David Cameron, le roi nu

Malgré leur engagement à s’intéresser aux demandes britanniques, les Européens ont consacré l’essentiel du sommet des 18 et 19 février à débattre de l’avenir de l’espace Schengen. Marginalisé, le Royaume-Uni a tenté de donner le change.

893954b2bc5026519af97474adb2cf7f« J’ai négocié pour le Royaume-Uni un statut spécial au sein de l’Union européenne ». David Cameron affichait toute sa morgue, vendredi 19 février, lors de la présentation de l’accord conclu avec ses pairs à l’issue d’un très long sommet européen à Bruxelles.

Cet accord s’autodétruira

L’analyse était bien différente de l’autre côté de la Manche. « Le Royaume-Uni a une place à part. Il n’est pas dans Schengen, il n’est pas dans l’euro et il n’adhère pas à la Charte des droits », a rappelé François Hollande.

« Nous avons accepté qu’il puisse avoir un autre destin, mais pas question qu’il puisse freiner la marche de la zone euro ou déroger aux règles communes », a précisé le chef de l’État français. « Le Royaume-Uni n’est pas dans la démarche d’une Union plus étroite. »

« C’est un constat », a conclu François Hollande, partisan affiché d’une « Europe différenciée ».

Et le Premier ministre belge, Charles Michel, d’insister :

« Si les Britanniques refusent de rester dans l’Union européenne lors du référendum [annoncé pour le 23 juin, ndlr], ces concessions seront automatiquement détruites, comme dans Mission impossible. »

Il est exclu de les utiliser pour une nouvelle négociation en cas de repentir, a-t-il insisté.

Le Lion britannique pourra encore rugir contre Bruxelles et ses institutions, mais ses griffes ont été limées et il a été parqué dans un enclos éloigné du centre du pouvoir.

David « Battling » Cameron a en fait été dépossédé de son sommet européen, celui qu’il aurait voulu spécialement consacré au problème existentiel du Royaume-Uni dans l’Union européenne. Même si elle s’est prolongée plus que de raison, la réunion n’a fait qu’acter la marginalisation de son pays.

Longues discussions pour pas grand-chose

Pour la France, les priorités du sommet ont été la crise des réfugiés, qui menace Schengen, l’espace de libre circulation européen et la guerre en Syrie. Il s’agit de « deux drames humains », a souligné François Hollande.

La discussion sur la place du Royaume-Uni dans l’UE a été longue, « mais ce n’est pas parce qu’un sommet européen dure longtemps qu’il s’y passe beaucoup de choses », a raillé François Hollande.

« Peu de modifications ont été apportées au projet d’accord préparé pour Londres, même s’il a fallu du temps pour lever les ambiguïtés », a-t-il expliqué.

David Cameron paie son mépris pour les enjeux européens qui ne concernent pas son pays.

« Il est en dehors. Il ne s’intéresse qu’à son sujet, le reste lui importe peu », explique un diplomate déplorant l’autisme du Premier ministre britannique envers l’avenir de Schengen.

Alors forcément, quand la question des réfugiés s’est imposée comme le sujet majeur de son sommet, le Britannique s’est retrouvé sur la touche.

Crise existentielle de Schengen

En revanche, le débat sur la crise migratoire a tourné à l’affrontement après la décision de l’Autriche de limiter, dès vendredi 19 février, l’entrée de son territoire à 80 demandeurs d’asile par jour. Une mesure qui risque de provoquer un effet domino et de bloquer les réfugiés en Grèce, avec pour conséquence une énorme crise humanitaire dans le pays.

Une crise existentielle que François Hollande a résumée ainsi :

« La fin de Schengen signifierait la fin de l’Europe. »

La nécessité d’agir vite a même poussé les dirigeants à annoncer la tenue d’un sommet extraordinaire avec la Turquie, début mars, reléguant encore une fois les préoccupations de David Cameron dans l’ombre.

Impression de déjà-vu

Le Premier ministre britannique avait déjà vécu cette situation d’isolement tout au long de la crise grecque. Écarté des sommets des dix-neuf dirigeants de la zone euro, il venait traîner son spleen le lendemain, lors des réunions élargies aux Vingt-Huit.

Visage fermé, il affichait un air de suprême ennui. La bataille du budget européen a été son dernier grand moment. Elle date de 2013, et l’Union européenne en subit maintenant les conséquences, incapable de financer ses ambitions et de faire face aux crises.

Le choix du Royaume-Uni d’être dans l’UE sans en être a fini par se retourner contre lui. Et le mépris affiché par David Cameron pour Jean-Claude Juncker, dont il a combattu la désignation à la tête de la Commission européenne, institution qu’il voue aux gémonies, a réduit l’influence britannique à Bruxelles. Sans alliés, sans relais, il est marginalisé par des partenaires soucieux de ne lui faire aucun cadeau, explique un fin connaisseur des arcanes européens.

Lassitude des dirigeants

David Cameron a bien tenté de rependre la direction des opérations le deuxième jour du sommet, le vendredi 19 février, et de refaire monter la passion.

