Les zombies de l’Élysée

jeune-garde-1023En double page pour illustrer un sujet de l’Obs sur « La jeune garde du président », la photo a beaucoup circulé : un sextet d’énarques blafards dans l’opulent décor de l’Élysée. Décryptons cette allégorie de la fracture avec nos élites.

Pâleur mortelle, raideur cadavérique, figures d’enterrement : la scène évoque à la fois le musée Grévin, la famille Adams et un épisode inédit de The Walking Dead. Voire un singulier remake du Sixième sens : ils sont morts, mais ils ne le savent pas. Quoique non dénuée de qualités plastiques, l’image déclenche immanquablement quelque stupeur. Comment l’armada des conseillers de la présidence a-t-elle pu laisser faire ça ? Car cette démarche ne relève pas d’un accident, mais sans nul doute d’une opération calculée, organisée et validée par le staff de communication de l’Élysée.

Décorum antique

On devine sans peine que la visée principale (« relancer le quinquennat ») s’accompagne nécessairement d’objectifs comme « redonner une carrure présidentielle » à François Hollande, ce qui pourrait expliquer la pompe du décor – meubles Second empire, tapisseries, velours, soie, cristal et abondantes dorures – s’il devait servir au président lui-même. Mais s’agissant de son cabinet, ce décorum s’inscrit dans une colossale contradiction avec la période.

Ces « trentenaires surdiplômés » [1] ne sont manifestement pas là pour mettre les mains dans le cambouis, mais pour redorer – littéralement – l’image du pouvoir. En ce début d’année 2015, on aurait pu penser que la priorité ne serait pas de redoubler les stéréotypes sur l’énarchie en déroute. Peut-être les organisateurs de cette séance ont-ils cru que la dominante noire des vêtements suffirait à signifier l’adhésion de nos héros à l’austérité, mais elle ne fait que souligner l’opulence de leur biotope. Voire la blancheur de cet échantillon, que l’exacte parité hommes-femmes ne fait pas oublier.

Seules les mines sont austères. Jean-Jacques Barberis, en vedette puisqu’il a droit à une présence en solo sur la couverture de l’hebdomadaire, ne fait pas exactement profil bas avec sa panoplie de dandy. Il semble qu’à vouloir conjurer à la fois son prénom de quinquagénaire et son juvénile minois, il ne soit parvenu qu’à prendre l’apparence d’un gamin prématurément vieilli.

Génération Y, pas grecque

Le contraste est en tout cas saisissant avec le style des nouveaux dirigeants grecs, délibérément dépouillé des oripeaux du pouvoir – à commencer par la cravate. Les plus cyniques diront qu’il ne s’agit là que d’une autre forme de calcul, mais au moins est-il plus expéditif : Yanis Varoufakis doit mettre une bonne demi-heure de moins à s’habiller que Jean-Jacques Barberis [2].

Mais évitons le jugement de valeur. Après tout, les codes de ce milieu nous échappent complètement. Barberis n’est peut-être qu’un spécimen ordinaire de hipster du 8e arrondissement. D’ailleurs, la lecture de l’article confirme qu’on a très mal compris : ces jeunes-là sont en rébellion, en rébellion contre les baby-boomers dont ils ont cru qu’ils ne leur laisseraient jamais la place. C’est la génération Y de l’ENA que voilà ! De vrais punks. Ainsi, ils poussent l’irrévérence jusqu’à tutoyer François Hollande. Enfin, presque : « Monsieur le président, tu dois… »

Et ils sont là pour donner voix à la jeunesse si chère au candidat Hollande. « Même nous, qui sommes tous nés du bon côté du périphérique, dans des milieux ultrafavorisés, nous avons connus une forme de crainte de l’avenir », confie l’un d’eux. Jeunes des banlieue, rassurez-vous : la « génération Macron » est là pour vous représenter. C’est, aussi, qu’il s’agit de « ne pas abandonner à Manuel Valls le terrain du jeunisme », dit un ministre… Voilà pour le projet politique, en définitive.

Des chiffres et des lettres

Dans ce salon funéraire, cette jeunesse semble justement porter le deuil d’idéaux qu’elle n’a même pas eu le temps de nourrir. L’un d’eux, évoquant l’effet à l’Élysée de la tuerie de Charlie Hebdo : « Nous avons compris, nous qui avons la tête farcie de courbes, de statistiques, que, pour diriger un pays, les chiffres de suffisent pas. Il faut aussi des mots. » En d’autre termes : la technocratie, plus la com’. Vous n’espériez tout de même pas des idées ou des convictions ?

