Les eurodéputés pour un embargo des ventes d’armes à l’Arabie saoudite

Emmanuel Macron avec le prince saoudien Mohammed ben Salmane à Riyad le 10 novembre 2017 © Reuters / pool officiel.

Emmanuel Macron avec le prince saoudien Mohammed ben Salmane à Riyad le 10 novembre 2017 © Reuters / pool officiel.

Le parlement européen a adopté jeudi, à une large majorité, une résolution non contraignante, qui critique violemment la diplomatie économique de la France vis-à-vis de Riyad.

Une large majorité d’eurodéputés s’est prononcée une nouvelle fois, jeudi à Bruxelles, pour un embargo des ventes d’armes à l’Arabie saoudite. La résolution, qui porte à l’origine sur « la situation au Yémen », exhorte Federica Mogherini, à la tête de la diplomatie européenne, à tout faire pour mettre en place cet embargo, « compte tenu de la gravité des accusations qui pèsent sur ce pays au regard de la violation du droit humanitaire au Yémen » (paragraphe 15).

Le ministre des affaires étrangères saoudien, Adel al-Jubeir, a fait savoir, ce vendredi, qu’il annulait sa visite au parlement européen, prévue le 5 décembre. Selon les Nations unies, plus de 8 000 personnes, dont 60 % de civils, ont été tuées dans la guerre civile qui continue de ravager le Yémen. Plus de 50 000 autres, dont un grand nombre d’enfants, ont été blessées. L’Arabie saoudite, entrée dans le conflit en mars 2015, mène les bombardements de la coalition, qui touchent, entre autres, des marchés et des habitations.

« Seize États membres […] continuent de vendre des armes à l’Arabie saoudite. Ils sont complices de ce massacre », dénonce l’eurodéputée espagnole Angela Vallina (IU, gauche unie, communiste). Le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne sont les trois pays, au sein de l’UE, qui vendent le plus d’armes à Riyad. L’Arabie saoudite est, de très loin, le premier client de la France pour les armes, devant l’Inde et le Brésil. La Suède est le seul État membre qui ait mis fin, officiellement, aux ventes à l’Arabie saoudite.

« Il est scandaleux que ce conflit ignoré soit alimenté par les armes provenant de l’Union, en particulier de la Grande-Bretagne et de la France », renchérit l’eurodéputé écolo Yannick Jadot, qui souhaiterait élargir cet embargo aux Émirats arabes unis. « La participation indirecte mais réelle de la France à cette guerre abominable […] est contraire aux engagements de notre pays dans le Traité sur le commerce des armes », juge-t-il. « Alors que Trump a signé un accord sur les armes chiffré à un milliard de dollars, le parlement européen, lui, propose des mesures concrètes pour mettre fin au désastre humanitaire au Yémen », insiste, de son côté, la Néerlandaise Marietje Schaake (D66, formation libérale).

La résolution, qui « condamne les frappes aériennes aveugles menées par la coalition », a été adoptée à une très large majorité (539 pour, 13 contre, 81 abstentions). Cette position n’est pas une surprise. En février 2016, l’hémicycle s’était déjà prononcé en faveur de cet embargo. Mais la majorité, entretemps, s’est encore élargie (on en était à 449 voix l’an dernier).

Du côté des Français, la plupart, y compris la droite du PPE (dont les LR français), ont voté pour le texte. Des députés du FN, mais aussi de l’UDI-Modem, à l’instar de Jean-Marie Cavada ou Jean Arthuis, se sont abstenus. « Cette résolution a tendance à tout mélanger, en exagérant le rôle de l’Iran dans le conflit en cours : c’est bien plus complexe », juge l’eurodéputée centriste Patricia Lalonde, référente de la délégation UDI-Modem sur ces questions.

Le paragraphe sur l’embargo a fait l’objet d’un vote séparé, plus disputé (lire le détail page 50 de ce document) : ils sont 368 élus, dont une majorité de sociaux-démocrates, écologistes et membres de la gauche critique, à l’avoir défendu. Côté français, la délégation UDI-Modem s’y est, cette fois, montrée favorable, tout comme le PS, EELV ou encore le Front de gauche. Mais les conservateurs LR, eux, se sont divisés.

