Pinochet, seize ans de dictature

imagespino1-300x210Par Gérard Thomas

Lorsqu’il apprend la victoire électorale de Salvador Allende, le 4 septembre 1970, le général Augusto Ugarte Pinochet, alors commandant de la région d’Iquique (1 600 km au nord de Santiago) réunit ses collaborateurs et leur déclare: «Allende a gagné. C’est un communiste. Le pays s’est fourré dans un sale pétrin.» L’épisode, confirmé par le général, balaye les nombreuses déclarations faites sur la «loyauté constitutionnelle» de l’officier. Dès le verdict des urnes, Pinochet met la démocratie sous haute surveillance. A compter de cette date, les destins du général et du Président s’entremêlent jusqu’au coup d’Etat du 11 septembre 1973 qui met un terme à l’expérience de «transition pacifique et dans la légalité vers le socialisme», tentée par Allende. Originaires de Valparaiso, les deux hommes se sont croisés dans leur jeunesse dans les bars à matelots du port chilien. Mais l’aversion du fils laborieux de militaire pour l’enfant de grands bourgeois aux idées socialistes, libre penseur et franc-maçon, vice-président de la Fédération des étudiants et fort en gueule, est immédiate. A l’issue de ses études de médecine, Allende exerce dans les bidonvilles de Santiago. Cofondateur du Parti socialiste chilien en 1933, «el Pocho» devient vite la coqueluche des habitants des bas quartiers qui apprécient ses idées, sa chaleur humaine et son goût de la vie. Il a 25 ans.

Pinochet, de son côté, poursuit de strictes études au collège du Sacré-Coeur, tenu par une congrégation française. Sa mère, professeur de botanique, tient à préserver les racines francophones d’une famille originaire de Saint-Malo qui a émigré au début du XVIIIe siècle. Pinochet entre à l’Académie militaire l’année même où Allende fonde le PS. Il enseigne ensuite la géographie à l’Ecole de guerre et se passionne pour les questions de «sécurité nationale». Leitmotiv des futures dictatures latino-américaines, mis en avant par les conseillers américains pour lutter contre la «subversion communiste».

4 septembre 1970. Allende président.

Allende abandonne tôt la médecine pour se lancer en politique. Elu député en 1938, il est, quatre ans plus tard, ministre de la Santé d’un gouvernement Front populaire avant d’accéder au Sénat en 1945. A trois reprises (1952, 1958 et 1964), il se présente en vain à la présidence. La dernière fois, il est devancé par le démocrate-chrétien Eduardo Frei (père de l’actuel président chilien). Mais, en 1967, de graves dissensions opposent le Parti démocrate-chrétien (PDC) et le gouvernement Frei. L’aile gauche du parti ­ majoritaire ­ se prononce pour une voie «non capitaliste de développement». Les conflits sociaux s’exacerbent, les grèves perturbent l’économie, les occupations de terres se multiplient. Le PDC finit par éclater: son aile droite décide de soutenir un candidat indépendant, Radomiro Tomic, à l’élection présidentielle de septembre 1970. L’aile gauche de la démocratie chrétienne quitte alors le PDC et crée le Mouvement d’action populaire unitaire (Mapu) avec les partis communiste, socialiste, radical, social-démocrate et l’Action populaire indépendante. Réunie autour d’un programme d’Unité populaire (UP), la gauche soutient la candidature d’Allende. Le 4 septembre, ce dernier obtient 36,3% des suffrages, devançant le candidat de droite, Jorge Alessandri, et Radomiro Tomic. Il revient au Congrès de départager les deux candidats arrivés en tête. C’est Allende qui l’emporte grâce à la démocratie chrétienne, à laquelle il a promis de respecter scrupuleusement la Constitution.

Fuite des capitaux Lorsque Allende entre en fonction, le 4 novembre 1970, la crise s’est aggravée. En deux mois, les opposants au nouveau régime ont procédé à des retraits massifs de capitaux, la production industrielle a chuté, l’approvisionnement marque le pas et le marché noir des devises s’est emballé. Le nouveau président, fort de 36% des suffrages seulement, n’en réaffirme pas moins ses grandes orientations . «Le Chili vient de donner la preuve au monde entier de son haut niveau de conscience et de développement politique. Il permet à un mouvement anticapitaliste d’assumer le pouvoir par le libre exercice des droits civiques ["] Nous en finirons avec les monopoles qui livrent à quelques familles le contrôle de l’économie ["] Nous allons mettre en oeuvre une authentique réforme agraire. Nous en terminerons avec le processus de dénationalisation de nos industries qui nous soumet à l’exploitation étrangère. Nous allons restituer à notre peuple les grandes mines de cuivre, de charbon et de salpêtre »»

Dans son réduit d’Iquique, Pinochet s’attend à être limogé. Convoqué à Santiago par le commandant en chef de l’armée de terre, le général René Schneider, il pense se voir signifier sa mise à la retraite. «Augusto, le président Allende m’a appelé pour me dire qu’il ne relèvera aucun général de ses fonctions, lui explique le commandant en chef. Tu peux retourner tranquillement à Iquique.» En fait, Allende mise sur ses bonnes relations avec certains officiers supérieurs, via la franc-maçonnerie, pour neutraliser l’armée. C’est compter sans la fraction «autoritaire» de la hiérarchie: quelques jours plus tard, Schneider est assassiné par l’extrême droite militaire. Allende appelle Pinochet et lui offre le poste de commandant en chef de Santiago. «J’ai accepté en sachant très bien que le pays allait vers la débâcle, confiera le général après son coup d’Etat. Mais j’étais mieux à ce poste pour servir le Chili que chez moi.» Aussitôt constitué, le gouvernement d’Unité populaire cherche à relancer l’économie en soutenant la consommation. Contrôle des prix et augmentation des salaires parviennent à fouetter le marché. Les dépenses publiques dans les secteurs de la santé, de l’éducation, du logement, des transports et de la sécurité sociale soutiennent le processus. Près de 10 millions d’hectares sont expropriés au profit de plus de 100 000 familles. La nationalisation du cuivre (principale ressource du pays) est votée à l’unanimité par le Parlement. L’opération se fait pratiquement sans indemnisation des entreprises américaines qui exploitaient les mines. Cette politique porte ses fruits pendant un moment: le PNB augmente de plus de 8% la première année, le chômage régresse, l’inflation paraît maîtrisée. Et aux élections municipales d’avril 1971, l’Unité populaire récolte plus de 50% des suffrages.

Dissensions et grèves L’orientation socialo-communiste et la politique économique de l’UP hérissent les Etats-Unis, qui n’acceptent pas la «spoliation» de leurs intérêts. Par CIA interposée, ils déstabilisent Allende. En même temps, le fragile équilibre politique interne fondé sur le soutien de la démocratie chrétienne est mis à mal. D’autant que la confiance n’a jamais existé entre partenaires de la coalition.

