L’avenir d’iTELE, paralysée par la grève, en question

Des employés d'iTELE en grève devant le siège de la chaîne à Boulogne-Billancourt le 25 octobre 2016 afp - Christophe Archambault

La chaîne d'info iTELE entamera lundi sa quatrième semaine de grève, une durée inédite dans l'histoire de l'audiovisuel privé qui suscite des interrogations sur son avenir alors qu'aucune sortie de crise ne semble se profiler.

Entamé le 17 octobre, le mouvement de grève a été systématiquement reconduit depuis par une large majorité de la rédaction de la chaîne, qui réclame pêle-mêle une charte éthique, un projet stratégique et éditorial clair et le départ de l'animateur controversé Jean-Marc Morandini, mis en examen "pour corruption de mineur aggravée".

Pour Patrick Eveno, historien des médias et ancien membre du comité d'éthique d'iTELE, le propriétaire du groupe Canal+ et donc de sa chaîne d'info en continu, Vincent Bolloré, "ne sait pas quoi faire d'iTELE" depuis sa prise de pouvoir car "dans sa stratégie, l'information n'a pas de place, ça ne l'intéresse pas".

La direction porte le projet CNews, avec moins d'actualité chaude, et ne souhaite pas se séparer de Jean-Marc Morandini. Sa seule offre jusqu'ici aux journalistes: des propositions de départ avec indemnités pour ceux qui souhaitent quitter la chaîne.

Lundi, la ministre du Travail Myriam El Khomri recevra trois syndicats de la chaîne pour "faire le point" avec eux sur le conflit. Selon l'entourage de la ministre, la même invitation sera lancée prochainement à la direction.

Le gouvernement s'est jusqu'à présent montré prudent. La semaine dernière, Manuel Valls a fait valoir que ce conflit concernait un "groupe privé", tout en appelant la direction à la "responsabilité".

Vendredi, jour du 17e anniversaire de la chaîne d'info, la reprise du dialogue entre grévistes et dirigeants n'a débouché sur "aucune avancée concrète", selon des salariés qui y participaient.

L'affaire Morandini s'ajoute au conflit démarré avant l'été, lorsque la rédaction avait fait grève quatre jours pour protester contre une réduction drastique des effectifs.

- Deux projets qui s'affrontent -

"Il y a deux projets éditoriaux qui s'affrontent et sont incompatibles. Soit c'est l'actionnaire qui gagne en faisant partir le plus de journalistes possible, soit ce sont les journalistes qui l'emportent, ce qui suppose que Bolloré accepte de dire "Je me suis trompé", ce qui ne semble pas coller avec le personnage", analyse Patrick Eveno.

"Ce conflit est inédit dans l'histoire de l'audiovisuel", affirme M. Eveno, qui a démissionné du comité d'éthique en septembre 2015 après le licenciement de la directrice générale d'alors, Cécilia Ragueneau, et de la directrice de la rédaction Céline Pigalle.

Avec vingt jours de grève, c'est en effet le deuxième plus long conflit social dans l'audiovisuel depuis mai 1968, après celui de Radio France, en mars-avril 2015.

Si rédaction et direction n'arrivent pas à réconcilier leurs visions éditoriales, il reste une troisième issue : la vente d'iTELE, selon M. Eveno. Mais "plus le conflit dure, moins la chaîne vaut cher", note-t-il.

Dans une tribune publiée vendredi sur le site de l'Obs, l'analyste des médias François Jost estime pour sa part "que la seule sortie de crise possible est le départ de Morandini".

C'est l'arrivée de ce dernier le 17 octobre à l'antenne, souhaitée personnellement par Vincent Bolloré, qui a mis le feu aux poudres.

Pour son émission "Morandini Live", l'animateur a fait intervenir "Samantha, correspondante aux Etats-Unis" qui s'est avérée être "une photographe interrogée depuis Londres", comme le relève le CSA.

Le gendarme de l'audiovisuel a fustigé jeudi des "manquements aux exigences d'honnêteté et de rigueur" et menacé la chaîne de sanctions.

Saisi par des téléspectateurs et des salariés de la chaîne, le CSA a également souligné qu'il demeurait "très attentif" à la nette séparation "entre information et divertissement" sur iTELE.

"En mettant l'accent sur le manquement aux +exigences d'honnêteté+, le CSA insinue bien que c'est la chaîne elle-même qui se retrouve en porte-à-faux avec sa convention. Et, sans le dire, il prévient le glissement que s'apprête à cautionner la direction iTELE, de l'information vers le divertissement", analyse François Jost.

