Les anti-foot, ces nouveaux hérétiques

B9716330527Z.1_20180713112516_000+G34BMDBGU.1-0

Les rares casse-cou qui s’essaient aujourd’hui à un peu de sens critique sur le Mondial sont régulièrement couverts d’injures.

l ne suffit pas d’être heureux. Encore faut-il que les autres soient malheureux. » La citation est de Pierre Desproges, qui l’avait lui-même empruntée à Jules Renard. L’humoriste du siècle passé, mort d’un cancer expéditif et sans prolongation en 1988, se fendit deux ans plus tôt d’une chronique assassine sur la folie du foot. C’était durant la Coupe du Monde au Mexique, celle-là même qui amena nos valeureux Diables – ainsi que les Bleus, déjà – jusqu’en demi-finales. Desproges se gaussait à l’époque des « dégradantes contorsions manchotes des hordes encaleçonnées sudoripares qui se disputent sur gazon l’honneur minuscule d’être champions de la balle au pied ».

Aujourd’hui, ce genre de sortie de route verbale serait sanctionné sur le champ. D’aucuns l’auraient fusillé sur Facebook. On en aurait sans doute fait un sale intello (insulte à la mode). Voire un frustré. Le bashing aurait fonctionné à plein rendement.

On ne parle plus que de ça

Les rares casse-cou qui s’essaient aujourd’hui à un peu de sens critique sur le Mondial sont régulièrement couverts d’injures. Ne pas soutenir aveuglément l’événement ferait presque de vous un peine-à-jouir. Ou un prétentieux, cherchant à se distinguer de la masse. Quand bien même vous aimez le sport.

C’est le cas de Jacques Flament, éditeur belge installé en France depuis vingt-cinq ans, qui stigmatisait au début du Mondial l’hystérie et l’indécence du foot-business« Le footballeur le mieux payé du monde gagne près de 5.000 fois le SMIC pour courir après sa baballe ». Après son post sur sa page FB, il a perdu plusieurs dizaines d’« amis ». Et devrait en perdre d’autres encore. Cette semaine, il remettait ça, en s’étonnant du manque de hiérarchisation de l’actualité. On ne parle plus que de ça, dit-il en synthèse. Du pain et des jeux, comme jadis à Rome. Pour lui, pas de doute : on assiste à une anesthésie générale et collective.

« Personne n’est à l’abri du virus démagogique », observe Claude Javeau, professeur émérite de sociologie de l’ULB, qui a consacré en 2015 au ballon rond un ouvrage pamphlétaire (Je hais le foot).« C’est la religion qui a aujourd’hui le plus d’adeptes au monde, et sans doute parmi les plus fidèles. »

Les Diables, un tampon d’ouate

Pour Claude Javeau, hérétique assumé de cette nouvelle Eglise, et qui se targue non sans espièglerie d’avoir été souvent injurié pour ces analyses-là, la saga des Diables est « une fable entretenue, médiatiquement fabriquée et pleine d’exagérations. Les Diables rouges, c’est un tampon d’ouate sur un ulcère à l’estomac, qui ne peut pas empêcher la Belgique de se détricoter. »

A celles et ceux qui voient l’avènement d’une Belgique « black-blanc-beur », Javeau rappelle la leçon politique de 2014, au lendemain de la Coupe du monde au Brésil. « C’est au plus fort de la campagne brésilienne des Diables rouges, tandis que fleurissaient les drapeaux belges, que les élections législatives ont consacré la victoire de la N-VA, parti ouvertement autonomiste, sinon indépendantiste. »

Neymar versus la Méditerranée

Il ne suffit pas d’être heureux, non. Encore faut-il, aujourd’hui, que les autres ne nous emmerdent pas avec leurs malheurs, leurs drames et autres bobos. Des intempéries au Japon ont fait cette semaine plus de cent morts ? On s’en fout. Un train a déraillé en Turquie  ? Et alors ? Quant aux migrants, qui ont continué durant ces jours de fête à crever en Méditerranée. Franchement, quelle indécence !