Le déficit budgétaire croissant des trois années de gouvernement d’Allende (+ 33%en 1971, + 42% en 1972 et + 50% en 1973) finit par déchaîner l’inflation (509% en 1973). Marché noir et grèves reprennent. Dans les derniers mois du régime, la démocratie chrétienne et, avec elle, les classes moyennes lâchent Allende. Présidée par Patricio Aylwin, la DC prend la tête, avec les partis de droite, du mouvement de grève des mineurs d’El Teniente puis de ceux des transports publics, des petits commerçants, des professions libérales et enfin des camionneurs. Sur fond de complots, de vagues d’attentats et d’autodéfense armée, la DC accuse alors le gouvernement de «trahir la classe ouvrière qu’il avait promis de défendre».

Dans le même temps, les relations se sont détériorées entre l’UP et les forces armées. «Des milliers de délinquants défilaient dans les rues, cachés sous des passe-montagnes et armés de casques et de manches de pioche, a raconté Pinochet. Des milliers de guérilleros armés attendaient autour de la capitale pour venir assassiner les Chiliens. C’était le chaos.» Sept tentatives de putsch avortent. Parallèlement, les Etats-Unis accroissent leur aide aux militaires chiliens (13 millions de dollars en 1972, contre 1 million en 1970). Dans ce contexte, en juillet 1973, Allende demande au Parlement d’instituer la loi martiale pour six mois. «La subversion est en marche et les institutions de l’Etat sont en danger», explique-t-il. Le projet est repoussé par l’Assemblée. Fin juillet, un aide de camp d’Allende est assassiné par un commando d’extrême droite. Dans un pays paralysé, le Président est contraint de former un cabinet d’union nationale; les militaires lui apportent un soutien mesuré. Le commandant en chef de l’armée de terre, le général Carlos Prats, ami du Président, accepte le ministère de la Défense. Deux autres généraux prennent les portefeuilles des Travaux publics et du Trésor. Mais la grève des camionneurs, qui en est à sa sixième semaine, financée par Washington, empêche tout approvisionnement. Une vague d’attentats ensanglante le Chili. «Le pays est au bord de la guerre civile», prévient Allende, le 13 août, dans un discours interrompu par une panne d’électricité due à un attentat. A la fin du mois, les militaires abandonnent le gouvernement, les uns après les autres.

Allende est définitivement lâché le 23 août, lorsque le général Prats démissionne du cabinet et de ses fonctions de commandant en chef. Le Président, qui croit encore en la loyauté de Pinochet, le désigne comme successeur. En fait, le général complote depuis plusieurs semaines sous le nom de code de » Pinocchio! L’heure du golpe de estado a sonné.

11 septembre 1973. Le coup d’Etat.

A l’aube du 11 septembre 1973, alors qu’Allende se prépare à annoncer un référendum sur les institutions politiques, l’infanterie de marine se soulève à Valparaiso. Une junte, composée de Pinochet pour l’armée de terre, de l’amiral José Merino et des généraux César Mendoza (carabiniers) et Gustavo Leigh (armée de l’air), somme Allende de se rendre. Les tanks envahissent le centre de Santiago et font le siège du palais de la Moneda, où le Président s’est barricadé en compagnie de ses derniers fidèles. Tandis qu’il négocie la libération des employés de la présidence, on lui propose un avion pour quitter le pays. Des sources militaires le mettent en garde: l’avion devrait s’abîmer en mer après le décollage. Allende refuse et confirme sa décision «de résister par tous les moyens, même au prix de sa vie». Son discours est interrompu lorsque les rebelles s’emparent des émetteurs. Allende, coiffé d’un casque de combat, ceint de l’écharpe présidentielle et armé d’une Kalachnikov offerte par Castro, tire sur les chars. Les putschistes font donner l’aviation. Peu après, l’ambassadeur des Etats-Unis sable le champagne avec son staff.

Dans les décombres fumants, les militaires découvrent les corps de Salvador Allende et de son attaché de presse, Augusto Olivares. Le Président s’est suicidé. La nuit suivante, sa dépouille est transportée au petit cimetière de Vina del Mar (à 120 km de Santiago), où elle est inhumée anonymement sous une dalle de granit. Jusqu’à l’enterrement officiel d’Allende, en septembre 1990, des bouquets de fleurs déposés sur la tombe constitueront autant de pieds de nez à la dictature. Hortensia Bussi, femme du Président, et ses deux filles, Beatriz et Maria Isabel, partent en exil.

Répression aveugle Lorsqu’ils s’emparent de Santiago, les militaires craignent une résistance des partisans de l’UP. L’armée décide de frapper fort. En fait, l’opposition est faible, les armes stockées n’ont pas été distribuées, et peu de Chiliens sont prêts à défendre la démocratie. L’armée de terre se lance pourtant dans une répression aveugle. En intervenant contre l’ordre institutionnel, elle a perdu sa réputation surfaite d’armée constitutionnelle (elle a tenté une dizaine de putschs en trente ans). Elle va maintenant gagner ses galons dans l’horreur. Les opposants au golpe descendus dans les rues sont impitoyablement frappés, voire exécutés sur place. «Le rio Mapocho (fleuve qui traverse Santiago, ndlr) charriait les cadavres, se rappelle Diego, à l’époque militant communiste. La violence de la répression nous a pris de court, et de nombreux camarades ne pensaient plus qu’à se réfugier dans les ambassades étrangères.» Des milliers de jeunes sont parqués dans le stade de Santiago, torturés, violés. Beaucoup sont exécutés. La répression est féroce: on arrête, on rassemble, on fusille. Elle touche surtout les militants communistes, socialistes, ceux du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) et du Mapu. Près de 1800 personnes sont assassinées en quelques semaines.Officiellement, un mois après le coup d’Etat, on comptait plus de 5 000 détenus dans le stade de Santiago, 1 500 sur un bateau ancré à Valparaiso et plusieurs centaines dans des îles proches de la côte.

Dans un communiqué publié après le putsch, le chef de la démocratie chrétienne, Patricio Aylwin, félicite les nouveaux maîtres du Chili: «Le nouveau gouvernement mérite la coopération patriotique de tous les secteurs de la société. Les traditions portent à croire que les forces armées, dès qu’elles auront accompli les tâches dont elles se sont chargées pour éviter la destruction qui menaçait la nation, remettront le pouvoir au peuple souverain.» Un demi-million de Chiliens est contraint à l’exil en Argentine, au Mexique, en France, en Allemagne, dans les pays scandinaves. Le gouvernement établit des listes de proscription, tandis que des milliers de syndicalistes sont déportés vers les terres australes (les relegados). Le Parlement est fermé, les partis de gauche et les syndicats sont interdits, les autres partis «suspendus». Toute tentative de manifestation est sévèrement réprimée. Des camps de prisonniers sont ouverts dans chacune des treize provinces. Couvre-feu, état de siège et état d’urgence sont décrétés sur un Chili vaincu et humilié. «Nos communiqués minoraient systématiquement l’ampleur de la répression contre les humanoïdes marxistes, nous a affirmé en 1989 le général Manuel Contreras, l’ancien chef de la Dina. Nous devions terroriser le peuple pour l’empêcher de se soulever. Le recours à la torture était systématique et les ordres venaient du plus haut niveau.»

