Jean Ziegler : La conscience humaine est une force révolutionnaire

Jean Ziegler "La société civile planétaire, cette mystérieuse fraternité de la nuit, oppose à la dictature du capital financier globalisé une résistance fractionnée mais efficace " © Hermance Triay

Jean Ziegler « La société civile planétaire, cette mystérieuse fraternité de la nuit, oppose à la dictature du capital financier globalisé une résistance fractionnée mais efficace. »
© Hermance Triay

Dans Retournez vos fusils ! le sociologue suisse choisit clairement son camp et livre des éléments d’analyse concrets pour comprendre et résister à la barbarie libérale.

Rapporteur de l’ONU pour le droit à l’alimentation, aujourd’hui vice-président du comité consultatif du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, Jean Ziegler est professeur émérite de sociologie à l’université de Genève. Son dernier essai apporte des clés pour comprendre notre situation et indique les voies d’action pour sa transformation.

Retournez les fusils ! Choisir son camp : vous n’y allez pas par quatre chemins…

La dictature du capital financier globalisé qui asservit aujourd’hui l’humanité non plus… Nous vivons dans un ordre cannibale du monde : toutes les cinq secondes un enfant en dessous de 10 ans meurt de faim, presque 1 milliard d’êtres humains sont mutilés par une sous-alimentation grave et permanente, alors que d’immenses richesses s’accumulent dans les mains d’une mince oligarchie quasi toute puissante.

Selon la Banque mondiale, en 2014, les 500 plus puissantes sociétés privées transcontinentales, tous secteurs confondus, ont contrôlé 52,8% du produit mondial brut, Ces « gigantesques personnes immortelles », comme les appelle Noam Chomsky, échappent à tout contrôle étatique, syndical, social, etc. Elles fonctionnent selon un seul principe : celui de la maximalisation du profit dans le temps le plus court.

Contre cet ordre absurde et meurtrier, les Etats eux-mêmes, surdéterminés par les oligarchies du capital financier, sont impuissants. Les faits sont accablants, les risques encourus énormes. Les fusils dont il est question dans le titre de mon livre sont les droits démocratiques dont nous disposons dans les pays dominateurs.

Aujourd’hui, « faire ce qu’on veut et vouloir ce qu’on fait est devenu quasiment impossible » soulignez-vous. Ce regard critique réconforte, en quoi peut-il porter remède à ce monde malade ?

Connaître l’ennemi, combattre l’ennemi », telle était l’injonction de Jean-Paul Sartre. C’est la tâche de l’intellectuel, mais aussi de tout démocrate : faire l’effort d’étudier le capitalisme financier globalisé dans ses moindres stratégies, confronter celles-ci à l’intérêt général, choisir son camp, rallier les mouvements sociaux. Mon livre veut être une arme pour l’insurrection des consciences à venir.

Vous évoquez l’utilité des intellectuels. Faut-il mettre en regard leur rôle avec la régression de l’histoire des idées depuis plus de trois décennies ?

Ces trente ans écoulés ont vu l’effondrement du bloc soviétique, dont l’influence couvrait la moitié de la planète, l’unification économique du monde, le tsunami du néolibéralisme qui a dévasté l’idée de l’État-providence, privatisé le monde, tenté d’anéantir les politiques publiques, d’enchaîner les pays dépendants de l’hémisphère sud. Le triomphe de l’idéologie néolibérale correspond à une véritable contre-révolution qui a aussi ravagé les intellectuels.

En vertu des « lois naturelles » de l’économie, dites-vous, le but de toute politique est la libéralisation complète des mouvements de capitaux, marchandises et services. Le reste serait une histoire d’emballage ?

Oui, c’est le grand succès de l’idéologie néolibérale que de réussir à faire croire que l’économie obéit à des «lois naturelles», que la privatisation et la libéralisation, autrement dit la suppression de toute forme de contrôle public, crée le terrain favorable à l’expansion de l’économie, que la pauvreté des uns et l’extrême richesse des autres découlent d’une fatalité contre laquelle toute résistance serait vaine, que c’est à l’apogée de l’expansion que se fait « naturellement » la redistribution

En Europe, on commence à se rendre compte du danger mortel de cet « emballage » idéologique. On réalise progressivement qu’il soumet les gouvernements et les citoyens à ces forces économiques aveugles.

L’idéologie néolibérale est-elle le socle du retour du racisme et de la    xénophobie ?

Le désespoir qu’il provoque, oui. Racisme et xénophobie d’un côté, sentiment d’exclusion et d’apartheid de l’autre. En France, la droite française connaît une scission importante entre son courant gaulliste en train de disparaître et son aile néoconservatrice qui s’aligne sur la montée de l’extrême droite en Europe.