Les principales figures de la délégation française du PPE, dont Michèle Alliot-Marie, Alain Lamassoure, ou Arnaud Danjean, se sont opposées à l’embargo (ce qui ne les a pas empêchées de voter pour la résolution finale, tout de même). Joint par Mediapart, Arnaud Danjean n’avait pas, vendredi midi, répondu à nos sollicitations. « L’armement sollicité par Riyad, ce sont des armements défensifs, qui sont utilisés par rapport à ce que eux perçoivent, depuis l’Arabie saoudite, comme une menace grandissante, l’Iran », avait avancé le député à Mediapart, en 2016, pour justifier son opposition à un embargo.

Sur le fond, cette résolution – peu médiatisée, et sans effet juridique – ne devrait pas gêner outre-mesure le chef d’État français Emmanuel Macron, qui continue, dans la droite ligne de François Hollande, à faire de l’Arabie saoudite l’un des principaux piliers de sa diplomatie économique. Alors qu’il n’était encore que candidat, il avait pourtant répondu, en début d’année, à un questionnaire de l’ONG Human Rights Watch, dans lequel il avait précisé : « Nous ne voulons pas vendre des armes qui serviraient ensuite à massacrer des civils. Cela n’est pas supportable. Si nous travaillons avec les monarchies du Golfe, nous conditionnerons nos contrats au respect des droits de l’homme. » En déplacement à Abidjan mercredi, Emmanuel Macron a par ailleurs assuré que l’Arabie saoudite s’était engagée, auprès de la France, à cesser tout financement de mouvements et de fondations extrémistes listés par Paris.

Source Médiapart 01/12/2017

 

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Dallas : les tueries de masse, dernier avatar de la société hypermoderne

How-Thousands-of-Mass-Shootings-are-Ignored-Because-their-Deaths-Dont-Serve-a-Political-AgendaLes «mass shootings» sont surtout le symptôme de sociétés hypermodernes et hyperindividualisées. Puisque le collectif semble incapable de rendre le présent et surtout l’avenir plus juste que le passé et de rassurer les peurs individuelles, de nouvelles radicalités occupent l’espace laissé vacant.

Dallas, jeudi 7 juillet 2016, un homme seul muni d’un fusil d’assaut tire sur plusieurs policiers, en tue 5 et en blesse 7 ainsi que 2 civils. Le motif invoqué : il voulait se venger des «blancs et plus particulièrement des policiers blancs». Il s’agit du 8e mass shooting aux Etats-Unis en 2016.

Aujourd’hui, les mass shootings ou tueries de masse sont devenus malheureusement une problématique connue du grand public. Par mass shooting, les universitaires entendent le plus souvent le fait qu’une personne puisse tuer au moins trois personnes en un laps de temps assez court (moins de vingt-quatre heures).

Ce phénomène n’est certes pas inédit puisque des tueries de masse ont été identifiées aux Etats-Unis et en Europe dès le XIXe siècle, mais l’originalité de la situation actuelle provient de l’accélération et l’extension du nombre de telles tueries dans tout l’Occident. Il y a trente ans, le nombre de mass shootings se limitait à un par an et le phénomène était particulièrement concentré sur le territoire américain. Depuis le début des années 2000, le nombre de mass shootings a été multiplié par 10 par rapport aux années 80, et même si le phénomène se concentre encore aux Etats-Unis, de nombreux cas se sont produits en dehors du sol américain : Canada, France, Suisse, Norvège…

De nos travaux récents, il ressort clairement que la circulation d’armes sur un territoire donné accroît la probabilité de réalisation d’un mass shooting mais ne constitue pas un facteur suffisant pour expliquer l’extension de ce phénomène. De même, le chômage, l’intervention militaire extérieure ou encore les inégalités peuvent avoir une incidence, mais cette incidence reste limitée et toute corrélation directe reste difficile à établir.

Selon nous – et c’est la thèse que nous défendons depuis plusieurs années –, l’accroissement du nombre de mass shootings résulte plus structurellement de l’avènement d’une société hypermoderne en Occident. Reprenons la définition du sociologue François Ascher qui considère que nos sociétés sont entrées dans une nouvelle phase de la modernité, une phase qui allie un processus d’approfondissement de l’individualisation et un renforcement de chaque individu à faire société, c’est-à-dire à vouloir participer à la communauté globale notamment du fait de la multiplication des sources d’informations à la disposition de chacun.

