Figures libres. Mille façons de dire « non », plus une

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La chronique de Roger-Pol Droit, à propos de « Non ! De l’esprit de révolte », de Vincent Delecroix.

Voilà le mot du monde le mieux partagé. Souvent le premier vocable que les enfants comprennent, puis reprennent, quand ils découvrent la possibilité de retourner les refus qu’on leur impose. Manière d’exister, de se poser en s’opposant, le non est partout. C’est pourquoi il a déjà été célébré de mille manières : fondement de la pensée, marque de la liberté, indice de la révolte individuelle, vecteur de la rébellion collective… A force, un véritable conformisme du rejet s’est installé. Face à cette obligation nouvelle de désobéir et de contester, on sera enclin à dire « non », si l’on veut conserver quelque indépendance. Curieux dilemme : trop dire « oui » au non conduit à devoir dire « non » au non. Sommes-nous condamnés à tourner en rond ?

Plus qu’un mot, un acte

Tel est, grosso modo, le point de départ de l’ample et dense méditation du philosophe Vincent ­Delecroix dans son nouvel essai – intitulé, on n’en sera pas surpris, Non ! Le spécialiste de Kierkegaard (1813-1855), maître de conférences à l’Ecole pratique des hautes études, également romancier (Tombeau d’Achille ou Ascension, Gallimard, 2008 et 2017), passe cette fois en revue les multiples registres où le non vient faire intrusion, rompant la mécanique des enchaînements, arrachant à l’engrenage des routines. Il met ainsi en lumière – dans le champ de la parole, de l’interlocution, du politique – les paradoxes générés par ce terme qui, plus qu’un mot, se révèle un acte. Cette négation produit grandeurs et servitudes en tout genre.

Ce panorama des mille non ne manque pas de relief ni de profondeur. Sa principale singularité réside dans le point de vue adopté par Vincent Delecroix. A juste titre, il refuse les issues simplistes : opposer « camp du oui » et « camp du non », faire triompher naïvement le « oui à la…

Suite de l’article : Le Monde des livres 03/05/2018

Fréderic-Jacques Temple : « Pour moi, le monde continue à être merveilleux et terrible »

« Je me suis toujours intéressé aux oiseaux, j’ai fait collection de coquillages, tout cela me permettait d’avoir une vision différente... »

« Je me suis toujours intéressé aux oiseaux, j’ai fait collection de coquillages, tout cela me permettait d’avoir une vision différente… » Photo dr

Fréderic-Jacques Temple est né en août 1921 à Montpellier, il vit aujourd’hui dans un petit village du Gard. A l’occasion de la publication de «Divagabondages», une invitation au voyage et aux rencontres artistiques orchestrées par le poète entre 1945 et 2017, l’homme du Midi nous ouvre sa porte pour partager la mystérieuse clarté de sa mémoire, et celle de la jeunesse d’esprit qu’il conserve à 97 ans.

 

A la lecture de cette échappée passionnante transcrite dans «Divagabondages», on se demande avec quels yeux vous regardez votre jeunesse et avec quel regard vous observez le monde aujourd’hui ?

Des épreuves que j’ai affrontées autrefois, j’ai le souvenir du pensionnat qui constitue une partie de ma jeunesse, et surtout de la guerre. Mais comme je suis très individualiste, et que je vis dans le présent, pour moi, le monde continue à être merveilleux et terrible en même temps. Merveilleux, parce qu’on peut s’abstraire des politiques, par exemple, pour se replonger dans la nature, dans le monde animal, végétal. J’ai fait beaucoup d’herbiers quand j’étais enfant. Je me suis toujours intéressé aux oiseaux. J’ai fait collection de coquillages. Tout cela me permettait d’avoir du monde une vision différente de ce que l’on peut lire dans les journaux, regarder à la télévision ou écouter à la radio. Donc le monde, eh bien, j’espère qu’il me survivra.

A la source de votre pays intérieur, il y a l’enfance à Montpellier que vous évoquez dans votre roman «L’Enclos». Qu’elles ont été vos premières lectures ?

Quand j’étais pensionnaire, le jeudi et le samedi on ouvrait une armoire où se trouvaient beaucoup de livres. C’est ainsi que j’ai commencé à lire d’abord les grands mythes, L’Iliyade et L’Odyssée, La guerre des Gaules, Cyropédie de Xénophon, et puis Jack London, Fenimore Cooper, qui fut pour moi très important. En même temps, je lisais Atala de Chateaubriand, Jules Verne, beaucoup de romanciers et pas de poète… Si, j’aimais beaucoup Villon, et Charles d’Orléans, qui étaient les seuls poètes que je connaissais hormis ceux que l’on étudiait à l’école, Lamartine, Vigny que j’ai moins aimés après. Ce sont les London Cooper, Verne, Conrad, qui m’ont donné le goût d’écrire, mais d’écrire de la poésie.