« Je n’ai aucun problème pour rester ici jusqu’à dimanche. J’ai prévenu ma femme et mes enfants », a-t-il lancé à son arrivée en fin de matinée. La posture a fâché.

La présidente de la Lituanie, Dalia Grybauskaité, ancienne commissaire européenne, n’a pas mâché ses mots contre cette volonté de dramatisation du sommet pour des raisons de politique intérieure. Elle a d’ailleurs signifié la fin du jeu par un tweet assassin :

« Accord conclu, fin du drame. »

Les nombreux temps morts de cette longue journée ont surtout été mis à profit pour de multiples consultations sur la crise des réfugiés. La chancelière Angela Merkel, lassée des reports, est même sortie sous bonne escorte manger un cornet de frites sur une place voisine, pendant que François Hollande bloquait deux heures de son temps pour une émission avec une radio française.

Jean-Sébastien Lefebvre et Luis Grasès

Principaux points de l’accord sur le Brexit :

  • - indexation des allocations familiales pour les Européens résidant au Royaume-Uni dont les enfants sont restés dans leur pays d’origine. La mesure s’appliquera progressivement d’ici 2020 et nécessitera l’accord du Parlement de Strasbourg
  • - possibilité pour Londres d’actionner une clause de sauvegarde pour priver les nouveaux arrivants des crédits d’impôts octroyés aux bas salaires, pendant 7 ans ;
  • - possibilité pour 55 % des Parlements nationaux de bloquer un projet de directive ;
  • - droit pour le Royaume-Uni d’exprimer son désaccord avec un projet législatif poussé par les membres de la zone euro, et qui pourrait aller à l’encontre des intérêts britanniques. Toutefois, Londres n’aura aucun réel moyen de le bloquer ;
  • - le Royaume-Uni ne sera plus concerné par la phrase « union toujours plus étroite » dans la prochaine révision des traités.

Source : Contexte 21/02/2016

Jeremy Corbyn, l’homme à abattre

 Andy Goldsworthy. – « Red Leaves on Cracked Earth » (Feuilles rouges sur terre craquelée), 2006 Galerie lelong, Paris, Photo : Fabrice Gibert


Andy Goldsworthy. – « Red Leaves on Cracked Earth » (Feuilles rouges sur terre craquelée), 2006
Galerie lelong, Paris, Photo : Fabrice Gibert

Après la victoire de M. David Cameron aux élections de mai 2015, les éditorialistes britanniques avaient tranché : son adversaire travailliste Edward Miliband avait erré trop à gauche. Les adhérents du Labour en ont jugé autrement en lui choisissant un successeur bien moins timoré. Incarnant l’aile la plus progressiste du parti, M. Jeremy Corbyn a bénéficié d’un mouvement de masse. Parlementaires et apparatchiks n’entendent toutefois pas lui faciliter la tâche.

Quelques heures après avoir été élu à la présidence du Parti travailliste, le 12 septembre dernier, M. Jeremy Corbyn prenait la parole devant des milliers de manifestants rassemblés au Parliament Square, à Londres, en soutien aux réfugiés et au droit d’asile. Alors que son discours s’approchait de la fin, un groupe de jeunes militants affublés de tee-shirts rouges « Team Corbyn » s’affairait en coulisses pour établir un cordon de sécurité et guider le nouvel homme fort de la gauche à travers la foule enflammée de ses supporteurs, des caméras de télévision, des journalistes et des amateurs de selfies.

Trois mois plus tôt, en juin, au terme d’un autre rassemblement au même endroit, M. Corbyn s’était attardé sur les lieux, détendu, prenant plaisir à bavarder tranquillement avec des participants. Rien alors n’aurait pu laisser présager que ce vétéran du Parlement, figure vénérable mais discrète de l’aile gauche du Parti travailliste, le Labour, surgirait bientôt à la tête de la principale force d’opposition de Sa Majesté.

Marginalisé depuis des décennies par ses collègues de la Chambre des communes, ignoré par les médias, ce candidat improbable a pourtant bénéficié d’un bouche-à-oreille aux allures de prodige, raflant 59,5 % des voix dès le premier tour et ridiculisant son principal rival, relégué à quarante points derrière avec un score de 19 %. Une victoire sans précédent dans l’histoire politique du Royaume-Uni.

Le meeting de juin avait fourni un premier indice du fait qu’un événement peu ordinaire risquait de se produire. Organisé peu de temps après la victoire des conservateurs aux élections législatives de mai, avec une gauche défaite et déprimée, ce rassemblement anti-austérité avait, à la surprise générale, attiré des centaines de milliers de manifestants, tous électeurs pro-Corbyn en puissance. « C’était un mouvement de gens qui se cherchaient une maison commune », nous explique le comédien Mark Steel, cofondateur de l’Assemblée du peuple, une fédération de groupes et de syndicats à l’origine du rassemblement. « Personne ne pouvait prévoir que cela finirait ainsi, et pourtant nous y sommes (1). »

Le fait que ce mouvement ait pris la forme d’une campagne en faveur de M. Corbyn peut paraître doublement surprenant, tant cet homme incarne le contraire du stéréotype de l’ardent tribun de gauche. Dépourvu du charisme d’un Alexis Tsipras ou des talents oratoires de son mentor Anthony (« Tony ») Benn, meneur historique de l’aile gauche des travaillistes dans les années 1979 et 1980, M. Corbyn ne présentait a priori aucun danger pour ses collègues et concurrents de l’élite travailliste. Or son style direct et dénué d’effets de manches s’est révélé un atout précieux, marquant sa différence par rapport aux représentants de commerce médiatiquement surentraînés qui peuplent la classe politique britannique.