Dans la société hypermoderne, l’individu cherche à avoir une maîtrise sur les événements, à combattre de manière réflexive ce qui lui paraît injuste, et à choisir ce qui peut lui paraître éthique. C’est un contexte où la personnalité du tueur de masse peut se développer. De manière radicale, il considère avec sa rationalité propre (rares sont les tueurs de masse diagnostiqués fous), régler des problèmes sociétaux et se faire justice, se venger de catégories d’individus qui semblent se liguer contre lui ou contre une communauté dont il se sent proche. En ce sens, le cas de Micah Johnson, le tueur de Dallas, est symptomatique de notre époque. Noir américain, réserviste de l’armée de terre déployé en Afghanistan, vivant dans la banlieue de Dallas, il a certainement vécu le meurtre d’un jeune noir par la police le 5 juillet à Bâton-Rouge (Louisiane) comme le meurtre de trop, un meurtre qui vient s’ajouter à la longue liste des hommes noirs tués par des policiers blancs lors d’une arrestation.

Les radicalités actuelles sont certainement le résultat de l’incapacité du collectif à rendre le présent et surtout l’avenir plus juste que le passé et à rassurer et calmer les anxiétés et les peurs individuelles. En fermant la porte à toute échappée utopique par rapport au présent, la conscience de l’absence d’un ailleurs pousse certains individus à prendre leur avenir en main ici et maintenant. Poussés par des bouffées narcissiques incontrôlées, des hommes, surtout des hommes, prennent alors les armes et deviennent des bombes humaines.

Sans cette capacité à fédérer autour de nouveaux projets sociétaux, certains chercheront individuellement ou collectivement à se venger de notre société actuelle. Ces actes aussi atroces qu’odieux continueront à perdurer tant que nous n’arriverons pas collectivement à redonner sens à notre avenir.

Par Olivier Hassid chargé de cours à l’Université Paris 10 Nanterre

Olivier Hassid est co-auteur de «Tueurs de masse, un nouveau type de tueur est né» aux Editions de l’Organisation.

Source : Libération : 10 /07/2016

Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique Société, Tueries de Toulouse et Montauban, rubrique Europe Norvège Démocratie après les attentats d’Oslo, rubrique Science, Sciences humaines,

Plusieurs centaines de Mauritaniennes destinées à l’esclavage en Arabie Saoudite

A woman crosses a street in front of campaign posters of Mauritania's outgoing president and candidate to his succession Mohamed Ould Abdel Aziz in Nouakchott on June 19, 2014, on the last day of campaining  ahead of the June 21 presidential poll. The Islamic Republic of Mauritania is led by Mohamed Ould Abdel Aziz, an ex-general who led a 2008 coup and won election a year later, who is tipped to win the upcoming elections, amid a boycott by leading opposition groups.    AFP Photo Seyllou

A woman crosses a street in front of campaign posters of Mauritania’s outgoing president and candidate to his succession Mohamed Ould Abdel Aziz in Nouakchott on June 19, 2014, on the last day of campaining ahead of the June 21 presidential poll. The Islamic Republic of Mauritania is led by Mohamed Ould Abdel Aziz, an ex-general who led a 2008 coup and won election a year later, who is tipped to win the upcoming elections, amid a boycott by leading opposition groups. AFP Photo Seyllou

De riches arabes saoudiens semblent avoir été tentés de « faire leurs courses » de chair fraîche et de « bois d’ébène » en Mauritanie, pays complaisant face à la traite humaine.

En ce début de 21e siècle, en cette fin de juillet 2015, Aminetou Mint el Moktar, la célèbre présidente de l’Association de femmes chefs de famille de Mauritanie, l’AFCF, révèle un scandale la traite des femmes. « 200 jeunes filles, récemment parties de Mauritanie, sont déjà sur place, en Arabie saoudite. Elles sont séquestrées dans des cours de maisons, victimes de toutes les formes de maltraitances physiques, psychologiques et sexuelles », affirme la présidente de l’AFCF jointe par « L’Obs » en Mauritanie.