Nos spin doctors et leurs patients ne parviennent ici qu’à illustrer la vertigineuse fracture entre nos élites et les citoyens qu’elles s’avèrent ainsi – littéralement – incapables de représenter. Ils n’en ont même pas conscience, confinés dans un entre-soi sans ouverture vers l’extérieur (regardez l’image : portes fermées, pas de fenêtres, et l’impression que les personnages regardent moins l’objectif que leur propre image dans un miroir).

Reste à s’interroger, encore une fois, sur la participation d’un journal à cette mise en scène, sur l’intérêt qu’il trouve au sujet lui-même, sous l’emprise d’une fascination pour le personnel et les arcanes du pouvoir. Le journalisme politique fait le storytelling du storytelling, une mise en abîme qui parachève le rétrécissement de la politique en communication pour mieux la dépolitiser. Il ne reste qu’une sitcom à écrire : « Hollande, saison 2″, annonce la première page. Ils croient gouverner, ils ne jouent que la comédie du pouvoir. Mal, dans une langue disparue, au milieu d’un décor factice. Ils sont politiquement morts, mais ils ne le savent pas.

Jérôme Latta

1] Petit relevé des appellations utilisées par l’article : « incroyablement jeunes » « tous la trentaine », « à peine sortis de l’adolescence », « allures de stagiaires », « génération Macron », « trentas », « e-generation » « cadets de la hollandie », « hussards de la saison 2 du Hollandisme ».

[2] Et l’on s’estimera heureux si Mediapart ne vient pas révéler quelque nouveau scandale sur son budget cirage ou pochettes en soie

Source : Regard.fr 09/02/2015

Voir aussi : Rubrique Politique rubrique Société, Livre, Essai, La guerre des riches commence au Fouquet,

Le parquet national financier demande le renvoi de François Pérol devant le tribunal correctionnel

Photo Pascal Pavani AFP

Photo Pascal Pavani AFP

Selon les informations du Monde, le parquet national financier (PNF) demande le renvoi de François Pérol devant le tribunal correctionnel pour « prise illégale d’intérêts ». Le réquisitoire définitif, un document de quelque 70 pages, a été signé vendredi 7 novembre. Après en avoir été informées par le juge, les parties auront un mois pour faire leurs observations. Ce délai écoulé, le juge, à qui revient le dernier mot, rendra son ordonnance. Si Roger Le Loire suit l’avis du parquet, l’ex-conseiller économique de Nicolas Sarkozy à l’Elysée devra répondre des faits de « prise illégale d’intérêts » qui l’ont conduit en mars 2009 à la tête du groupe Banque populaire-Caisses d’épargne (BPCE), dont il préside toujours le directoire. François Pérol encourt une peine de 2 ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende.

La nomination de celui qui était alors secrétaire général adjoint de l’Elysée à la tête du groupe BPCE, fusion des Caisses d’épargne et des Banques populaires, avait provoqué une vive polémique, au cœur de l’hiver 2009. Puisque le conseiller économique de Nicolas Sarkozy avait œuvré au rapprochement des deux groupes, sa nomination imposée par la présidence de la République était contraire à toutes les règles de déontologie et des lois contre le « pantouflage » – pratique qui consiste pour un haut fonctionnaire à aller travailler dans le privé. Anticor, l’association de lutte contre la corruption, l’Association des contribuables et SUD-Caisses d’épargne avaient aussitôt déposé plainte. Un juge d’instruction était nommé.

L’affaire, emblématique de ce qu’ont pu être les pratiques du pouvoir sous la présidence Sarkozy au mépris de toutes les règles d’éthique, éclate au moment où sévit dans le monde la plus grave crise financière depuis 1929. Le 21 février 2009, le chef de l’Etat annonce aux patrons des banques mutualistes qu’il est prêt à renflouer les Caisses d’épargne et Banques populaires de 5 milliards d’euros, à une condition : c’est son conseiller économique, François Pérol, qui dirigera le groupe né de la fusion des deux groupes.

Le projet de fusion entièrement piloté depuis l’Elysée

Ce choix est contraire aux textes sur le pantouflage et de prévention des conflits d’intérêts, mais cela ne semble pas perturber l’Élysée. En France, la loi interdit à un fonctionnaire de travailler pour une entreprise qu’il a surveillée ou conseillée dans les trois ans précédant son passage du public au privé.

Or, le conseiller de Nicolas Sarkozy n’a-t-il justement pas travaillé à la création du puissant groupe dont il prend la présidence ? L’ex-collaborateur du chef de l’Etat s’est toujours défendu de s’être taillé un poste à sa mesure. D’ailleurs, il n’était « pas candidat à ces fonctions », a-t-il expliqué au juge d’instruction. C’est le président qui « lui a soumis l’idée ». Lui a « pris cela comme une mission ».

