Ces têtes brûlées qui secouent le journalisme

Gaspard Glanz et Alexis Kraland (© Xavier de Torres pour TéléObs)

Gaspard Glanz et Alexis Kraland (© Xavier de Torres pour TéléObs)

Au cœur de Nuit debout et des manifestations contre la loi Travail, une nouvelle génération de reporters casse-cou filme au plus près de l’action.  Rencontre avec ces acteurs du journalisme de l’instant qui bousculent les médias traditionnels.

u premier rang de la manifestation du 1er Mai, un casque de snowboard surmonté d’une caméra GoPro flotte au-dessus de la foule. Gaspard Glanz progresse au rythme des slogans des manifestants : « Tout le monde déteste la police ! » , « Libérez nos camarades ! » , « Police partout, justice nulle part ». Arrivé place de la Nation, le cortège se disloque. Des projectiles fusent, les CRS dégoupillent des grenades de désencerclement et arrosent la foule de gaz lacrymogènes, les manifestants balancent des chaises et brandissent des barres de fer. A droite, à gauche, au sol et dans les airs, l’objectif du jeune autodidacte ne rate rien de la scène. Lunettes de protection vissées sur le front, Gaspard se poste avec cinq ou six autres journalistes près d’un Abribus. « On reste groupés pour avoir une vision à 360 degrés. Pas pour jouer à “Call of Duty” [l’un des jeux vidéo les plus populaires, NDLR], mais pour se protéger entre nous » , témoigne-t-il.

Reporter free-lance, Gaspard Glanz est régulièrement la cible des forces de l’ordre : « J’ai une dizaine de cicatrices causées par des tirs de FlashBall. Le casque avec la mention “presse” ne les dissuade pas, bien au contraire. » De Paris à Toulouse, de Rennes à Strasbourg, il couvre les mouvements sociaux pour son site d’information, Taranis News, qu’il a fondé fin 2011. Ce Strasbourgeois d’origine explique :

« Un média qui s’intéresse à la foule en général : les festivals, les manifestations, les rassemblements. On fait ce que j’appelle du “street journalism”, un journalisme urbain, pour les jeunes, car 90 % des visiteurs de notre site ont entre 17 et 35 ans » .

 

Nouvelle génération de journalistes casse-cou

Du haut de ses 29 ans, ce titulaire d’une licence en sociologie criminelle à l’université Rennes 2 est l’un des chefs de file de cette nouvelle génération de journalistes casse-cou qui n’hésitent pas à se rendre là où manifestants et policiers s’affrontent, quitte à prendre des beignes. C’est en 2015, lors du mouvement Occupy Francfort, devant la Banque centrale européenne, que Gaspard Glanz rencontre Alexis Kraland, une autre tête brûlée.

Depuis, tous deux travaillent souvent ensemble et s’entraident. Au début du mouvement contre la loi Travail, Alexis est touché par une grenade de désencerclement lors d’une manifestation à Paris. Les vêtements déchirés et ensanglantés, le jeune homme de nationalité franco-hollandaise est traîné au sol par des policiers. Gaspard Glanz se souvient :

« Ce qui est fou, c’est qu’il continuait à filmer. On est devenus copains. On est comme des compagnons d’armes, ensemble “dans les tranchées” de la place de la République. »

Protège-tibias, masques à gaz… On reconnaît les reporters à leur harnachement. Car ces photographes et cameramen sont régulièrement bousculés par les forces de l’ordre qui ne supportent pas de les voir diffuser des images de la répression policière filmée de l’intérieur. Mais ils s’attirent aussi la haine de certains manifestants qui jugent leur traitement de l’information pas assez radical. Gaspard reconnaît avoir peur à chaque manifestation, d’autant qu’il considère que les mobilisations actuelles ont atteint un niveau de violence inédit.