Plébiscites Pinochet, en effet, a créé sa police politique, la Direccion de investigacíon nacional, qui ne répond qu’à lui et traque les opposants. Enlèvements, disparitions et tortures dans des centres «spécialisés», comme ceux de Villa Grimaldi, Tres Alamos, Calle Londres ou Borgono (pour la capitale), se multiplient. Les supplices de l’électricité, de la baignoire, de l’émasculation, de l’amputation des doigts et des oreilles deviennent monnaie courante. Certaines unités se spécialisent même dans l’assassinat des prisonniers par enfermement dans un grand sac avec un condor, le rapace des Andes » Cependant, l’assassinat du général Carlos Prats, le 30 septembre 1974 à Buenos Aires, où il a trouvé refuge, et l’attentat meurtrier à la voiture piégée en plein centre de Washington contre Orlando Letellier, ancien ministre des Affaires étrangères d’Allende, en septembre 1976, mettent le régime Pinochet au ban des nations. Les deux meurtres ont été commis par Michael Townley, membre de la Dina, sur ordre du général Contreras qui contrôle la police secrète. En 1977, Pinochet remplace la Dina par la CNI (Centrale nacional de investigaciones), mais la violence reste la même. Des escadrons de la mort font aussi leur apparition.

Pinochet, d’abord chef de la junte, s’est tour à tour fait nommer chef suprême de la nation, chef de l’Etat et enfin président de la République en décembre 1974. Il abandonne peu à peu son uniforme et ses lunettes noires pour le costume civil, sourire aux lèvres et le verbe populiste. «J’ai toujours été une bonne personne. Je salue les dames, je fais des caresses aux enfants, j’aide les pauvres. En fait, je suis un démocrate » à ma manière», aime-t-il confier. Le général cherche surtout à améliorer son image tout en préparant une nouvelle Constitution. Il finit par organiser un référendum, le 4 janvier 1978. A la proposition «Face à l’agression internationale lancée contre notre patrie, j’appuie le général Pinochet dans la défense de la dignité du Chili, et je réaffirme la légitimité du gouvernement de la République ["]», une écrasante majorité de Chiliens répond oui. Fort de ce résultat, le général en profite pour épurer l’armée des officiers peu sûrs: le général Leigh est de ceux-là. Dans la foulée, huit généraux d’aviation sont mis à la retraite tandis que dix autres démissionnent. Entre-temps, la loi du 19 avril 1978 a amnistié tous les crimes et délits commis par des militaires, des policiers et des agents de sécurité du régime.

En septembre 1980, un deuxième référendum approuve la nouvelle Constitution et désigne Pinochet comme président pour un mandat de neuf ans. La Constitution prévoit qu’à l’issue de ce mandat les citoyens se prononcent de nouveau par référendum sur le prochain candidat choisi » par les commandants en chef des armées. Cette disposition vise bien sûr Pinochet, qui régnerait alors jusqu’en 1997. L’article 45 de la Constitution lui accorde également de devenir sénateur à vie après son dernier mandat.

Libéralisme sauvage Tout à la répression, le gouvernement militaire abandonne les rênes de l’économie aux monétaristes adeptes de l’école de Chicago, fondée par Milton Friedman. Les «Chicago Boys» (qui placent la stabilité monétaire au centre de tout) trouvent dans la dictature un prodigieux laboratoire pour mettre en oeuvre leur libéralisme sauvage: pas de grève, pas de syndicats, pas de contestation sociale » et une police omniprésente. Dans un premier temps, les droits de douane sont supprimés en pratique et le Chili est inondé de produits étrangers. Suivent privatisations, licenciements collectifs, coupes claires dans les budgets de l’éducation et de la santé, chute vertigineuse des salaires » Entre 1976 et 1980, le taux de croissance est de 7% l’an, mais les faillites se multiplient, le système financier s’enraye et le mécontentement populaire inquiète les autorités. Neuf ans après le coup d’Etat, le peso a perdu 50% de sa valeur, 30% de la population active est au chômage, les exportations ont chuté de 18%, l’industrie est au point mort, le déficit de la balance des paiements se monte à 680 millions de dollars et la dette extérieure s’élève à 18 milliards. Tous les indicateurs sont au rouge. Les classes moyennes sont ruinées. L’échec du modèle ultralibéral est consommé le 15 décembre 1982 avec une grande manifestation dans les rues de Santiago aux cris de «Pain, travail, justice et liberté!».

Etat de siège La faillite des «Chicago Boys» entraîne la généralisation des protestas, puis des appels à la grève générale. Afin de désamorcer le mécontentement, Pinochet publie, le 14 janvier 1983, une liste de 79 exilés politiques autorisés à rentrer au Chili. Peine perdue. Les Chiliens semblent avoir vaincu la peur. La mobilisation des poblaciones se poursuit. Le 11 mai 1983, la première journée de «protestation civile» est organisée par la Confédération des travailleurs du cuivre. De violents heurts font deux morts parmi les manifestants et des dizaines de blessés à Santiago. Les ménagères, qui défilaient sous le gouvernement d’Unité populaire en frappant sur des casseroles pour protester contre la pénurie, reprennent du service contre le régime. L’armée anticipe les manifestations par de violentes rafles dans les bas quartiers et réinstitue le couvre-feu. Les partis démocrate chrétien, radical, libéral et socialiste modéré se regroupent dans des structures tels le Manifeste démocratique ou le Projet démocratique national (Proden). Chaque manifestation provoque son lot de morts et de blessés. Dans l’espoir de désamorcer la tension, Pinochet annonce le 19 août un programme de grands travaux censés créer 80 000 emplois. Un mois plus tard, pour le dixième anniversaire du coup d’Etat, cinq personnes sont tuées. Fin septembre, le mouvement se radicalise: le Mouvement démocratique populaire, formé du Parti communiste, du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) et du Parti socialiste de Clodomiro Almeyda ­ ancien ministre des Affaires étrangères d’Allende ­, appelle à manifester pour chasser les militaires. Le 16 octobre, six manifestants trouvent la mort.

Certains officiers commencent à critiquer la participation de l’armée au maintien de l’ordre. En décembre 1983, le Front patriotique Manuel-Rodriguez (FPMR), émanation du Parti communiste, entame la lutte armée contre le régime. Il se spécialise dans l’assassinat de carabiniers et échoue, le 7 septembre 1986, dans un attentat à la roquette contre le dictateur.