« Aujourd’hui, déclarait il y a quelques semaines dans Le Soir Jean-Marie Brohm, auteur avec Marc Perelman d’un livre sur le foot (Le football, une peste émotionnelle – Folio, 2016), la cheville de Neymar est plus importante que ce qui passe en Méditerranée. Voilà la fonction du foot : une diversion sociale et politique. »

Même Emmanuel Macron avait décidé la semaine passée de décaler son agenda pour pouvoir suivre les matchs en direct. Le plan pauvreté cher au Président de la République a été reporté à septembre. Pour faire en sorte que Macron assiste à la demi-finale de Saint-Pétersbourg.« Tout est dit ! », s’emporte Jacques Flament. « Les pauvres, les réfugiés, les damnés de la terre, s’il vous plaît un peu de tenue ! Faites-vous discrets. Du moins encore pendant encore quelques jours. »

Nicolas Crousse

Source Le Soir 13/07/2018

Kirghizstan: les surprenantes disciplines des Jeux Nomades

Du 3 au 8 septembre 2016, le Kirghizstan organise la deuxième édition des Jeux Nomades, sorte de Jeux Olympiques d’Asie centrale. 40 nations s’y affrontent lors d’épreuves qui peuvent nous paraître surprenantes. La plus attendue est le kok-borou (ou buzkashi en Afghanistan): deux équipes cherchent à attraper la carcasse d’une chèvre pour l’emmener à l’autre bout du terrain.

Des-artistes-lors-d-une-performance-aux-Jeux-Nomades.

Des artistes lors d’une performance aux Jeux Nomades.

Ces Jeux sont l’occasion de présenter les coutumes de nombreux peuples d’Asie centrale. Le président kirghiz les justifie d’ailleurs en ce sens: «Dans le monde moderne, les gens ont tendance à oublier leur histoire. Il y a un danger pour les cultures traditionnelles.» Il est néanmoins critiqué pour le coût de cette organisation qui a nécessité 14 millions d’euros au lieu des 6,2 prévus à l’origine. © NEZIR ALIYEV / ANADOLU AGENCY / AFP

Une-performance-hors-commun...

 

Une performance hors du commun…

Ici, un homme se fait traîner par un cheval sur plusieurs dizaines de mètres quand, en arrière plan, un autre est enflammé. Signe de l’importance de ces Jeux pour le Kirghizstan, le pays a lancé des éditions spéciales de timbres et de pièces de monnaie. © VYACHESLAV OSELEDKO / AFP

Des-participants-preuve-chasse-salburun.

 

Des participants à l’épreuve de la chasse salburun.

La chasse fait aussi partie des épreuves. Sur cette photo, des participants à une sorte de chasse à courre d’Asie centrale, des chiens, des faucons et des aigles royaux pourchassent une proie. Autant dire qu’elle n’a que peu de chances de survivre. © TABYLDY KADYRBEKOV / SPUTNIK / AFP

Plus-loup-mais-aigle...

Plus de loup mais un aigle…

Il y a encore quelques années, la chasse salburun faisait combattre un loup attaché à un aigle dressé. Mais face aux protestations des défenseurs des animaux, les règles ont évolué et la pratique n’a plus lieu. © TABYLDY KADYRBEKOV / SPUTNIK / AFP

Les-archers-en-action.

Les archers en action.

Une épreuve qui a bien sûr sa place aux Jeux Nomades. Mais ici, tradition oblige, pas question d’utiliser des arcs modernes comme ceux utilisés lors des Jeux Olympiques.  © TABYLDY KADYRBEKOV / SPUTNIK / AFP

Un-enfant-funambule.

 

Un enfant funambule.