Dans ce contexte, l’unité républicaine prend-elle sens ?

Oui, toute unité républicaine vaut mieux que l’extrême-droite au pouvoir. Mais elle ne peut pas durer sans changement profond de la société, de l’économie, de la politique, sans retour de la souveraineté populaire. Sinon la République, la nation, l’héritage formidables de la Révolution française, seront bientôt des coquilles vides.

Comment la gauche de gouvernement qui adopte le langage néolibéral pourrait-elle produire un récit alternatif ?

Telle qu’elle est jusqu’à ce jour, c’est sans espoir. Il faudrait un sursaut gigantesque au PS, je ne l’en crois pas capable.

Que vous évoque les attentats terroristes survenus à Charlie Hebdo et dans le supermarché casher ?

Un antisémitisme nauséabond monte en France. Mais aussi dangereux, au moins à égalité, est l’anti-islamisme. Entre le gouvernement soi-disant socialiste et un grand nombre de Français d’obédience musulmane, le contrat social, le lien de confiance sont fragilisés. C’est sur le terreau de la misère que prospère le monstre djihadiste.

Alors que peut, que doit faire le gouvernement français ? Essayer, par des investissements sociaux massifs, de briser l’isolement et la misère économique des millions d’habitants des banlieues sordides, dont une importante partie sont des musulmans. Prendre enfin sur la tragédie du peuple martyr de Palestine une position officielle claire : non à la colonisation et au terrorisme d’Etat du gouvernement Netanyhaou, oui à la création d’un Etat palestinien souverain.

Où situez-vous la relève ?

La société civile planétaire, cette mystérieuse fraternité de la nuit, oppose à la dictature du capital financier globalisé une résistance fractionnée mais efficace. Elle est composée par une myriade de mouvements sociaux, locaux ou transcontinentaux : tels Via Campesina, qui organise, du Honduras jusqu’en Indonésie, 141 millions de petits paysans, métayers, éleveurs nomades, travailleurs migrants, ATTAC, qui tente de maîtriser le capital spéculatif, Greenpeace, Amnesty international, les mouvements de femmes, etc.

Tous ces mouvements organisent patiemment le front planétaire du refus. Je suis persuadé qu’en Europe aussi l’insurrection des consciences est proche. Il n’y a pas d’impuissance en démocratie. La conscience de l’identité entre tous les hommes est une force révolutionnaire. La nouvelle société civile planétaire n’obéit ni à un comité central ni à une ligne de parti. L’impératif catégorique du respect de la dignité humaine de chacun est son unique, mais puissant moteur.

Recueilli par Jean-Marie Dinh

Retournez les fusils ! Choisir son camp, Ed. du Seuil, 2014.

Source : La Marseillaise 16/02/2015

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Sartre à Cartier-Bresson : « Des photos qui donnent des idées »

CHINA. 1948-1949.

Cohue devant une banque de Shanghai pour retirer son argent avant la chute du Guomintang (© Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos, courtesy Fondation Henri Cartier-Bresson).

C’est un livre découvert au hasard d’une balade chez les bouquinistes du bord de Seine. Une couverture vieillotte, mais deux signatures prestigieuses : Jean-Paul Sartre et Henri Cartier-Bresson.

« D’une Chine à l’autre », publié en 1954 par les éditions Delpire, un des grands noms de l’édition de livres de photos en France, rassemble les clichés pris par Cartier-Bresson lors d’un voyage de onze mois en Chine : cinq mois à la fin du règne du Guomintang, et six mois au début du nouveau régime de Mao Zedong, en 1948 et 1949.

Au moment où le Centre Pompidou présente une formidable rétrospective de la vie et de l’œuvre du plus grand photographe français du XXe siècle – dont certains des clichés de « D’une Chine à l’autre », y compris le plus connue, cette scène de panique à Shanghai –, ce livre permet de comprendre comment son travail s’inscrivait dans son époque, et comment il était perçu.

La préface de Jean-Paul Sartre permet elle de percevoir comment, avant l’ère de la télévision et d’Internet, le reportage photo, publié dans des magazines grand public comme Life ou Paris-Match, pouvait influencer les perceptions, comment, aussi, il pouvait être une arme de combat.

Des photos contre les préjugés

Rappelons qu’en 1954, en pleine guerre froide, la Chine n’a pas encore rompu avec l’Union soviétique : ça viendra plus tard, en 1961, lors de la publication du rapport Khrouchtchev sur les crimes de Staline, qui servira de prétexte à Mao pour s’émanciper de la tutelle de Moscou.

