement destitué par Madrid après la déclaration d'indépendance du 27 octobre et exilé en Belgique.

Après le référendum d'autodétermination interdit du 1er octobre, émaillé de violences policières, puis la proclamation de cette "république catalane" restée sans effets, la région avait été mise sous tutelle et le parlement dissous en vue de nouvelle élections.

"L'Etat espagnol a été vaincu. Rajoy et ses alliés ont perdu!", a clamé depuis Bruxelles M. Puigdemont.

- Président exilé, vice-président en prison -

Mais, si les indépendantistes arrivent à s'entendre pour gouverner, quels seront les membres du cabinet régional ?

M. Puigdemont est inculpé pour "rébellion" et "sédition" et s'il rentre en Espagne, il sera arrêté.

Le chef du deuxième parti indépendantiste, Oriol Junqueras, son vice-président, lui aussi poursuivi, et déjà en prison.

M. Puigdemont avait déclaré le 12 décembre qu'il reviendrait en Espagne s'il pouvait être investi président. Rien ne s'oppose en principe à ce qu'un dirigeant politique poursuivi soit investi, puisqu'il n'est pas condamné. Mais encore faut-il qu'il reste libre.

Et dans son entourage, on laissait entendre, avant le scrutin, qu'il faudrait "qu'on lui permette de rentrer", autrement dit qu'il n'y ait pas d'arrestation à la clef. Il "pourra alors commencer une négociation".

Vendredi matin, M. Puigdemont devrait en dire plus lors d'une conférence de presse prévue vers 10H30 (09H30 GMT) à Bruxelles.

M. Rajoy, silencieux jeudi soir, pourrait s'exprimer dans l'après-midi après une réunion avec son Parti populaire, laminé en Catalogne où il est passé de 11 à 3 sièges.

Juste après l'annonce des résultats, un électeur indépendantiste de gauche évoquait "une sensation étrange": "Nous gagnons en députés mais pas en nombre de voix", disait Fran Robles, médecin de 26 ans. "Donc chaque camp pourra se proclamer vainqueur. Cela reflète bien la réalité, qui est que la Catalogne est politiquement divisée et que la seule façon de trancher la question est de la poser clairement dans un référendum".

"Avec ce résultat, le message à l'Espagne est: asseyez-vous pour parler", assurait un sympathisant indépendantiste à Barcelone, Francesc Portella, 50 ans, professionnel du marketing.

Il va bien falloir qu'à Madrid "ils cèdent sur des choses qui leurs déplaisent. S'asseoir et dialoguer", a dit aussi à l'AFP le sociologue Narciso Michavila, dirigeant d'un institut de sondages à Madrid.

Mais les Catalans partisans de l'Espagne, aussi, veulent être pris en compte.

Poussés à s'impliquer face au risque réel de rupture unilatérale, ils avaient finalement manifesté en masse depuis octobre, inondant aussi les rues de leurs drapeaux rouge-jaune-rouge.

Un parti libéral et anti-indépendantiste a obtenu le plus grand nombre de sièges au parlement, Ciudadanos, avec 37 élus.

"Les partis nationalistes ne pourront plus jamais parler au nom de toute la Catalogne, car la Catalogne c'est nous tous", a martelé sa dirigeante catalane, Inès Arrimadas.

Selon Narciso Michavila, la réalité économique s'imposera aussi aux indépendantistes, qui devront mettre de l'eau dans leur vin pour stopper la dégringolade du tourisme et des investissements depuis début octobre.

L'élite catalane - dont certains membres sont proches du parti conservateur PDeCat de M. Puigdemont - "sait qu'elle doit récupérer le tourisme et l'économie", dit-il.