Ancien étudiant à Sciences-Po Grenoble, puis à l’ISCPA (Institut supérieur de la Communication, de la Presse et de l’Audiovisuel), Alexis Kraland a lui aussi cédé à la panique à de nombreuses reprises, comme ce jour où il a aperçu, dans le viseur de sa caméra, un CRS le mettre en joue avec son lanceur de balles de défense (une arme plus précise que le Flash-Ball) :  « Je me suis dit : s’il ne respecte pas la distance de sécurité, je suis mort. »

Sur sa chaîne YouTube, Street Politics, le Parisien de 24 ans, candidat du Parti Pirate d’Ile-de-France aux élections législatives de 2012 et aux européennes de 2014, publie des vidéos chocs tournées à l’aide d’une petite caméra au cœur des manifestations contre la loi El Khomri.

Au fil de plans saccadés, le spectateur est plongé dans l’ambiance du cortège. Une technique de reportage spontanée qui bouleverse les codes du journalisme traditionnel mais que les grands médias intègrent petit à petit. Grégoire Lemarchand, responsable de la cellule réseaux sociaux à la rédaction en chef de l’Agence France-Presse (AFP) explique

« Ces reporters en immersion du côté des manifestants sont des sources d’information complémentaires et importantes pour nous. Ils nous ouvrent d’autres fenêtres sur les mobilisations. Nous ne les considérons pas comme des concurrents, nous leur achetons parfois même des images ».

Ces reportages d’un nouveau genre, au montage minimal, voire inexistant, séduisent le grand public. En témoigne l’engouement pour les films de Rémy Buisine réalisés sur Periscope, l’application de vidéo en direct de Twitter.

5 heures 14 en direct de Nuit debout : un record

Le jeune community manager de 25 ans, ancien autoentrepreneur à la tête d’une boîte de gestion de la communication de footballeurs professionnels, couvre Nuit debout avec cet outil depuis le début du mouvement. C’est devenu un rituel : après sa journée de travail aux radios Ado, Voltage et Latina, il empoigne son iPhone 6, emporte une batterie rechargeable et part à la rencontre des noctambules de la place de la République. Il assure :

« Les chaînes d’info en continu ont tendance à montrer les débordements qui occultent le reste de la mobilisation. Moi, je veux tout montrer ». 

Des débats thématiques aux feux de joie allumés sur les pavés. Du simple badaud au membre actif au sein d’une commission. Le 3 avril, le live de Rémy Buisine place de la République a recueilli simultanément 80 000 vues ; 5 heures 14 en direct de Nuit debout : un record.

Le site de Gaspard Glanz enregistre, lui, plus de 500 000 vues chaque semaine. La vidéo de la manifestation du 24 mars a été visionnée plus de 143 500 fois. Pour Nathalie Pignard-Cheynel, chercheuse à l’université de Lorraine et coresponsable de l’Observatoire du Webjournalisme, la couverture de l’actualité via les réseaux sociaux répond à une double attente du public :

« Un besoin de vivre l’événement comme si on y était – ce mythe que l’on va vivre l’événement en même temps qu’il est en train de se passer – et un désir d’interactivité. »

Ceux qui suivent les live de Rémy lui suggèrent des questions à poser, des gens à interviewer : « J’apprécie la relation particulière qui se noue avec les internautes, lesquels me reconnaissent ensuite sur le terrain », explique-t-il. Si Periscope a d’abord séduit les 15-25 ans, le public se diversifie de plus en plus, ce qui ravit le reporter :

« Récemment, place de la Nation, j’ai vu un couple de retraités sortir sur leur balcon et m’interpeller en brandissant leur tablette : “On est en train de suivre votre live !” Ça m’a fait plaisir. »

Le jeune homme, originaire du nord de la France, n’est pas journaliste mais considère que son « approche est journalistique » : il prépare la plupart de ses directs, se documente avant d’aborder des sujets complexes et identifie des interlocuteurs potentiels. « Ma sensibilité n’est pas celle d’un militant mais celle d’un observateur, d’un commentateur », assure le Periscopeur.

Les nouveaux reporters 2. 0 

De leur côté, Gaspard Glanz et Alexis Kraland assument un traitement plus engagé de l’information, même s’ils se défendent également de tout militantisme. Alexis plaide :

« Je souhaite montrer les violences policières car elles sont peu traitées par les médias traditionnels, mais je tâche de rester objectif ».