Et peut-être aussi le goût du voyage…

Bien entendu. Lorsque je suis allé aux Etats-Unis pour la première fois, je me suis dit : tu vas voir vraiment maintenant, si tes lectures ne t’ont pas trompé. Et ce n’est pas la Général Motors que je suis allé visité, c’est la grande prairie, sur les traces des épopées du général Custer, des indiens des plaines, des trappeurs… Avec l’idée d’y retrouver mes livres sur place.

Quelle place occupe l’influence du dehors, celle des années 20, la sortie de la Grande guerre que l’on s’efforce d’oublier en se divertissant, la France américanophile qui s’ouvre ?

C’était une époque assez merveilleuse. On sortait à peine du cinéma muet, Le Kid de Chaplin est sorti l’année de ma naissance. On traversait l’Atlantique en avion. Mermoz, Saint-Exupéry… C’était extraordinaire. C’est par ailleurs une époque où la guerre de 14-18 a été mythifiée, la grande hécatombe, la dernière guerre moyenâgeuse… A l’issue de la Seconde guerre mondiale on s’est aperçu que la Grande guerre gardait son importance. On a écrit beaucoup de livres, on a fait des films, des peintures. On peut constater que la deuxième guerre mondiale n’a pas donnée lieu à ce genre de chose.

Pourquoi ? Parce que ce n’était plus la guerre mais un génocide. L’horreur, les camps de concentration, les incinérations… C’était tout à fait autre chose. C’était vraiment comme la fin du monde. Je crois que la Première guerre mondiale restera maintenant dans les mémoires, même de ceux qui ne l’ont pas vécue. Ce qui est mon cas. Mais mon père m’en parlait, ainsi que mon oncle. J’ai été nourri des souvenirs de ceux qui l’avaient faite.

Et vous avez forgé vos propres souvenirs avec le corps expéditionnaire français lors de la campagne d’Italie…

Pour moi, c’est une des grandes affaires de ma vie. Je n’ai pas écrit pendant cette période. Entre 43 et 46, je n’ai jamais pensé à autre chose qu’à la guerre. A la fin, après ma démobilisation j’ai pensé à m’exprimer pour qu’il existe un souvenir et pour me soulager un petit peu des souffrances de la guerre.

Quel regard aviez-vous sur les positionnements très différents qu’ont pu prendre des auteurs comme Eluard, Aragon, Char, Jaccottet et d’autres, plus timides, comme Sartre, Claudel ou Cocteau ?

Tout cela, je l’ai appris après. Si j’étais resté en métropole, comme on disait autrefois, cela aurait sans doute été différent. Les gens qui ont fait la résistance à l’intérieur de l’Hexagone avaient un autre point de vue. Ils étaient très politisés. Tandis que les soldats ne sont pas politisés. Ils pensent simplement que le lendemain, ils ne seront plus là.

Avant de vivre cette sombre expérience, à Alger vous faites la rencontre d’Edmond Charlot, personnage clé de la littérature française, et important pour vous. Dans quel cadre se produit cette rencontre ?

Quand je suis arrivé à Alger sur les recommandations de Michel Seuphor, un grand critique de l’art abstrait qui était l’ami de Mondrian, j’étais allé voir Max-Paul Fouchet qui dirigeait la revue Fontaine, pour lui montrer quelques poèmes que j’avais commencé à écrire. Fouchet m’a dit : «Allez voir Charlot, c’est un ami de Camus». Ce que j’ai fait. C’était un type très sympathique. A cette époque, j’ai rencontré à la librairie Les Vraies richesses, des gens comme Robiès, Claude de Fréminville…Tous les écrivains en puissance que Charlot a mis en selle en quelque sorte. On a sympathisé et quand je suis parti à la guerre, je lui ai laissé quelques poèmes. Lorsque j’ai été démobilisé en 1946, j’ai reçu un recueil de ces poèmes qu’il avait édité. C’était mon premier éditeur.