Plutôt que de jouer au magicien, M. Corbyn a préféré agir comme un paratonnerre prêt à capter la charge électrique déjà présente dans l’air. Ses partisans sont de tous âges et de tous milieux, mais il a trouvé un accueil particulièrement réceptif parmi trois populations. En premier lieu, les jeunes, condamnés par la contre-offensive néolibérale post-2008 à des emplois dégradés et à des loyers prohibitifs. Ce n’est pas un hasard si l’archétype du supporteur de M. Corbyn a le teint frais, jouit d’une bonne éducation et travaille dans une cafétéria. Cette génération s’est politisée à travers le conflit causé par le triplement des frais d’université en 2012 (2), qui a provoqué un fort ressentiment générationnel et un mouvement de protestation étudiant plus radical que ce à quoi le pays était habitué.

Le deuxième pilier de son assise politique repose sur le mouvement antiguerre. M. Corbyn est le président de la coalition Stop the War (Arrêtez la guerre), qui a organisé la retentissante manifestation de deux millions de personnes contre l’invasion de l’Irak en 2003 — la plus grande protestation de masse de l’histoire britannique. Mme Lindsey German, la coordinatrice de Stop the War, estime que l’héritage de cette manifestation a « beaucoup alimenté » la campagne de M. Corbyn. « Enormément de gens détestaient ce que le Labour avait fait et ne supportaient pas Tony Blair (3), poursuit-elle. Nombre de personnes plus âgées ont quitté le parti à cause de l’Irak et vont revenir maintenant. »

Appui confirmé des syndicats

Les médias britanniques ont beau éluder par réflexe l’importance de ces manifestations, sans elles le phénomène Corbyn ne serait pas compréhensible. Le nouveau dirigeant du Labour a pris la parole devant tant de manifestants mobilisés pour tant de causes différentes — depuis la Palestine jusqu’aux services de santé psychiatrique — qu’il pouvait compter sur un fort élan de sympathie dès l’annonce de sa candidature.

Le troisième groupe est celui du monde syndical. Pas vraiment une surprise : dans le secteur public, où les syndicats ont encore voix au chapitre, les salaires sont gelés depuis des années et nombre de services amputés ou privatisés. Plusieurs syndicats sont maintenant dirigés par des secrétaires généraux clairement marqués à gauche. Peu attentifs à cette reconfiguration, les barons du Labour ont réagi avec stupeur quand les deux principales formations syndicales du pays, Unite et Unison, ont apporté leur soutien à M. Corbyn, sous la pression de leurs bases.

Ces changements d’état d’esprit s’observent ailleurs en Europe. Le Royaume-Uni se distingue cependant par une tradition politique qui n’a jamais accordé de place significative aux partis situés à la gauche du Labour. Le système électoral britannique du first past the post — ou scrutin uninominal à un tour — garantit que des formations plus petites, comme le Parti vert, restent bloquées hors du Parlement. Nul espoir de percée électorale pour un équivalent de Syriza ou de Podemos. Même le Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (Ukip), de l’autre côté de l’échiquier politique, n’y est pas parvenu. L’opposition aux politiques néolibérales s’exprime par conséquent en grande partie au sein même du Parti travailliste, que beaucoup croyaient pourtant irréversiblement « blairisé ».

Le Labour s’est transformé, sous l’effet à la fois d’un afflux de nouveaux adhérents et d’une modification du système d’élection de son président. Cette fois-ci, n’importe quel citoyen pouvait participer au scrutin, à la seule condition de payer un droit d’entrée de 3 livres sterling (environ 4 euros). Ironie du sort, cette réforme interne avait été proposée par la droite du parti : les blairistes, fascinés par le modèle des primaires aux Etats-Unis, faisaient le pari que l’ouverture du vote au grand public affaiblirait l’influence des syndicalistes et achèverait d’ancrer le parti dans le fructueux marais du « centre ». Cruelle fut leur déconvenue quand ils s’aperçurent que le mécanisme qui devait leur assurer la victoire servait en fait les intérêts de la gauche, ravie de retourner à son avantage la ruse de ses adversaires. Le dispositif était parfaitement adapté aux réseaux sociaux — en permettant d’adhérer d’un clic et de diffuser l’information à ses amis —, ce qui a considérablement avantagé M. Corbyn, très populaire sur Facebook et Twitter.