Gaspard Glanz se dit, lui, agacé par le mépris de certains journalistes à l’égard de son travail : « Les médias disent que nous faisons du journalisme militant, mais il faudra m’expliquer ce que mes images ont de militant quand elles présentent les faits en ordre chronologique, sans montage, sans voix off. On est indépendants mais pas militants », assène-t-il.

Ces reporters 2.0 conduisent les grands médias à se poser des questions sur leurs angles de traitement de l’information et sur leur manière de filmer. Pour la chercheuse Nathalie Pignard-Cheynel,

« on ne peut plus faire du journalisme comme on en faisait il y a vingt ans. Plus que jamais, un journaliste ne doit pas être déconnecté de son terrain sinon les gens se disent : “Il parle de choses qu’il ne connaît pas” ». 

Rémy Buisine peut se targuer de bien connaître les participants à Nuit debout au fil des nombreuses veillées passées à discuter avec eux. Il a lui-même eu affaire aux forces de l’ordre, comme ce soir où il s’est retrouvé pris dans une nasse de CRS pendant cinq heures, exposé aux projectiles et aux gaz lacrymogènes. Mais, malgré le temps investi et les risques encourus, le vidéaste ne tire pas un centime de ses live. Il espère pouvoir un jour devenir journaliste et mettre son expérience de Periscope au service d’une rédaction.

Quant à Gaspard et Alexis, ils vivent grâce au soutien financier de leurs proches et ne sont pas titulaires de la carte de presse. Ils sont rémunérés quelques centaines d’euros par mois, en fonction du nombre de vues de leurs vidéos sur YouTube et des images qu’ils parviennent à vendre aux médias mainstream. Gaspard Glanz décrète :

« Je gagne moins que le RSA socle. Donc si je ne travaillais pas, je gagnerais davantage d’argent. Mais je préfère vivre du journalisme sans avoir de comptes à rendre. C’est une liberté qui vaut beaucoup d’argent ».

La miniaturisation des appareils et le développement d’applications performantes ont permis de renouveler l’exercice journalistique. Rémy Buisine apprécie de pouvoir couvrir les manifestations avec du matériel léger sans dépendre d’un car-régie, d’une connexion satellite et de l’assistance de deux ou trois techniciens, comme c’est le cas pour les chaînes de télévision. « J’ai l’impression qu’avec un téléphone portable, il est plus facile d’engager la discussion avec ses interlocuteurs qui sont aussi plus naturels, font moins attention à la manière dont ils s’expriment et ne se recoiffent pas systématiquement avant d’être filmés », témoigne le reporter.

Bousculés par ce journalisme de l’instant, les grands médias réfléchissent à de nouveaux formats. Mais ces avancées sont timides. A l’AFP, « on en parle tous les jours », confie Grégoire Lemarchand, dont l’agence a déjà acheté des images à Gaspard Glanz :

« On pense à de nouveaux contenus qui peuvent multiplier les points d’entrée sur des événements et enrichir des papiers, poursuit-il. Cela va pousser tous les journalistes à se démultiplier et à développer un don d’ubiquité. Ils vont devoir être partout, sur le terrain réel et sur le terrain virtuel des réseaux sociaux. »

Rémy Buisine prédit que tous les médias seront tôt ou tard sur Periscope. Même si la route à parcourir reste longue. Pour Grégoire Lemarchand,  « internet a posé les fondations de la révolution de l’information. Maintenant, nous sommes en train de construire les murs ».

Maïté Hellio

Source TeleObs 28/05/2016

Voir aussi : Actualité France, Rubrique Médias, L’éditocratie unanime haro sur les grèves ! , rubrique Politique, G Agamben : De l’Etat de droit à l’Etat de sécurité , Police, l’objectif est maintenant de frapper les corps, rubrique Société, Mouvement sociaux,

A Montpellier, Nuit debout crée une ZAD écologique en quartier populaire

arton9676-b5d18Les jeunes de Nuit debout sont venus occuper un parc menacé par des constructions, en soutien aux habitants en lutte. Ce poumon vert est indispensable pour l’harmonie de ce quartier de Montpellier. Les enfants apprécient : ils jouent dans le parc !

