Académie française. Discours de réception d’Andreï Makine

Discours de réception de M. Andreï Makine

Dans son discours de réception à l’Académie Française Andreï Makine revient avec l’exigence littéraire qui convient sur les ombres de l’histoire. Il ouvre une vision sur les inquiétudes du temps présent avec peu de douceur pour nos gouvernants irresponsables.

Le 15 décembre 2016

Andreï Makine

M. Andreï Makine, ayant été élu à l’Académie française à la place laissée vacante par la mort de Mme Assia Djebar, y est venu prendre séance le jeudi 15 décembre 2016, et a prononcé le discours suivant :

Mesdames et Messieurs de l’Académie,

Il y a trois cents ans, oui, trois siècles à quelques mois près, au printemps de 1717, un autre Russe se rendit à l’Académie, une institution encore toute jeune, quatre-vingts ans à peine, et qui siégeait, à l’époque, au Louvre. La visite de ce voyageur russe, bien que parfaitement improvisée, était infiniment plus éclatante que mon humble présence parmi vous. Il s’agissait de Pierre le Grand ! Le tsar rencontra les membres de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, s’attarda – le temps de deux longues séances – à l’Académie royale des sciences, observa plusieurs nouveautés techniques et réussit même à aider les géographes français à corriger les cartes de la Russie. Il alla aussi à l’Académie française et là il ne trouva présents que deux académiciens. Non que les membres de votre illustre Compagnie fussent particulièrement dissipés mais le tsar, nous l’avons vu, improvisait ses visites sans s’enquérir des règlements ni de l’heure des séances. Néanmoins, les deux académiciens eurent l’élégance d’initier Pierre aux secrets de leurs multiples activités. L’un d’eux cita, bien à propos, Cicéron, son dialogue De finibus bonorum et malorum. Les langues anciennes n’étaient pas encore considérées en France comme un archaïsme élitiste et la citation latine sur les fins des biens et des maux, traduite en russe par un interprète, enchanta le tsar : « Un jour, Brutus, où j’avais écouté Antiochus comme j’en avais l’habitude avec Marcus Pison dans le gymnase dit de Ptolémée [...], nous décidâmes de nous promener l’après-midi à l’Académie, surtout parce que l’endroit est alors déserté par la foule. Est-ce la nature, dit Pison, ou une sorte d’illusion, [...] mais quand nous voyons des lieux où nous savons [...] que demeurèrent des hommes glorieux, nous sommes plus émus qu’en entendant le récit de leurs actions ou en lisant leurs ouvrages… »

 L’enthousiasme de Pierre le Grand fut si ardent que, visitant la Sorbonne, il s’inclina devant la statue de Richelieu, l’embrassa et prononça ces paroles mémorables que certains esprits sceptiques prétendent apocryphes : « Grand homme, je te donnerais la moitié de mon empire pour apprendre de toi à gouverner l’autre. »

Le tsar embrassa aussi le petit Louis XV, âgé de sept ans. Le géant russe tomba amoureux de l’enfant-roi, sans doute percevant en ce garçonnet un contraste douloureux avec son propre fils, Alekseï, indigne des espoirs paternels. Mais peut-être fut-il touché, comme nous le sommes tous, quand nous entendons un tout jeune enfant parler librement une langue, pour nous étrangère, et dont nous commençons à aimer les vocables. Oui, cette langue française qui allait devenir, bientôt, pour les Russes, la seconde langue nationale.

Non, ce n’est pas cette passion linguistique qui traça l’itinéraire du tsar. Son programme, si je puis dire, était bien plus pratique : la manufacture des Gobelins qui allait inspirer la fabrication des tissus en Russie, la Manufacture royale des glaces qui, malgré l’opposition de l’Église orthodoxe, allait faire briller mille miroirs de Saint-Pétersbourg à Moscou et, enfin, Versailles et le défi que le tsar allait lancer en faisant bâtir son Versailles à lui, son Peterhof et ses fabuleuses fontaines…

Cependant, la discussion avec les deux académiciens ne fut pas vaine. Pour la première fois de sa vie, Pierre découvrait un pays qui avait dédié à sa langue une savante Académie, appelée à défendre l’idiome national. Dès le retour du tsar à Saint-Pétersbourg, l’idée de l’Académie russe prend forme et se réalise peu de temps après sa mort.

Mes paroles s’éloignent, pourrait-on penser, du but de ce discours qui doit rendre hommage à cet écrivain remarquable que reste pour nous Assia Djebar. En effet, quel lien pourrait unir le souverain d’une lointaine Moscovie, une romancière algérienne et votre serviteur que vous avez jugé digne de siéger à vos côtés ? Ce lien est pourtant manifeste car il exprime la raison d’être même de l’Académie : assurer à la langue et à la culture françaises le rayonnement le plus large possible et offrir à cette tâche le concours des intelligences œuvrant dans les domaines les plus variés.

Assia Djebar avait, en ce sens, un immense avantage sur un Russe, qu’il fût un monarque ou un jeune citoyen de l’Union soviétique. Elle n’avait pas eu à subir le refus de Louis XIV qui, en 1698, pour ne pas froisser son allié, le sultan de la Sublime Porte, évita de recevoir le tsar. Ce refus, nous confie Saint-Simon, « mortifia » le jeune monarque russe. Aucun Rideau de fer n’empêcha la brillante élève algérienne de traverser la Méditerranée, de venir étudier à Paris, au lycée Fénelon d’abord et, ensuite, à l’École normale supérieure. Aucune pression idéologique ne commanda, en France, les choix qu’elle devait faire pour persévérer dans ses études. Aucune censure ne lui opposa un quelconque index librorum prohibitorum. Et même quand la grande Histoire – la guerre d’Algérie – fit entendre son tragique fracas, Assia Djebar parvint à résister à la cruauté des événements avec toute la vigueur de son intelligence. Romancière à l’imaginaire fécond, cinéaste subtile, professeur reconnu sur les deux rives de l’Atlantique – la carrière de la future académicienne est une illustration vivante de ce que la sacro-sainte école de la République avait de plus généreux.

Un destin aussi exemplaire fait presque figure de conte de fées ou, plutôt d’une apothéose où le général de Gaulle apparaît, un jour, en deus ex machina, pour aider l’universitaire et la militante pro-F.L.N. Assia Djebar à réintégrer ses fonctions.