« La dynamique est née largement à l’extérieur du parti, pour ensuite se répandre à l’intérieur, grâce au changement de profil de ses adhérents », nous explique l’auteure féministe Hilary Wainwright, qui a longtemps travaillé aux côtés de M. Corbyn. Selon elle, le battage fait autour du candidat de gauche « a enhardi des adhérents plus anciens à voter pour lui, tout en créant l’effet d’un mouvement de masse avec de grands rassemblements ». Impression confortée par les 99 meetings de M. Corbyn, lesquels ont provoqué une affluence si massive qu’à plusieurs reprises l’orateur, une fois achevé son discours, a dû quitter la salle pour en tenir un autre à l’attention de la foule bloquée devant les portes. Certains ont même parlé de « corbynmania ».

La question qui se pose à présent est de savoir si cette mobilisation se maintiendra assez longtemps et avec assez de vigueur pour contrer les attaques qui vont tomber en rafales. Les réactions d’hostilité qu’il suscite déjà n’ont rien de surprenant, dans la mesure où, sur nombre de sujets, les positions de M. Corbyn se heurtent frontalement à ce que l’Etat britannique estime être ses intérêts. Il explique ne pas imaginer de circonstances susceptibles de justifier le déploiement des forces armées ; s’oppose aux bombardements en Syrie ; ne souhaite pas que le royaume investisse dans une nouvelle génération de missiles nucléaires (Trident) ; se montre très critique sur le rôle de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) et l’extension de sa zone d’intervention.

En matière d’économie, il se dit prêt à en découdre avec l’industrie financière de la City de Londres ; à rétablir un contrôle politique sur la banque centrale ; à renationaliser le chemin de fer et plusieurs services publics, balayant ainsi l’orthodoxie thatchérienne. Sans prendre clairement position sur une sortie de l’Union européenne (le « Brexit »), il préfère mettre l’accent sur la construction d’une « Europe sociale ». Il critique avec virulence le traitement infligé à la Grèce et le grand marché transatlantique (GMT), ce traité de libre-échange en cours de négociation entre Bruxelles et Washington.

Combien de ces prises de position trouveront leur place dans la plate-forme du Labour, nul ne le sait encore. Entre le nouveau chef et la base, qui très majoritairement le soutient, s’intercale l’appareil des notables du parti, principal obstacle à son renouvellement programmatique. La plupart des parlementaires travaillistes ont entamé leur vie politique sous la tutelle de MM. Anthony Blair et Gordon Brown (4) et bâti leur carrière sur les ruines de la gauche. « Personne n’a jamais tenté de prendre la direction du parti avec aussi peu de soutien de la part des parlementaires, observe M. Lance Price, l’ancien responsable de la communication de M. Blair. Pour Jeremy Corbyn, la tâche s’annonce rude. »

Afin de déjouer les traquenards, la stratégie du nouvel homme fort de la gauche européenne consiste à démocratiser le Labour en rétablissant les prérogatives décisionnelles des adhérents lors des congrès annuels, de manière à circonscrire l’influence des caciques. « Corbyn a dans les mains des leviers de pouvoir considérables », estime M. Price, qui juge « improbable » le scénario d’un « dirigeant de gauche paralysé par un appareil aux positions politiques différentes des siennes ».

Certains parlementaires travaillistes évoquent déjà en sourdine l’éventualité d’une scission, qui paraît toutefois peu réaliste. Les blairistes ne font plus recette : leur candidate à la direction du Labour, Mme Elizabeth « Liz » Kandall, a récolté un résultat humiliant de 4,5 % des voix. Leur problème est d’ordre idéologique. Aussi vibrionnant qu’il ait pu être, le blairisme s’est nourri à des sources que la crise de 2008 a épuisées. Plus vraisemblablement, c’est au sein même du Labour que la droite cherchera les moyens de se venger, au risque d’une spirale autodestructrice. Les adversaires de M. Corbyn peuvent aisément réunir les 47 parlementaires — seuil fixé par les statuts — qui leur seraient nécessaires pour renverser la direction et imposer un nouveau scrutin pour la présidence du parti. Pas tout de suite, bien sûr : compte tenu de l’écrasante victoire de leur bête noire, une manœuvre aussi brutale déclencherait un tollé chez les militants et aboutirait à la réélection de M. Corbyn, avec peut-être un score plus large encore. L’occasion de passer à l’attaque pourrait venir d’un mauvais résultat du Labour lors d’élections à venir, comme les législatives en Ecosse, en mai 2016, ou les européennes, en 2019. En attendant, il ne fait guère de doute que les blairistes s’emploieront à scrupuleusement savonner la planche de M. Corbyn auprès des médias et dans les couloirs du Parlement.