Les barrières de chantier ont été écartées pour ouvrir un passage. Un panneau coloré peint par des petites mains sur un grand morceau de carton annonce aux passants : « parc ouvert ». Au-delà, un étroit chemin s’enfonce entre les arbres pour déboucher sur une esplanade enherbée, dominée par une petite colline. De là haut, la vue embrasse les immeubles cernant l’unique espace vert du quartier. « Il faut venir au petit matin, on entend le concert des oiseaux », confie Aida Gradenigo, habitante de l’un des appartements HLM de la résidence Las Rébès à Montpellier, installée au pied de ce parc.

Depuis dix jours, l’élégante dame aux cheveux blancs n’est plus seule à les écouter le matin. Les lieux ont été investis par quelques dizaines de « jeunes » -étudiants, stagiaires, travailleurs -, venus avec leurs tentes et leurs outils au cœur de ce quartier populaire pour y installer une ZAD -comprenez « zone d’activité démocratique ». Ces nouveaux occupants ont répondu à un appel à l’aide des habitants du quartier. Ils sont une trentaine chaque soir à dormir sur place.

« Pour nous c’est un ballon d’oxygène », assure Hachème Amirpour, retraité de 73 ans. La vue depuis chez lui donne sur le parc. Un bâtiment pourrait être construit à dix mètres seulement de ses fenêtres. Cela fait un peu plus d’un an que les habitués de « la colline », comme on l’appelle ici, ont découvert un jour de début février un permis de construire affiché à l’entrée. Ils comprennent que 63 logements sociaux répartis en trois immeubles vont bientôt s’ériger sur cet hectare de verdure. Très vite, des habitants se réunissent et se mobilisent.

Hacheme, Aida, et Jean-Michel

« Depuis que la résidence Las Rébès a été racheté par l’office public HLM de la mairie, en 1999, les logements comme le square sont moins bien entretenus. Il y a déjà 68 % de logements sociaux dans notre résidence. Le quartier est saturé, la mixité sociale est en train de disparaître, ça suffit », estime Hachème. Mais après un an de réunions de voisinage, d’actions dans le parc et autour, de protestations auprès de la mairie ou dans les consultations de quartier, et de recours juridiques, toujours pas de réponse. Un matin, une première pelleteuse est arrivée, quelques habitants l’ont empêché de commencer. Une dizaine d’entre eux se sont retrouvés assignés en justice pour « entrave à la liberté du travail », en même temps que les deux associations qui défendent cet espace boisé. « On a eu 100 euros par personne d’astreinte, plus 100 autres euros à chaque fois que l’on empêchera les travaux, et les frais de justice sont à notre charge, détaille Hachème, qui fait partie des assignés. Cela fait beaucoup, parmi nous certains ne vivent qu’avec 460 euros pas mois. » Pour éviter de nouvelles sanctions financières, son association, Poumon Vert-Las Rébès, s’est dissoute. Les Enfants de la colline, eux, ont lancé une souscription pour payer les frais de justice : 1.000 euros d’huissier plus 4.000 euros d’avocat.

Un parc au milieu des immeubles, menacé par la construction de trois nouveaux immeubles

Certains commençaient à désespérer, quand le mouvement Nuit Debout de Montpellier leur a donné un nouveau souffle. L’un des opposants a eu l’idée d’aller y raconter l’histoire du square menacé lors de l’assemblée générale. Un appel a été lancé à participer à un grand pique-nique le dimanche 17 avril. Le soir, certains plantaient leurs tentes, l’occupation était lancée.

