Pour Don DeLillo l’inachevé demeure la part du lecteur

Don DeLillo

Tout semble se déplacer en ellipse, l’installation du plasticien Douglas Gordon scintille en toile de fond du dernier roman de DeLillo. Les images se superposent à la photo d’une Amérique en pleine crise identitaire. Avec Point oméga, l’auteur américain poursuit son exploration à l’envers de l’Américan dream.

La vidéo de Douglas présentant les images étirées du film Psychose d’Hitchcock revient dans le livre comme des bribes de mémoire commune. Le personnage principal, Jim Finley passe son temps au Museum of Modern Art de New York. Il expérimente intérieurement le dispositif. La déformation temporelle des images diffusées au ralenti lui ouvre un champ de perception nouveau. Il veut voir le film pendant 24 heures consécutives. Mais n’y parvient pas.

On retrouve la puissance visuelle et temporelle du maître de la littérature postmoderne américaine qui s’égraine comme le mécanisme d’une vieille horloge parcourant le temps sans s’accorder d’arrêt. Jim Finley souhaite lui aussi faire un film expérimental. Il va rejoindre Richard Elster, dans sa maison au bord du désert. Un conseillé scientifique de l’ombre qui a collaboré avec le Pentagone pendant la guerre d’Irak. Finley opère le travail d’approche de son acteur principal. Il veut le convaincre de jouer dans son film, recueillir le sentiment qu’à suscité en lui cette collaboration. Il imagine un documentaire brut, sans mouvement, en prise directe avec un mur dans le fond du décor.

Une relation mystérieuse s’établit entre le cinéaste et l’ex-conseiller de guerre Richard Elster. « Ces flirts nucléaires que nous entretenons avec tel et tel gouvernement, de petit chuchotis, dit-il. Je vous le dis ça va changer. Il va se produire quelque chose. Mais n’est ce pas ce que nous voulons ? N’est ce pas le fardeau de la lucidité ? Nous sommes au bout du rouleau. La matière veut perdre sa timidité. Nous sommes le cœur et l’esprit qu’est devenue la matière. L’heure est venue de tout arrêter. Voilà ce qui nous motive maintenant. Il se resservit et me passa la bouteille. J’étais ravi. »

L’arrivée de la fille d’Ester dans la maison du vieil universitaire, bouscule la donne. Jessie se glisse dans la relation entre les deux hommes qu’elle bouleverse, puis elle disparaît. Elle ne sera jamais retrouvée. La lumière décline alors pour Ester… L’écrivain nous fait entendre une pensée vague, implacable, livrée en vrac. Ses personnages s’exonèrent des règles de la dialectique et plongent notre raison dans un psychisme chaotique. Les figures humaines de l’écrivain peuplent un univers fragmenté dont la cohérence tient au degré de conscience collective. Le roman libère une pensée incarcérée qui ne trouvera d’issue qu’avec l’aide du lecteur.

A 74 ans, Don DeLillo confirme sa capacité à s’ancrer dans le réel autant que dans l’absurde. Il écrit des histoires où tous les éléments se réunissent, mais l’unité finale demeure inachevée. Toute l’œuvre de cet auteur majeur, est empreinte d’une froide et vivante lucidité qui éclate une nouvelle fois au grand jour.

Jean-Marie Dinh

Point Oméga, éditions Actes-Sud, 140 pages 14,5 euros.

Borges jouait du caractère informe de la réalité

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Pour Borges l’essentiel de la réalité se trouvait dans les livres.

Durant les dernières années de la vie de Jorge Luis Borges, l’auteur Alberto Manguel (1), alors étudiant à Buenos Aires, fut chargé par l’écrivain argentin atteint de cécité, de lui faire la lecture. En 2003, Manguel tire un livre de son inoubliable expérience de jeunesse : Chez Borges (2) réédité à l’occasion de la publication des œuvres complètes de Borges à la Pléiade, épuisées depuis des années. Rencontre.

Comment Borges vous a-t-il sollicité ?

Je ne suis pas le seul à lui avoir fait de la lecture, il demandait cela à n’importe qui. C’était en 1964. Je travaillais dans une librairie de Buenos Aires qui offrait un lieu de rencontre aux amateurs de littérature. Un jour, au retour de la Bibliothèque nationale, dont il était le directeur, il me demanda si je pouvais venir lire pour lui quelques jours par semaine. A cette époque je n’avais pas conscience du privilège. J’avais cette arrogance qu’ont tous les ados qui se pensent comme la personne la plus importante du monde. Pour moi, c’était un pauvre vieil aveugle. Je ne lui confiais rien. Cela a duré deux ou trois ans, plus tard nous nous sommes revus.

Concernant ses lectures, vous mentionnez que Borges ne lisait jamais par devoir. C’était un lecteur hédoniste…

Oui, je pense que cette pratique s’avère chez tous les vrais lecteurs. Pour Borges, il était très important de se laisser guider par la recherche du plaisir et de construire ainsi sa propre bibliothèque universelle.

Y puisait-il son inspiration ?

Je ne sais pas vraiment si la littérature du monde le nourrissait ou s’il construisait son œuvre dans son imaginaire puis trouvait des frères jumeaux dans la littérature universelle. Mais je pencherais plutôt pour la seconde option. C’était un grand lecteur d’encyclopédies, pour lui l’essentiel de la réalité se  trouvait dans les livres. « On lit ce qu’on aime, disait-il, tandis que l’on n’écrit pas ce que l’on aimerait écrire, mais ce qu’on est capable d’écrire. »

On sait que Borges appréciait le fantastique et particulièrement le film Psychose, d’Hitchcock. Qu’en était-il de son fonctionnement psychique ?

Je ne suis pas psychologue. Mais il avait certaines caractéristiques qui pouvaient surprendre. Il aimait la littérature épique, le courage des hommes qui se battent, leur violence. En même temps il manifestait une grande timidité. Très jeune, on le sent très sûr de lui-même dans ses premiers écrits. C’était un jeu. Il a toujours joué du caractère informe de la réalité. Plus tard, il aimait passer pour un être timide en utilisant une voix haletante ou faire semblant d’être aveugle. Mais tout était calculé.

On a reproché à Borges d’avoir pris position en faveur de Pinochet…

Il avait une dent contre Peron qui lui a fait perdre son emploi de bibliothécaire mais il ne s’est jamais mêlé de politique. Ce n’est pas en ces termes qu’il parlait du monde. Dans une lettre il accuse des généraux d’envoyer de jeunes soldats aux Malouines alors qu’eux-mêmes ne le feraient pas. C’était un humaniste qui croyait à l’intelligence et considérait la politique comme la plus misérable des activités humaines.

Quel souvenir en gardez-vous ?

Le souvenir d’un grand écrivain qui est aussi un des plus grands lecteurs du XXe siècle. A partir de Borges, nous sommes plus conscients de la façon dont nous lisons, du rôle de lecteur. »

Recueilli par Jean-Marie Dinh

(1) Alberto Manguel est un citoyen canadien né en Argentine. Il réside en France et vient de faire paraître Moebius transe forme chez Actes-Sud