Jean-Paul Sartre est compagnon de route du Parti communiste, et Henri Cartier-Bresson a été très engagé au côté des communistes avant-guerre, aussi bien pendant la guerre d’Espagne qu’en France, comme le montre l’expo du Centre Pompidou.

L’année suivante, d’ailleurs, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir se rendront officiellement en Chine – Sartre relativement brièvement, laissant Simone de Beauvoir sur place pendant plusieurs semaines, dont elle tirera un incroyable livre (« La Longue marche », éd. Gallimard, 1957) de clichés propagandistes sur l’augmentation de la productivité à l’aciérie n°5 ou la vie idyllique d’une Commune populaire modèle…

La préface de Jean-Paul Sartre aux photographies de Cartier-Bresson n’appartient pas à ce registre. Elle est au contraire une analyse fine de la déconstruction des préjugés que permet l’art du photographe.

Hangzhou, province du Zhejiang, 1949 (© Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos, courtesy Fondation Henri Cartier-Bresson)

Hangzhou, province du Zhejiang, 1949 (© Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos, courtesy Fondation Henri Cartier-Bresson)

 

A l’origine du pittoresque, il y a la guerre »

Dès la première phrase, Sartre donne le ton :

« A l’origine du pittoresque, il y a la guerre et le refus de comprendre l’ennemi : de fait, nos lumières sur l’Asie nous sont venues d’abord de missionnaires irrités et de soldats. Plus tard, sont arrivés les voyageurs – commerçants et touristes – qui sont des militaires refroidis : le pillage se nomme “shopping” et les viols se pratiquent onéreusement dans des boutiques spécialisées. »

Le philosophe se souvient qu’enfant, il fut lui-même victime du « pittoresque » : « On avait tout fait pour rendre les Chinois intimidants. » Et de donner la liste des clichés tenaces sur les Chinois.

« Puis vint Michaux qui, le premier, montra le Chinois sans âme ni carapace, la Chine sans lotus ni Loti.

Un quart de siècle plus tard, l’album de Cartier-Bresson achève la démystification. »

 

Des clichés « qui ne bavardent jamais »

On ne peut qu’être d’accord avec Jean-Paul Sartre quand il observe que Henri Cartier-Bresson a cassé l’idée d’une « masse » chinoise pour donner à voir des individus chinois.

Il était sans doute en avance sur son temps car Mao a fait en sorte, pendant les deux décennies suivantes, de donner au monde l’idée de cette masse, manipulable à merci, et il a fallu attendre les années 80 pour revoir l’individu chinois (lire ce qu’en dit le cinéaste Jia Zhangke).

Mais en 1954, Jean-Paul Sartre note :

« Il y a des photographes qui poussent à la guerre parce qu’ils font de la littérature. Ils cherchent un Chinois qui ait l’air plus chinois que les autres ; ils finissent par le trouver. Ils lui font prendre une attitude typiquement chinoise et l’entourent de chinoiseries. Qu’ont-ils fixé sur la pellicule ? Un Chinois ? Non pas : l’Idée chinoise.

Les photos de Cartier-Bresson ne bavardent jamais. Elles ne sont pas des idées : elles nous en donnent. »

 

La force de l’expo du Centre Pompidou

Les photos de ce livre magnifique sont à l’image de ce commentaire. Elles sont humaines, que ce soit dans l’évocation de la vie quotidienne des Chinois au milieu du XXe siècle, ou dans l’accélération de l’histoire que vit la Chine avec la victoire des « martiens » (l’expression est de Robert Guillain, le journaliste du Monde qui a assisté à l’entrée des soldats communistes à Shanghai en 1949) conduits par leur Grand Timonier.

On y voit les premiers pas des paysans-soldats de Mao dans la métropole de Shanghai et son architecture new-yorkaise, les premières parades et la naissance du culte de la personnalité, on y voit l’émergence d’un mythe politique qui fascinera bientôt l’intelligentsia française…

Jean-Paul Sartre a clairement choisi son camp. En conclusion de sa préface, il remercie Cartier-Bresson « d’avoir su nous montrer la plus humaine des victoires, la seule qu’on puisse, sans aucune réserve, aimer ».

Soixante ans après la publication de ce livre, il reste les photos, dont on imagine à quel point elles ont pu surprendre à l’époque ; comment, aussi, elles ont pu jouer dans un contexte politique français où le Parti communiste se vivait en phase avec une histoire politique planétaire.

C’est la force de l’exposition du Centre Pompidou, qui met chaque étape du travail de Cartier-Bresson dans son contexte, celui de la vie du photographe, et celui de son époque.