Cette vie, d’une richesse rare, est trop bien connue pour qu’on soit obligé de rappeler, en détail, ses étapes. Maintes thèses universitaires abordent l’œuvre d’Assia Djebar. Ses étudiants, en Algérie, en France, aux États-Unis, perpétuent sa mémoire. Des prix littéraires, très nombreux, ont consacré ses textes – depuis Les Enfants du Nouveau Monde jusqu’à La Femme sans sépulture – traduits en plusieurs langues.

Et pourtant, dans cette vie et cette œuvre subsiste une zone mystérieuse qui exerce un attrait puissant sur les étrangers francophones. Cette langue française, apprise, maniée avec une adresse indéniable, étudiée dans ses moindres finesses stylistiques, cette langue donc, que représente-t-elle pour ceux qui ne l’ont pas entendue dans leur berceau ? Une appropriation conquérante ? Une vertigineuse ouverture intellectuelle ? Un formidable outil d’écriture ? Ou bien, au contraire, une durable malédiction qui relègue notre langue d’origine au rang d’un patois familial, d’un sabir enfantin, d’une langue fantôme qui ne pourra plus que végéter au milieu des vestiges de nos jeunes années ? Apprendre cette langue étrangère, se fondre en elle, se donner à elle dans une fusion quasi amoureuse, concevoir grâce à elle des œuvres qui prétendent ne pas lui être infidèles et même, suprême audace, pouvoir l’enrichir, oui, ce choix d’une nouvelle identité linguistique serait-il une bénédiction, une nouvelle naissance ou bien un arrachement à la terre des ancêtres, la trahison de nos origines, la fuite d’un fils prodigue ?

Cette formulation qui peut vous paraître trop radicale reflète à peine la radicalité avec laquelle la question est soulevée dans les livres d’Assia Djebar. « Le français m’est une langue marâtre », disait-elle dans son roman L’Amour, la fantasia. Une langue marâtre ! Donc nous avions raison : adopter une langue étrangère, la pratiquer en écriture peut être vécu comme une rupture de pacte, la perte d’une mère, oui, la disparition de cette « langue mère idéalisée » dont parle la romancière.

« Sous le poids des tabous que je porte en moi comme héritage, disait-elle, je me retrouve désertée des chants de l’amour arabe. Est-ce d’avoir été expulsée de ce discours amoureux qui me fait trouver aride le français que j’emploie ? »

Le français, une langue marâtre, incapable d’exprimer la beauté des chants de l’amour arabe, une langue aride… Et, en même temps, une langue qui peut servir d’armure à la jeune Algérienne et qui libère son corps : « Mon corps s’est trouvé en mouvement dès la pratique de l’écriture étrangère. » Une langue d’émancipation donc, un parler libérateur ? Certes, mais le sentiment de privation, de déchéance même n’est jamais loin :

« Le poète arabe, nous expliquait Assia Djebar, décrit le corps de son aimée ; le raffiné andalou multiplie traités et manuels pour détailler tant et tant de postures érotiques ; le mystique musulman [...] s’engorge d’épithètes somptueuses pour exprimer sa faim de Dieu et son attente de l’au-delà… La luxuriance de cette langue me paraît un foisonnement presque suspect… Richesse perdue au bord d’une récente déliquescence ! »

Tel est le dilemme qui se dresse devant la romancière algérienne comme devant tant d’autres écrivains francophones appartenant aux anciennes colonies françaises : une langue maternelle idéalisée, parée de tous les atours de finesse et de magnificence et la langue étrangère, le français, dont l’utilité d’armure intellectuelle et la force émancipatrice ne pourront jamais remplacer le paradis perdu où résonnaient les mélodies du verbe ancestral. Serait-ce un enfermement insoluble ?

La Grande Catherine de Russie sembla avoir bien tranché ce nœud gordien. « Voltaire m’a mise au monde », disait-elle, et cette affirmation ne concernait pas l’usage du français qu’elle pratiquait couramment grâce à mademoiselle Cardel et que toute l’Europe éclairée parlait à l’époque. Non, il s’agissait avant tout de l’ouverture au monde intellectuel de la France, à ses joutes philosophiques, à la diversité et à la richesse de ses belles-lettres. Le cas de la grande tsarine apparaît encore plus complexe que la situation d’une jeune Algérienne qui se culpabilisait de son geste de transfuge linguistique. Car Catherine, de langue maternelle allemande, et parfaitement francophone, a toujours été animée d’un désir impérieux de russité. Elle voulait comprendre le peuple de l’immense empire qu’elle eut à diriger toute jeune. Le russe, indispensable outil de gouvernance, est devenu pour Catherine une langue d’intimité, de communion avec l’insondable âme russe, avec la musique de ses paysages, de ses saisons, de ses légendes. Nature passionnée, Catherine se mit à étudier le russe en linguiste amateur, démontrant la témérité de son sens de l’étymologie. « Le Périgord, disait-elle, mais c’est un nom purement russe ! “ Peré ” signifie au-delà. Et “ gory ” – montagnes. Le Périgord c’est un pays au-delà des montagnes, donc ce sont les Russes qui avaient découvert cette région ! » Son entourage à la cour de Saint-Pétersbourg avait le tact de ne pas démentir ces fulgurances lexicologiques, préférant rire sous cape en disant que l’Impératrice réussissait à commettre, en russe, quatre fautes d’orthographe dans un mot de trois lettres. Et c’était, hélas, vrai !

Jusqu’à sa mort, Catherine garderait un accent. Allemand ? Français ? Allez savoir. Et ses fautes d’orthographe seraient corrigées par le seul homme qui aimait véritablement cette femme, le jeune prince Alexandre Lanskoï.