Par Séverine Rouby
 Source AFP 05/11/2016

Grève à i-Télé : «La direction est en train de détruire la chaîne»

 La façade de la rédaction d’i-Télé, après la chute de certaines lettres de la nouvelle enseigne installée samedi. La façade de la rédaction d’i-Télé, après la chute de certaines lettres de la nouvelle enseigne installée samedi. STR / AFP

La façade de la rédaction d’i-Télé, après la chute de certaines lettres de la nouvelle enseigne installée samedi. STR / AFP

Milan Poyet, journaliste et porte-parole du mouvement de grève, fait part de son inquiétude dans la résolution du conflit qui oppose les salariés à la direction, le plus long dans l’histoire de la chaîne d’info.

Après le réaménagement brutal ce week-end des bureaux de la rédaction d’i-Télé pour faire place à celle de Direct Matin, la situation semble toujours bloquée. Questions à Milan Poyet, journaliste au sein de la rédaction d’i-Télé et porte-parole du mouvement de grève.

Après le réaménagement surprise de vos locaux ce samedi, quelle est l’ambiance aujourd’hui à i-Télé ?
 

Question dialogue, plus rien n’avance. Nous avons eu hier la visite des déménageurs, certains bureaux ont été déplacés et des effets personnels des journalistes jetés à la poubelle. Sans que personne ne nous ait prévenus. Tout ça n’arrange pas les choses. Cela alimente le climat de défiance entre les salariés et la direction. Quant aux discussions, elles sont toujours au point mort. La commission de conciliation a été un échec vendredi. On demande officiellement la nomination d’un médiateur, mais nous n’avons toujours pas de retour du ministère de la Culture qui connaît très bien la situation de notre chaîne. Nous avons la main tendue vers la direction qui ne veut toujours pas la saisir.

Comment analysez-vous sa stratégie ?

J’ai l’impression qu’ils ont choisi la ligne dure et qu’ils ne se rendent pas compte qu’ils sont tout seuls. Les médias, les salariés et l’opinion sont avec nous, les gens nous soutiennent à 2 000 %. Ils nous disent : «Ne lâchez pas.» C’est la preuve que le combat est juste. Nos convictions sont fortes. On a revoté la grève jusqu’à lundi à 90 % et, pourtant, nous sommes dans une entreprise qui n’a pas cette culture de la grève. En juin dernier, il y a eu un mouvement. 50 personnes ont été remerciées sans qu’on ne leur donne rien. On a finalement obtenu gain de cause et trouvé un accord. Là, nous sommes dans le conflit le plus long de l’histoire d’i-Télé. On entre dans le huitième jour.

Quelle issue voyez-vous à ce conflit ?

Quand je vois les AG, la détermination de chaque journaliste et salarié, j’imagine mal la direction ne pas lâcher quelque chose à un moment donné. Il y a une solidarité entre nous, c’est hyper fort. La raison voudrait que la direction cède, mais ils ont montré qu’ils n’étaient pas raisonnables. La raison voudrait aussi que Jean-Marc Morandini ne vienne pas… Ils devraient signer une charte éthique, définir un projet éditorial clair et précis. Nous nous battons pour que la rédaction reste indépendante : c’est quand même hallucinant qu’on en soit là aujourd’hui. Ils veulent nous mettre au pas. Avec Zemmour et les frères Bogdanov, ils font le choix d’une stratégie d’audience à tout prix. Le divertissement informatif, ce n’est pas notre rôle.

Craignez-vous que l’image de la chaîne en pâtisse ?

On se pose beaucoup cette question. On n’abîme pas la chaîne en faisant grève. Ce que la direction fait, c’est pire. Ils sont en train de la détruire. Je ne dis pas qu’on va sortir renforcés, mais on leur demande de ne pas faire venir des gens qui ne sont pas journalistes sur une chaîne d’info. On leur demande de nous laisser faire notre travail, comme tout autre média. Nous ne sommes pas près de lâcher. Cela fait une semaine qu’on ne travaille pas et qu’on n’est pas payés mais les considérations financières passent après nos convictions. Même si ça va être compliqué ce mois-ci, ce n’est pas grave. C’est un combat, on est sûrs de nos forces. On ne veut pas que l’actionnaire puisse dire : «Regardez, j’ai réussi à mettre les journalistes au pas.» Attaquer les médias comme le fait Vincent Bolloré, c’est attaquer une partie de la démocratie.