Dénonçant « une forme aberrante d’esclavage contemporain et une traite sexuelle », Madame el Moktar a porté cette affaire de trafic massif de femmes entre la Mauritanie et l’Arabie saoudite devant la police et le Parquet de Nouakchott, la capitale mauritanienne. La police judiciaire a ouvert une enquête après le dépôt d’une plainte d’une des mères des jeunes filles.

Complicité des autorités mauritaniennes

Trois cent autres esclaves mauritaniennes seraient prêtes à partir, selon Aminetou Mint el Moktar, qui est en contact avec les familles et a réussi à s’entretenir au téléphone avec une des victimes en Arabie saoudite. Menacée de mort par les imams radicaux et esclavagistes dans son pays, Aminetou el Moktar a reçu, en 2006, le prix des droits de l’Homme de la République française. Et, en 2010, elle a été distinguée par la secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, pour son combat contre l’esclavage moderne. Comme beaucoup de militants abolitionniste en Mauritanie, dirigée par la communauté arabo-berbère qui emploie des esclaves, elle a connu la prison.

Car la complicité dans le trafic qu’elle dénonce de certaines administrations mauritaniennes, qui ont fourni un grand nombre de passeports, semble avérée. Les autorités saoudiennes, qui ont octroyé beaucoup de visas, pourtant normalement difficiles à obtenir, semblent elles aussi responsables. « J’estime que le départ d’un tel nombre de personne, appartenant à la même communauté, ne peut passer inaperçu des autorités des deux pays », écrit Madame el Moktar dans un mail à « L’Obs ». L’organisatrice du trafic a été entendue par la police mais laissée en liberté.

Des « maîtres » jamais condamnés

Officiellement, ce sont des femmes mauritaniennes ordinaires qui viennent d’être envoyées en Arabie saoudite pour y accomplir un travail « normal », de « domestique ». Mais, en fait, ce sont des « harratines », de la caste des esclaves ou descendants d’esclaves de Mauritanie (près de 40% de la population). Elles auraient simplement été « exportées ». La Mauritanie est le dernier État au monde à avoir aboli l’esclavage en 1981. Ce n’est qu’en 2007 que, sous la pression internationale, cette République islamique a criminalisé cette pratique largement répandue. Mais, à ce jour, malgré quelque rares et très brefs séjours en prison, aucun maître n’a encore été condamné définitivement. Il y aurait toujours de 150.000 à 300.000 esclaves dans ce pays peuplé de quelque 3,5 millions d’habitants. Soit le plus fort taux d’esclaves au monde.

Les riches arabes saoudiens semblent avoir été tentés de « faire leurs courses » de chair fraîche et de « bois d’ébène » dans ce pays complaisant face à la traite humaine. Beaucoup de jeunes filles de Madagascar, un des pays les plus pauvres au monde avec la Mauritanie, partent aussi en Arabie saoudite pour devenir « domestiques ». Où elles sont, en fait, réduites en esclavage. Une fois arrivées, elles découvrent le travail vingt heures par jour, les maltraitances, la faim. « L’Arabie saoudite est réputé pour l’esclavage. Accusés de crimes ou de péchés, des jeunes femmes des Philippines, d’Inde ou Pakistan sont parfois liquidées après avoir été séquestrées et violées et renvoyés chez elle dans un cercueil », assure Madame el Moktar.

Un « secret de polichinelle »

Ce n’est pas la première fois que l’on en parle de traite de femmes entre la Mauritanie et l’Arabie saoudite.   »C’était un secret de polichinelle mais c’est la première fois que des cas avérés seraient nommément dénoncés »,  souligne Mamadou  Lamine Kane, un expert mauritanien qui travaille pour des ONG occidentales à Nouakchott. Une Commission mixte entre la Mauritanie et l’Arabie Saoudite a été établie en 2011, notamment pour gérer les conflits sur les « domestiques ».

« Avec la mise en place de cette commission pour freiner la traite, la situation s’était améliorée », souligne Aminetou Mint el Moktar. Selon la présidente de l’AFCF, les victimes choisies sont des proies faciles. « Le danger guette nos filles issues des milieux défavorisés de Nouakchott et l’intérieur pauvre du pays », dit cette femme qui se bat depuis plus de 30 ans contre toute forme d’exploitation. Certaines jeunes filles destinées au trafic sexuel sont victimes du mirage d’un travail à l’étranger, d’une bonne éducation à la Mecque. D’autres sont vendues par leurs familles en détresse.