Pinochet cède du terrain. Le 11 mars 1984, il annonce, sans en fixer la date, un référendum sur une réforme constitutionnelle afin de «poser les bases d’un rétablissement de la démocratie au Chili». Mais les protestas redoublent. Le 27 mars, le Chili est paralysé par la grève et, pour la première fois, les quartiers résidentiels de Santiago participent au mouvement. Toute l’année, les manifestations se poursuivent. Le 4 septembre, une protesta est très brutalement réprimée. Dans le bidonville la Victoria, symbole de la résistance, le prêtre français André Jarlan est assassiné par un caporal. L’état de siège est réinstauré.

«L’exemple chilien»

A partir du 11 février 1985, un étrange personnage apparaît dans les couloirs du palais présidentiel. Hernan Büchi, 42 ans, chevelu en blazer qualifié de «rock star» ou de «hippie économiste», vient d’être nommé ministre des Finances. Ancien de Columbia University, l’homme est une forte tête et un anticonformiste. Avant le coup d’Etat militaire, il ne cachait pas sa sympathie pour le MIR, mais a renié ses convictions de jeunesse.

L’Eglise traditionnelle et les durs du régime ne font aucune confiance à ce protégé de Lucia, la femme de Pinochet. Tour à tour conseiller à l’Economie, sous-secrétaire d’Etat à la Santé, directeur général des Banques et enfin ministre des Finances, il trouve dans la dictature l’occasion de mettre en pratique ses idées. Friedmanien pragmatique et fort de l’état d’urgence, il impose une nouvelle cure d’austérité. Cette fois-ci, la recette fonctionne. En quatre ans (1985-1989), le développement des mines d’or et d’argent, des dérivés du pétrole, de l’industrie forestière, de la pêche et de la culture des fruits rend la balance commerciale bénéficiaire. La croissance se poursuit à marche forcée sans excès inflationniste, le budget est excédentaire et la dette extérieure en réduction. Mieux, les investissements étrangers ­ notamment australiens, européens et américains­ affluent de nouveau. Toute l’Amérique latine lorgne vers «l’exemple chilien». En oubliant que plus du tiers des 13 millions de Chiliens restent sur la touche et que le Smic équivaut à 500 F. Pourtant, les Chiliens s’accrochent à un développement arraché «aux larmes et à la douleur». Fort de ces bons résultats, Pinochet se fait désigner candidat à la présidence pour l’élection de1989. Un référendum, le 5 octobre 1988, doit confirmer ce choix. Le 27 août 1988, Pinochet met fin à l’état d’urgence. Le 30, la junte le désigne à la candidature pour la présidence jusqu’en 1997. Dans la foulée, les partis politiques sont légalisés et tous les exilés autorisés à rentrer au pays. Mais les partis d’opposition, des socialistes-marxistes à la droite libérale, se regroupent au sein de l’Accord pour le non (à la candidature Pinochet). Le 31 septembre, dans une allocution télévisée, le général demande aux électeurs de lui pardonner ses erreurs éventuelles: «Si j’ai fait quelque chose de mal, pardonnez-moi, supplie-t-il. Mais je crois que quand vous ferez l’addition, il y aura plus de points positifs en ma faveur que de négatifs.» Le lendemain, une gigantesque manifestation regroupe dans les rues de Santiago plus d’un million de personnes en faveur du non. Et le 5 octobre, le dictateur est victime des urnes: le non recueille 56% des suffrages exprimés. «Je respecterai les résultats. Le Chili poursuivra son chemin jusqu’à la pleine démocratie sans que rien ni personne ne puisse l’arrêter», assure Pinochet.

Retraite assurée Divisé entre ses ambitions et le verdict des électeurs, Pinochet s’attache à organiser des élections tout en multipliant les embûches. La Ley organica del Banco central, par exemple, impose l’autonomie de la Banque centrale ­ jusqu’à présent contrôlée par l’Etat ­ et lui interdit de financer des dépenses publiques. Une loi sur les forces armées impose un budget militaire qui «ne peut pas être inférieur à celui de l’année précédente, en valeur constante». Les hommes de confiance du général, tous officiers supérieurs, sont implantés dans les conseils d’administration des principales entreprises publiques et privées.

Un Conseil de sécurité nationale est par ailleurs prévu par la Constitution de 1980, et les commandants en chef des armées, le directeur général des carabiniers et certains anciens ministres en sont membres de droit. Dernière nasarde à une classe politique qu’il méprise, le dictateur relègue le futur Congrès à Valparaiso. Il conserve pour sa part ses fonctions de commandant en chef de l’armée de terre jusqu’en mars 1998, puis devient sénateur à vie.

14 decembre 1989. La junte à terre. Que le dictateur s’en aille!» Vers 21h30, le 14 décembre 1989, la joie éclate enfin au Chili. Des centaines de milliers de personnes convergent en chantant vers le centre de Santiago pour une nuit de délire. Patricio Aylwin, candidat unique de l’opposition regroupée au sein de la Concertation des partis pour la démocratie remporte la présidentielle avec 55,2% des suffrages contre le candidat de la junte, Hernan Büchi (29,4%). Aylwin, dans son premier message, n’omet pas de rendre hommage aux forces armées. L’homme, qui, en 1973, avait mis de longs mois à prendre ses distances avec les militaires, confirme la couleur. Le gouvernement de «transition vers la démocratie» qui entre en fonction en mars 1990 suivra les rails des militaires. Un peu plus de social, plus de libertés, beaucoup moins de répression » mais un profond respect pour «l’oeuvre accomplie» par Pinochet. En 1994, son successeur, le démocrate-chrétien Eduardo Frei, ne changera pas la ligne.

Juste avant de quitter le pouvoir, Pinochet ordonne la dissolution de sa police secrète, la CNI. Toutes les archives de «cet organisme qui a servi [son] gouvernement et n’a plus de raison d’être», selon le dictateur, sont détruites ou transférées à l’armée de terre. En l’absence de preuves, il devient donc difficile pour le nouveau gouvernement, s’il en avait eu le désir, de diligenter des enquêtes. Quelques mois après le retour de la démocratie, une commission a été créée pour faire la lumière sur les crimes commis durant la dictature. Mais, soucieuse de ne pas offusquer l’état-major, elle a pris soin de mettre sur le même plan les exactions gouvernementales et les actes de terrorisme.

Un rapport de 2000 pages est rendu public un an après l’accession d’Aylwin à la présidence. Il fait état de 2 279 personnes assassinées par des agents de la dictature, de 641 morts «dans des conditions non élucidées» et de 957 «détenus disparus». En demandant «pardon aux familles», Aylwin a bien souligné que «l’Etat et la société dans son ensemble sont responsables et débiteurs à l’égard des victimes». Mais il n’a rien fait pour accélérer les actions judiciaires. Un temps réfugié à la Colonie Dignidad, secte composée d’anciens nazis et de leurs descendants à 200 km au sud de Santiago, le général Contreras, ancien chef de la Dina, a bien été arrêté. Mais «la démocratie chilienne n’est pas assez forte pour emprisonner 2 000 officiers coupables», affirment aujourd’hui encore de hauts responsables chiliens.