Le nouveau chef des travaillistes peut cependant compter sur une partie des élus locaux. M. Kenneth Livingstone, maire de Londres de 2000 à 2008 et allié du nouvel homme fort de la gauche, envisage l’avenir de façon plus décontractée : les parlementaires, nous explique-t-il, « ne comptent pas vraiment puisque Jeremy peut s’adresser directement au peuple et que les sondages le placent en bonne position pour devenir le prochain premier ministre. Tous ces dignitaires lui baiseront les pieds pour quémander un poste. »

Contrairement à celle des blairistes, l’opposition des conservateurs présente au moins l’avantage d’être franche et prévisible. Leur stratégie ? Ne reculer devant aucune outrance, comme dans cette vidéo diffusée par leurs soins qui assimile M. Corbyn à un complice du Hamas, du Hezbollah et même de Ben Laden. Le premier ministre David Cameron avait donné le ton le 13 septembre dans un tweet posté en réaction à la primaire travailliste : « Le Labour est maintenant une menace pour notre sécurité nationale, notre sécurité économique et la sécurité de vos familles. »

« Quel signal un tel message envoie-t-il au MI5 [les renseignements intérieurs] et aux services de sécurité ? », s’interroge M. Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, dont M. Corbyn a défendu plusieurs fois la cause à la Chambre des communes. Pour M. Assange, si le président du Labour persiste dans sa critique de l’OTAN et des missiles nucléaires Trident — joyau de la force de frappe britannique —, « des moyens considérables seront mis en œuvre pour lui barrer la route avant les prochaines élections. S’il a la moindre chance d’être élu premier ministre, compte tenu des enjeux, tout peut arriver ». Le lanceur d’alerte a bon espoir que M. Corbyn prendra cette menace au sérieux : « Il a déjà abandonné sa proposition initiale de sortir le Royaume-Uni de l’OTAN. Il est plus sage en effet de ne pas se battre sur tous les fronts en même temps. »

Vers une alliance plus large ?

D’ores et déjà, M. Corbyn est l’homme à abattre pour les médias, dont le traitement à son égard est passé par tous les stades de l’animosité : d’abord la consternation, puis la panique et enfin le mépris. Ce parti pris ne se manifeste pas seulement sous la plume ou sur les ondes des groupes de presse réactionnaires détenus par des milliardaires, il sévit dans tous les grands journaux du pays. Dès les premiers jours qui ont suivi le triomphe de « Corb », ainsi qu’ils l’ont rebaptisé avec dédain, les tabloïds en faisaient déjà leurs choux gras : « Corb offense la reine », vociférait la « une » du Sun après que le patron du Labour eut choisi de ne pas entonner l’hymne national à une cérémonie de commémoration de la bataille d’Angleterre (5).

« Dieu sait ce qu’ils vont trouver pour le dénigrer, dit M. Steel. Il faut s’attendre à des coups extraordinairement vicieux. La seule défense, c’est le mouvement. Asséner des calomnies devient plus difficile quand il y a un million de personnes qui vous répondent : “Ce que vous dites est faux.” » M. Corbyn a déclaré qu’il souhaitait « convertir le Labour en une sorte de mouvement social (6) ». L’inimitié des parlementaires pourrait le contraindre à tenir cet engagement. La campagne de presse orchestrée contre lui rend d’autant plus vitale la mise en œuvre d’une stratégie de riposte et de mobilisation sur les réseaux sociaux.

« Si tous ceux qui ont voté pour Corbyn ne s’impliquent pas au plus vite, soit en rejoignant le Labour soit en le défendant de l’extérieur, toute cette campagne n’aura été rien d’autre qu’un “j’aime” sur Facebook », s’inquiète le chanteur Billy Bragg. Celui dont les chansons ont accompagné nombre de luttes, notamment durant les années Thatcher, appelle de ses vœux une alliance vaste et ouverte, une « synergie de gauche » à laquelle pourraient prendre part les écologistes. Mme Natalie Bennett, la dirigeante du Parti vert, n’écarte pas cette idée : « Le Labour que nous avons connu était favorable à l’austérité, aux privatisations, aux missiles Trident et à l’interventionnisme militaire, toutes choses auxquelles le Parti vert est opposé. Attendons d’abord de voir quel genre de Labour va émerger. Tout change. »

Le fait que le mouvement anti-austérité au Royaume-Uni s’est forgé dans le cadre d’un grand parti de gouvernement présente de grands avantages, mais aussi de sérieux inconvénients. Le Parti travailliste n’a pas été conçu pour se confronter à l’Etat. Ce n’est pas une organisation qui défie l’ordre établi, comme a pu le faire Syriza. Pour réussir, M. Corbyn va devoir transformer le Labour en une force militante capable d’entretenir l’incroyable sursaut collectif qui l’a propulsé à sa tête. Si l’excitation générée ces derniers mois se propage à d’autres secteurs de la population et que l’aventure suit son chemin, M. Corbyn a toutes ses chances. Si le mouvement retombe et que l’homme du renouveau reporte son assise sur les vieux centres de pouvoir, l’occasion sera perdue.

Alex Nunns

Journaliste et écrivain, chroniqueur politique du magazine Red Pepper.

(1) Sauf mention contraire, les citations sont issues d’entretiens avec l’auteur.

(2) Lire David Nowell-Smith, « Amers lendemains électoraux pour l’université britannique », Le Monde diplomatique, mars 2011.

(3) Elu chef du Parti travailliste en juillet 1994, M. Anthony Blair fut premier ministre de mai 1997 à juin 2007.