Un centre aéré à ciel ouvert

Moins de deux semaines plus tard, on pourrait croire qu’ils sont là depuis plusieurs mois. Les bâches tendues entre les branches d’un grand peuplier abritent la cuisine. Une yourte fait office de salon-dortoir-lieu de réunion. Les eaux de la douche ruissellent vers le petit jardin en permaculture où les premières pousses pointent déjà. Le bois des arbres coupés laissé sur place a permis de construire des tipis au sol et des cabanes dans les arbres. Un peu à l’écart, un espace bureau pour les nombreux étudiants qui occupent le site a été aménagé. « On envisage aussi d’y faire du soutien scolaire », espère Jules, l’un de ceux qui a planté sa tente sous les arbres. En bordure de l’esplanade, une aire d’herbes hautes est protégée par des barrières, pour ne pas déranger les hérissons. Ils sont réputés nombreux sur la zone. Plusieurs espèces de chauve-souris ont également été repérées.

Salon, dortoir et salle de réunion : la yourte est bien utile

Camille affiche une liste des règles sur la zad. « La règle n°1, c’est l’autogestion ! », explique-t-elle. On compte sur chacun pour participer à la vie collective. Mais l’enjeu, c’est aussi de préserver le lieu -notamment en évitant des déchets – et surtout de ne pas déranger les habitants. L’alcool fort est interdit, musique, bière et vin sont proscrits après 22 heures en semaine, 23 heures le week-end. « Et tous les matins, on essaye de se lever vers sept heures pour que tout le monde soit prêt quand les gens arrivent », ajoute Camille.

La première régle est l’autogestion

Vers quatorze heures, le jardin s’anime de cris d’enfants. Le square est devenu le lieu de rendez-vous des gamins du coin. Sous la yourte, un cours de percussions s’organise. Vers le tipi des enfants, se tient un atelier peinture. Un match de foot s’installe sur l’esplanade tandis qu’une partie de balle au prisonnier commence en contrebas. Les « zadistes » font office de moniteurs de centre aéré. Pas besoin d’expliquer aux petits pourquoi une journaliste vient les voir. « Je ne veux pas qu’ils construisent parce que j’aime bien venir ici, on s’amuse », lance Bayane. « On est là pour jouer, avoir des nouvelles copines, pour profiter de la nature. C’est trop bien cet endroit, on rencontre des gens qu’on ne connaît pas ! » approuve Cherine.

Les enfants jouent entre les tentes

Certains viennent seuls, d’autres avec leurs mères. Elles, pour la plupart, se tiennent un peu à l’écart, installées sur des chaises de jardin en plastique. La majorité sont voilées. Un groupe d’ados en baskets et jogging tient conseil un peu plus près du campement. Anne, jeune maman voilée, vient avec ses deux enfants et n’hésite pas à se mêler à la bande d’occupants et d’habitants mobilisés qui fait vivre le campement : « Avant, j’avais l’habitude de traverser le parc tous les jours pour emmener les enfants à l’école. Mais on y restait peu. Depuis que c’est occupé, c’est du bonheur, on est dans la nature, les gamins ils se régalent, ils font autre chose que de regarder la télé, ils dorment mieux le soir. Et nous on rencontre des gens, des voisins. On a pris conscience de l’importance de garder ce bout de vert et on n’a plus envie de le laisser au béton. »

Tristan : « On nous rabâche qu’il faut casser les ghettos »

Tristan, la trentaine, rentre du boulot et vient promener son chien qui chahute avec les gamins. « Je viens tous les jours, raconte-t-il. J’habite ici depuis quatre ans et c’est au parc que j’ai rencontré mes voisins. Je ne comprends pas ce projet. Toute l’année, on nous rabâche qu’il faut casser les ghettos, faire de la mixité sociale, et un matin on nous dit qu’on va planter encore plus de logements sociaux dans un quartier où il y en a déjà plus de 500 ! »

Hacheme Aida Jean-michel_

Hacheme Aida Jean-michel_

« Dans un quartier avec espace vert, la criminalité baisse de 60 % »

En fin d’après-midi, deux animatrices improvisées ramènent trois petites filles qui habitent quelques centaines de mètres plus loin, dans la cité des Cévennes. Là, les immeubles sont deux fois plus haut qu’à Las Rébès. Au pied de la dizaine d’étages, se succèdent boulangerie, boucherie hallal, épicerie et tabac aux devantures délavées. La mosquée s’est installée dans un ancien supermarché. En face, entre deux barres, une dalle de béton est colonisée par une nuée d’enfants en rollers, surveillés depuis les balcons colorés de linge. On nous fait comprendre qu’il faut ranger l’appareil photo. « Il y a aussi des espaces verts chez nous », lâche une des fillettes en désignant quelques mètres carrés accueillant deux pins qui surmontent quelques buissons. « Mais c’est vrai qu’ici on tourne en rond, alors qu’au parc on fait de nouvelles activités », ajoute-t-elle.