La République islamique de Mauritanie, dirigée par un régime très autoritaire, est soutenue par l’Occident et notamment par la France, pour sa lutte contre le terrorisme islamique dans la zone Sahara-Sahel. Quant à l’Arabie Saoudite, qui finance l’islam radical, sa monarchie est aussi soutenue par l’Occident et par la France, dont elle est le premier acheteur d’armes.

Jean-Baptiste Naudet

Source : L’Obs :  le 29-07-2015

Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique Afrique , Mauritanie, rubrique Moyen Orient, Arabie Saoudite, rubrique, Politique, politique Internationale, Societe, Esclavage, On line, Pour les maîtres, violer les esclaves est un droit,

« L’Egypte ne doit pas continuer à être l’otage de la vision américaine »

La France doit signer lundi au Caire sa première vente de Rafale à l'étranger avec l'Egypte. Le contrat porte sur 24 appareils, sur une frégate multimissions FREMM, fabriquée par le groupe DCNS, ainsi que des missiles fabriqués par MBDA, pour un montant de 5,2 milliards d'euros.

La France doit signer lundi au Caire sa première vente de Rafale à l’étranger avec l’Egypte. Le contrat porte sur 24 appareils, sur une frégate multimissions FREMM, fabriquée par le groupe DCNS, ainsi que des missiles fabriqués par MBDA, pour un montant de 5,2 milliards d’euros.

Le contrat de vente d’avions Rafale français illustre la volonté du Caire de s’affranchir de la tutelle de Washington, estiment des experts.

La conclusion d’un contrat de vente par la France de 24 avions Rafale à l’Egypte illustre la ferme volonté du Caire de diversifier ses sources d’armements et de s’affranchir de la tutelle américaine, selon des experts.

La France doit signer lundi au Caire sa première vente de Rafale à l’étranger avec l’Egypte. Le contrat porte sur 24 appareils, sur une frégate multimissions FREMM, fabriquée par le groupe DCNS, ainsi que des missiles fabriqués par MBDA, pour un montant de 5,2 milliards d’euros.

L’Egypte était dépendante depuis plusieurs années des Etats-Unis qui allouent chaque année à leur grand allié arabe 1,5 milliard de dollars, dont environ 1,3 milliard en assistance militaire.

Une partie de cette aide avait cependant été gelée en octobre 2013 et conditionnée à des réformes démocratiques après la destitution en juillet par l’armée, alors dirigée par Abdel Fattah al-Sissi aujourd’hui chef de l’Etat, du président islamiste Mohamed Morsi. L’éviction du premier président élu démocratiquement dans le pays avait été suivie d’une terrible répression contre ses partisans.

« Ce contrat est un message implicite aux Etats-Unis leur signifiant que l’Egypte ne va plus compter uniquement sur des approvisionnements américains en armement », estime à l’AFP le général à la retraite Mohamed Moujahid al-Zayyat, expert au Centre régional des études du Moyen-Orient basé au Caire.

Pour cet expert, Le Caire n’admet plus de faire l’objet de « chantage » dans ses relations militaires avec les Etats-Unis. Ces derniers ont, selon lui, « leur propre approche quant à la restructuration de l’armée égyptienne » et « s’opposent à la doctrine de cette armée de continuer à croire qu’Israël est son principal ennemi ». Les Etats-Unis ont assuré vendredi qu’ils n’avaient rien à redire à propos de ce contrat.

Pour Ahmed Abdel Halim, un militaire à la retraite et ancien président du comité de la sécurité nationale au sein du Sénat égyptien, « la diversification des sources d’approvisionnement en armes et en technologie est de nature à dissuader tout pays d’exercer un quelconque monopole sur l’Egypte ou lui faire subir un chantage ».

L’Egypte « ne doit pas continuer à être l’otage de la vision américaine », estime cet analyste en référence aux divergences entre les deux pays sur le dossier des droits de l’Homme.