(4) Ministre des finances (chancelier de l’Echiquier) durant le mandat de M. Blair, puis premier ministre de juin 2007 à mai 2010.

(5) « Corb snubs the Queen », The Sun, Londres, 16 septembre 2015.

(6) « The Andrew Marr Show », British Broadcasting Corporation (BBC), 26 juillet 2015.

Source Le Monde Diplomatique octobre 2015
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UE : Vive passe d’armes entre Sarkozy et Cameron

Sarkozy et Cameron le 1er septembre dernier à Paris. Photo Patrck Kovarik.

Le président français, Nicolas Sarkozy, s’en est pris, dimanche 23 octobre, au premier ministre britannique, David Cameron, lors du sommet européen sur la dette, lui déclarant qu’il en avait assez de l’entendre dire ce qu’ils avaient à faire, a rapporté la presse britannique.

« Nous en avons assez de vous entendre nous critiquer et nous dire ce que nous avons à faire », aurait dit le président français à M. Cameron, selon le Daily Telegraph et The Guardian, citant des sources diplomatiques. « Vous dites détester l’euro, vous n’avez pas voulu le rejoindre et maintenant vous voulez vous ingérer dans nos réunions », aurait ajouté M. Sarkozy.

De son côté, le Times de Londres a fait état d’une altercation sans en préciser les détails. La grogne est montée dimanche parmi les dix Etats de l’UE non membres de la zone euro, Grande-Bretagne en tête, qui se plaignent de la volonté croissante des Etats utilisant la monnaie commune de prendre des décisions sans les consulter.

Fronde des Eurosceptiques

« La crise de la zone euro affecte toutes nos économies, y compris celle de la Grande-Bretagne, a martelé M. Cameron. Il est dans l’intérêt de la Grande-Bretagne que les pays de la zone euro règlent leurs problèmes. Mais cela devient dangereux – et j’en ai parlé franchement avec eux – s’ils prennent des décisions vitales pour les autres pays du marché unique, comme des décisions sur les services financiers, qui concernent tout le marché unique. » En conséquence, les Britanniques ont exigé et obtenu qu’un autre sommet réunissant tous les pays de l’UE soit aussi convoqué mercredi à Bruxelles.

David Cameron doit être confronté lundi à une vaste fronde au sein des rangs conservateurs à l’occasion d’un débat parlementaire sur l’organisation d’un référendum à propos de l’appartenance de la Grande-Bretagne à l’Union européenne. Le vote des députés n’aura aucune contrainte légale. L’issue du scrutin ne fait aucun doute puisque les libéraux-démocrates, partenaires de la coalition gouvernementale, et l’opposition travailliste voteront dans le sens réclamé par le premier ministre, hostile à un tel référendum. Cette initiative constitue toutefois un défi sans précédent à l’autorité de M. Cameron sur le Parti conservateur de la part de la frange eurosceptique des tories, qui souhaite profiter de la crise financière dans la zone euro pour renégocier la nature des liens de la Grande-Bretagne avec l’Union européenne.

Le Monde AFP Reuter

«L’Europe actuelle ressemble à celle que souhaitaient les Britanniques»

Que révèlent les propos peu amènes échangés ce week-end entre Nicolas Sarkozy et le Premier ministre britannique, David Cameron? Professeure de civilisation britannique à la Sorbonne-Nouvelle et à IUF, Pauline Schnapper revient sur les ambiguïtés de l’engagement européen de Londres.

David Cameron a-t-il raison de se sentir tenu à l’écart du règlement de la crise des dettes européennes?

Autant que je sache, le Royaume-Uni pèse peu dans le règlement de cette crise. Pour des raisons objectives, d’une part : il n’est pas membre de la zone euro et ne souhaite pas l’être, il est donc normal qu’il ne soit pas au premier plan. Pour des raisons de politique intérieure, d’autre part : au sein de la coalition au pouvoir, les anti-européens les plus virulents sont assez puissants au Parlement, où ils vont pousser le gouvernement à organiser un référendum sur la sortir de l’UE. On mesure mal cette ambiance sur le continent.

Finalement, Cameron l’eurosceptique veut-il ou non être du projet européen?

Il est dans une situation totalement contradictoire : d’une part, il subit cette très forte pression pour rester le plus loin possible de ce qui se passe. D’autre part, il sait très bien qu’il ne peut pas tourner le dos à l’Europe, que celle-ci représente 40% du commerce britannique : il est donc dans l’intérêt de la Grande-Bretagne que la zone euro résolve ses problèmes le plus vite possible. De plus, ne pas être impliqué dans la recherche des solutions, c’est prendre le risque qu’elles se fassent sur votre dos, comme avec l’instauration d’une taxe financière qui ferait beaucoup de mal à la City de Londres.

La Grande-Bretagne a-t-elle jamais été considérée comme autre chose qu’un corps étranger par ses partenaires européens?