Didier Arnaud

Source Libération 23/11/2016

Voir aussi : Actualité France, rubrique Médias, Main basse sur l’Information, rubrique  Société, Citoyenneté, Mouvement Sociaux,

Entretien avec Laurent Mauduit autour de son livre « Main basse sur l’Information »

 Laurent Mauduit a été chef du service économique de Libération puis directeur adjoint de la rédaction du Monde. Cofondateur de Mediapart,

Laurent Mauduit a été chef du service économique de Libération puis directeur adjoint de la rédaction du Monde. Cofondateur de Mediapart,

Entretien
Laurent Mauduit  est un écrivain et journaliste d’investigation spécialisé dans les affaires économiques, et la politique économique et sociale. Il travaille pour le journal en ligne Mediapart dont il est l’un des cofondateurs. Il évoque son dernier livre Main basse sur l’information (éditions DonQuichotte).

Ce livre, est le premier que vous consacrez à la presse, est-ce lié à un fait déclencheur particulier, ou vouliez-vous aborder plus généralement le lien entre le sort de la presse et celui de la démocratie ?
J’ai écrit périodiquement sur différents acteurs de la presse, comme Bolloré , Niel ou Drahi  pour Mediapart.  Comme beaucoup de journalistes qui ont traversé le milieu de la presse parisienne, j’avais aussi beaucoup de choses en mémoire. Nous assistons à une normalisation économique et éditoriale sans précédent liée à la mainmise des puissances d’argent sur la presse. On constate depuis quatre cinq ans une accélération conséquente du naufrage. J’ai gardé la conviction d’un journaliste, selon laquelle l’histoire fondatrice de la presse est intimement liée à l’histoire de la démocratie. Il y a eu, à la Libération, une refonte de la démocratie et de la presse initiée par le CNR.  Les dirigeants du Conseil national de la Résistance souhaitaient une presse indépendante pour barrer la reprise en main des collabos et pour en finir avec la presse affairiste de l’entre-deux-guerres notamment du patronat, c’est à dire du Comité des forges.

Aujourd’hui ces mêmes « puissances d’argent » ont repris la main. A la veille des élections présidentielle et législatives, j’ai pensé qu’il était important d’alerter les citoyens. Ce livre a une fonction d’alerte. On a tous intérêt à défendre une presse libre et démocratique.

A quoi tient cette accélération ?
Si l’on se réfère à l’époque de la fondation du Monde par Hubert Beuve-Méry, ce que l’on a vécu dans les deux dernières décennies, est une succession d’abandons et une régression démocratique. Depuis cinq ans  nous sommes témoins d’un véritable séisme correspondant à l’abandon définitif des principes du CNR.

Aux commandes de l’empire Vivendi, Vincent Bolloré vient de mettre au pas Canal + sans le moindre souci de l’indépendance éditoriale des équipes. Après avoir spéculé sur les fréquences publiques de la TNT, il instaure le népotisme comme mode de gouvernance avec des conséquences sociales accablantes. Canal + qui joue un rôle majeur dans le financement du cinéma intègre le géant de la communication Vivendi et du divertissement avec Havas, auquel s’ajoutent l’institut de sondage CSA et le site Daylymotion.

La boulimie de Drahi, symbole des excès de la finance folle, est tout aussi préoccupante. Le financier possède Libé,  le groupe l’Express et 49% de NextRadioTV (BFM-TvV, BFM-Business, RMC) et il applique la même violence sociale que chez SFR. Cela ne s’arrête pas à ces deux exemples, toute la presse ou presque connaît le même sort.

Vous avez vous-même goûté à cette violence sociale au Monde ?
Le Monde a été mon journal pendant treize ans. Ce quotidien était la propriété des journalistes. Il a vécu une normalisation économique avec l’entrée du groupe Lagardère en 2005 puis une normalisation éditoriale, avec la remise en cause de la place de l’investigation et la promotion de la pensée unique néolibérale.

A l’époque, Alain Minc, le président du conseil de surveillance, poussait à la roue pour que Lagardère entre au capital. Je suis un des seuls à avoir voté contre. Je me trouvais en position minoritaire  ce qui fait partie du jeu que j’acceptais. J’ai néanmoins poursuivi mon travail de journaliste d’investigation. Mon départ fin  2006,  fait suite à la censure dont j’ai fait l’objet.

En 2010, l’arrivée du trio Bergé, Niel, Pigasse qui s’octroient 60% du capital du Monde marque la fin de l’indépendance de la rédaction. Dans la bataille pour la prise de contrôle, vous relatez le rôle trouble d’un certain Macron ?
En effet le trio ne parvient à ses fins qu’au terme d’une violente confrontation avec le groupe de  Claude Perdiel qui avait les faveurs d’Alain Minc et de son mentor Nicolas Sarkozy. Macron, à l’époque associé gérant de la banque Rothschild, est venu voir la bouche en coeur la société des rédacteurs en proposant ses services pour les conseillers en tant que citoyen bénévole. J’apporte la preuve dans mon livre qu’il travaillait pour le camp adverse.