Gérard Thomas

Source Libération 14 novembre 1998
Voir aussi : Rubrique Histoire, rubrique Amérique Latine, Chili, Rubrique Politique, Affaires,

Syrie : parions sur la voie du compromis, par Edgar Morin

strategie

Décider c’est parier. Décider l’intervention en Syrie, plus de deux ans après le début d’une protestation pacifique dont la répression a provoqué une horrible guerre civile, est un pari risqué. Une telle intervention dès le début pour soutenir des résistants en majorité démocrates aurait été risquée, mais elle aurait couru des risques moindres qu’aujourd’hui.

L’utilisation du gaz sarin sur une population civile est avérée. Reste à prouver que ces gaz ont été employés par l’armée régulière, et non par un éventuel groupe rebelle « al-qaïdiste » ou autre. Haute probabilité ne signifie pas certitude. Le mensonge américain sur les armes de destruction massive de Saddam Hussein crée un doute qui pèse sur les esprits.

Même s’il était enfin prouvé que M. Al-Assad a employé ce gaz contre son propre peuple, même si le gaz est une arme prohibée depuis la première guerre mondiale et n’a pas été utilisé même au cours de la seconde, cette arme immonde ne massacre pas plus les civils que les bombardements massifs à gros calibres et bien entendu la plus petite bombe atomique. Toutefois, c’est un pas de plus dans l’horreur d’une guerre. Que cette tuerie déclenche une réaction morale tardive qui se traduit en intervention militaire, cela se comprend. Mais nous sommes devant une contradiction énorme : intervenir, c’est parier dangereusement, mais ne pas intervenir c’est parier non moins dangereusement, et nous payons déjà les conséquences de ce pari passif, comme l’a été le pari passif de la non-intervention pendant la guerre d’Espagne en 1937. Les ennemis de l’intervention ont montré ses dangers. Les ennemis de la non-intervention ont montré ses dangers. Ajoutons que dans l’un et l’autre cas, il est impossible de prédire la chaîne des interactions et rétroactions qui vont suivre.

Le pari d’intervention est un pari limité à des frappes de « punition ». Il n’est prévu aucune intervention au sol, et il semble difficile de penser que ces frappes puissent atteindre des objectifs capables de renverser la situation en Syrie. La guerre civile est déjà en fait une guerre internationale : l‘Iran, la Russie, le Hezbollah y participent du côté du régime ; des aides limitées parviennent aux rebelles de la part de pays arabes et occidentaux, des volontaires islamistes de multiples pays participent aux combats. Une intervention accroît les débordements du conflit hors Syrie, notamment au Liban, ce qui risque de transformer une guerre internationale limitée en un embrasement plus large : elle serait une aventure dont les effets sont inconnus.

EFFETS NÉGATIFS PROBABLES

Toute action en situation incertaine risque d’aller à l’encontre de l’intention qui l’a provoquée. C’est ce qui est arrivé au « printemps arabe » de Tunisie et d’Egypte. En Libye, la conséquence de l’élimination de Kadhafi a été le développement d’Al-Qaida au Sahel. On ne peut donc éliminer l’idée que l’intervention éventuelle ait des effets positifs très limités et des effets négatifs très grands. On ne peut éliminer qu’elle ajoute de l’huile sur un brasier et provoque son extension. On ne peut éliminer l’idée que la « punition » dégénère en punissant les punisseurs. Elle est de plus mal partie : pas de légitimité de l’ONU, pas de soutien affirmé des pays arabes, défection anglaise. Un vote négatif du Congrès américain conduirait à l’inaction, car la France ne saurait intervenir seule.

Mais l’inaction est elle-même un pari très dangereux, car la logique aboutit soit à une victoire implacable et épouvantable de M. Al-Assad, soit, en cas de défaite du président syrien, à une nouvelle guerre civile entre rebelles laïques et démocrates, sunnites, alaouites, kurdes, djihadistes, et à une décomposition de la Syrie en fragments ennemis, ce qui est le chemin que prend l’Irak, stimulé par les conflits interreligieux et interethniques de Syrie.

On ne peut donc échapper à la contradiction qu’en essayant la seule voie qui arrêterait la spirale des pires périls de l’intervention et de la non-intervention. C’est le compromis. Un tel compromis doit commencer par être un compromis entre les puissances. Un accord pourrait se faire sur le compromis entre la Russie, l’Iran, les nations arabes, les nations occidentales, peut-être sous l’égide de l’ONU, et proposé, voire imposé aux combattants. Il peut sembler inconcevable à beaucoup que Bachar Al-Assad ne soit pas éliminé. Mais la démocratie n’a été rétablie au Chili qu’avec un compromis qui a laissé le bourreau Pinochet deux ans à la tête de l’Etat et six ans à la tête de l’armée. L’irrésistible processus pacifique a abouti à la condamnation de Pinochet. Si une paix avait été conclue en Algérie en 1956 sur un compromis temporaire, la France n’aurait pas couru le risque d’une dictature militaire qu’a pu éviter le « coup de judo » de De Gaulle, l’Algérie n’aurait pas sombré dans la dictature du Front de libération nationale (FLN), on aurait évité tant de massacres ultimes provoqués par l’Organisation armée secrète (OAS) et le FLN.

Le compromis devrait se faire sous garantie internationale, voire avec la présence de forces de l’ONU. Il arrêterait les massacres et le processus de décomposition de la Syrie. Il arrêterait – avec la radicalisation actuelle – l’irrésistible progression d’Al-Qaida. Il inhiberait les puissances déchaînées de mort et de folie. Entre des impératifs éthico-politiques contradictoires, il constitue le plus prudent pour la Syrie, le Moyen-Orient, la planète. Ce n’est pas la solution, mais c’est le vrai moindre mal et c’est la possibilité d’une évolution pacifique. C’est donc le troisième pari qu’il faut tenter, incertain et risqué, mais moins que les deux autres, et, lui, humain et humanitaire pour un peuple martyr.

 Edgar Morin

Source : Le Monde 04/09/2013

Voir aussi : Rubrique Politique Internationale, rubrique Syrie,

En finir (vraiment) avec l’ère Pinochet

Chili été 2011

Par Victor de La Fuente

Des centaines de milliers de personnes dans les rues des grandes villes du pays (1), et ce depuis plusieurs mois ; le maire de Santiago qui suggère de faire appel à l’armée pour éviter que la commémoration du 11 septembre 1973 (date du coup d’Etat contre le président Salvador Allende) ne fasse l’objet de débordements : le Chili vit une période inédite.

Jamais, depuis la fin de la dictature en 1990, le pays n’avait connu d’aussi importantes mobilisations. Jamais, depuis 1956, un gouvernement démocratique n’avait fait face à une telle contestation populaire. A l’origine de ce mouvement, les étudiants ont placé le gouvernement de M. Sebastián Piñera (droite) dans une position délicate : sa cote de popularité – 26 % – fait d’ores et déjà de lui le président le moins populaire depuis le retour à la démocratie.