Oui, dans la deuxième moitié des années 1980, autour de la signature de l’Acte Unique [traité de 1986], auquel le gouvernement Thatcher était très favorable. On a pu, alors, espérer que la Grande-Bretagne entre de plain-pied dans l’Europe, impression qui s’est dissipée par la suite. Mais la réalité est plus complexe : en fait, l’Europe d’aujourd’hui ressemble beaucoup plus qu’il y a vingt ans à celle que souhaitaient les Britanniques. Elle fait la part plus belle à l’intergouvernemental : de plus en plus de décisions sont prises au Conseil européen, alors que la Commission est très affaiblie.

Malgré cette désaffection, la Grande-Bretagne reste-t-elle un acteur qui compte en Europe?

Pendant les années Blair, elle a regagné une influence beaucoup plus importante que dans les décennies 1980-1990. Depuis l’arrivée de David Cameron au pouvoir, l’an dernier, elle est plus en retrait. Dans le cadre de l’euro, elle ne pèse pas grand-chose, on l’a dit. En revanche, elle reste un acteur puissant dans les domaines du marché unique, de la défense et en raison de son poids financier.

La Grande-Bretagne pourrait-elle constituter un front avec des pays partageant la même vision de l’Europe, ou sa situation est-elle trop particulière?

Le pays est moins isolé aujourd’hui que dans les années 1970. Un certain nombre de pays d’Europe du nord ou de l’est – comme la République Tchèque, le Danemark, la Suède – partagent cette vision libérale et atlantiste. Des alliances peuvent donc se faire au coup par coup. Mais je ne crois pas à un noyau dur de la même force que celui de la zone euro.

Peut-on imaginer la Grande-Bretagne rejoindre le train européen, à terme?

En ce moment en tout cas, cela semble impensable. Entre 70 et 80% des Britanniques sont opposés à une entrée dans l’euro. Le gouvernement lui-même est eurosceptique. En fait, on en est au point où l’on distingue eurosceptiques modérés et radicaux. Seul le parti libéral, qui participe à la coalition au pouvoir, est pro-européen ; encore est-il assez critique sur le fonctionnement des institutions de Bruxelles.

Le ministre des Affaires étrangères, William Hague, a un jour déclaré que le débat européen était une «bombe à retardement» pour le parti conservateur…

Les Tories ont une longue tradition de division au sujet de l’Europe. Leur défaite cuisante de 1997 est en partie due à cela. Le débat actuel ranime donc de pénibles souvenirs pour les conservateurs.

La focalisation actuelle des évènements sur la zone euro et le couple franco-allemand peut-elle durablement marginaliser la Grande-Bretagne en Europe?

On peut avoir cette impression en ce moment. Mais les évènements s’accélèrent à une telle vitesse depuis quelques mois que je ne me risquerai à aucun pronostic. On ne sait même pas si l’euro existera encore dans un an.

Qu’est-ce que le «grand malentendu» anglo-européen que vous évoquez dans l’un de vos ouvrages?

C’est le constat que les Britanniques ont toujours eu du mal à comprendre et à accepter le projet européen. Tandis que les Européens ont du mal à comprendre la conception britannique de l’Europe, qui n’est pas la même que celle des Pères fondateurs.

recueilli par Dominique Albertini (Libération)

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Royaume-Uni: le parlement se saisit du scandale des écoutes téléphoniques

Pépère Rupert

Ce scandale d’ampleur nationale embarrasse les médias, le magnat de la presse Rupert Murdoch et le Premier ministre, David Cameron.

Le parlement britannique s’est saisi mercredi de l’affaire des écoutes téléphoniques du tabloïde News of the World, devenue un scandale national aux multiples ramifications qui éclabousse les médias, le magnat de la presse Rupert Murdoch et embarrasse le Premier ministre.

Le chef du gouvernement David Cameron s’est déclaré « absolument dégoûté » par les dernières révélations sur les écoutes menées ces dernières années par le journal « qui ne visent plus simplement des politiques et des célébrités, mais aussi des victimes de crimes, voire d’attentats terroristes ». Il s’est prononcé « en faveur d’enquêtes » sur « l’éthique journalistique », tout en souhaitant que la priorité absolue soit donnée à « l’enquête de police de grande ampleur en cours ». Des assurances jugées totalement insuffisantes par le chef de l’opposition Ed Miliband, à l’aune « du plus grand scandale de presse des temps modernes ».

M. Miliband réclame des têtes au News of the World (NOTW) et la création d’une commission d’enquête. Il accuse les conservateurs de complaisance vis-à-vis de news Corp., le groupe de Rupert Murdoch notamment propriétaire du NOTW. Ce vif échange entre les deux hommes au Parlement a été suivi d’un débat de trois heures en urgence. A tour de rôle, les députés ont dénoncé qui « les dérives » de la presse et qui « l’indécence » de News Corp. Sortant de son silence, Rupert Murdoch a qualifié de « déplorables » et d’ »inacceptables » les accusations contre le tabloïde et renouvelé dans un communiqué son soutien à l’actuelle direction du journal.