Concernant la politique menée en direction de la presse faites-vous une distinction entre les années Sarkozy et Hollande ?
Je vois une petite différence, à mon sens assez minime. Sarko entre dans la famille du bonapartisme. Il  incarne le monarque républicain auprès duquel vont se presser les obligés du Palais que symbolise  le dîner au Fouquet’s.

Cela est moins vrai sous Hollande mais ce qui se passe n’est pas moins grave. Non seulement les règles anti-concentration n’ont pas été renforcées mais la loi n’a pas été respectée notamment quand Drahi a absorbé BFMTV et RMC en dépit de la loi relative à la liberté de communication. De même, peut on s’étonner de la nomination de Guillaume Zeller,  petit-fils d’un général félon de la guerre d’Algérie adoubé par  l’extrême droite catholique, à la direction de l’information du groupe Canal + qui bénéficie d’une fréquence attribuée par le CSA. Hollande n’a rien fait pour empêcher le séisme. Il n’a pas engagé les grandes réformes nécessaires.

A l’AFP comme à Radio France ou à France Télévisions le service public semble attaqué de toutes parts…
On aurait pu espérer que la presse publique conserve une certaine déontologie mais le présidentialisme qui convoque les journalistes au palais entraîne la presse publique dans une spirale de dépendance. Par ailleurs, le règne des doctrinaires libéraux sévit partout dans l’espace public. L’économie est une science sociale dont la richesse dépend de la pluralité des échanges. Il est dommageable pour la démocratie que le service public ne s’ouvre pas à ce type de débat.

La question de la concentration des médias se pose aussi en région avec des implications en termes politique, économique et démocratique…
On assiste en région à un phénomène de concentration inquiétant. A l’Est, le Crédit Mutuel dispose d’un monopole sur un quart du territoire. C’est un rouleau compresseur qui a absorbé des journaux concurrents en supprimant  des centaines d’emplois. Après avoir été condamné à rembourser 404 M d’euros Tapie est toujours à la tête de La Provence. La Dépêche et Midi Libre sont entre les mains d’un ministre en exercice. Ce qui est tout à fait choquant. La richesse de la presse, c’est la richesse de son pluralisme.

Quelles pistes préconisez-vous pour sortir de ce marasme quasi général ?
Quand à la fin du XIXe apparaît l’électricité, la France connaît une révolution technologique et industrielle qui se traduit par l’irruption de l’imprimerie et des rotatives. Cela donne lieu à la loi sur la presse de 1881. Ce que nous connaissons avec la révolution numérique relève de la même logique. Internet bouleverse beaucoup de choses. Pour les citoyens c’est un outil de transparence publique.

Il est temps de refonder totalement cette loi sur la presse afin de garantir le droit de savoir des citoyens à l’heure du numérique. La politique publique taillée pour favoriser les puissances de l’argent sape le pluralisme de la presse et menace le droit d’être informé librement des citoyens. La puissance publique pourrait envisager de créer des sociétés citoyennes de presse en inventant un statut qui les préserve de tout type de rachat.

 Recueilli par Jean-Marie Dinh

Source : La Marseillaise 08/10/2016

Voir aussi : Actualité France, Rubrique Livres, Essais, rubrique Médias, rubrique Rencontre,

Le bureau de Bolloré perquisitionné dans le cadre d’une enquête sur ses activités africaines

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Depuis plus de deux ans, l’enquête judiciaire française ouverte sur la société Pefaco, spécialisée dans l’hôtellerie et les jeux, très implantée en Afrique, avançait en toute discrétion. Elle a finalement conduit les policiers de l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCLIFF) chez l’industriel Vincent Bolloré.

Vendredi 8 avril, la tour Bolloré à Puteaux (Hauts-de-Seine), siège notamment du groupe Bolloré Africa Logistics, a fait l’objet d’une perquisition sur commission rogatoire des juges d’instruction financiers Serge Tournaire et Aude Buresi. A cette occasion, le bureau du PDG, Vincent Bolloré, alors en déplacement en Bretagne, ainsi que celui du directeur général et du directeur juridique du groupe, ont été visités par les enquêteurs. Une opération qui est venue donner une tout autre dimension à l’enquête initiale. Les policiers se demandent en effet aujourd’hui si le groupe du milliardaire breton a utilisé son bras publicitaire, Havas, pour faciliter l’obtention de la gestion des ports de Conakry en Guinée et de Lomé au Togo. Dans un communiqué, le groupe Bolloré indique mardi « qu’il n’a entretenu et qu’il n’entretient aucune relation avec la société Pefaco et ses dirigeants ».