Source AFP 21 /12/2017

Voir aussi : Actualité Internationale Rubrique UE, EspagneLe président catalan a cinq jours pour clarifier sa positionLa Catalogne ensanglantéeUn régionalisme si européen, rubrique Politique,

L’Etat au régime Macron

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Source Le Canard Enchaîné 22/11/2017

Voir aussi : Actualité France, Rubrique DéfensePolitique, Les ministres macron compatiblesFlorence Parly touchait 52.000 euros par mois, Affaires, rubrique EconomieBudget 2018 : un pari à haut risque, Macron met les collectivités au régime sec,

Rénovation urbaine et changement social. Entretien avec Henri Coing

arton1155-4346bHenri Coing est l’auteur dans les années 1960 d’une enquête, devenue un classique en sociologie et en études urbaines, sur la rénovation urbaine d’un quartier populaire parisien. Dans cet entretien réalisé en janvier 2017, il évoque son histoire personnelle, son parcours et la manière dont son étude éclaire les politiques contemporaines de rénovation urbaine.

En 1966, Henri Coing publie Rénovation urbaine et changement social ; l’ouvrage est tiré de sa thèse de sociologie fondée sur une enquête de trois ans dans un quartier du 13e arrondissement de Paris (l’îlot n° 4, entre les rues Jeanne-d’Arc et du Château-des-Rentiers) en cours de rénovation urbaine. À partir de cette monographie de quartier exemplaire, l’auteur montre la manière dont une transformation architecturale et urbanistique vient bouleverser la communauté de quartier, ses modes de vie, ses aspirations et les relations entre ses membres. Il souligne les orientations et l’impact de cette politique, qui, en transformant la morphologie d’un îlot, finit par modifier son peuplement et affecter les liens de ceux qui y vivent. En se gardant de surestimer le rôle de l’espace dans les processus de changement social, Henri Coing décrit comment la rénovation urbaine agit comme un révélateur et un accélérateur de mutations déjà en cours, permettant de saisir à la façon d’un précipité les transformations sociales, urbaines, économiques et démographiques qui bouleversent la société française au cours des Trente Glorieuses.

Cet entretien est l’occasion de revenir sur l’histoire familiale et le parcours intellectuel, peu connus, de l’auteur de Rénovation urbaine et changement social. Issu d’une famille bourgeoise de Saint-Étienne de culture chrétienne démocrate et fils d’un ingénieur des mines, Henri Coing est marqué par l’influence du catholicisme social et des luttes ouvrières de sa jeunesse stéphanoise qui participent à sa politisation et alimentent son intérêt pour les questions sociales. Se destinant à devenir prêtre-ouvrier, c’est par le biais des réseaux jésuites qu’il s’engage dans une thèse de sociologie sur la question des transformations urbaines du 13e arrondissement de la capitale. Il réalise celle-ci sous la direction de Paul-Henry Chombart de Lauwe, directeur d’étude à la VIe section de l’École pratique des hautes études (EPHE, devenue en 1975 l’École des hautes études en sciences sociales, EHESS) et directeur du Centre d’étude des groupes sociaux (CEGS), rebaptisé en 1966 Centre de sociologie urbaine (CSU) [1]. Depuis le début des années 1950, celui-ci promeut la reconnaissance académique de la sociologie urbaine en France, en conduisant des enquêtes collectives sur l’espace parisien et sur les modes de vie ouvriers, tout en jouant un rôle d’expertise auprès des administrations d’État, soucieuses de bénéficier de l’aide des sciences sociales pour éclairer leurs décisions d’aménagement et d’urbanisme. Cette démarche dans laquelle la recherche en sociologie urbaine n’a de sens qu’en lien étroit avec l’action publique est aussi celle qui, à partir de sa thèse, imprègne la trajectoire d’Henri Coing [2]. Après avoir achevé ses études théologiques, ce dernier s’éloigne progressivement de sa vocation religieuse pour occuper des emplois de chercheur : d’abord en bureau d’étude (au Groupe de sociologie urbaine de Lyon à la fin des années 1960, puis à Paris au CERAU – Centre d’études et de recherches pour l’aménagement urbain – et au BETURE – Bureau d’études techniques pour l’urbanisme et l’équipement), puis comme enseignant-chercheur à l’Institut d’urbanisme de Paris à partir de 1974 [3].