 Malgré toutes ses lacunes idiomatiques, la tsarine a laissé aux Russes un trésor inestimable : le privilège de parler français sans se sentir traître à la Patrie et la possibilité de communiquer en russe sans passer pour un patoisant borné, un inculte, un plouc. Bien sûr le dilemme que nous avons vu surgir si puissamment dans l’œuvre d’Assia Djebar – une langue d’origine, perdue, une langue étrangère, conquise – tourmentait aussi ces francophones russes qui, victimes d’une mauvaise conscience linguistique, se mettaient parfois à dénoncer les méfaits de la gallomanie et l’emprise du cogito français sur l’intellection russe. Le dramaturge Fonvizine consacra une comédie à cette influence française corruptrice des âmes candides. Son héros, un peu simplet, clame sans cesse : « Mon corps est né en Russie mais mon âme appartient à Paris ! » Fonvizine compléta cette satire en écrivant ses fameuses Lettres de France où, au lieu de moquer les Russes, lui qui a rencontré Voltaire trois fois, il s’en prend à certaines incohérences de la pensée française : « Que de fois, écrit-il, discutant avec des gens tout à fait remarquables, par exemple, de la liberté, je disais qu’à mon avis, ce droit fondamental de l’homme était en France un droit sacré. Ils me répondaient avec enthousiasme que “le Français est né libre”, que le respect de ce droit fait tout leur bonheur, qu’ils mourraient plutôt que d’en supporter la moindre atteinte. Je les écoutais, puis orientais la discussion sur toutes les entorses que j’avais constatées dans ce domaine et, peu à peu, je leur découvrais le fond de ma pensée – à savoir qu’il serait souhaitable que cette liberté ne fût pas chez eux un vain mot. Croyez-le ou non, mais les mêmes personnes qui s’étaient flattées d’être libres me répondaient aussitôt : “Oh, Monsieur, mais vous avez raison, le Français est écrasé, le Français est esclave !” Ils s’étouffaient d’indignation, et pour peu que l’on ne se tût pas, ils auraient continué des jours entiers à vitupérer le pouvoir et à dire pis que pendre de leur état. » Involontairement, peut-être, Fonvizine nous laisse deviner que tout en critiquant les cercles éclairés de Paris, il est devenu lui-même très français dans sa manière de mener subtilement une controverse intellectuelle.

Et c’est dans cet apprentissage de la francité que nous découvrons le secret de la solidité des liens entre nos deux civilisations. Non, les Russes n’ont jamais été aveugles : Fonvizine, Pouchkine, Tolstoï, Dostoïevski, Tchekhov ont tous exprimé, à un moment de leur vie, le rejet de ce qui pouvait se faire en France ou de ce qui pouvait s’écrire en France. Mais jamais ces grands écrivains n’ont eu l’idée de chercher la cause de ces fâcheuses réalités dans la francité même – et la faiblesse des ouvrages publiés à Paris, dans je ne sais quelle tare congénitale de la langue française. Fonvizine le formulait sur le ton d’un amant trahi : « Il faut rendre justice à ce pays : il est passé maître dans l’art du beau discours. Ici, on réfléchit peu, d’ailleurs on n’en a pas le temps, parce qu’on parle beaucoup et trop vite. Et comme ouvrir la bouche sans rien dire serait ridicule, les Français disent machinalement des mots, se souciant peu de savoir s’ils veulent dire quelque chose. De plus, chacun tient en réserve toute une série de phrases apprises par cœur – à vrai dire très générales et très creuses – et qui lui permettent de faire bonne figure en toute circonstance. » Reconnaissons-le, ce jugement reste actuel si l’on pense au langage politique et médiatique d’aujourd’hui.

Et pourtant le dramaturge russe ne parle que de la manière – abusive, redondante, hypocrite – d’user d’une langue, mais il n’attribue nullement ces défauts-là à la langue française même. Et Dostoïevski, ce grand pourfendeur de l’esprit bourgeois dans la France contemporaine, il salue le génie de Balzac, son art de peindre ces mêmes bourgeois dans La Comédie humaine. « Bonheur, extase ! J’ai traduit Eugénie Grandet ! » : on oublie souvent que la carrière du jeune romancier russe a débuté par ce cri de joie. Et Tolstoï qui n’hésitait pas à éreinter la production romanesque française, lui, il donnait au jeune Gorki ce conseil de vieux sage : « Lisez les Français ! »

Ces écrivains russes n’avaient jamais étudié Ferdinand de Saussure ni, encore moins, Roman Jakobson. Mais ils devinaient, d’instinct, ce distinguo linguistique désormais trivial : la langue et la parole, le dictionnaire et notre façon d’en faire notre usage personnel dans l’infini de ses possibilités. Oui, un dictionnaire, des règles, un corpus fermé, codifié, normatif et la fantaisie de chacun de nous, simples locuteurs ou bien écrivains.

 Alors, y aurait-il un sens à blâmer une langue étrangère dans laquelle on écrit, à mettre en doute sa richesse, sa grammaire, à se plaindre de son aridité, lui reprochant de ne pas répondre à toutes les circonvolutions de notre imaginaire d’origine ? Non, bien sûr que non. La langue parfaite n’existe pas. Seule la parole du poète atteint parfois les sommets de la compréhension visionnaire où les mots mêmes paraissent de trop. La parole du poète, dans toutes les langues, à toutes les époques. Mais très, très, très rarement.

Notre jeune romancière algérienne était-elle consciente de cette fondamentale neutralité des langues ? Sans aucun doute. Sinon, Assia Djebar n’aurait jamais évoqué, à propos du français, cette part d’ombre que l’histoire des hommes dépose au milieu des mots d’un dictionnaire : « Chaque langue, je le sais, entasse dans le noir ses cimetières, ses poubelles, ses caniveaux ; or devant celle de l’ancien conquérant, me voici à éclairer ses chrysanthèmes ! »

Encore une définition lourde à porter : « la langue de l’ancien conquérant ». 1830, la conquête de l’Algérie et la langue française qui serait donc à jamais associée à la violence, la domination, la colonisation.

Comme le ciel de l’entente franco-russe semblerait léger à côté de ces lourds nuages ! Serait-ce la raison pour laquelle le français, en Russie, n’a jamais été entaché par le sang de l’histoire ? Pourtant, le sang, hélas, a coulé entre nos deux pays et bien plus abondamment que dans les sables et les montagnes de l’Algérie. Soixante-quinze mille morts en une seule journée dans la bataille de la Moskova, en 1812, un carnage pas si éloigné, dans le temps, de la conquête algérienne. Oui, quarante-cinq mille morts russes, trente mille morts du côté français. Mais aussi la guerre de Crimée, dévastatrice et promotrice de nouvelles armes, et jadis comme naguère, l’Europe prête à s’allier avec un sultan ou – c’est un secret de Polichinelle – à armer un khalifat, au lieu de s’entendre avec la Russie. Et le débarquement d’un corps expéditionnaire français en 1918 au pire moment du désastre révolutionnaire russe. Et la Guerre froide où nos arsenaux nucléaires respectifs visaient Paris et Moscou. Et l’horrible tragédie ukrainienne aujourd’hui. Combien de cimetières, pour reprendre l’expression d’Assia Djebar, les Russes auraient pu associer à la langue française ! Or, il n’en est rien ! En parlant cette langue nous pensons à l’amitié de Flaubert et de Tourgueniev et non pas à Malakoff et Alma, à la visite de Balzac à Kiev et non pas à la guerre fratricide orchestrée, dans cette ville, par les stratèges criminels de l’OTAN et leurs inconscients supplétifs européens. Les quelques rares Russes présents à la réception de Marc Lambron lui ont été infiniment reconnaissants d’avoir évoqué un fait d’armes de plus ou plus ignoré dans cette nouvelle Europe amnésique. Marc Lambron a parlé de l’escadrille Normandie-Niémen, de ses magnifiques héros français tombés sous le ciel russe en se battant contre les nazis. Oui, ce sont ces cimetières-là, cette terre où dorment les pilotes légendaires, oui, cette mémoire-là que les Russes préfèrent associer à la francité.

