Comprendre le monde au Théâtre La Vignette

La jeune équipe du Théâtre de La Vignette Crédit Photo Dylan Lormeau

La saison du Théâtre universitaire de La Vignette s’établit sur la route dans le mouvement de notre temps.

La poésie lors d’une nuit, d’un voyage urbain visuel et sonore sur les pas de l’écrivain Murakami, c’est à cette invitation de l’artiste marionnettiste Paulo Duarte, où le réel craque, et notre perception s’altère, – un spectacle précédé de la pièce sensible et fragile de Renaud Herbin et Célia Houdart La vie des formes – que s’est ouverte la saison du théâtre universitaire La Vignette. Il a fallu ajouter une représentation sur les deux déjà prévues. Au total 400 personnes ont assisté à ces représentations, plutôt rare pour un spectacle de marionnettes contemporaines…

« Nous profitons de notre implantation au cœur de l’université Montpellier 3, commente le jeune directeur du théâtre Nicolas Dubourg. L’éthique de la recherche, cela correspond à l’indépendance, la soif de découverte. La Fac, c’est un lieu, une institution où évolue la communauté universitaire. Un théâtre, c’est un lieu où se posent les questions d’aujourd’hui. Un théâtre dans l’université permet de réaffirmer la position éthique de l’université au sein du monde contemporain. »

La couverture du programme de la saison marque un instant sur une route pluvieuse avec un grand ciel où la quantité de lumière s’exprime en niveaux de gris. Elle tient lieu de fil.

« Cette saison ne s’est pas constituée en fixant une ligne. Elle est le fruit d’un itinéraire Arles, Marseille, Toulouse, Barcelone, Beyrouth, la Suisse… Le fruit d’un voyage, de rencontres d’un auteur à l’autre. Si quelques thèmes, peuvent émerger, comme celui de l’exil, de la dissolution de l’individu dans la ville, de questions aussi comme celle des moyens d’action dans une société métropolisée qui s’atomise ? il n’y avait aucun pré requis en amont, les choses se sont établies en route. »

L’art transforme la tristesse

On peut s’enquérir de savoir de quelle manière le théâtre renouvelle ses formes mais il est inutile de se questionner sur sa santé, semble dire Nicolas Dubourg lorsqu’il souligne : « Les artistes se posent exactement les mêmes questions que tout le monde. Ils ont les mêmes préoccupations, lisent la même presse… Ce qui ne les empêche pas de rire, de trouver des choses belles même dans le sordide. Comme l’ont démontré, Tàpies, Goya, ou les pratiquants du clair obscur, l’art peut transformer le noir en beau. L’approche artistique éclaire nos problèmes quotidien sous un jour nouveau. »

La programmation nous entraînera du Liban à la Suède en passant par la Syrie avec la pièce documentaire de Chrystèle Khodr et Waël Ali Titre provisoire où se mêle la petite et la grande histoire. L’auteur Italienne Lucia Calamaro viendra présenter Tumore, itinéraire d’une malade en fin de vie où le tragique se transforme en ironie. Julie Kretzschmar proposera Tram 83 une adaptation de Fiston de l’écrivain congolais Mwanza Mujila. Avec Hospitalités, l’artiste et metteur en scène suisse Massimo Furlan suggérera une solution humaniste au problème de l’augmentation des prix de l’immobilier.

Sans délaisser les compagnies de la région, on pourra voir Les pièces vénitiennes mis en scène par Julien Guill, et le second volet de La beauté du geste, de Nathalie Garraud et Olivier Saccomano, (les nouveaux directeurs du CDN), la programmation internationale représente 40% de la saison. Les spectacles sont suivis d’analyses et de rencontres en collaborations avec les chercheurs qui s’approprient de plus en plus l’outil. Scène conventionnée pour l’émergence et la diversité, La Vignette contribue au développement de la pensée critique, apanage d’un théâtre libre lié à notre destin commun.

JMDH

Source La Marseillaise

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Camille Tolédo « Faire face à l’angle mort de l’histoire »

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Camille Tolédo : « Le massacre d’Utoya révèle un état politique réactionnaire en Europe ». Photo dr

L’auteur Camille Tolédo évoque son drame contemporain « Sur une île » donné au Théâtre de la Vignette. Une pièce inspirée de la tragédie d’Utoya en Norvège où le raid d’Anders Bechring Breivik s’est soldé par la mort de 69 jeunes et une dizaine de blessés

Sur une île fait suite à votre texte « L’inquiétude d’être au monde » paru chez Verdier, comment s’est opéré ce passage au théâtre ?

J’avais écrit ce texte suite au carnage d’Utoya où ce gamin, qui s’est mis à tirer sur des enfants comme dans un jeu vidéo, m’est apparu comme le marqueur d’un cycle historique qui se réveille  en Europe  sous le fantasme de la pureté des origines, comme un besoin de revenir aux fondamentaux identitaires et religieux réducteurs. Cela révèle un état politique réactionnaire en Europe. Une vague très lourde, qui m’a inspiré un chant pour prendre à rebours et inverser ce cycle de mort. Le metteur en scène Chistophe Bergon avec le Théâtre Garonne de Toulouse et le TNT qui produisent la pièce, m’ont demandé d’écrire une adaptation.