Cette longue bande de terre qui longe l’océan Pacifique était pourtant le dernier pays de la région où l’on attendait une telle effervescence. Le « jaguar » latino-américain, « modèle typiquement libéral » (2), ne faisait-il pas l’admiration des éditorialistes en vue ? La stabilité politique y était assurée, expliquaient-ils, puisque « la réalité y avait fini par éroder les mythes et les utopies de la gauche, la plaçant (…) sur le terrain de la réalité, douchant ses fureurs passées et la rendant raisonnable et végétarienne [sic] (3) ». Le 28 avril 2011, pourtant, les étudiants chiliens montraient les dents. Et pas les molaires.

Ce jour-là, les étudiants des établissements publics et privés dénoncent le niveau d’endettement qu’implique l’accès à l’éducation supérieure. Dans un pays où le salaire minimum s’établit à 182 000 pesos (moins de 300 euros) et le salaire moyen à 512 000 pesos (moins de 800 euros), les jeunes déboursent entre 170 000 et 400 000 pesos (entre 250 et 600 euros) par mois pour suivre un cursus universitaire. En conséquence, 70 % des étudiants s’endettent, et 65 % des plus pauvres interrompent leurs études pour des raisons financières (4).

Réunissant huit mille personnes, cette première manifestation ne semble pas, a priori, promise à un quelconque avenir. Elle vient néanmoins gonfler un peu plus le fleuve de la protestation sociale, déjà nourri par diverses mobilisations à travers le pays : en faveur d’une meilleure redistribution des profits liés à l’extraction du cuivre à Calama, du maintien du prix du gaz à Magallanes, de l’indemnisation des victimes du tremblement de terre de janvier 2010 sur la côte, du respect des Indiens Mapuches dans le sud (5), ou encore de la diversité sexuelle à Santiago. Au mois de mai, le projet HidroAysén avait lui aussi participé à unir un peu plus les Chiliens – contre lui.

Piloté par la multinationale italienne Endesa-Enel, associée au groupe chilien Colbún, et soutenu par le gouvernement, les partis de droite et certains dirigeants de la Concertación (6) (centre-gauche), ce projet de construction de cinq immenses barrages en Patagonie avait été approuvé sans la moindre consultation citoyenne. Devant l’ampleur de la mobilisation (plus de trente mille personnes à travers le pays), le gouvernement se trouve dans une situation compliquée.

En juin, la mobilisation étudiante atteint sa vitesse de croisière : le 16 se produit la première manifestation de deux cent mille personnes – la plus grande depuis la période de la dictature. Organisant des grèves massives et bloquant des lycées, les manifestants dénoncent la « marchandisation de l’éducation » et exigent « un enseignement gratuit et de qualité » : une revendication qui remet en cause les fondations mêmes du « modèle chilien », hérité de la dictature (lire dans cette page « Un héritage encombrant »). Dans les rues, les étudiants ne s’y trompent pas, qui scandent « Elle va tomber, elle va tomber, l’éducation de Pinochet ! », en référence aux slogans entendus lors des manifestations contre la dictature, il y a plus de vingt ans (« Elle va tomber, elle va tomber la dictature de Pinochet ! »).

Car si le Chili de Pinochet a constitué un « laboratoire » pour les politiques néolibérales, c’est aussi dans le domaine de l’éducation. Le rêve que l’économiste monétariste Milton Friedman formulait en 1984, les généraux y avaient travaillé dès leur prise du pouvoir.

Rares en 1973, les écoles privées accueillent désormais 60 % des élèves dans le primaire et le secondaire. Moins de 25 % du système éducatif est financé par l’Etat, les budgets des établissements dépendent, en moyenne, à 75 % des frais d’inscriptions. D’ailleurs, l’Etat chilien ne consacre que 4,4 % du produit intérieur brut (PIB) à l’enseignement, bien moins que les 7 % recommandés par l’Unesco. Dans le domaine de l’université – cas unique en Amérique latine –, il n’existe dans le pays aucun établissement public gratuit. Selon le sociologue Mario Garcés, les réformes Pinochet – maintenues et approfondies par les différents gouvernements depuis la chute de la dictature – ont perverti la mission du système éducatif : il visait à l’origine à favoriser la mobilité sociale ; il assure désormais la reproduction des inégalités (7).

Mais – interrogent les étudiants, auxquels n’ont pas échappé les discours satisfaits sur le « développement » de l’économie chilienne (qui lui a ouvert les portes de l’OCDE en décembre 2009) – si l’éducation était gratuite il y a quarante ans, alors que le pays était pauvre, pourquoi devrait-elle être payante aujourd’hui, alors qu’il est devenu (plus) riche ? Une question qui suffit à faire basculer tout une logique cul par-dessus tête, et dont la portée dépasse évidemment le domaine de l’éducation. Comme les revendications étudiantes : tenue d’une Assemblée constituante pour promouvoir une véritable démocratie, la renationalisation du cuivre (8) ou encore la réforme fiscale ; il s’agit, au bout du compte, « d’en finir avec l’ère Pinochet ». Suspicieux face à des dirigeants politiques qui ne leur inspirent plus confiance, les manifestants exigent que l’avenir du système éducatif soit soumis à un référendum (pourtant interdit par la Constitution).

Dénoncer les partis politiques ne signifie pas nécessairement promouvoir une forme d’apolitisme béat. Les étudiants ont occupé les sièges de la chaîne de télévision (Chilevisión), de l’Union démocrate indépendante (UDI – le parti issu du pinochétisme) ainsi que celui du Parti socialiste, identifiés comme trois symboles du pouvoir. Les discours apologétiques d’une gauche institutionnelle qui se dit volontiers coupable d’avoir « trop demandé » – déclenchant ainsi la colère, inévitable, des possédants en 1973 – ou ceux visant à promouvoir le retrait de l’Etat, ne semblent pas avoir prise sur une génération qui n’a pas connu le putsch. Les manifestants n’hésitent pas, d’ailleurs, à réhabiliter la figure de l’ancien président, Salvador Allende : ses discours sur l’éducation, prononcés il y a plus de quarante ans, ont récemment battu des records de consultation sur Internet ; son effigie apparaît de nouveau dans les manifestations, où des pancartes proclament que « les rêves d’Allende sont à portée de main ».

Cette clarté politique n’a pas affaibli le mouvement étudiant – bien au contraire. Ils ont reçu le soutien des universitaires, des enseignants du secondaire, des associations de parents d’élèves, de différentes organisations non gouvernementales (ONG), réunies autour de l’Association chilienne des ONG, Accion (9), et de syndicats importants (professeurs, fonctionnaires, personnels de santé, etc). Bien souvent, la solidarité s’organise pour soutenir les manifestants occupant un établissement, sous la forme de paniers de nourriture que l’on apporte aux « bloqueurs », par exemple. Selon les sondages, pourtant commandités par des médias tous proches du pouvoir, les étudiants jouissent du soutien de 70 % à 80 % de la population.