Pierre Haski

Source Rue 89 le Nouvel Obs 18/02/14

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L’expo Gallimard, Un siècle d’édition au Musée Fabre

Par Jean-Marie Dinh

L’expo Gallimard, Un siècle d’édition accueillie au Musée Fabre, retrace une affaire de famille. Ce que donne à voir la première salle d’exposition en localisant les lieux d’implantation successifs de la maison d’édition le confirme. Les images évoquent plutôt le cadre chaleureux d’un foyer, où le bureau du directeur jouxte la salle des auteurs, que les centres d’affaires impersonnels où se façonnent aujourd’hui les grands traits de l’hégémonie culturelle.

Lors de l’inauguration de l’exposition à Montpellier, Antoine Gallimard, un homme en phase avec son temps, a fait cette remarque à propos de l’histoire de son entreprise : « J’éprouve tout à la fois un sentiment de proximité et d’éloignement. » Comme si le Pdg de Gallimard s’interrogeait sur le destin de la maison, une des dernières réellement indépendantes à cette échelle. Il s’est ensuite attardé sur l’amitié que  tissent à Montpellier Gide et Paul Valery en 1890. Cette relation se poursuivra dans les méditations entretenues par les deux jeunes auteurs sur le rôle de la littérature. « A l’heure du numérique, on dit la littérature menacée, mais elle résistera sous différentes formes parce qu’elle nous permet de vivre », affirme Antoine Gallimard.

Le patron de la librairie Sauramps, Jean-Marie Sevestre, qui entretient une complicité de longue date avec l’éditeur confirme : « Montpellier est une ville de lecture, une ville culturelle, une ville intellectuelle, si nous sommes là aujourd’hui c’est grâce à cet entourage. » Mais si le terreau de matière grise montpelliérain était fertile, il a aussi fallu la volonté politique de l’Agglo, qui prend en charge le budget de l’exposition (200 000 euros) et, à la différence de Paris, permet le libre accès à un siècle d’histoire littéraire.

 

L'inauguration à Montpellier

L’esprit Maison

La création de Gallimard en 1911 fait suite à la volonté de La Nouvelle Revue Française de prolonger l’aventure  intellectuelle de la revue en éditant des auteurs auxquels elle croit. Le 31 mai 1911, André Gide et Jean Schlumberger qui président à la destiné de la NRF signent avec Gaston Gallimard l’acte de naissance des Editions Gallimard.

La première partie de l’exposition est consacrée au  processus de l’édition. On découvre l’esprit d’ouverture de la maison, du premier livre de la collection blanche L’otage de Claudel au lancement de la série noire en 1945 par Marcel Duhamel avec les traductions  de La môme vert-de-gris de Peter Cheyney ou du célèbre Pas d’orchidée pour Miss Blandish de James Hadely Chase. Dès 1919, Gaston Gallimard se lance dans l’édition pour enfant avec  Macao et Cosmage dont l’histoire merveilleusement illustrée délivre un message écologique avant l’heure. Chez Gallimard, on a le goût du livre pour le fond et la forme.

La seconde partie du parcours donne à comprendre la complexité du métier d’éditeur. La stratégie éditoriale à long terme implique une gestion faite d’interventions multiples, des relations délicates avec des auteurs comme Camus, Céline, Giono, Sartre, Breton, Michaux… aux adaptations techniques, politiques et commerciales.

L’exposition fait sortir de la confidentialité des documents exceptionnels. A travers les extraits de correspondances, le visiteur trouvera des éléments clés pour approfondir les œuvres des plus grands auteurs du XXe et saisir le contexte de leur époque. A découvrir crayon ou iPhone en main.


Musée Fabre : Gallimard Un siècle d’édition jusqu’au 3 novembre

 

La bibliothèque de la Pléiade ici et maintenant

Musée Fabre. Gros plan sur les petites lettres d’une prestigieuse collection dans le cadre de l’expo Gallimard.

La bibliothèque de la Pléiade est une collection de référence qui rassemble les plus grandes œuvres du patrimoine littéraire. Abritée par les éditions Gallimard depuis 1933, le premier exemplaire est édité par Jacques Schiffrin qui publie le premier tome de l’œuvre de Baudelaire en septembre  1931. L’idée d’offrir au public des œuvres complètes d’auteurs classiques en format poche compact intéresse André Gide qui intercède en faveur de son ami Schiffrin auprès de Gaston Gallimard pour que celui-ci reprenne sa bibliothèque.