Certains en profitent pour faire de spectaculaires représentations. Ici, un enfant marche sur une corde à plusieurs mètres de hauteur. La sécurité est présente, il est attaché. © Vladimir Voronin / AP / SIPA

Les-femmes-participent-galement-aux-Jeux-Nomades.-1

 

Les femmes participent également aux Jeux Nomades.

Et nombres d’épreuves se font à cheval en raison de la place qu’occupe l’animal dans cette région montagneuse, où il est utilisé depuis des siècles pour se déplacer. © TABYLDY KADYRBEKOV / SPUTNIK / AFP

Des-cavaliers-jouant-au-kok-borou.

Des cavaliers jouant au kok-borou.

Le kok-borou (ou Buzkashi en Afghanistan) est un jeu très ancien. Il serait même l’ancêtre du polo. Deux équipes s’affrontent pour ramasser une carcasse de chèvre fraîchement décapitée et l’amener dans la partie opposée du terrain. © Vladimir Voronin / AP / SIPA

Par Marc Taubert

Source  Géopolis 11/09/2016

Voir aussi : Actualité Internationales, Rubrique Asie, rubrique Kirghizistan,

Parallèle une création de Bruno Geslin

Paralele-1170x350
Fondateur du parti national fasciste italien, Mussolini arrive au pouvoir en 1922. Il engage aussitôt une politique de développement sportif de masse qui encadre l’activité physique sous l’autorité de l’Etat.
En reprenant l’idée de la fonction militaire de la gymnastique, déjà largement répandue en Europe au début du vingtième siècle, Mussolini utilise le sport comme un moyen de forger et d’embrigader les masses et la jeunesse, qu’il veut dynamiques, fortes et fidèle à leur chef selon sa devise « croire, obéir, combattre ».
La volonté uniformisatrice totalitaire du Régime se traduit par une politique de fascination qui embrasse tous les domaines de la société dont les milieux sportifs. Le régime fasciste italien encadre l’activité physique des jeunes par un système d’organisation pyramidale qui débute dès l’âge de 8 ans et la pratique obligatoire de la gymnastique se poursuit à l’âge adulte
Avant même le déploiement de la propagande nationale socialiste des jeux de Berlin en 1936, la dictature fasciste a été, sans aucun doute, le premier régime politique à mener une action d’envergure dans le domaine du sport et de l’éducation physique, allant de l’introduction massive des exercices corporels dans l’éducation des jeunes italiens, à la construction de stades aux allures futuristes, en passant par l’obtention de succès de prestige aux jeux olympiques.
En quoi le sport a-t-il pu constituer une politique à part entière s’inscrivant dans le projet fasciste de contrôle totalitaire ?
ob_c4d7b4_img-0987nb
Pour répondre à cette question, l’historien italien Felice Fabrizio s’est intéressé au phénomène sportif comme un espace social à investir par le régime, devenant, après réorganisation, un instrument de contrôle des masses, visant à transformer le peuple italien en nation sportive.
Puisant notamment son inspiration dans l’œuvre de Wilhelm Reich, Fabrizio tient les exercices corporels pour un moyen essentiel de contrôle des pulsions par le pouvoir.
« L’instinct rationalisé »
il devait donc être canalisé vers des finalités d’utilité concrète afin que le sport puisse acquérir une fonction de première importance. Ainsi, à la lumière des travaux réalisés depuis trente ans, on peut résumer l’attitude initiale du Régime à l’égard du sport dans les préoccupations suivantes : maintenir l’ordre public, épurer les milieux sportifs des éléments jugés séditieux, et prendre le contrôle des principales organisations pour lancer des projets d’envergure dans le domaine de l’éducation physique et du sport. »
Dans la perspective de la « révolution anthropologique » qui devait transformer la « race italienne », au cœur du projet fasciste, la formation de l’homme nouveau passait d’abord par « la seule conception de l’homme identifié au citoyen soldat ».
C’est dans cette optique que l’éducation physique et les sports modernes furent mobilisés pour transformer physiquement et spirituellement le peuple italien.
L’homo sportivus
fasciste était à la fois un but concret à atteindre dans l’éducation des jeunes italiens et un élément de la politique de l’image mené par le Régime. La jeunesse fasciste devait se jeter avec bonheur dans l’action, elle devait se détacher des lois de la liberté jugée incertaine, de l’esprit démocratique tenu pour stérile.