Cette adaptation, que l’on vient de découvrir à Montpellier, nous donne une nouvelle perception de cet événement plus intime et prégnante que celle véhiculée par les médias.  Est-ce à vos yeux le rôle politique et social du théâtre ?

J’aurais du mal à assigner une fonction au théâtre. Chacun s’en saisit à sa manière. Le théâtre dans sa forme classique, qui met des gens dans une assemblée, recoupe la fonction politique. Aujourd’hui on le voit avec ses formes stéréotypées de discours, l’arène politique est ruinée. J’observe dans l’art contemporain et dans la littérature une reprise de l’activité politique. L’expression artistique propose des scénarii. Pour cette pièce, je voulais aller sur ce terrain. Je souhaitais que l’assemblée réunie au théâtre se retrouve face à ces grands cortèges souverainistes  extrémistes qui défilent massivement en Europe.  Dans la pièce, on fait face à l’angle mort de l’histoire, face à une Europe putréfiée qui fait histoire.

Vous faites remonter la conscience d’un temps historique et générationnel, ce sont les premiers enfants du siècle qui sont morts à Utoya écrivez-vous. Pensez-vous que la perception de votre pièce par les jeunes diffère de celle de leurs aînés sans doute moins aptes à agir ?


Quelque chose chez moi fait appel à nos enfances. Après le virage néo-libéral, il est juste de dire que le discours dominant depuis une vingtaine d’année, s’est accommodé de ce monde sans perspective. La génération des trente glorieuses et celle qui lui succède n’ont pas les capteurs sensoriels  aiguisés. Ils n’ont pas vu venir la violence et cette violence s’est installée.  Là, on retombe sur deux enfances captées par le désir des petits soldats radicaux qui tuent pour exister, celle des Breivik et celle des islamiques et puis il y a la jeunesse  d’Utoya, la jeunesse sociale démocrate. Celle qui se réveille le lendemain du Bataclan soudainement face au loup, à la verticalité de l’Histoire et à la mort.

Sur une ïle. Production Théâtre Garonne, TNT, programmé au Théâtre La Vignette

Sur une ïle. Production Théâtre Garonne, TNT, programmé au Théâtre La Vignette

Vous pointez la soumission, l’obéissance à un monde révolu. Dans la pièce, Jonas le bon enfant de Norvège, finit par tuer Breivik devenu un décideur européen. Assumez-vous ce rapport à la violence ?

Je la mets très clairement dans la bouche de Jonas, mais son acte individuel doit questionner nos impuissances. La séquence ouverte par François Furet, qui a enterré la Révolution française dans les année 80, s’ouvre à nouveau aujourd’hui. Nous sommes dans un moment où nous devons prendre en charge la question du politique. Face à la résurgence du KKK sous sa forme trumpiste ou à l’ordre nihiliste de type islamiste, il est temps de sortir de la vision : la violence c’est mal. Je crois qu’une violence peut être plus légitime qu’une autre.

On sait qu’un ordre politique naît souvent du meurtre. Ce savoir tragique a été complètement oublié. Le pouvoir tyrannique qui règle la question de nos peurs fonde les dérives de la démocratie avec toujours plus de sécurité et d’Etat d’urgence. L’Etat reste en suspension mais la question demeure. Quel meurtre dois-je commettre pour fonder un autre monde ?

Recueilli par Jean-Marie Dinh

Source La Marseillaise 03/02/2017

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Les méditations vivantes de Rizzo

832485-ad-noctum4jpgDanse. Ad noctum, co-accueilli par Montpellier Danse, le CCN ICI et le Théâtre de La Vignette.

Ad Noctum est le second volet d’un triptyque chorégraphique élaboré par Christian Rizzo sur sa pratique d’écriture. La démarche est introspective, au sens philosophique, à ce moment de sa carrière, l’artiste prend le temps d’un regard intérieur, d’une attention portée à ses propres sensations. Et il est probable que la dimension universelle qui émane de son travail tienne à cette sincérité.

Ad Noctum est une pièce écrite pour deux de ses interprètes emblématiques, Julie Guibert et Kerem Gelebek. Ce dernier, souligne les qualités d’observation de Rizzo. « On travaille ensemble, il n’impose pas, il conjugue. » Le chorégraphe puise dans le répertoire des danses de couples, dites de salon. Mais si Rizzo touche aux racines de gestes commun à tous, ce n’est pas pour s’y appesantir. Il donne une visibilité aux anonymes. A la dualité du couple s’ajoute celle de la modernité et de la tradition, du noir et de la lumière ponctués par une soixantaine de tops qui sont autant d’espaces de démarrage.

La présence des noirs double le temps en y installant des silences. Les corps s’évanouissent pour se retrouver dans de nouveaux lieux. L’écriture se rapproche du montage cinématographique la présence en plus. Sur le plateau un bloc de sept mètres conçu par le taiwanais Iuan-Hau Chiang fait office de troisième personnage combinant lumière son et images, il propulse la dynamique spatiale. Le lien tenu et sans cesse redistribué entre les interprètes semble traverser le temps. Les danseurs évoluent dans un hyperprésent entre passé et futur.