Dans la dernière salle de l’exposition Gallimard Un siècle d’édition, on peut appréhender l’impact de cette collection prestigieuse sur les auteurs à travers différentes correspondances. Deux ans après la disparition de Camus (1), René Char renonce à écrire la préface des œuvres de son ami (2) à paraître dans La Pléiade : « Je dois ajouter que l’affection fraternelle que j’éprouvais pour Camus fait encore écran à mes possibilités de jugement touchant son œuvre grande ouverte. »

Soucieux de la postérité de son œuvre, Céline manifeste dès avril 1951 le désir d’entrer de son vivant dans La Pléiade. C’est assez rare. Gide, Montherlant, Malraux y sont parvenus. Sa demande tourne à l’obsession. Un contrat est signé en 1959, mais le premier volume de ses œuvres ne paraît qu’en 1962. Quelques mois après sa mort.

A l’inverse, Henri Michaux prie son éditeur de ne pas le faire entrer dans La Pléiade. Le poète assimile cette reconnaissance imprimée sur papier bible à un enfermement, au fait de devenir définitivement un professionnel alors qu’il revendique son statut d’amateur. « Nous ne sommes pas un répertoire des monuments historiques de la littérature française ou internationale. Nous proposons des œuvres susceptibles d’être lues, ici et maintenant même si elles ont été écrites ailleurs, il y a trois, cinq ou vingt siècles », affirme aujourd’hui Hugues Pradier qui conduit cette Rolls-Royce de l’édition.

(1) Camus dispose à partir de 1946 d’une collection chez Gallimard qu’il baptise « Espoir »
(2) Concernant la relation Char Camus voir correspondance 1946-1957, Gallimard 2007.

Voir aussi : Rubrique Exposition, rubrique Edition, rubrique Livre,

Comédie du Livre : Dans le miroir étasunien

Affiche Hervé Mangani

Affiche Hervé Mangani

Deux grandes idées ressortent des nombreux débats consacrés à la littérature américaine. La première, est celle d’un destin partagé. Depuis l’origine du Nouveau Monde se dessine une vision commune aux civilisations de l’Europe et à leur prolongement outre-atlantique. Liens renforcés aujourd’hui par une même appartenance au bloc occidental dans un environnement mondial en pleine mutation qui renforce nos dépendances. La seconde est liée à l’inévitable perdition de la fin du capitaliste qui nous entraîne à la ruine matérielle et morale.

La place de la littérature dans tout ça semble être à la fois partout et nul part. Aux Etats-Unis, les effets de la crise dans une société déjà constituée sur de fortes inégalités sociales pourraient bien venir à bout de l’Américan Dream. Ce n’est pas encore le cas témoignent les auteurs invités. « Si vous dites à un américain que le rêve américain est mort : il va le nier, explique le fin psychologue William Bayer, ce rêve est bâtit sur l’exception, le courage individuel. L’image du petit vendeur de rue qui grâce à sa lutte personnelle parvient à ouvrir son restaurant. » « On aime l’idée romantique de la misère, confirme l’auteure Dana Spiotta, le problème c’est qu’aujourd’hui cela ne suffit pas. Si vous êtes pauvres vous n’avez aucune chance de vous en sortir. Il faut un système politique plus équitable parce que le concept individualiste qui est typiquement américain évolue vers la détresse économique.

La crise a mis un terme à l’idée de progrès. Elle est en train de faire disparaître la classe moyenne et amorce un changement profond des valeurs outre-atlantique. L’avènement d’Obama en est sans doute une des conséquences. « L’ère de Zola est finie, affirme pourtant l’écrivain Wells Tower. Les intellectuels n’ont plus aucun impact aux Etats-Unis. On n’existe pas. » Reste à espérer qu’il pèche par modestie.

JMDH

Le choc des littératures source de richesse et de questionnement…

Auteurs américains à Montpellier. Photo David Maugendre

Auteurs américains à Montpellier. Photo David Maugendre

Rencontre. La nouvelle génération des auteurs américains se réfère toujours aux classiques de la littérature française, faute de traduction et peut-être d’intérêt pour les écrivains d’aujourd’hui.


C’est le 55e anniversaire du jumelage entre Montpellier et Louisville et la 25e édition de La Comédie du livre. Faut-il y voir une correspondance naturelle ? Elle existe en tout cas de l’avis des organisateurs qui souhaitent tisser un lien symbolique entre l’ouverture internationale de la ville et sa politique culturelle.

Vendredi, dix heures, sur le stand municipal, une bonne partie des auteurs américains invités se retrouvent, au meilleur de leur forme, face aux journalistes. Les écrivains sont prêts pour l’incontournable test de personnalité. Il y a là Joseph Boyden, Eddy Harris, Danielle Trussoni, Nikolai Grozni, Peter Fromm, bref un riche panel de la nouvelle génération. Il ne fait aucun doute que la plupart d’entre eux ne se connaissent pas. Tout le monde semble épanoui et sociable et en même temps assez peu habitué à la vie de groupe, mais chacun est bien conscient de partager la même pathologie : être américain et écrire.