à suivre

Recueilli par Jean-Marie Dinh

Source : La Marseillaise

Voir aussi : Rubrique Littérature, rubrique Rencontre,

De la fenêtre juste après la neige

L’écrivaine turque Oya Baydar fait résonner le conflit qui déchire la Turquie dans son nouveau roman, « Dialogue sous les remparts ».

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9782752911414-8fc22L’intellectuelle turque Oya Baydar, militante marxiste dans sa jeunesse, sociologue puis journaliste, revient sur ses combats politiques et littéraires. Son roman Dialogue sous les remparts fait entendre le tête à tête de deux figures que l’on pense irréconciliables, celle d’une femme kurde et d’une autre, turque. Ces deux femmes, font entendre leurs voix qui s’opposent, mais cherchent à se comprendre, dans Diyarbakir en ruine.

Diyarbakir, la  capitale du Kurdistan turc, aujourd’hui, sur les remparts de la forteresse antique de Sur la neige tombe. Lente, douce et tranquille, le temps d’un examen de conscience. Oya Baydar glisse son regard entre les flocons.Un livre témoignage sur la réalité et l’aveuglement, loin du bruit et de la fureur de la guerre, en surgit. Une réflexion posée furtivement sur le blanc manteau, avant que de nouvelles traces de violence, qui en appelleront d’autres, viennent le souiller.

Contre le fracas d’un présent qui se poursuit aujourd’hui avec l’offensive turque en cours dans l’enclave kurde syrienne d’Afrin. Et il y a peu, dans les zones kurdes du sud-est de l’Anatolie où des centaines de Kurdes perdirent la vie. Après la rupture du dialogue en 2015, les villes furent détruites. Sur occupé par l’homme depuis presque dix mille ans est désormais un champ de ruine.

Dialoguant avec une mystérieuse interlocutrice, Oya Baydar, figure majeure de la littérature turque, revient sur une vie de luttes dont la tragédie kurde contemporaine est l’ultime chapitre. Le choix de ces dialogues démontre, malgré les profondes rancoeurs, que deux individus s’opposant ne sont pas en situation de guerre.

« Il y a une faute avec laquelle nous n’avons pas réglé nos comptes, une dette dont nous ne nous sommes pas acquittés. Cette faute n’est celle de personnes en particulier, ce n’est pas nous qui l’avons commise, ce ne sont pas les peuples, les réels auteurs du délit en ont rejeté le fardeau sur nos épaules

Entre Lévinas « L’état de guerre suspend la morale » et Diderot pour qui la guerre est « une maladie convulsive et violente du corps politique » avec ce roman, Oya Baydar, puise sa force littéraire dans un puits d’absolu, « c’était une façon de m’affronter moi-même. »

JMDH


Dialogues sous les remparts, 15 euros, Editions Phébus

Source : La Marseillaise 06/02/2018

Voir aussi : Rubrique Turquie, “La crise politique turque représente une grande menace pour les artistes”, Asli Erdogan : “Je vous écris cette lettre depuis la prison de Bakirköy…”,

Nuit de la lecture dix commandements

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A déguster : les dix commandements du plaisir de lire et quelques rendez-vous pour une heureuse  Nuit de la lecture le 20 janvier

L’écrivain Daniel Pennac sera, cette année, le parrain de la Nuit de la lecture qui se déroulera partout en France, dans les bibliothèques et les librairies, le 20 janvier prochain. Dans Comme un roman, son essai sur la lecture, le lauréat du Prix Renaudot a théorisé les dix « Droits imprescriptibles du lecteur » sur lesquels s’appuie, selon lui, le bonheur de lire et qui pourraient sans nul doute servir de manifeste à tous les participants de la Nuit de la lecture.

Ce qu’on retient des préceptes de Pennac

1. Le droit de ne pas lire. Participe au plaisir après l’abstinence.

2. Le droit de sauter des pages. Chacun à son rythme ô lumière rythmées de la lecture.

3. Le droit de ne pas finir un livre. Cela s’inscrit comme une évidence, notamment pour les professionnels.

4. Le droit de relire. Permet de découvrir en fonction de l’humeur des chemins insoupçonnés à première vue.

5. Le droit de lire n’importe quoi. Bien sûr, n’y a -t-il pas beaucoup de n’importe quoi  dans votre existence ?

6. Le droit au bovarysme (maladie textuellement transmissible).Auquel on pourrait ajouter la prouesse du suicide par la lecture.