Au-delà du contexte intellectuel des années 1960 et de sa filiation avec son ancien directeur de thèse, Henri Coing revient au cours de l’entretien sur ses rapports avec les tenants du courant de la sociologie urbaine marxiste, très vigoureux dans les années 1970, en particulier Manuel Castells et Francis Godard, et sur les divergences et complémentarités avec ceux qui ont comparé la politique de rénovation urbaine à une « rénovation–déportation » des classes populaires vers la périphérie des villes [4] et qui inscrivaient leurs travaux dans le cadre d’une analyse marxiste critique du rôle de l’État [5].

Dans la dernière partie de l’entretien, Henri Coing évoque les principaux enseignements de son enquête sur la rénovation urbaine de l’îlot n° 4 du 13e arrondissement ; il décrit comment cette politique a précipité la disparition du mode de vie et de la solidarité qui animaient la communauté de ce quartier populaire en fragilisant le sentiment d’un « destin commun » qui unissait le groupe ouvrier. Rappelant les spécificités du contexte de l’après-guerre, marqué par les privations et les difficiles conditions matérielles d’existence, il souligne le « saut qualitatif » qu’avait alors pu représenter la transformation de l’habitat imposée par les aménageurs aux habitants. Par contraste, ces constats permettent d’éclairer les enjeux contemporains de la rénovation urbaine et les raisons de la faible adhésion des habitants des quartiers populaires à cette politique publique [6].

Emmanuel Bellanger & Pierre Gilbert

Notes

[1] Pour aller plus loin sur l’histoire du CSU et son rôle dans la sociologie urbaine en France, voir Christian Topalov. 1992. « Le Centre de sociologie urbaine (CSU) », Politix, n° 20, p. 195?201.

[2] Au cours de sa carrière, Henri Coing rédigera une trentaine de rapports et siégera dans plusieurs instances de recherche et d’évaluation. De 1983 à 1986, il sera membre du Conseil national d’orientation du programme Urbanisme et technologies de l’habitat (UTH). Il occupera de 1991 à 1997 les fonctions de directeur du Réseau socio-économie de l’habitat, regroupant 23 laboratoires, associé au CNRS et financé par le ministère du Logement. Il siégera également de 1991 à 1992 au sein d’un comité ministériel d’évaluation de la politique de réhabilitation des HLM (PALULOS – prime à l’amélioration des logements à usage locatif et à occupation sociale) et sera membre du comité directeur du Plan Construction et Architecture de 1995 à 1998.

[3] Henri Coing dirige de nombreuses thèses. Il est à l’origine de la création du laboratoire Tiers-Monde en 1976 et est désigné responsable du DESS de 1989 à 1994. De 1982 à 1986, il est également à la tête du département Urbanisme, transport et environnement de l’École nationale des ponts et chaussées.

[4] Manuel Castells et Groupe de sociologie urbaine de Nanterre. 1970. « Paris 1970 : reconque?te urbaine et re?novation–de?portation », Sociologie du travail, n° 4, p. 488?514.

[5] C’est notamment le cas de l’enquête sur Dunkerque, à partir de laquelle Manuel Castells et Francis Godard ont publié l’ouvrage Monopolville : analyse des rapports entre l’entreprise, l’État et l’urbain à partir d’une enquête sur la croissance industrielle et urbaine de la région de Dunkerque (Paris : Mouton/EPHE, 1974), cité par Henri Coing. À partir de la même enquête collective à Dunkerque, Henri Coing publie en 1977 le livre Des patronats locaux et le défi urbain (Paris : Éditions du Centre de recherche d’urbanisme (CRU)).

[6] Focalisé sur la rénovation urbaine et les transformations sociales, cet entretien ne met pas en lumière les missions à l’étranger conduites par Henri Coing et ses deux autres champs d’investissement et d’activité : l’étude du marché de l’emploi réalisée dans les années 1970 et 1980 et des services urbains en réseau (eau, assainissement, déchets, électricité) menée à partir des années 1990 dans les pays du tiers-monde et en Europe.

Source Metropolitics 06/11/2017

Voir aussi : Rubrique Science, Sciences humaines, rubrique SociétéNous devons rendre aux gens le temps gagné par l’automatisation, Logement, Consommation,