Alors, pourquoi maintenant ? Certes, le Chili a déjà connu des mobilisations étudiantes, notamment la « révolution des pingouins » (10), en 2006, sous la présidence de Mme Michelle Bachelet (centre-gauche). Toutefois, jamais les manifestations n’attirèrent autant de monde : pendant deux décennies, les gouvernements de centre-gauche de la Concertación parvinrent à administrer l’héritage de la dictature tout en réduisant la pauvreté. Mais en accentuant les inégalités : à l’heure actuelle, le Chili figure au nombre des quinze pays les plus inégaux de la planète (11). Peu à peu, les espoirs de transformation liés à la chute de la dictature ont été douchés, cependant que s’accumulaient les dettes des étudiants.

L’injustice du système est peut-être apparue sous un jour plus cru avec l’arrivée au pouvoir de M. Piñera, lequel s’est vite donné pour mission de renforcer – encore – les logiques de marché au sein du système éducatif. Les conflits d’intérêts au sein du cabinet ont par ailleurs mis en évidence certaines dérives : le ministre de l’éducation de M. Piñera, M. Joaquín Lavín, était également fondateur et actionnaire de l’Université du développement, un établissement privé (12).

La réponse du gouvernement, pour l’heure, consiste à tenter de criminaliser les manifestants. La presse ne manque pas de souligner les exactions de fractions violentes, parfois infiltrées par des policiers en civil (comme l’ont démontré de nombreuses vidéos et photographies (13)). Le 4 août, estimant qu’il y a « une limite à tout », M. Piñera faisait interdire une manifestation sur l’avenue Alameda (choisie par les étudiants parce qu’évoquée par Allende dans son ultime discours) : la répression y fut systématique, avec plus de 870 interpellations. Mais la violence policière n’a fait qu’accroître le soutien populaire aux manifestants. Le soir même, les cacerolazos (manifestations au cours desquelles chacun maltraite une casserole) retentissaient à travers le pays : l’intransigeance gouvernementale avait transformé le défilé en « protestation nationale », terme utilisé pour décrire… les rassemblements en faveur de la démocratie à l’époque de la dictature.

Les étudiants demeurent mobilisés. Avec l’ensemble de leurs soutiens – qui ne ne se cantonnent plus aux classes moyennes, la brèche est ouverte.

Le Monde Diplomatique septembre 2011

 

(1) Plus de deux cents mille personnes les 16 et 30 juin, le 14 juillet puis, à nouveau les 9 et 18 août).

(2) El regreso del idiota, Alvaro Vargas Llosa, Plinio Apuleyo Mendoza, Carlos Albero Montaner, préface de Mario Vargas Llosa, Random House S.A., Mexico, 2007.

(3) Ibid. Lire également Franck Gaudichaud, « Au Chili, les vieilles lunes de la nouvelle droite », Le Monde diplomatique, mai 2011.

(4) « Estudio sobre las causas de la deserción universitaria », Centro de Microdatos, Département d’Economie, Université du Chili.

(5) Lire Alain Devalpo, « Mapuches, les Chiliens dont on ne parle pas », La valise diplomatique, 15 septembre 2010.

(6) La Concertation pour la démocratie est une alliance de centre gauche, aujourd’hui composée de quatre partis (Parti socialiste [PS], Parti pour la démocratie [PPD], Parti démocrate-chrétien [PDC] et Parti radical social-démocrate [PRSD]) qui a gouverné pendant vingt ans, à la chute de la dictature.

(7) Mario Garcés Durán, directeur de l’organisation non gouvernementale (ONG) Education et communication (ECO). Entretien avec la BBC Monde.

(8) L’entreprise d’Etat d’extraction du cuivre Codelco n’a jamais été privatisée, mais la dictature a ouvert de nouvelles concessions au profit de multinationales. La Concertación a suivi la même politique. A l’heure actuelle, 70 % du cuivre chilien est exploité par des entreprises étrangères. Voir le site du Comité de défense et de réappropriation du cuivre.

(10) Image due à la couleur des uniformes blancs et noirs des élèves des collèges publics.

(11) Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) ; « Rapport régional sur le développement humain pour l’Amérique latine et les Caraïbes » (pdf).

(12) Le ministre de l’éducation Joaquín Lavín a été remercié en plein conflit, le 18 juillet. M. Piñera l’a maintenu au sein de son cabinet. Le nouveau ministre de l’éducation se nome Felipe Bulnes.

(13) Voir par exemple « Carabineros infiltrados en protestas » sur le site de la chaîne Chilevision.

 

Un héritage encombrant

Constitution
La Constitution en vigueur date de 1980 : elle fut approuvée (grâce à la fraude) sous la dictature. Antidémocratique, elle assure presque mécaniquement la moitié des sièges du Sénat et de la Chambre des députés à la droite chilienne, pourtant minoritaire.

Education
En 1981, Augusto Pinochet réforme le système universitaire et élimine l’éducation supérieure gratuite. Le 10 mars 1990, la veille de son départ, il promulgue la Loi organique constitutionnelle de l’enseignement (LOCE), qui réduit encore le rôle de l’Etat dans l’éducation et délègue de nouvelles prérogatives au secteur privé.

Protection sociale
En 1980, la dictature privatise le système de retraites (Décrets 3.500 et 3.501 proposés par le frère de M. Piñera, José). En 1981 sont créés les Isapres, systèmes de santé privés. Ils ne seront pas renationalisés lors du retour à la démocratie.

Médias
Le jour du coup d’Etat, la junte publie le bando 15 (arrêt n° 15) qui interdit tous les journaux sauf El Mercurio et La Tercera, à l’origine des deux groupes de presse qui contrôlent le secteur des médias chiliens aujourd’hui.

Voir aussi : Rubrique Amérique Latine , Chili, On Line, Du retour des Chicago boys,

Chili : les étudiants se soulèvent contre les restes de l’ère Pinochet

Le Chili est en proie à un mouvement de contestation estudiantin sans précédent depuis le retour à la démocratie, en 1990. Mardi 9 août, plusieurs dizaines de milliers de manifestants (150 000 selon les organisateurs, 70 000 selon la police) ont battu le pavé de six villes du pays, dont Santiago, sa capitale, pour réclamer une réforme en profondeur du système éducatif et universitaire du pays.

Démarré en juin dernier, ce mouvement a été lancé par le corps enseignant et la jeunesse étudiante, représentée par exemple par Camila Vallejo, militante des jeunesses communistes chilienne et présidente de la Fédération des étudiants de l’université du Chili. Soutenus par près de 80 % de la population, selon un sondage, ils interpellent le gouvernement conservateur de Sebastian Pinera, le milliardaire élu en 2010, pour en finir avec le système éducatif hérité de l’époque Pinochet.