Bruno Geslin travaille avec Salvatore Cappello, artiste circassien et le danseur performeur Nicolas Fayol, son complice de longue date. Ensemble, ils tentent d’imaginer comment le corps a pu être un instrument de propagande et d’embrigadement des masses en général et de la jeunesse en particulier. Et ils cherchent à comprendre en quoi la pratique sportive a constitué une politique à part entière s’inscrivant dans les projets fascistes de contrôle totalitaire.

 

Mise en scène par Bruno Geslin Parallèle sera donnée au Théâtre de Nîmes les 25 et 26 janvier 2017, à Montpellier à hTh les 2 et 3 mars 2017, les 22 et 23 mars au Théâtre de l’Archipel à Perpignan.
Voir aussi : Rubrique Agenda, Théâtre, Danse, rubrique Politique, rubrique Histoire, rubrique Société, Orwell : «le sport est ouvertement un simulacre de guerre » rubrique Europe, Italie,

France Télévisions «regrette» les dérapages racistes à l’antenne

Cette polémique n'est pas la première pour France Télévisions

Cette polémique n’est pas la première pour France Télévisions

LE SCAN SPORT – La direction de France Télévisions a fait savoir qu’elle regrettait certains propos déplacés tenus par les commentateurs au cours de la cérémonie d’ouverture et de l’épreuve de gymnastique.

Depuis l’entame des Jeux olympiques, les commentateurs de France Télévisions subissent les foudres des internautes sur les réseaux sociaux. Parmi ce flot de critiques (parfois très sévères) ciblant très souvent les approximations des journalistes et des consultants à l’antenne, deux énormes maladresses reviennent régulièrement.

La première était l’œuvre de Daniel Bilalian, patron des sports, qui, lors de la cérémonie d’ouverture, s’est emmêlé les pinceaux lorsque le troisième tableau des festivités abordait l’histoire de l’esclavage au Brésil. «Le trafic d’esclaves a été nécessaire ici pour le développement industriel (…) Un esclavage qui a duré jusqu’à la fin du XVIIIe siècle (…) Le Brésil a utilisé les services de ces esclaves africains qui venaient de l’ensemble du continent africain», avait déclaré le journaliste.

Les Japonaises «personnages de mangas» et «petits Pikachu»

Le second s’est déroulé lors de l’épreuve de gymnastique lorsque le consultant et ancien gymnaste Thomas Bouhail a comparé les athlètes japonaises à des «personnages de mangas», des «petits Pikachu.» Suite à ces propos et aux plaintes de plusieurs téléspectateurs, Metronews affirme que le CSA a été saisi. Le CRAN (Comité représentatif des associations noires) avait de son côté alerté l’instance de surveillance de la télévision en envoyant un courrier pour dénoncer les propos de Daniel Bilalian sur l’esclavage.

Sollicité par L’Express, le groupe France Télévisions a réagi par la voix de sa présidente Delphine Ernotte. «La direction regrette ces commentaires, comprend les réactions et considère la situation avec sérieux», a indiqué la responsable qui n’a pas souhaité davantage s’étendre sur le sujet.

Cette polémique n’est toutefois pas la première pour France Télévisions à l’occasion des Jeux olympiques. En 2006 à Turin, Philippe Candeloro avait par exemple conclu la prestation d’une Japonaise au patinage artistique par quelques mots déplacés en affirmant que l’athlète «méritait un bon bol de riz.»