N’en déplaise à M. Pérol, le projet « Sequana », du nom de code donné à la fusion programmée des Caisses d’épargne avec les Banques populaires, est entièrement piloté depuis l’Elysée. Toutes les réunions se tiennent rue du Faubourg Saint-Honoré. Et quand Nicolas Sarkozy reçoit le directeur du Trésor, le gouverneur de la Banque de France, le cabinet de la ministre des finances, l’autorité de tutelle des banques, il lit scrupuleusement les notes rédigées par François Pérol.

Le collaborateur du président connaît le sujet sur le bout des doigts. Conseiller économique de Francis Mer à Bercy en 2003, c’est lui qui aide Charles Milhaud à s’imposer à la tête des Caisses d’épargne, la banque de marché de la Caisse des dépôts, cette institution dont il n’a jamais admis l’utilité. En 2006, devenu banquier d’affaires chez Rothschild & Cie, il participe à la création de la banque Natixis, commune aux Caisses d’épargne et aux Banques populaires.

« C’est Pérol qui anime les débats »

Au juge, François Pérol assure n’avoir joué qu’un rôle d’« information » auprès du président. En réalité, de nombreux témoignages montrent un homme qui pilote, coordonne, anime les réunions. « C’est Pérol qui anime les débats », explique Alain Lemaire, le numéro deux des Caisses d’épargne. « François Pérol était le seul compétent en matière d’affaires économiques et financières », complète François Sureau, l’avocat du patron de l’Ecureuil.

Le choix du nouveau patron retenu, encore fallait-il obtenir l’aval de la commission de déontologie. Une formalité, pense l’Elysée. Le mépris de la présidence de la République pour le travail des membres de la commission et le non-respect de la procédure a créé quelques remous à l’époque. Les mensonges de l’Elysée ont entraîné la démission de deux membres de la commission de déontologie.

Lors d’un déplacement à Rome, où il assistait à un sommet franco-italien, Nicolas Sarkozy avait brandi une lettre à la presse et assuré avoir le feu vert des sages. « La commission de déontologie a donné son point de vue (…). Il sera rendu public et vous verrez qu’une fois de plus, c’est la différence entre une polémique et un problème, de problème il n’y en a pas », lâche t-il alors, bravache.

« Raccourci »

Sauf qu’il n’en était rien. La commission ne s’était pas réunie. Claude Guéant s’était contenté d’appeler Olivier Fouquet, le président de la commission, pour s’informer de la marche à suivre et connaître les délais d’instruction des dossiers. Olivier Fouquet demandait quinze jours pour rendre un avis. Inconcevable pour l’Elysée qui avait prévu d’annoncer la nomination de François Pérol deux jours plus tard.

La lettre qu’Olivier Fouquet avait envoyée à Claude Guéant pour lui détailler la procédure avait été considérée comme un accord. « Vous savez bien que ce n’est pas un avis ! », a lâché, furieux, Olivier Fouquet, à Claude Guéant, après la sortie du président de la République. Le secrétaire général de l’Elysée admettra « un raccourci » du chef de l’Etat.

Lire l’enquête : La Commission se rebiffe

Protégé par son immunité présidentielle, Nicolas Sarkozy n’a pas été inquiété dans cette affaire. Claude Guéant, le secrétaire général de l’Elysée, et supérieur de François Pérol, qui « ignorait tout du fonctionnement de la commission », selon Olivier Fouquet, mais s’est bien gardé de le connaître, aurait pu l’être. Mais le juge Roger Le Loire n’a pas retenu sa responsabilité dans cette affaire. Le parquet national financier s’en est tenu à l’esprit de l’enquête du juge.

Emeline Cazi

Le Monde.fr | 07.11.2014

Voir aussi : Actualité France, Rubrique Politique Affaires, On line. L’affaire Pérol, une plongée dans le système Sarkozy à l’Elysée, La Commission se rebiffe,

Sondages de l’Elysée: Patrick Buisson débouté d’une action contre Libération

Le tribunal de grande instance de Paris a débouté mercredi le patron de la société Publifact et ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, Patrick Buisson, qui avait engagé une action en diffamation contre le journal Libération et l’universitaire Alain Garrigou.

Dans un rapport de 2008, la Cour des comptes avait épinglé la convention confiée sans appel d’offres par l’Elysée à Publifact pour réaliser ses sondages. Une plainte a depuis été classée sans suite par le parquet de Paris mais une nouvelle plainte, avec constitution de partie civile, déposée récemment pourrait relancer l’affaire dite des sondages de l’Elysée. Le 6 novembre 2009, dans le cadre de cette controverse, Libération avait publié une interview de l’agrégé d’histoire Alain Garrigou, intitulé « Les sondeurs violent tous les principes déontologiques qu’ils défendent ».