Première question (il faut bien se lancer) : comment avez-vous été contacté pour vous rendre à la Comédie du Livre ? Réponse de Pete Fromm (après un court instant de réflexion) : « par mail. » Dans ce genre de situation, on ne sait pas trop pourquoi, l’idée intemporelle de comparer deux grandes littératures du monde, prend soudain chez les journalistes une actualité aiguë. Mais lorsqu’on les questionne sur la littérature française qu’ils apprécient le plus, la tête de nos invités ploie sous le poids de souvenirs lointains qui défilent… Victor Hugo, Balzac, Colette, Sartre, Simone de Beauvoir… Et au milieu de cette liste d’immortels, le nom de Muriel Barbéry arrive comme l’élégance d’un cheveu sur le hérisson. L’auteur française est citée à trois reprises. On apprend très vite que très peu d’écrivains français actuels sont traduits outre-Atlantique et que le livre de Barbéry  y est un best seller, donc un passage obligé pour un écrivain américain invité en France. D’ailleurs, personne ne précise si le livre lui a plu et chacun reprend un air contemplatif.

A leur décharge, on tente de faire valoir qu’une bonne partie de lecteurs français seraient bien en mal de citer des auteurs contemporains américains, ce que récuse Eddy Harris qui habite Paris. Il explique que le secteur de l’édition américaine fonctionne exclusivement sur des critères de rentabilité et qu’à la différence des Français, les lecteurs américains ne manifestent aucune curiosité intellectuelle au-delà de leurs vastes frontières, raisons pour lesquelles les écrivains américains sont très heureux d’être en France.

Etre de son époque

Pour le reste, cette approche réciproque des paysages littéraires confirme que la littérature a changé ses valeurs et ses perspectives. Le marché qui promettait la prospérité matérielle n’a jamais promis celle de l’imaginaire. Et il impacte de toute évidence les écrivains d’aujourd’hui de part et d’autre de l’Atlantique. On peut penser que les grands auteurs d’hier fossilisent quelque peu la représentation que nous nous faisons des littératures étrangères, mais ces classiques furent conscients de leur époque. Cela semble plus difficile aujourd’hui. A la question : « quelles seront les conséquences de L’Ipad sur le marché du livre ? » Danielle Trussoni répond : « Je ne sais pas, mais je sais que tous les éditeurs dans le monde font semblant de savoir ce qui va se passer. » Etre de son époque c’est justement prendre conscience de ce qu’il se passe.

Mais un auteur a-t-il besoin d’être de son temps ?

Entretien avec Philippe Lapousterle. Le responsable de la Comédie du livre renoue avec sa vocation d’avertisseur public.

« Des questions plutôt que des réponses »

jpg_lapousterleLe délégué général de La comédie du Livre, Philippe Lapousterle, évoque les travaux préparatoires de cette 25e édition, soulignant l’importance de l’espace de réflexion et d’échanges entre les auteurs et le public.


Sur quel squelette s’est bâti cette 25e édition ?

Nous partons d’un budget constant pour le fonctionnement. Il a fallu faire un effort obligatoire directement lié au pays invité, en sachant que faire venir des auteurs américains coûte quatre fois plus cher que pour des auteurs espagnols. Nous avons fait un autre effort, choisi celui-là, en direction de la BD. Nous renforçons, cette année encore, la place de ce secteur de l’édition pour porter Montpellier au diapason de ce qui se fait ailleurs. Cela en conservant la dimension citoyenne liée à la Comédie du livre. Cette année, nous organisons un concours de boules avec les auteurs de BD.

A la différence du Salon du livre de Paris, vous maintenez l’intérêt d’une thématique ouvrant sur une grande littérature mondiale ?

On ne peut pas, à mon sens, organiser une manifestation de ce type en restant autocentré sur le franco-français. Mais je récuse la qualification de thématique. Nous n’avons pas de thématique. Sur 350 auteurs invités, une quinzaine seulement sont américains. Nous ouvrons seulement une fenêtre sur l’Amérique à l’intérieur de laquelle nous essayons de proposer le meilleur panel possible de ce qui se fait aujourd’hui. On nous a reproché de ne pas avoir de têtes d’affiche, ce qui est relatif si l’on se réfère aux 450 pages du presse book qui concerne les auteurs invités. Par ailleurs, faire venir spécialement des stars comme Auster, Roth ou Ellroy est quasi impossible. Il n’y a pas aux États-Unis de circuit fédéré. Les agents décident souverainement de l’agenda de leur auteur. Et si vous en décrochez un, les autres ne viendront pas sur le même événement…

Les écrivains américains confortent-ils ou déconstruisent-ils plutôt les représentations que l’on se fait ici de l’Amérique ?