Comme tous les livres engagés, les romans d’Assia Djebar éveillent une large gamme d’échos dans notre époque. Ces livres parlent des massacres des années cinquante et soixante, mais le lecteur ne peut s’empêcher de penser au drame qui s’est joué en Algérie, tout au long des années quatre-vingt-dix. Nous partageons la peine des Algériens d’il y a soixante ans mais notre mémoire refuse d’ignorer le destin cruel des harkis et le bannissement des pieds-noirs. Et même les mots les plus courants de la langue arabe, les mots innocents (le dictionnaire n’est jamais coupable, seul l’usage peut le devenir), oui, l’exclamation qu’on entend dans la bouche des personnages romanesques d’Assia Djebar, ce presque machinal Allahou akbar, prononcé par les fidèles avec espoir et ferveur, se trouve détourné, à présent, par une minorité agressive – j’insiste, une minorité ! – et sonne à nos oreilles avec un retentissement désormais profondément douloureux, évoquant des villes frappées par la terreur qui n’a épargné ni les petits écoliers toulousains ni le vieux prêtre de Saint-Étienne-du-Rouvray.

Il serait injuste de priver du droit de réponse celle qui ne peut plus nous rejoindre et nous parler. À la longue liste des villes et des victimes, la romancière algérienne aurait sans doute eu le courage d’opposer sa liste à elle en évoquant le demi-million d’enfants irakiens massacrés, la monstrueuse destruction de la Libye, la catastrophe syrienne, le pilonnage barbare du Yémen. Qui aurait, aujourd’hui, l’impudence de contester le martyre de tant de peuples, musulmans ou non, sacrifiés sur l’autel du nouvel ordre mondial globalitaire ?

Assia Djebar ne pouvait ne pas noter cette résonance soudaine que suscitaient ses œuvres. Ainsi, dans son discours de réception à l’Académie, se référait-elle à… Tertullien qui, d’après elle, n’avait rien à envier, en matière de misogynie, aux fanatiques d’aujourd’hui. Que peut-on répondre à cet argument ? Juste rappeler peut-être que nous vivons au vingt et unième siècle, dans un pays laïc, et que presque deux millénaires nous séparent de Tertullien et de sa bigote misogynie. Est-ce suffisant pour que certains pays réexaminent la place de la femme dans la cité et dans nos cités ? Et que les grandes puissances cessent de jouer avec le feu, en livrant des armes aux intégristes, en les poussant dans la stratégie du chaos, au Moyen-Orient ?

Je ne crois pas que la romancière algérienne ait pu être heureuse de cet imprévisible revif d’intérêt pour des polémiques que, bien sincèrement, elle devait croire dépassées. On la sentait habitée par un désir d’apaisement, de retour vers cette langue rêvée, une langue poétique, dont elle a toujours recherché la musicalité. Et c’est par antiphrase que l’un de ses derniers livres l’exprimait dans son titre : La Disparition de la langue française. Une langue apprise, passionnément explorée, comparée jalousement au palimpseste de sa langue maternelle, une langue que, dans une introspection très lyrique, elle essaye de définir : « Ma langue d’écriture s’ouvre au différent, s’allège des interdits paroxystiques, s’étire pour ne paraître qu’une simple natte au-dehors, parfilée de silence et de plénitude. » Ou encore : « Mon français, doublé par le velours, mais aussi les épines des langues autrefois occultées, cicatrisera peut-être mes blessures mémorielles. » « Mon écriture en français est ensemencée par les sons et les rythmes de l’origine. » « Mon Français devient l’énergie qui me reste pour boire l’espace bleu-gris, tout le ciel. »

Une telle auto-analyse, une longue mélopée mystique dont la compréhension finit par nous échapper comme dans un poème qui viserait un hermétisme mallarméen, cette métalangue pour définir sa propre langue d’écriture, a ses limites, Assia Djebar en était certainement consciente. Elle qui a bien lu Saussure, Jakobson, Barthes et Chomsky, elle savait que dans le travail d’un écrivain toutes ces belles et rotondes épithètes, toutes ces arabesques métaphoriques comptent peu. Et que se demander indéfiniment comment s’entrelacent les prétendus métissages linguistiques, velours, épines et autres nattes parfilées, est un exercice distrayant sans plus. Et que la vocation d’un artiste, quels que soient sa langue ou son mode d’expression, sera toujours cette tâche humble et surhumaine si bien définie par les scholastiques : « Adequatio mentis et rei ». Oui, par l’effort de tout son être, faire coïncider sa pensée avec les choses de ce monde. Dans le but prométhéen de dépasser ce monde visible, rempli de haine, de mensonges, de stupides polémiques, de risibles rivalités, de finitudes qui nous rendent petits, agressifs et peureux.  

Si l’on me demandait maintenant de définir la vision que les Russes ont de la francité et de la langue française, je ne pourrais que répéter cela : dans la littérature de ce pays, ils ont toujours admiré la fidélité des meilleurs écrivains français à ce but prométhéen. Ils vénéraient ces écrivains et ces penseurs qui, pour défendre leur vérité, affrontaient l’exil, le tribunal, l’ostracisme exercé par les bien-pensants, la censure officielle ou celle, plus sournoise, qui ne dit pas son nom et qui étouffe votre voix en silence.