Un système libéralisé par Pinochet

« ¡ Y va a caer, y va a caer, la educación de Pinochet ! » (« Et elle va tomber, et elle va tomber, l’éducation de Pinochet ! ») scandaient les manifestants durant la marche organisée à Santiago. Le système éducatif chilien fonctionne essentiellement sur le modèle de l’université privée. Les facultés publiques, sous-dotées, n’ont pas bonne réputation.

Petit rappel historique : après le coup d’Etat et la chute du président Allende le 11 septembre 1973, le nouveau pouvoir réduit les dépenses publiques. Dans le domaine de l’éducation, le gouvernement décide, entre autres, une réduction drastique de ses programmes d’aides, dont les bourses pour les étudiants modestes. En 1980, la réforme de l’université permet de libéraliser le système. Désormais, chaque formation a son propre prix, et les diplômes, en fonction de l’établissement, donnent accès à des emplois plus ou moins bien rémunérés.

Endettement sur quinze ans

Aujourd’hui, les manifestants reprochent à l’Etat de ne consacrer que 4,4 % de son PIB à l’éducation, bien en deçà des 7 % recommandés par l’Unesco. Le Chili jouit pourtant d’une croissance solide : 9,8 % au premier trimestre 2011, un chiffre inédit depuis seize ans.

« L’université coûte l’équivalent de 400 à 600 euros mensuels, qu’elle soit publique ou privée. Je paie 600 euros par mois pour la scolarité de mon fils à l’université Adolfo Ibanez. Imaginez lorsque vous avez trois ou quatre enfants à charge pour un salaire moyen de 900 euros. C’est impossible de joindre les deux bouts », observe un fonctionnaire et diplomate chilien résidant à Santiago. C’est pourquoi les étudiants et leurs parents s’endettent en contractant des emprunts, parfois sur quinze ans, afin de s’inscrire dans le supérieur.

Si la mobilisation de mardi a marqué un record de participation à travers tout le pays, les revendications estudiantines ne sont pas nouvelles. En 2006, la présidente socialiste, Michelle Bachelet, à peine élue, faisait face à un mouvement de contestation des étudiants contre le prix des transports et des tarifs scolaires, comme l’a raconté Rodrigo Torres, étudiant au Chili à l’époque, sur le blog Carnet du Chili. Sur le fond, rien n’a réellement changé.

« Cacerolazo »

La manifestation de mardi s’est achevée par des heurts entre policiers et manifestants, qui ont employé, pour la première fois depuis les années 1980, les bruits de casserolles, appelés « cacerolazo ». Le chef de l’Etat, dont la côte de popularité n’est qu’à 26 %, selon un récent sondage, a réuni, ce mercredi, son équipe gouvernementale. Il pourrait par exemple décider d’assouplir les exigences pour l’obtention des prêts étudiants et étendre l’accès aux bourses universitaires.

Mais la contestation semble s’étendre à d’autres problématiques que la seule question éducative. « Plus qu’un mouvement étudiant, c’est un ras-le-bol face à un système dont la grande majorité se sent exclue, car si l’éducation est un désastre, le systeme de santé en est un aussi », note ainsi Helen Herting, une lectrice du Monde.fr résidant au Chili.

Mathias Destal (Le Monde)

 

Voir aussi : Rubrique Chili,Cinéma Nostalgie de la lumière, Histoire, rubrique Education, rubrique Amérique Latine,

Borges jouait du caractère informe de la réalité

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Pour Borges l’essentiel de la réalité se trouvait dans les livres.

Durant les dernières années de la vie de Jorge Luis Borges, l’auteur Alberto Manguel (1), alors étudiant à Buenos Aires, fut chargé par l’écrivain argentin atteint de cécité, de lui faire la lecture. En 2003, Manguel tire un livre de son inoubliable expérience de jeunesse : Chez Borges (2) réédité à l’occasion de la publication des œuvres complètes de Borges à la Pléiade, épuisées depuis des années. Rencontre.

Comment Borges vous a-t-il sollicité ?

Je ne suis pas le seul à lui avoir fait de la lecture, il demandait cela à n’importe qui. C’était en 1964. Je travaillais dans une librairie de Buenos Aires qui offrait un lieu de rencontre aux amateurs de littérature. Un jour, au retour de la Bibliothèque nationale, dont il était le directeur, il me demanda si je pouvais venir lire pour lui quelques jours par semaine. A cette époque je n’avais pas conscience du privilège. J’avais cette arrogance qu’ont tous les ados qui se pensent comme la personne la plus importante du monde. Pour moi, c’était un pauvre vieil aveugle. Je ne lui confiais rien. Cela a duré deux ou trois ans, plus tard nous nous sommes revus.

Concernant ses lectures, vous mentionnez que Borges ne lisait jamais par devoir. C’était un lecteur hédoniste…

Oui, je pense que cette pratique s’avère chez tous les vrais lecteurs. Pour Borges, il était très important de se laisser guider par la recherche du plaisir et de construire ainsi sa propre bibliothèque universelle.

Y puisait-il son inspiration ?

Je ne sais pas vraiment si la littérature du monde le nourrissait ou s’il construisait son œuvre dans son imaginaire puis trouvait des frères jumeaux dans la littérature universelle. Mais je pencherais plutôt pour la seconde option. C’était un grand lecteur d’encyclopédies, pour lui l’essentiel de la réalité se  trouvait dans les livres. « On lit ce qu’on aime, disait-il, tandis que l’on n’écrit pas ce que l’on aimerait écrire, mais ce qu’on est capable d’écrire. »

On sait que Borges appréciait le fantastique et particulièrement le film Psychose, d’Hitchcock. Qu’en était-il de son fonctionnement psychique ?

Je ne suis pas psychologue. Mais il avait certaines caractéristiques qui pouvaient surprendre. Il aimait la littérature épique, le courage des hommes qui se battent, leur violence. En même temps il manifestait une grande timidité. Très jeune, on le sent très sûr de lui-même dans ses premiers écrits. C’était un jeu. Il a toujours joué du caractère informe de la réalité. Plus tard, il aimait passer pour un être timide en utilisant une voix haletante ou faire semblant d’être aveugle. Mais tout était calculé.

On a reproché à Borges d’avoir pris position en faveur de Pinochet…

Il avait une dent contre Peron qui lui a fait perdre son emploi de bibliothécaire mais il ne s’est jamais mêlé de politique. Ce n’est pas en ces termes qu’il parlait du monde. Dans une lettre il accuse des généraux d’envoyer de jeunes soldats aux Malouines alors qu’eux-mêmes ne le feraient pas. C’était un humaniste qui croyait à l’intelligence et considérait la politique comme la plus misérable des activités humaines.

Quel souvenir en gardez-vous ?

Le souvenir d’un grand écrivain qui est aussi un des plus grands lecteurs du XXe siècle. A partir de Borges, nous sommes plus conscients de la façon dont nous lisons, du rôle de lecteur. »

Recueilli par Jean-Marie Dinh

(1) Alberto Manguel est un citoyen canadien né en Argentine. Il réside en France et vient de faire paraître Moebius transe forme chez Actes-Sud