« Le quartier s’est paupérisé ces cinq dernières années, la résidence des Cévennes est en voie de ghettoïsation et de paupérisation », affirme Jean-Michel Vidal. Ce fonctionnaire vit à Las Rébès depuis dix-sept ans. « On vient d’être classé Zone urbaine sensible. Derrière la préservation du parc il y a aussi un enjeu social. Pourquoi des gens plus démunis n’auraient-ils pas droit à un espace vert ? Ce sont justement ceux qui n’ont ni jardin, ni résidence secondaire ! Il y a une étude qui dit que dans un quartier avec des espaces verts, la criminalité baisse de 60 %. Les jeunes ont besoin d’un endroit où se détendre, où jouer au ballon, courir, au lieu d’être en bas de l’immeuble. Toute personne sensée sait ça ! »

En face, le porteur du projet de construction est ACM Habitat, l’office public de l’habitat de la métropole de Montpellier. Son président n’est autre que le maire de la ville, le divers gauche Philippe Saurel, qui rappelle que l’office a reçu 16.000 demandes de logements sociaux en 2015… Il explique également ne pouvoir arrêter un projet déjà bien avancé. Son adjointe à l’urbanisme, Stéphanie Jannin, a reçu les habitants et leur a indiqué qu’il resterait environ 7.000 mètres carrés de parc autour des futurs immeubles, à aménager en concertation.

« Mais ces espaces seront dédiés à de la voirie », craint Hachème. « Et pourquoi ne va-t-on pas mettre des logements sociaux dans les quartiers du sud-est, où ils construisent des appartements de luxe de deux cent mètres carrés ? », interroge Jean-Michel.

Certains soupçonnent même un conflit d’intérêt à la mairie. Car Stéphanie Jannin travaillait, avant d’être élue, pour le cabinet d’architectes Lebunetel. Or c’est justement ce cabinet qui a été choisi pour le projet de Las Rébès (voir page 4 de ce document).

« Avec l’association Anticor, nous avons donc porté plainte contre X auprès du procureur de la République pour prise illégale d’intérêt. Stéphanie Jannin aurait dû se désinvestir du dossier, or elle a reçu les habitants en concertation et a fait de nombreuses prises de parole sur le sujet », explique Sébastien Lenoir, président des Enfants de la Colline. Autre espoir du côté de la voie juridique, l’association entame un recours contre le permis de construire, car le bâtiment 11 du quartier Las Rébès, juste en bordure du parc, est déjà fragilisé. La crainte est que les nouvelles constructions précipitent son effondrement.

Afin de débloquer l’affaire, les membres du conseil citoyen du quartier des Cévennes (qui contient Las Rébès et la cité des Cévennes) appelle la mairie à la concertation. Pour les occupants, cette journée de lundi risque d’être décisive : les vacances scolaires finies, les enfants seront moins présents et la police pourrait ne plus hésiter à intervenir. « Avec l’état d’urgence j’ai peur que ça se finisse en matraque et gazage », avoue Tristan. « Mais on est préparés, répond Jules. On a des listes de personnes à appeler en cas d’intervention, on peut ramener du monde. Et on a la vigie », lâche-t-il en désignant une cabane en haut du grand peuplier. Les policiers mettraient alors du temps à en déloger les occupants, suffisamment pour faire venir du renfort. Cet arbre, le seul que le projet de construction a prévu de garder, serait alors le meilleur allié des défenseurs du square.

Marie Astier (Reporterre)

Source Reporterre 2/05/2016

Rubrique Société, Logement, Mouvement sociaux, Justice, Citoyenneté, rubrique Politique, Politique locale, Affaires, Société civile, rubrique Montpellier,