Suivant le fil d’une invisible narration, Rizzo offre à Julie Guibert et Kerem Gelebek, un duo dont la force n’a d’égale que la fragilité. La dernière pièce du triptyque sera créée au festival Montpellier Danse 2016.

JMDH

Source : La Marseillaise 16/12/2015

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« When I die » de Thom Luz . Ovni théâtral et musical hybride

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Le vide qui entoure l’action prend une dimension spectrale. Photo dr

Théâtre de la Vignette. « When I die » mis en scène par Thom Luz.

L’histoire de fantôme qui ouvre la saison du Théâtre de la Vignette ouvre aussi une fenêtre sur le renouveau du théâtre européen. Avec When I Die, ovni hybride entre l’art musical, théâtrale, voire philosophique, le metteur en scène suisse Thom Luz nous emporte bien loin, rappelant au passage qu’au théâtre l’essentiel ne réside ni dans l’intrigue ni dans les dialogues, du moins classiques.

La pièce s’attache aux liens que Rosemary Brown (1917/2001), femme de ménage anglaise et médium, entretenait avec les spectres de Chopin, Liszt, Schubert, Debussy… Ces relations, lui ont permis d’enregistrer une somme d’oeuvres impressionnantes à partir d’un bagage musical pourtant très modeste. La pianiste médium au centre de ce prodige irrationnel captive toujours l’intérêt.

Thom Luz ramène à la vie ce mythe en convoquant les compositeurs défunts sur les planches. L’action est scandée par l’enchaînement de notes, qui font tourner à la parodie le temps dramatique traditionnel. Le propos centré sur la nature de la présence et de l’absence, se passe de cohérence, rejoignant parfois le théâtre de l’absurde, sans valeur morale, ou psychologique.

La musique, le chant ainsi qu’un ballet de langues entrent en scène, comme des personnages omniprésents dans l’espace. Bien qu’aucune action ne se mette en place la dimension sensitive s’éveille de manière particulière. C’est un autre procédé du théâtre qui se met en oeuvre, drôle, sensible, d’une profondeur sans fin.

JMDH

Source: La Marseillaise 15/10/2015

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Saison Théâtre de de la Vignette. Diversité des contextes de création

When I Die mis en scène par Thom Luz

When I Die mis en scène par Thom Luz

Théâtre de La Vignette. La douzième saison du Théâtre universitaire entre l’esprit de découverte et la culture de l’esprit critique.

La saison du théâtre de la Vignette est ouverte. Après avoir abrité une escale  de Magdalena France, le théâtre universitaire de Montpellier ouvrira les 13 et 14 octobre prochains avec When I Die mis en scène par Thom Luz qui a pour point de départ une histoire de spiritisme, un de ces faits divers pour lesquels on ne trouve aucune explication rationnelle. A découvrir parmi les nombreux spectacles qui rythmeront la saison.

« Le grand principe sur lequel s’appuient nos choix artistiques repose sur l’ouverture et la diversité des contextes de création, indique le directeur Nicolas Dubourg qui brasse les origines en invitant des artistes russes, capverdiens, suédois..On constate que le contexte de création entre comme un élément de la pièce elle-même, c’est intéressant de l’affirmer dans le contexte de repli que nous connaissons » , soutient le directeur. La capacité à s’affranchir des formes classiques constitue un autre axe des choix opérés.

En novembre, Le songe de Sonia mise en scène par Tatiana Frolova s’inspire du Songe d’un homme ridicule de Dostoïevski mais pour mieux déplier le champ du théâtre documentaire en s’intéressant au phénomène du suicide dans la Russie d’aujourd’hui. On est bien loin de la routine institutionnelle.

Dans L’Ogre et l’enfant (du 03 au 05 nov) créé par le théâtre Pôle Nord les personnages sont muets et les acteurs donnent vie au plateau sur la voix rauque de Nina Simone. En Janvier la Cie Moébius accueillie en résidence l’an passé, livrera Pharmakos,  une réflexion sur le thème du bouc émissaire qui a vu le jour à partir de l’environnement social et notamment les observations des spectateurs.

Le partenariat avec l’Orchestre national de Montpellier (ONM) se poursuit. Il donnera lieu à un concert d’un sextuor à cuivres de L’ONM le 24 octobre, un concert pour cordes en janvier et un programme autour du quadricentenaire de la mort de Shakespeare avec les choeurs de l’Orchestre national de Montpellier LR le 18 février.

Côté danse, le partenariat avec Montpellier Danse évolue. Il est désormais l’objet d’un choix artistiques commun entre les deux structures. On pourra voir la pièce de Laurent Chétouane Considéring/Accumulations qui associe le texte d’Henrich von Kleist Sur le théâtre de marionnettes. Jonathan Capdevielle revient présenter Saga et la décapante chorégraphe Monteiro Freitas est attendue en avril pour Jaguar.

                           JMDH

Source La Marseillaise 06/10/2015

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