Cette haute conception de la parole littéraire est toujours vivante sur la terre de France. Malgré l’abrutissement programmé des populations, malgré la pléthore des divertissements virtuels, malgré l’arrivée des gouvernants qui revendiquent, avec une arrogance éhontée, leur inculture. « Je ne lis pas de romans », se félicitait l’un d’eux, en oubliant que le bibliothécaire de Napoléon déposait chaque jour sur le bureau de l’Empereur une demi-douzaine de nouveautés littéraires que celui-ci trouvait le loisir de parcourir. Entre Trafalgar et Austerlitz, pour ainsi dire. Ces arrogants incultes oublient la force de la plume du général de Gaulle, son art qui aurait mérité un Nobel de littérature à la suite de Winston Churchill. Ils oublient, ces ignorants au pouvoir, qu’autrefois les présidents français non seulement lisaient les romans mais savaient en écrire. Ils oublient que l’un de ces présidents fut l’auteur d’une excellente Anthologie de la poésie française. Ils ne savent pas, car Edmonde Charles-Roux n’a pas eu l’occasion de leur raconter l’épisode, qu’en novembre 1995 le président François Mitterrand appelait la présidente du jury Goncourt et d’une voix affaiblie par la maladie lui confiait : « Edmonde, cette année, vous avez fait un très bon choix… » Par le pur hasard de publication, cette année-là le Goncourt couronnait un écrivain d’origine russe, mais ça aurait pu être un autre jeune romancier que le Président aurait lu et commenté en parlant avec son amie et la grande femme de lettres qu’était Edmonde Charles-Roux. Ceux qui aujourd’hui, au sommet, exaltent le dédain envers la littérature ne mesurent pas le courage qu’il faut avoir pour lancer un auteur inconnu, le défendre et ne pas même pouvoir vivre la joie de la victoire remportée – tel était le merveilleux dévouement de Simone Gallimard qui, quelques semaines avant sa disparition, avait publié Le Testament français au Mercure de France. Ces non-lecteurs ne comprendront jamais ce que cela signifie, pour un éditeur, de monter à bord d’une maison d’édition dans la tempête, de ressaisir la barre, de consolider la voilure, de galvaniser l’équipage et de sauver ce bon vieux navire comme l’a fait, du haut de sa passerelle, le capitaine du Seuil. Non, ceux qui ne lisent pas ne pourront jamais deviner à quoi s’expose, financièrement et médiatiquement, un éditeur en publiant un livre consacré à un soldat oublié, à un obscur lieutenant Schreiber, des souvenirs qu’il faudra imposer au milieu du déferlement des best-sellers anglo-saxons et de l’autofiction névrotique parisienne. L’homme qui a eu le panache d’accepter ce risque, chez Grasset, a balayé mes doutes avec le brio d’un Cyrano de Bergerac : « Avec ce texte, Monsieur, je ne suis pas dans la logique comptable ! » Oui, du pur Cyrano. Quelle folie mais quel geste ! Et quel dommage que les usages du discours académique m’interdisent, paraît-il, de divulguer le nom de ces deux hommes, de ces deux grands hommes !

La nouvelle caste d’ignorants ne pourra jamais concevoir ce qu’un livre français, oui, un petit livre de poche tout fatigué, pouvait représenter pour les Russes francophones qui vivaient derrière le Rideau de fer. Je me souviens qu’un jour à Moscou, dans les années soixante-dix, j’ai été intrigué par le roman d’un jeune écrivain français, par l’originalité de son titre : Les Enfants de Gogol. Les catalogues de la Bibliothèque des langues étrangères reléguaient cet auteur dans ce qu’on appelait le fonds spécial. Il fallait obtenir une autorisation assortie de trois tampons et consulter ce livre sous l’œil vigilant de la préposée. Les Enfants de Gogol, écrit par Dominique Fernandez. Un auteur donc à la réputation suffisamment sulfureuse pour effaroucher les pudibonds idéologues du régime.

On pouvait aussi tenter sa chance sur le marché noir et acquérir ce livre-là ou un autre au prix moyen de cinq à dix roubles, deux journées de travail pour un Russe ordinaire, l’équivalent d’une centaine d’euros. Mais voyez-vous, Mesdames et Messieurs, personne à cette époque ne parlait du prix excessif des livres. Un Moscovite aurait gagné la réputation du dernier des goujats s’il s’était plaint d’avoir trop dépensé pour un livre de poche français qui avait bravé le Rideau de fer.

On me fera observer que cette haute exigence littéraire n’est plus tenable dans notre bas monde contemporain où tout a un prix mais rien n’a plus de valeur. Parler de la mission prométhéenne de l’écrivain, de l’idéal du verbe poétique, des ultimes combats pour l’esprit sur un donjon assiégé par l’inculture, les diktats idéologiques, les médiocrités divertissantes, n’est-ce pas un acte devenu suicidaire ?

Eh bien, quittons cet Olympe de poètes et descendons sur terre, retrouvons-nous dans cette France d’antan, qui n’avait rien d’idyllique, en 1940, par exemple. Au milieu des combats, des blessés, des morts, dans le feu d’une atroce défaite, aux côtés des soldats qui se battent pour l’honneur de leur vieille patrie. Ce ne sont pas des intellectuels ni des poètes, et pourtant l’un d’eux, un presque anonyme lieutenant Ville décide de tracer quelques strophes sur la page de garde dans le Journal des marches du 4e régiment de cuirassiers. Il le fait pour son tout jeune frère d’armes, l’aspirant Schreiber, sachant que la mort peut les séparer d’une minute à l’autre. Un bref poème sans prétention, à la versification impromptue, le seul poème sans doute que le lieutenant ait rédigé durant sa vie :

Écrire une pensée à ce gosse-là, quoi dire ?

Sinon qu’un soir, il arrivait au cantonnement

En rigolant comme un enfant !

Un matin de printemps, il pleut du fer mais

Il rigole bien comme un gamin !

Un jour, la frontière de France s’allume,

Il faut être partout où ça brûle et cogner, cogner,

En hurlant aux vieux guerriers : « Souriez, souriez ! »

Un crépuscule sombre et rouge. Derrière nous, la mer,

Sur nos têtes, devant nous, l’enfer.

Lui s’en amuse, sort des plaisanteries, comme un titi !

Revenus sur la belle terre de France, hélas, tout est perdu.

On baroude encore pour l’honneur.

Le gosse est toujours là, souriant et sans peur…

Non, le lieutenant Ville n’avait pas l’intention de rivaliser avec Victor Hugo. Ces strophes notées entre deux bombardements témoignaient d’une époque où les enfants apprenaient encore par cœur Corneille et Racine, Musset et Rostand. Cette musique intérieure créait dans leur âme ce qu’on pourrait appeler une « sensibilité littéraire », oui, la compréhension que, même dans les heures où l’homme est réduit à la simple chair à canons, la vie pouvait être rythmée autrement que par la haine sauvage et la peur bestiale des mortels.