Gilles Festor

Source : Le Figaro 09/08/2016

Voir aussi : Actualité France, Rubrique Médias, rubrique Société, rubrique Théâtre, , « Hate Radio » Campagne de pub pour le génocide, Rubrique Philosophie, Un désir inconscient de fascisme dans ce pays,

George Orwell : « Au niveau international le sport est ouvertement un simulacre de guerre »

92d2bab0-7303-4507-928b-d5449a0c78e0-1020x598 Le Comptoir prend régulièrement la défense du football comme pratique populaire, tout en dénonçant l’influence néfaste du capitalisme sur ce sport. Albert Camus, Antonio Gramsci, Pier Paolo Pasolini ou Jean-Claude Michéa sont de ceux qui nous permettent d’étayer cette position. Pour une fois, nous avons décidé de faire entendre un son de cloche différent, en reproduisant cet article où, en 1945, George Orwell dénonce avec vigueur l’“esprit sportif” et les supporters de foot. Une critique d’une actualité criante en ce début d’Euro 2016 marqué par des actes de violence et de vandalisme.

Maintenant que l’équipe de football du Dynamo est rentrée dans son pays, il est enfin possible de déclarer publiquement ce que beaucoup de gens raisonnables déclaraient en privé avant même son arrivée[i]. A savoir que le sport est une source inépuisable d’animosité et que si une telle visite avait eu un effet quelconque sur les relations anglo-soviétiques, ce ne pouvait être que de les rendre un peu plus mauvaises.

« Je suis toujours stupéfait d’entendre des gens déclarer que le sport favorise l’amitié entre les peuples. »

La presse elle-même n’a pu dissimuler le fait qu’au moins deux des quatre matchs disputés avaient suscité beaucoup d’animosité. Au cours du match contre Arsenal, d’après ce que m’a dit un spectateur, deux joueurs, un Britannique et un Russe, en sont venus aux mains et la foule a hué l’arbitre. On m’a également rapporté que le match de Glasgow n’avait été, du début à la fin qu’une mêlée. Et il y a eu aussi cette controverse typique de notre époque de nationalisme, sur la composition de l’équipe d’Arsenal. Était-ce vraiment une équipe nationale comme l’affirmaient les Russes, ou simplement un club de championnat, comme le soutenaient les Britanniques ? Et est-il vrai que l’équipe du Dynamo a brusquement interrompu sa tournée pour éviter de rencontrer une véritable formation nationale ? Comme d’habitude, chacun répond à ces questions en fonction de ses préférences politiques. Il y a cependant des exceptions. J’ai remarqué avec intérêt, comme une parfaite illustration des passions malsaines suscitées par le football, que le correspondant sportif du russophile News Chronicle avait adopté une ligne antirusse et soutenu qu’Arsenal n’était pas une formation nationale. Il est certain que cette controverse se prolongera des années durant dans les notes en bas de pages des livres d’histoire. En attendant, le résultat de la tournée du Dynamo, si l’on peut parler de résultat, aura été de créer de part et d’autre un regain d’animosité.

Et comment pouvait-il en être autrement ? Je suis toujours stupéfait d’entendre des gens déclarer que le sport favorise l’amitié entre les peuples, et que si seulement les gens ordinaires du monde entier pouvaient se rencontrer sur les terrains de football ou du cricket, ils perdraient toute envie de s’affronter sur les champs de bataille. Même si plusieurs exemples concrets (tels que les jeux olympiques de 1936) ne démontraient pas que les rencontres sportives internationales sont l’occasion d’orgies de haine, cette conclusion pourrait être aisément déduite de quelques principes généraux.