7. Le droit de lire n’importe où. Parfaitement, Joyce lui même y fait allusion avec Léopold dans le quatrième chapitre d’Ulysse, et l’on vous le confirme de l’endroit où l’on vous parle en ce moment…

8. Le droit de grappiller. Concevoir la lecture comme une gourmandise et par conséquent  modifier le rituel sacré apparaît comme une transgression de la divine loi. Pourquoi pas si on peut amener quelques bons bouquins en enfer.

9. Le droit de lire à haute voix. Cela va de soi, d’autant plus dans un monde de sourd qui est le notre. Je veux bien vous le redire quand vous aurez ôté votre casque…

10. Le droit de nous taire. …

Lieux de lectures insolites

Samedi 20 janvier de 19h à minuit, dans l’Hérault la manifestation donnera l’occasion de découvrir ou redécouvrir la richesse des bibliothèques, médiathèques et librairies autour d’animations festives, familiales et ludiques : balades contées sous la lune, présentation d’œuvres musicales et d’applis vidéos littéraires. A Montpellier, La Médiathèque Emile Zola propose une visite décalée à  15h30 et à 16H30 avec la compagnie BAO l’occasion d’une petite balade pour découvrir avec humour les espaces étonnants et les services les plus fous de ce magnifique bâtiment. Au même endroit à 16H30 aura lieu l’inauguration de l’exposition “ Histoires de livres “ et rencontre avec Sylvie Goussopoulos, Michel Descossy et Jean-Claude Carrière (sous réserve). Hall, rez-de-chaussée. A Lunel Le Musée Médard a préparé un riche programme en compagnie de différend acteurs du livre sur la ville . De 17h 30 à 18h30, la librairie AB accueille les Amis du  musée pour une lecture de nouvelles. A 20h retour au musée pour le concert Le Carnaval des Oiseaux.

Les belles idées ne manquent pas. Un seul regret, pourquoi éteindre la lumière si tôt ?

JMDH

Source : La Marseillaise 19/01/2018

Voir aussi : Actualité France, Actualité locale, Lecture, Littérature, Montpellier,

Roman. Elsa Osorio Double fond

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Qui est Juana ? Une militante révolutionnaire qui a trahi ? Une mère qui échange sa vie contre celle de son enfant ? Ou la prisonnière d’un cauchemar qui tente de survivre ?

Marie Le Boullec, médecin urgentiste sans histoire, est retrouvée noyée dans l’Atlantique, . La jeune journaliste Muriel Le Bris, vive et têtue, ne croit pas à la thèse du suicide et se lance dans une enquête. Elle découvre en même temps les heures sombres de l’Argentine à la fin des années 70.

Elle trouve aussi des mails dans lesquels une mère écrit à son fils pour lui raconter pourquoi il a dû grandir sans elle. Jeune militante révolutionnaire prise dans les rets de la dictature, elle échange sa liberté contre la vie de son enfant. Elle finit par collaborer avec le pouvoir puis au Centre pilote de Paris. Traître aux yeux de tous, avec la survie pour seul objectif, elle va disparaître.

editions-metailie.com-elsa-osorio-sophie-bassouls-2-300x460Elsa Osorio  s’implique une nouvelle fois dans la reconnaissance de l’épuration des opposants argentins. Le personnage de Juana se construit au fil des pages haletantes du roman. On remonte ainsi le parcours d’une femme qui respire en étant morte deux fois.  Sa première disparition est survenue lorsqu’un tortionnaire lui laissé la vie sauve.

L’auteur évoque à voix basse, comme si la mer que nous longeons pouvait nous entendre, cette énergie d’outretombe , avec grâce, sans rien outrer.  Fort naturellement, elle parvient à produire chez le lecteur un sentiment d’empathie. Qu’arrive -t-il quand tout disparaît , que les péripéties s’enchaînent, qu’il faut jouer avec les identités clandestines,  que personne ne peut comprendre ce qui vous est arrivé, que pèse alors les ambitions politiques ?

Dans un intense suspense psychologique, l’auteur de Luz ou le temps sauvage  nous donne rendez-vous avec l’humanité en fuite. Entre Saint-Nazaire, Paris, Marseille et Buenos Airs le voyage traverse une sombre histoire, où  l’on entend le mot amour. Comme c’est imprudent d’affirmer quelque chose dont on ne sait rien, nous rappelle Elsa Osorio à propos d’une femme disparue durant la dictature.

JMDH


Double fond éd Matailié en librairie le 18 janvier 21 euros

Source : La Marseillaise 19/01/2018

Voir aussi : Rubrique  LivresLittératuresLittérature latino-américaine,  Amérique Latine , Argentine,