Une sensibilité littéraire. Serait-elle la véritable clef qui permet de deviner le secret de la francité ?

J’ai cherché à l’exprimer en parlant, dans un livre, du lieutenant Schreiber et de ses frères d’armes. Ce jeune lieutenant français, âgé de quatre-vingt-dix-huit ans, est aujourd’hui parmi nous. Tout au long de nos conversations, son seul désir était de rendre un peu plus pérenne la mémoire de ses camarades morts pour la France. Surtout le souvenir de Francis Gilot, un jeune tankiste de dix-huit ans – dix-huit ans ! – tué en août 44, dans la bataille de Toulon.

Le général de Gaulle en parlant de ces combattants oubliés disait avec tout son talent d’écrivain, avec toute sa sensibilité littéraire : « Maintenant que la bassesse déferle, ces soldats regardent la terre sans rougir et le ciel sans blêmir ! »

Merci.

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BD Fabcaro. Narrer l’absurdité de la norme

BD. Zaï Zaï Zaï Zaï, de Fabcaro, vient d’obtenir le grand prix de la critique ACBD 2016 aux éditions 6 pieds sous terre.

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Dans le dernier album de Fabcaro la narration joue du miroir. illustration Fabcaro

Comment devenir coupable d’avoir oublié sa carte du magasin ? En changeant bêtement de pantalon… certifie Fabcaro qui fait les questions et les réponses, un peu comme les journalistes se convainquent qu’être professionnel, c’est aider les personnes à répondre aux questions qu’on leur pose. La panacée, c’est de toujours croire qu’on va gagner quelque chose. Peu importe le besoin et peu importe ce que l’on gagne.

Qu’on se le dise, le dernier album de Fabcaro, qui vit dans la région et niche chez l’éditeur Six pieds sous terre, est génial. Zaï Zaï Zaï Zaï nous embarque dans un grand micro-trottoir de notre société. On ferme les yeux sur l’absurdité de la norme pour mieux pouvoir appeler de ses voeux la suivante et on rit franchement des dérives collectives qui nous tiennent lieu de règle. Bienvenue au pays de la consommation de masse. On ne vous demandera rien si vous avez votre carte du magasin.

Alors qu’il fait ses courses au supermarché, un père de famille  auteur de bande dessinée réalise soudain qu’il n’a pas sa carte de fidélité sur lui ! Alertée, la caissière appelle le vigile, mais quand celui-ci arrive, l’auteur le menace d’un poireau et parvient à s’enfuir malgré la tentative de roulade-arrière de l’agent de sécurité. Le système policier s’engage alors dans une traque sans merci : le fugitif traversant la région, en stop, battant la campagne, partagé entre remord et questions existentielles. Assez vite, les médias s’emparent de l’affaire et le pays est en émoi. L’histoire du fugitif est sur toutes les lèvres et divise la société, entre psychose et volonté d’engagement, entre compassion et idées fascisantes…

Un album critique et spirituel, un brun paranoïaque, inspiré de situations du quotidien où le schéma de narration joue du miroir pointant l’idéologie fallacieuse qui nous conduit nulle part.

JMDH

Source : La Marseillaise 24/12/2015

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Après Einstein, the beach

Il y a toute une histoire derrière cette photographie*. Quand tu ne tires pas la langue, tu fait partie de notre vie nous ont fait comprendre Bob Wilson, Philippe Glass et Luncinda Child, avec leur conte onirique Einstein on the Beach. C’est comme la toile cirée à carreau rouge et blanc sur la table de la cuisine. Elle est là et n’existe pas, sauf si on regarde fixement les carrés. Au bout d’un certain temps, on commence à voir bouger des choses à l’intérieur.

Albert, la rumeur dit que tu es mort, mais c’est des conneries. On ne sait pas comment tu es entré au Corum mais t’étais bien là ce week-end. Scarpitta, le nouveau directeur de l’Opéra a une allure délicate. Il aime lancer des roses blanches et ressemble un peu à un fantôme illuminé. C’est lui qui aurait retrouvé ta piste. Les histoires de contrat, de gros sous, de déficit, tout ça n’a pas été déterminant pour lui. Il voulait que tu viennes juste pour produire un choc entre le bling bling et le minimalisme.

Avec le son givré et hypnotique de Glass, et cette lumière expressionniste à la Tim Burton, une chape de temps est descendue sur le plateau. Toute la salle vibrait. Dans les carrés rouges de la nappe, Bob invente les tableaux et Luncinda Child trace le mouvement des corps dans les carrés blancs.

Ca déménage vraiment de voir les notables circuler librement dans l’opéra comme s’ils étaient dans une house party. La plupart ont connu Woodstock, tu me diras. Une partie des plus jeunes s’est enmmerdée, l’autre se marrait.

Malgré ton âge, ton histoire avec des champignons nous fait toujours rêver. Elle est parfaitement conciliable avec ce qui se passe. Tu es le père de la mégascience O mon Superman dirait Laurie Anderson qui s’y connaît en apocalypse.

On espère que tu savais ce que tu faisais. Mais on y croit pas vraiment. Les gens se mettent à devenir des noyaux invisibles, des blocs. L’atome, peut-être que ce truc est une évolution naturelle… Tu as un petit côté antéchrist sur cette photo. On fait quelques pas avec toi, puis on regarde de nouveau vers la fenêtre pour voir si une grande lueur apparaît.

Jean-Marie Dinh

* Créé en 1976, Einstein on the Beach commençait sur une photographie d’Einstein debout dans son bureau de Princeton qui n’est pas libre de droit.

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Quand le vent se lève. Petites leçons de météorologie politique

« Une petite rébellion de temps en temps, ? c’est comme un orage qui purifie l’atmosphère. » Thomas Jefferson.

On a beaucoup parlé du printemps arabe. Les médias du monde entier se sont penchés sur les bouleversements politiques en Tunisie, en Égypte, en Libye, au Yémen et au Bahreïn. La rue arabe veut changer l’air politique et s’offre un printemps. On a pu laisser entendre que ces mutations – imperceptibles avant décembre – étaient portées par le numérique, qu’elles résultaient des réseaux sociaux et qu’elles transformeraient l’espace public. Les diagnostics sur notre temps sont rapides, plus rapides que le temps qui change, et l’établissement de la démocratie exigera sans doute plus que des messages textes. Partant du printemps arabe, nous réfléchirons ici sur le climat politique global qui est actuellement le nôtre.