Tourné aussi vers la Russie

Washington a exprimé régulièrement son mécontentement sur la répression menée à partir de 2013 contre les opposants au régime. Plus de 1 400 partisans de M. Morsi ont été tués dans la foulée de son éviction, plus de 15.000 emprisonnés et des centaines condamnés à mort dans des procès de masse expédiés en quelques minutes et qualifiés par l’Onu de « sans précédent dans l’Histoire récente ».

« L’Egypte va acheter des armes des Etats-Unis, de la France, de la Russie et peut-être de la Chine », a pronostiqué Ahmed Abdel Halim.

Alors qu’il était ministre de la Défense, M. Sissi était allé à Moscou en février 2014 rencontrer Vladimir Poutine pour discuter notamment de la livraison d’armements russes à l’Egypte.

En septembre, des médias russes avaient assuré que les deux pays s’étaient mis d’accord sur la livraison de systèmes de défense anti-aérienne, d’hélicoptères et d’avions de combat pour 3,5 milliards de dollars, financés par l’Arabie saoudite. Depuis, plus rien n’a filtré sur le sujet.

Lors d’une visite d’Etat mardi de M. Poutine au Caire, lors de laquelle les deux pays ont signé un protocole d’entente pour la construction d’une centrale nucléaire pour la production d’électricité en Egypte, les présidents égyptien et russe se sont mis d’accord sur la poursuite de leur coopération militaire.

Selon Mathieu Guidère, spécialiste de géopolitique du monde arabe, « l’Egypte va continuer à acheter normalement des armes aux Américains. Mais elle achètera aussi des armes à la Russie comme on l’a compris de la dernière visite au Caire du président russe, ce qui la met dans une meilleure position face aux Etats-Unis ».

Depuis le début de la répression de l’opposition, l’Egypte est confrontée à la montée en puissance dans le Sinaï (nord-est) de jihadistes liés au groupe Etat islamique (EI), qui contrôle de vastes territoires en Irak et en Syrie, et craint d’être déstabilisée par le chaos libyen sur son flanc ouest.

Haitham El-Tabei

Source : L’Orient du Jour 15/02/2015

Voir aussi : Rubrique Egypte, L’Egypte appartient aux militaires, La France valide la dictature égyptienne, rubrique Géopolitique, rubrique Economie, rubrique Défense, Politique, Politique Internationale, RencontreGilles Kepel : « La politique française arabe est difficile à décrypter. » On line, Vente d’avions Rafale à l’Egypte : un contrat « historique »,

Questions sur l’armement des Kurdes d’Irak

Photo Rick Findler. AFP

Photo Rick Findler. AFP

par Alain Gresh

La récente décision de la France, suivie par d’autres pays européens, d’armer les Kurdes d’Irak, a soulevé des commentaires plutôt positifs. Enfin, Paris se décidait à faire quelque chose au Proche-Orient, après une très coupable passivité, pour ne pas dire complaisance, face à l’agression israélienne contre Gaza. Pourtant, à l’examen, cet envoi d’armes suscite plusieurs questions.

Selon Le Monde (« Irak : la France décide de livrer des “armes sophistiquées” aux combattants kurdes », 14 août) : « La France va livrer des “armes sophistiquées” aux combattants kurdes en Irak pour les aider dans leur lutte contre l’Etat islamique (EI). L’Elysée a annoncé, mercredi 13 août, que François Hollande avait décidé, “en accord avec Bagdad, de faire acheminer des armes dans les heures qui viennent”. “Nous voulons aider les Kurdes et les Irakiens à éviter les massacres, et pour cela nous livrons des armes qui permettent aux combattants de combattre et, nous l’espérons, de l’emporter”, a expliqué Laurent Fabius, sur TF1. »

« Le ministre des affaires étrangères a indiqué que la France allait livrer des “armes sophistiquées”, en refusant de préciser le type d’armements et leurs quantités. Il s’agit, selon M. Fabius, de “rééquilibrer les forces”. “Les terroristes ont des armes extrêmement sophistiquées qu’ils ont prises aux troupes irakiennes et qui, à l’origine, étaient américaines”, a souligné le ministre. »

Décision prise en accord avec Bagdad ? Mais qui à Bagdad ? Il n’y a plus de gouvernement légitime, Nouri Al-Maliki ayant refusé de démissionner. Le moins que l’on puisse dire est que « Bagdad » reste un concept flou. Est-ce avec M. Maliki que Paris a négocié une telle livraison ? C’est peu probable, car la France demandait qu’il quitte son poste de premier ministre. Avec son successeur désigné ? Mais il n’a formé ni gouvernement, ni coalition.