Sport moderne et compétition

« Dès lors que l’on suscite un violent sentiment de rivalité, l’idée même de jouer selon les règles devient caduque. »

Presque tous les sports pratiqués à notre époque sont des sports de compétition. On joue pour gagner, et le jeu n’a guère de sens si l’on ne fait pas tout son possible pour l’emporter. Sur la pelouse du village, où l’on forme les équipes et où aucun sentiment de patriotisme local n’entre en jeu, il est possible de jouer simplement pour s’amuser et prendre de l’exercice : mais dès que le prestige est en jeu, dès qu’on commence à craindre de se couvrir de honte soi-même, son équipe, et tout ce qu’elle représente si l’on est perdant, l’agressivité la plus primitive prend le dessus. Quiconque a participé ne serait-ce qu’à un match de football à l’école le sait bien. Au niveau international le sport est ouvertement un simulacre de guerre. Cependant ce qui est très révélateur, ce n’est pas tant le comportement des joueurs que celui des spectateurs ; et, derrière ceux-ci, des peuples qui se mettent en furie à l’occasion de ces absurdes affrontements et croient sérieusement – du moins l’espace d’un moment – que courir, sauter et taper dans un ballon sont des activités où s’illustrent les vertus nationales.

Même un jeu exigeant peu d’efforts comme le cricket, qui demande plus d’habileté que de force, peut engendrer une grande hostilité, comme on l’a vu à l’occasion de la polémique sur le body-line bowling[ii] et sur le jeu brutal de l’équipe d’Australie lors de sa tournée en Angleterre, en 1921. Mais c’est bien pire encore lorsqu’il s’agit de football : dans ce sport, chacun prend des coups et chaque nation possède un style de jeu qui lui est propre et qui parait toujours déloyal aux étrangers. Le pire de tous les sports est la boxe : un combat entre un boxeur blanc et son adversaire noir devant un public mixte est un des spectacles les plus répugnants qui soient au monde. Mais le public de matchs de boxe est toujours répugnant, et le comportement de femmes, en particulier, est tel qu’à ma connaissance l’armée ne leur permet pas d’assister aux rencontres qu’elle organise. En tout cas, il y a deux ou trois ans, à l’occasion d’un tournoi de boxe auquel participaient la Home Guard et l’armée régulière on m’avait posté à la porte de la salle avec la consigne de ne pas laisser entrer les femmes.

En Angleterre, l’obsession du sport fait des ravages, mais des passions plus féroces encore se déchaînent dans des pays plus jeunes où le sport et le nationalisme sont eux-mêmes des phénomènes récents. Dans des pays comme l’Inde ou la Birmanie de solides cordons de police doivent être mis en place, lors des matchs de football, pour empêcher la foule d’envahir le terrain. En Birmanie, j’ai vu les supporters d’une des équipes déborder la police et mettre le gardien de but de l’équipe adverse hors de combat à un moment critique. Le premier grand match de football disputé en Espagne il y a une quinzaine d’années a été l’occasion d’une émeute impossible à maîtriser. Dès lors que l’on suscite un violent sentiment de rivalité, l’idée même de jouer selon les règles devient caduque. Les gens veulent voir un des adversaires porté en triomphe et l’autre humilié, et ils oublient qu’une victoire obtenue en trichant ou parce que la foule est intervenue n’a aucun sens. Même lorsque les spectateurs n’interviennent pas physiquement, ils tentent au moins d’influencer le jeu en acclamant leur camp et en déstabilisant les joueurs adverses par des huées et des insultes. A un certain niveau, le sport n’a plus rien à voir avec le fair-play. Il met en jeu la haine, la jalousie, la forfanterie, le mépris de toutes les règles et le plaisir sadique que procure le spectacle de la violence : en d’autres termes, ce n’est plus qu’une guerre sans coups de feu.