Le chercheur, qui enquête depuis plusieurs années sur les sondages, y déclarait que M. Buisson était « soit (…) un escroc, soit (…) un petit soldat qui constitue un trésor de guerre pour payer des sondages durant la prochaine campagne électorale sans que ce soit visible dans les comptes de campagne du futur candidat Sarkozy ».

Dans un jugement rendu mercredi, la 17e chambre civile a estimé que ces propos étaient bien « diffamatoires », mais elle a octroyé à M. Garrigou le bénéfice de la bonne foi. Elle a en effet estimé qu’il était « légitime » pour l’universitaire d’évoquer cette question alors qu’une importante polémique était née à propos des sommes dépensées par l’Elysée dans les sondages d’opinion. En outre, le tribunal considère que « l’hypothèse envisagée » par Alain Garrigou « n’a pas excédé les limites de la liberté d’opinion volontairement polémique ».

M. Buisson devra par ailleurs rembourser à M. Garrigou 3.588 euros de frais d’avocat. Le tribunal a également débouté M. Buisson de ses poursuites contre Libération qui selon lui n’a fait que « reproduire les propos de la personne interviewée, sans les déformer ».

AFP

Voir aussi : Rubrique Médias, rubrique  Science, Un procès pour intimider les chercheurs, Mam fait taire les chercheurs français en Egypte,

Affaires étrangères : le quai d’Orsay sort de ses murs

Montpellier est la première escale d’Eric Chevallier, conseiller spécial de Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères, qui entreprend une tournée dans les grandes villes de l’hexagone. Jeudi dernier, le diplomate a rencontré les médias locaux avant d’aller débattre avec les étudiants de la fac de droit. «  Le ministre souhaite donner aux Français une plus grande visibilité de la politique internationale française (…) car les enjeux concernent directement leur vie quotidienne.  »

L’idée semble d’autant plus heureuse qu’elle coïncide avec l’omniprésence du président de la République sur la scène internationale. On a vu comment, avec plus ou moins de réussite, Nicolas Sarkozy use du levier que lui offre la présidence du Conseil de l’Union européenne. La démarche n’est pas sans rappeler celle de son prédécesseur à l’Elysée qui,  au plus bas dans les sondages, avait trouvé l’occasion de redorer son blason en distillant quelque poncifs humanistes dans les conférences internationales.

Plus touche à tout qu’homme de conviction, Sarkozy souhaite absolument imprimer sa marque dans les affaires du monde. Le 13 juillet dernier, le projet d’Union méditerranéenne inauguré à Paris, a permis à 43 pays de figurer sur la photo. On peut cependant s’interroger sur cette initiative qualifiée de réussite par le représentant du quai d’Orsay, dès lors qu’ elle demeure vide d’idée et de moyen. Sarkozy peut se brûler les doigts, comme il l’a démontré avec la Chine aux JO, mais il peut aussi bénéficier de sa bonne réactivité comme dans la crise géorgienne.

De l’aveu d’Eric Chevallier, le plan mis en place dans l’urgence par la médiation européenne est imparfait mais il a le mérite d’exister. «  Nous avons procédé par étapes. Dans un premier temps, il fallait aboutir au cessez-le-feu. La seconde étape vient de débuter avec le déploiement d’observateurs internationaux. Les Russes ont annoncé qu’ils procéderaient au recul de leurs troupes. Nous allons voir s’ils tiennent leurs engagements. La troisième étape aura lieu à Genève où seront abordées les questions politiques comme celles de la sécurité ou de l’intégration des réfugiés.  » A un autre niveau, le diplomate juge moins importante l’entrée éventuelle de la Géorgie au sein de l’U.E que la présence de l’Europe dans cette région. Un jugement visant à nuancer l’atlantisme avéré et silencieux du président français sur les grands enjeux internationaux.

Les relations avec nos partenaires étasuniens sont qualifiées par Eric Chevallier de «  plus confortables, avec des points de désaccords…  » Désaccord peu probant sur le front afghan, où la France s’engage dans une guerre sans issue qui réduit moins le terrorisme qu’elle n’en aggrave les motivations. «  Nous ne nous sommes pas engagés sur un calendrier de retrait. Ce serait mentir aux gens, car on ne sait pas exactement quand on sera en mesure de se retirer. « 

Pas grand chose non plus sur le conflit israélo-palestinien, dont la résolution est un élément essentiel de lutte globale contre le terrorisme. Sur ce terrain la Françe figure comme remorque de la diplomatie américaine en désignant du doigt les vilains Iraniens. Bien qu’elles n’aient pas été abordées, il semble que, malgré l’agitation, les préoccupations d’ordre intérieure empiètent considérablement sur la détermination de notre politique étrangère.