La météorologie politique

L’association des saisons à la politique relève de la météorologie politique. Ce savoir est métaphorique avant d’être scientifique. Cette discipline estime qu’il importe de prendre périodiquement les températures du monde car la politique dépend du temps qu’il fait. Elle lie la chaleur à la révolte et la froideur au statu quo. Pour elle, les révolutions apparaissent lorsque le temps se réchauffe rapidement et que la distance du pouvoir fond. Quand on parle par exemple du printemps arabe, on parle d’un vent chaud, d’un air de changement. La force de l’expression tient au fait que les mouvements politiques sont imperceptibles l’hiver – les gens sont à l’intérieur – et qu’il surviennent au printemps du calendrier, lorsque le soleil réchauffe les fleurs qui sortent de terre. On l’oublie souvent, mais la météorologie politique doit se montrer sensible au travail des médias (généraux, nationaux ou sociaux), et exige une analyse de nouveaux espaces public, médiatique et numérique.

L’espace médiatique dans les sociétés sensibles

Si le printemps arabe a occupé beaucoup d’espace médiatique, c’est en raison de sa nature révolutionnaire, de sa capacité d’entraînement, mais aussi parce que l’on assistait en direct, à la télévision, aux révoltes. Or, derrière les images, une charge émotionnelle cherchait à se libérer. L’espace émotionnel renvoie la politique à sa dimension psychopolitique : l’énergie de la colère, après s’être concentrée, se dispersait partout dans le monde1. Si la politique ne parvient plus désormais à temporiser, encadrer et à protéger, personne ne peut arrêter la mondialisation sentimentale. À l’ère numérique, toutes les formes de distance disparaissent et les événements du monde semblent se dérouler dans notre cours, ce qui excite la société des sensations. La proximité du direct et l’interaction des réseaux font sentir l’événement comme si l’on y participait : en janvier, nous étions tous Arabes… C’était une haute saison pour la mondialisation des émotions. Leçon : il y a bien quelque chose de commun dans la réponse médiatique aux manifestations, aux désastres et aux catastrophes ; un pouvoir qui façonne les communautés, une indignation sentimentale aussi puissante qu’éphémère.

Cette « communauté d’émotions »2 est circonstancielle et artificielle car l’éloignement et la proximité sont des grandeurs troublées dans la globalisation. L’émotion n’est plus vécue dans le temps et ne coïncide plus avec la distance géographique. Au Québec par exemple, en février et en mars, tous parlaient du printemps arabe, alors que nous étions aux prises avec les plus importantes tempêtes de neige hivernales, sans rien dire des froides politiques du gouvernement libéral qui, austères et insensibles, détournaient la leçon de liberté donnée par les manifestants. Le printemps des uns peut correspondre à l’hiver des autres…

Si les événements se fabriquent et que la charge émotionnelle cherche à s’exprimer dans les canaux disponibles, la catastrophe affecte le monde en réchauffant un espace médiatique en quête équilibre. Pour les médias, la catastrophe arrive comme un scandale, une affaire à élucider, un gain en capital à dilapider. Dans ces nouveaux espaces, les émotions circulent à haute vitesse, dans le désordre, sans l’effet modérateur de la distance et du temps. Depuis le tremblement de terre et le tsunami, depuis la découverte des failles dans la sécurité des centrales nucléaires de Fukushima, le printemps arabe (et la répression de Kadhafi) tend à s’effacer derrière la catastrophe. Résultat : l’été arrivera plus tôt que prévu dans les grands médias du monde parce que les risques de dispersion de la radioactivité, par la force des vents, monopoliseront l’actualité et masqueront le temps des autres.

Catastrophe, chaleur et vent de panique dans la vague médiatique

Le printemps cède le pas au temps de la catastrophe. La montée de l’élément liquide sur les côtes a enfanté le vent de panique. Dans une mondialisation à grande mobilité, à l’heure des changements climatiques et des médias globaux, les nouvelles naissent, circulent en boucle et forment des vagues. Elles partent d’un site et déferlent sur la planète. Ce n’est donc pas un hasard si on se sent noyé dans l’information. La catastrophe japonaise est une nouvelle occasion d’alimenter la panique, car la vie est plus fluide, plus risquée et incontrôlable que jamais3. L’époque tend à la panique car nous assistons à des changements critiques dus à la hausse soudaine des températures. Si elle peut accompagner toutes les catastrophes, la panique concerne la peur de l’envahissement. La panique actuelle s’explique par le souvenir de Tchernobyl et le risque d’une contamination nucléaire mondiale, c’est-à-dire le spectre des nuages radioactifs qui voyagent sans passeport et risquent de nous entourer. Si les catastrophes naturelle et technique sont l’expression d’une suite de malheurs, celle-ci crée son propre climat de panique et par là son intérêt4. La panique implique la contagion par l’air, le travail aérien des médias, l’arrivée du pire dans un changement subtil d’ambiance. Tout est dans l’atmosphère : en raison de la contagion, la panique s’érige en climat général. Peut-on dire cela des récents événements au Japon ? Que s’est-il passé depuis ?

L’empereur s’est adressé à la nation ! Pressé d’agir, le gouvernement japonais continue de tenir un discours rassurant, tandis que les médias du monde insistent sur les dangers et les risques. Alors qu’un vent de panique souffle de l’étranger, d’après une dépêche de l’agence France-Presse du jeudi 17 mars, les pays invitent leurs ressortissants à quitter le pays, bien que la population sur place reste étonnamment calme et disciplinée, dans l’attente de nouvelles instructions du gouvernement. Les vents, précise-t-on, devraient rester favorables ce jeudi et repousser vers le Pacifique les rejets radioactifs. Tous les vents, surtout le vent de panique, voyagent bien dans la haute mondialisation. On en prendra pour preuve la déclaration du commissaire européen à l’Énergie, Günther Oettinger, voulant qu’à Sendai, on risque le pire, voire l’« apocalypse » ! Que conclure si, en 48 heures seulement, l’Allemagne a fermé sept centrales, la France dit vérifier les siennes et que le Québec s’interroge sur Gentilly-2 dont la durée de vie utile s’achève ? On émettait, ce jeudi, des craintes relatives à une fuite d’eau déminéralisée contenant un élément radioactif à la centrale de Pickering, en Ontario. Que penser du comportement des résidents de la Colombie-Britannique et de la Californie qui, à l’instar des Européens, se ruent dans les pharmacies pour se procurer des pastilles d’iode afin de se protéger contre un cancer de la thyroïde ? Ce vent de panique sonnera-t-il le glas du nucléaire ? Qui sait ? Ce qui est sûr, c’est que la géopolitique dépend de la nature.