Je ne sais pas vraiment quelle image nous avons de l’Amérique. L’arrivée d’Obama annonce un changement profond. C’est l’Amérique culturelle qui a élu Obama. Parmi les auteurs invités, beaucoup se sont impliqués dans ce sens. Je pense que ce mouvement a joué un rôle important. Nous avons souhaité privilégier deux axes très spécifiques de cette littérature avec le courant lié au grand espace qui marche très fort. Et un angle sur la crise, qui a rendu cette littérature mondiale relayée plus tard par la littérature urbaine. Aujourd’hui cette littérature se compose d’auteurs qui viennent de partout dans le monde.

Quel regard portez-vous sur l’imbrication du système médiatique dans le domaine littéraire ?

Le monde médiatique ne s’intéresse plus qu’aux polémiques. Les littéraires comme Orsenna, Schmitt, ou Serge Michel, qui sont invités, ne passent plus à la télé. Certains essayistes s’ouvrent des portes en choisissant des grands sujets de société. La parole est confisquée par les chroniqueurs et les politiques, si bien qu’au bout de six mois, le vocabulaire et le questionnement des gens se conforment à ce qu’ils ont entendu. Les gens ne lisent plus de livres sur les grandes questions de société. Ils ne lisent plus les journaux. Je m’en rends compte en circulant dans les grandes villes françaises. La population est complètement déconnectée. C’est très préoccupant pour la démocratie. Les gens ne disposent plus d’aucun repère pour se fonder un jugement. Dans la préparation des rencontres publiques, je suis très attentif à ce que mes invités soient heureux de venir comme à l’électricité qui règne dans la salle lors des débats. J’ai fait de la phrase de Louis Malle une devise : « Je préfère les débats desquels on sort avec des questions que des réponses. »

BD. Nicolas Otéro, auteur d’Amerikkka, sur le stand Sauramps

KKK terreur du nouveau monde

amerikkka-t1-cvpDe la perdition à l’émerveillement, les images de l’Amérique sont plurielles. La série Amerikkka nous entraîne sur le terrain de la terreur et de la pauvreté du nouveau monde en abordant un de ses aspects les plus redoutables, la toujours très active organisation du Ku Klux Klan.

A l’occasion de la sortie de l’intégrale de la série, on peut rencontrer aujourd’hui le dessinateur Nicolas Otéro, auteur de cette bande dessinée engagée contre l’extrême droite américaine. Une série captivante et très bien documentée dont le scénario est signé par le romancier Roger Martin, considéré mondialement comme l’un des plus grands spécialistes de l’organisation du Klan. Si l’on découvre avec effroi l’influence de l’organisation secrète, à travers ses codes, son langage et la complaisance consternante d’une partie de la police, on se rassure, un peu en suivant le combat du couple d’agents très spéciaux Steve et Angela, membres de l’Anti-Klan Net work, l’organisation la plus efficace aux USA dans le combat contre l’extrême droite. La dimension de l’aventure est au rendez-vous, ce qui ne gâche rien. On entre avec plaisir dans cette BD qui marie les ingrédients du roman noir avec ceux du documentaire. Une très bonne idée qui allie fiction et réalisme et permet à un public jeune de s’informer sur le danger de la certitude totalitaire.

JMDH

Nicolas Otéro l’intégral de Amerikkka , Emmanuel Proust éditions

Retour sur une rupture de classe

didier-eribonHanté par le fantôme de son passé après la mort de son père, Didier Eribon, retourne à Reims. Il y retrouve le milieu ouvrier de son enfance qu’il avait laissé derrière lui avec son ascension sociale. Didier suit un parcours gay en s’inscrivant dans un nouveau réseau de sociabilité. « J’ai en même temps suivi le parcours social cette fois, l’itinéraire de ceux l’on désigne habituellement comme des transferts de classe. La démarche courageuse et honnête aboutit sur un récit intime où se mêle une réflexion sur les classes, la fabrication des identités, la sexualité et la politique. Didier Eribon s’interroge sur la multiplicité des formes de la domination et donc de la résistance.Ses travaux dans ce domaine lui ont valu d’être le lauréat 2008 du prestigieux James Robert Brudner Memorial Prize décerné chaque année par l’université Yale (Etats-Unis) pour couronner une « contribution éminente à l’échelle internationale, dans le champ des études gays et lesbiennes ». Il était l’invité du Collectif contre l’Homophobie.