Aux origines du sport moderne

« Il y a déjà bien assez de causes réelles de conflits sans qu’il soit nécessaire d’en créer de nouvelles en encourageant des jeunes gens à se flanquer des coups de pied dans les tibias sous les clameurs de spectateurs en furie. »

Au lieu de disserter sur la rivalité saine et loyale des terrains de football et sur la contribution remarquable des Jeux olympiques à l’amitié entre les peuples, il faudrait plutôt se demander comment et pourquoi ce culte moderne du sport est apparu. La plupart des sports que nous pratiquons aujourd’hui sont d’origine ancienne, mais il ne semble pas que le sport ait été pris très au sérieux entre l’époque romaine et le XIXe siècle. Même dans les public school britanniques, le culte du sport ne s’est implanté qu’a la fin du siècle dernier. Le Dr Arnold, généralement considéré comme le fondateur de la public school moderne, tenait le sport pour une perte de temps pure et simple. Par la suite, le sport est devenu, notamment en Angleterre et aux États-Unis, une activité drainant d’importants capitaux, pouvant attirer des foules immenses et éveiller des passions brutales, et le virus s’est propagé d’un pays à l’autre. Ce sont les sports les plus violemment combatifs, le football et la boxe, qui se sont le plus largement répandus. Il ne fait aucun doute que ce phénomène est lié à la montée du nationalisme – c’est-à-dire à cette folie moderne qui consiste à s’identifier à de vastes entités de pouvoir et à considérer toutes choses en termes de prestige compétitif. En outre, le sport organisé a plus de chances de prospérer dans les communautés urbaines où l’individu moyen mène une existence sédentaire, ou du moins confinée, et a peu d’occasions de s’accomplir dans son activité. Dans une communauté rurale, un garçon ou un jeune homme dépense son surplus d’énergie en marchant, en nageant, en lançant des boules de neige, en grimpant aux arbres, en montant à cheval et en pratiquant des sports où c’est envers les animaux qu’on se montre cruel, tels que la pêche, les combats de coqs et la chasse des rats au furet. Dans une grande ville, il faut participer à des activités de groupe si l’on recherche un exutoire à sa force physique ou à ses instincts sadiques. L’importance qu’on attache au sport à Londres et à New York évoque celle qu’on lui accordait à Rome et à Byzance, au Moyen Age en revanche, sa pratique, qui s’accompagnait sans doute d’une grande brutalité physique, n’avait rien à voir avec la politique et ne déclenchait pas de haines collectives. Si l’on souhaitait enrichir le vaste fonds d’animosité qui existe aujourd’hui dans le monde, on pourrait difficilement faire mieux que d’organiser une série de matchs de football entre juifs et Arabes, Allemands et Tchèques, Indiens et Britanniques, Russes et Polonais, Italiens et Yougoslaves, en réunissant chaque fois un public de cent mille spectateurs, composé de supporters des deux camps. Bien entendu, je ne veux pas dire par là que le sport soit l’une des causes principales des rivalités internationales ; je pense que le sport à grande échelle n’est lui-même qu’un effet parmi d’autres des causes qui ont engendré le nationalisme. Cependant il est certain qu’on n’arrange rien en envoyant une équipe de onze hommes, étiquetés comme champions nationaux, combattre une équipe rivale, et en accréditant l’idée que la nation vaincue, quelle qu’elle soit, « perdra la face ».

 

J’espère donc que nous ne donnerons pas suite à cette visite du Dynamo et que nous n’enverrons pas d’équipe britannique en URSS. Si l’on ne peut faire autrement, envoyons une équipe de second ordre qui ait toutes les chances d’être battue et qui ne puisse prétendre représenter toute la Grande-Bretagne. Il y a déjà bien assez de causes réelles de conflits sans qu’il soit nécessaire d’en créer de nouvelles en encourageant des jeunes gens à se flanquer des coups de pied dans les tibias sous les clameurs de spectateurs en furie.

George Orwell, « L’esprit sportif », La Tribune, 14 décembre 1945

Notes :

[i] Le Dynamo de Moscou, équipe de football russe, a effectué en 1945 une tournée en Grande-Bretagne et rencontré les principaux clubs de football britanniques.

[ii] Pratique (aujourd’hui interdite) consistant à lancer la balle d’une manière dangereuse pour le gardien de guichet.

Source  : le

Voir aussi : Rubrique Société, rubrique Livre, Littérature, Essais, Orwell,