Les températures du monde en équilibre

L’espace médiatique se réchauffe par la diffusion des températures émises en des lieux et des temps différents. Celles-ci cherchent un point d’équilibre : elles oscillent désormais entre la catastrophe du Japon et les nouvelles manchettes. Au moment où le monde arabe connaît l’orage, les yeux du monde se détournent de son printemps et cherchent, un instant, des survivants au Japon. Le vent souffle, la Terre tourne, la vie continue. Les températures du monde tendent à s’équilibrer. Voilà la première leçon de toute météorologie politique.

Ces temps de révolution et de catastrophe, vus du Québec, pays de neige et de glace, portent à réflexion. Loin au nord des Amériques, nous semblons à bonne distance des révoltes et des séismes. Nous nous croyons à l’abri, mais nous ne le sommes pas5. Nous avons participé aux efforts visant à limiter la pandémie du H1N1, nous participons à la panique médiatique. La catastrophe nous interpelle, elle nous rappelle nos devoirs envers des hommes épris de liberté et de sécurité. Les abris n’existent plus et l’on ne peut plus refuser de voir les autres aspirant à la liberté. Globalisée, la catastrophe japonaise ne doit pourtant pas masquer les efforts des hommes en quête de liberté, où qu’ils soient sur le globe. Ces hommes cherchent à profiter du vent pendant qu’il souffle car « il n’est pas de vent favorable, disait Sénèque, pour celui qui ne sait où il va. » Le changement dépend du vent. C’est la seconde leçon.

Ce soir, des hommes marchent à Montréal. Ils rentrent du travail. De l’autre côté du globe, à Sendai, des hommes marchent pour retrouver leurs parents et leurs enfants. Face aux caméras du monde qui les observent, ils portent des masques. Ils redoutent un certain vent. Et des hommes marchent encore dans la rue arabe…

Dominic Desroches Revue Sens Public

 

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Notes

1 À notre connaissance, la meilleure étude de la colère d’un point de vue psychopolitique est celle de Peter Sloterdijk intitulée Colère et temps (Maren Sell, 2008).

2 Sur l’espace émotionnel, lire D. Innerarity, El nuevo espacio público (Espasa, 2006) alors que pour la communauté d’émotions, on lira P. Virilio, L’administration de la peur (Textuel, 2010).

3 Voir U. Beck La société du risque (Champs, 2008). Quant au monde moderne liquide, il s’agit de la thèse développée dans les ouvrages du sociologue Z. Bauman.

4 Attentif à la psychologie des foules, Sloterdijk avait remarqué que, lors de l’accident nucléaire fort médiatisé de Three Mile Island en 1979, « il y avait dans l’air une option en faveur de la catastrophe, on éprouvait une sympathie rusée avec les explosions dans le réacteur ». Voir La mobilisation infinie, Christian Bourgeois, 2000, p. 92.

5 Noël, A., « Montréal n’est pas à l’abri d’un important séisme », La Presse, Montréal, 17 mars 2011.

Montpellier : Métamorphose aoûtienne

Au cœur de la ville, on a tourné la page Juillet qui s’est éteint avec tous ses festivals et le sentiment d’excitation qui accompagne l’éclosion de l’été. Août à Montpellier c’est mortel disent certains. La majeure partie des habitants du centre désertent pour laisser place aux vacanciers du Nord. Tandis que la cité se peuple de Sphinx méconnus, les étudiants partent se refaire une santé familiale. Les activités culturelles se font plutôt rares, même si la relance des arts plastiques et visuels développée depuis quelques années offre de belles propositions *.

Désorienté il reste à se perdre

Les vendredis sur l’Esplanade, il y a les fameuses Estivales où prolifère une foule alcoolisée qui fait fonctionner les tiroirs-caisses et dore à peu de prix le blason de l’élu centriste en charge du commerce.

Pour circuler, mieux vaut louer un vélo ou s’entasser dans le petit train que de s’aventurer dans la ville en voiture. En temps normal, le plan de circulation décroche déjà la palme pour perdre tout  sens de l’orientation, y compris psychique, mais en été, on atteint des sommets. On vous aura prévenu. A Montpellier, si vous souhaitez vous rendre au Nord le plus sûr est de partir vers le Sud.

Les acteurs politiques et économiques de tous bords ne tarissent pas d’éloges sur les qualités visionnaires de l’ancien maire Georges Frêche qui a sorti la ville de sa torpeur méridionale. Le processus de changement permanent qu’il a mis en œuvre dans la cité se poursuit aujourd’hui comme une fuite en avant dans l’urbanisme pour faire face à la crise. Peut-être que le vrai défi politique serait d’en trouver la fin…

Pour l’heure, on continue hardiment à creuser des trous et à les reboucher, à poser des rails. Cet été les travaux des futures lignes du tram sont à l’origine d’une interruption partielle des lignes 1 et 2 ce qui promet d’allonger les bouchons sans empêcher une nouvelle augmentation des tarifs.

La lumière de l’insolite

En Août, le mieux est donc de rester sur place. A l’abri de l’invasion sonore des marteaux piqueurs, et autres scies circulaires, l’observateur trouvera dans l’espace urbain l’activité la plus équivoque des vivants libérés de toutes contraintes quotidiennes. Dans son prélassement, l’homme en vacances nous éclaire sur de nouvelles facettes de son identité. Un faux pas, une syllabe achoppée révèle souvent une excentricité insoupçonnée.

Sur la Comédie, le moment est choisi pour porter le regard sur la lumière de l’insolite. Sur le monde de l’éphémère, sur ceux qui font la sieste à l’ombre de l’Opéra.

Le café commandé à une terrasse ensoleillée semble produire des effets aphrodisiaques, clarté soudaine sous une jupe qu’on relève, d’une jambe qui se découvre. Sur l’asphalte brûlant, les jets d’eaux de l’Esplanade incitent à la déraison. Il suffit pour se combler de fraîcheur, d’enjamber la petite bordure et de se laisser glisser dans le bassin.

Jean-Marie Dinh

* Deux expositions gratuites à ne pas manquer actuellement Brassaï au Pavillon  Populaire, et Gérard Garouste au Carré St Anne, et la grande  expo d’été Odilon Redon au Musée Fabre. Rens : Office du Tourisme

Voir aussi : Rubrique Montpellier, rubrique Politique locale, Chroniques, Pas de bouchon sur la voie du milieu, On se retouvera sur la paille,