Didier Eribon a signe sur le stand Sauramps Retour à Reims édition Fayard 18 euros<

Rencontre : L’auteure haïtienne Elvire Maurouard signe son livre sur Hugo et défend son pays

Debout dans les ruines

Elvire Maurouard à la Comédie du Livre

Elvire Maurouard à la Comédie du Livre

Dans Les voix nègres de Victor Hugo * d’Elvire Maurouard, on apprend que Hugo a eu Haïti en tête sa vie durant. A seize ans, alors qu’il se trouve lui-même en exil, il intervient auprès de l’Angleterre en faveur de l’abolitionniste blanc John Brown. Celui-ci sera jugé et pendu en 1859 pour avoir attaqué une gendarmerie afin de libérer des esclaves. L’auteur des Misérables ne l’oubliera pas. Il aborde la question de la traite dans son premier roman Bug Jagal dès 1820.

 » Le nom de John Brown revient à vingt sept reprises dans son oeuvre  » , souligne Elvire Maurouard. L’écrivaine avait déjà consacré un ouvrage à la compagne haïtienne de Baudelaire (La joconde noire, ed du Cygne), épluche dans son dernier livre le rapport de Victor Hugo avec l’Amérique négre. « J’explore ce qu’il y a de moi dans le patrimoine français. En approfondissant la passion d’un homme pour le lointain, on découvre finalement que celui qu’on appelle l’étranger n’est pas si loin. »

Solidarité : Un théâtre à Haïti avec le Printemps des Comédiens

Elvire Maurouard assure la coordination de l’action solidarité menée par le Printemps des Comédiens à Haïti dans le cadre du réseau Conti.  » On a beaucoup tendu la main pour Haïti. Je crois que le séisme nous donne l’occasion d’inscrire ce pays dans notre identité commune. L’île est aujourd’hui à l’an zéro. Ce ne sont pas seulement les enfants qu’ils faut sauver. Il faut s’occuper des adultes, se soucier de la jeunesse. Le support d’Haïti c’est l’art. Breton disait qu’il s’en est inspiré pour créer le mouvement surréaliste. Beaucoup de jeune Haïtiens font du théâtre là-bas. C’est aussi important que de financer un soutien psychologique. »

*Les voix nègres de Victor Hugo éditions Karthala


La Comédie du Livre : premier bilan

Il est encore tôt pour disposer d’un regard chiffré, qui n’est d’ailleurs pas le meilleur indicateur pour évoquer un évènement conçu pour l’univers des lettres. on sait que cette 25e édition de la Comédie du Livre a une nouvelle fois porté au cœur de la ville la diversité et la richesse des rencontres et des pensées croisées. La mission que s’est assignée le Délégué Général Philippe Lapousterle est donc remplie. Le coup de pouce donné cette année à la BD fait apparaître une nouvelle génération d’auteurs qui peinent à trouver une place en dehors de la presse spécialisée. La jeunesse a répondu présente et les stands BD ont fait carton plein.

Dans la fenêtre consacrée à l’Amérique se sont ouverts de beaux horizons. On peut regretter de ne pas y avoir vu figurer l’égérie américaine de l’underground post punk, Lydia Lunch chanteuse poétesse écrivaine invitée par Le Diable Vauvert qui publie Déséquilibre Synthétique. L’invitation d’une littérature étrangère crée et maintient le dialogue entre les cultures qui ouvre et grandit la compréhension de l’autre. Elle peut conduire des éditeurs à se lancer plus en avant dans la traduction d’œuvre en français. Les auteurs américains mis à l’honneur ont porté témoignage de l’immense diversité qui compose les Etats-Unis.

Comme de coutume les grands débats ont satisfait à la curiosité et nourri le besoin toujours croissant de la population de mieux comprendre la société dans laquelle elle vit. La composante citoyenne de la manifestation n’a pas été en reste avec une très large représentation de la société civile par le biais du tissu associatif. L’association des Américains pour la paix et la justice a opportunément saisit l’occasion pour rendre hommage à l’historien et politologue Howard Zinn décédé en janvier 2010. Un acteur de premier plan du mouvement des droits civiques comme du courant pacifiste aux Etat-Unis dont l’œuvre reste ici à découvrir. L’évolution souhaitée par l’adjoint à la culture Michaël Delafosse* mérite d’être mieux définie, car jusqu’ici les principes fondateurs de cette Comédie citoyenne s’avèrent plutôt en phase avec ce qui se passe.

Dossier réalisé par Jean-marie Dinh

* propos tenus lors de l’inauguration.