L’affaire des écoutes, qui remonte au début des années 2000, a déjà été marquée par l’interpellation de cinq journalistes, dont trois du NOTW, l’envoi en prison d’un correspondant royal et d’un détective privé et par plusieurs démissions. Dont celle en janvier, d’Andy Coulson, directeur de la communication de David Cameron après avoir été rédacteur en chef du NOTW. On savait que des centaines, voire des milliers de personnalités – membres de la famille royale, politiciens, vedettes de cinéma ou sportifs – avaient été écoutées.

Ecoutes sur des victimes

Il apparaît désormais que les écoutes ont aussi concerné les victimes d’affaires criminelles retentissantes et des proches de l’attentat qui avait fait 52 morts à Londres en 2005. Le détective Glenn Mulcaire, qui a déjà purgé 4 mois de prison, aurait aussi piraté le portable de Milly Drowler, écolière assassinée par un videur de boîte de nuit en 2002. Il serait allé jusqu’à effacer des messages pour faire de la place dans la boîte vocale, donnant le faux-espoir aux parents et enquêteurs que la fillette était encore en vie.

Mardi soir, il a dit avoir agi « sous la pression constante » de NOTW, le dominical qui tire à 2,8 millions d’exemplaires, champion des scoops obtenus notamment à l’aide de caméras cachées ou de journalistes déguisés. Le NOTW a aussi remis récemment à Scotland Yard des mails prouvant qu’il avait payé quelques policiers-informateurs entre 2003 et et 2007, date à laquelle Andy Coulson dirigeait la rédaction.

Et mercredi The Times, fleuron du groupe Murdoch, a demandé « que toute la lumière soit faite » sur des pratiques journalistiques longtemps justifiées par le sacro-saint droit du public à être informé. En attendant, le groupe commence à subir les premiers contrecoups commerciaux de l’affaire: plusieurs annonceurs –dont Ford et la banque Halifax– ont annoncé le retrait de leur budget publicitaire au NOTW, également cible d’appels au boycott sur twitter. Mais surtout, le scandale risque de retarder le feu vert gouvernemental au projet de rachat par Rupert Murdoch du bouquet satellitaire BSkyB, très contesté au nom du pluralisme.

AFP

 

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David Cameron veut limiter l’arrivée d’étrangers

Le premier ministre britannique accuse les travaillistes d’avoir laissé entrer un trop grand nombre d’immigrants depuis 1997.

David Cameron a prononcé jeudi un discours très ferme sur la nécessité de réduire le nombre d’immigrants autorisés à entrer en Grande-Bretagne, accusant les précédents gouvernements travaillistes d’avoir laissé entrer un trop grand nombre d’étrangers dans le pays. Ces propos, tenus devant des électeurs conservateurs à quelques semaines d’élections locales en Angleterre et au pays de Galles, ont provoqué de violentes réactions dans l’opposition, et même chez les libéraux démocrates, partenaires de Cameron dans la coalition. Le ministre du Commerce, Vince Cable, numéro deux des libdems au gouvernement après Nick Clegg, a déclaré que le premier ministre avait été «très imprudent», estimant que l’utilisation du terme «immigration de masse risquait d’attiser l’extrémisme». Les travaillistes accusent Cameron de «tromper les gens», expliquant que ses quotas sur les visas de travail ne concernent que 20 % des immigrants hors Union européenne.

Le contrôle de l’immigration avait été un des thèmes importants des dernières législatives, et l’un des sujets les plus épineux lors des négociations sur l’accord de coalition entre les centristes et les tories.

David Cameron a pourtant été très prudent dans sa manière d’aborder le sujet. «Notre pays a immensément profité de l’immigration», a-t-il insisté en rappelant les nombreuses contributions des étrangers à la vie économique du pays, des hôpitaux jusqu’aux commerces de proximité. «Je veux une bonne immigration, pas une immigration de masse», a-t-il poursuivi, rappelant que sous Tony Blair et Gordon Brown, de 1997 à 2009, 2,2 millions d’immigrants étaient venus s’installer en Grande-Bretagne et que ces grands nombres avaient provoqué de «fortes pressions sur de nombreuses communautés dans le pays». Pour réduire l’arrivée d’étrangers de pays hors de l’UE, le premier ministre promet des mesures drastiques, à la fois contre l’immigration illégale et légale.

Sur les douze prochains mois, le nombre de visas décernés à des travailleurs qualifiés sera limité à 20.700, alors que l’année dernière, pas moins de 198.000 non-Européens sont arrivés dans le pays. David Cameron promet aussi une réforme de l’attribution des visas étudiants, «un système devenu hors de contrôle», à cause des nombreuses fraudes et «des fausses universités qui proposent des diplômes bidons». Le nombre de visas étudiants devrait diminuer de 80.000 sur un total de 303.000 décernés l’année dernière.

Le choix de l’immigration par Cameron pour lancer une campagne des élections locales loin de passionner les foules a en tout cas été une surprise totale. «En optant pour ce thème un peu décalé, alors que tout le monde ne parle que d’économie, de chômage et de coupes budgétaires, Cameron a surtout voulu attaquer les travaillistes sur un dossier sur lequel ils sont très mal à l’aise», estime Tony Travers, professeur de sciences politiques à la London School of Economics.

Cyrille Vanlerberghe (Le Figaro)

 

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