D’autre part, la position de Paris a toujours été qu’une intervention militaire nécessiterait une décision du Conseil de sécurité de l’ONU. Il ne s’agit certes pas d’une intervention, mais on peut penser que les armes « sophistiquées » seront livrées avec les conseillers chargés d’en apprendre le maniement aux Kurdes. Début d’un engrenage ?

La décision d’armer les Kurdes semble aller de soi. Le gouvernement régional du Kurdistan (KRG) est souvent présenté comme un modèle de démocratie, de bonne gestion et de respect des droits humains. Pourtant, rien n’est moins sûr. Certes, en comparaison avec ce qui se passe à Bagdad, la situation dans la région autonome du Kurdistan est meilleure. Mais cela n’empêche « ni le clientélisme, ni les dérives autoritaires ». Et, surtout, la division en deux zones que se sont partagées (dans tous les sens du terme) les deux partis au pouvoir à Erbil, nonseulement les stratégies de ces deux formations sont contradictoires, mais leurs alliances aussi : ainsi, le Parti démocratique du Kurdistan est allié avec Ankara, et l’Union patriotique du Kurdistan regarde vers Téhéran. Sans parler du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) de Turquie, dont les combattants affluent pour faire face à l’Etat islamique, mais qui sont considérés par l’Union européenne comme une « organisation terroriste ».

Enfin, dans le cadre de quelle stratégie ces armes seront-elles utilisées ? Pour défendre les Irakiens contre la poussée de l’Etat islamique ? On peut en douter, quand on voit comment les peshmergas (les combattants kurdes) ont abandonné à leur sort les chrétiens d’Irak qu’ils auraient très bien pu défendre. Plus probablement, pour affirmer l’autonomie grandissante de leur région, voire leur volonté d’indépendance, ce qui serait un pas décisif vers l’éclatement de l’Irak.

Il est bon de rappeler, comme le fait Elias Muhanna dans The New Yorker, (« Iraq and Syria’s Poetic Borders », 13 août), que, loin d’être une entité artificielle, l’Irak a une longue histoire et de fortes particularités depuis les débuts de l’islam et que, malgré les empires qui se sont succédé à la tête du pays, il a conservé sa cohésion à travers les siècles.

Que faire alors, face à l’avancée de l’Etat islamique ? Il n’existe sans doute pas de réponse facile, tant les problèmes se sont accumulés depuis la guerre menée contre l’Irak en 1990-1991, le long embargo qui s’en est suivi et l’invasion irakienne qui ont détruit non seulement l’Etat mais la fabrique sociale de la société (lire sur ce blog « “Pétrole contre nourriture” : qui jugera les responsables de la destruction de l’Irak ? », 23 janvier 2013). En tous les cas, le pouvoir ne pourra se recomposer sur la base confessionnelle que Washington a imposée en 2003.

Même si je ne partage pas, loin de là, toutes les analyses de Stephen M. Walt (« Ne pas faire (plus) de mal : cela devrait être l’objectif des Etats-Unis au Moyen-Orient », Slate, 14 août), il faudrait que les Occidentaux suivent ses conseils :

« Les Etats-Unis ont passé une bonne partie de ces dix dernières années à traquer cet insaisissable Graal, et le résultat en a justement été le genre de chaos et de rivalités religieuses à l’origine de cette toute dernière crise. Nous avons peut-être la possibilité de faire un peu de bien aux minorités en danger, mais, par-dessus tout, qu’on ne fasse pas davantage de mal, ni à la région, ni à nous-mêmes. »

Alain Gresh

Source Nouvelles d’Orient les blogs du Diplo 18/08/14

Voir aussi :  rubrique  Méditerranée, rubrique Moyen Orient, Irak, Iran, Syrie, Cinglante débâcle de la diplomatie française, rubrique  Rencontre Gilles Kepel, Antoine Sfeir,