Le cadre d’Havas qui mène les enquêteurs à Bolloré

C’est en effet de façon incidente que les magistrats ont été amenés à s’intéresser aux affaires africaines du groupe Bolloré, présent dans 46 pays du continent où il s’est imposé dans la logistique portuaire. Plus précisément en se penchant sur l’entregent de Francis Perez, président du groupe Pefaco.

Cette société française, basée à Barcelone, entretient des liens étroits avec plusieurs figures corses de l’univers des casinos, ainsi qu’avec certains chefs d’Etat africains tels les présidents togolais Faure Gnassingbé et congolais Denis Sassou-Nguesso. Francis Perez compte par ailleurs parmi ses relations un certain Jean-Philippe Dorent, dont le nom apparaissait déjà dans le signalement Tracfin – le service antiblanchiment du ministère des finances – qui avait provoqué l’ouverture de l’enquête préliminaire en juillet 2012. « Je connais M. Perez tout comme je connais plein de monde en Afrique et ailleurs », précise au Monde M. Dorent.

Jean-Philippe Dorent est un des cadres dirigeants de Havas, puissante société de communication détenue aujourd’hui à 60 % par le groupe Bolloré, où il est chargé du pôle international. Très actif en Afrique, il s’est notamment occupé en 2010, pour le compte d’Havas (alors détenu à 32,9 % par Bolloré), de la campagne présidentielle guinéenne du candidat Alpha Condé, rentré de son long exil parisien au cours duquel il s’était lié d’amitié avec l’ancien ministre des affaires étrangères, son camarade de lycée Bernard Kouchner, et avec Vincent Bolloré. « Il est exagéré de dire qu’Havas a fait la campagne. En tant que consultant, j’ai fait du conseil, ce qui est mon métier, souligne M. Dorent. Et on a plutôt bien conseillé Alpha Condé que je considère comme un ami et une figure de la lutte africaine contre la dictature et contre l’apartheid. »

M. Dorent a aussi eu la charge d’une partie de la communication du jeune président togolais, Faure Gnassingbé, fils de Gnassingbé Eyadema, resté plus de trente-sept ans à la tête de ce petit pays d’Afrique de l’Ouest.

En février 2014, puis en février 2015, les policiers ont effectué plusieurs perquisitions sur son lieu de travail dans les locaux d’Havas, sixième groupe publicitaire mondial, présidé depuis août 2013 par Yannick Bolloré, 36 ans, le fils du PDG. Ils y ont mis la main sur des éléments qui n’ont plus forcément de liens avec Pefaco et ses casinos africains mais qui ont conduit aux perquisitions menées le 8 avril au siège du groupe Bolloré.

Les conseils de M. Dorent et de son groupe Havas pour la campagne électorale ont-ils facilité l’octroi à Bolloré Africa Logistics des concessions portuaires de Conakry en Guinée et de Lomé au Togo ? A ce titre, le cadre de l’information judiciaire ouverte en novembre 2013 a été élargi au début de l’année 2016 aux faits de « corruption d’agent public étranger ».

Politique africaine et obtention des ports

En novembre 2010, Alpha Condé accède à la magistrature suprême à la suite de la première élection libre du pays, qui sort de cinquante-deux ans de régime autoritaire.

Dans la foulée, en mars 2011, la convention de concession du terminal à conteneurs du port de Conakry, octroyée en 2008 pour une durée de vingt-cinq ans à Getma, filiale du groupe français Necotrans, spécialisé dans la logistique portuaire en Afrique, est rompue. Alpha Condé confie alors la gestion du port à son « ami » Vincent Bolloré. Une bataille judiciaire est alors engagée par Necotrans en France et une longue.

« C’est un fantasme que de penser qu’un coup de main à la campagne d’un candidat à la présidentielle qui faisait figure d’outsider comme Alpha Condé permettrait l’obtention d’un port », balaie M. Dorent.

Au Togo, le groupe Bolloré a remporté en 2010 – année de la réélection de M. Gnassingbé – la concession du terminal à conteneurs du port de Lomé pour une durée de trente-cinq ans. Une décision elle aussi contestée, cette fois par un autre concurrent. Jacques Dupuydauby, ancien associé de Bolloré au Togo, a multiplié les recours judiciaires pour dénoncer les conditions dans lesquelles il considère avoir été évincé. Contacté, Olivier Baratelli, l’avocat du groupe Bolloré, n’a pas souhaité faire de commentaires. De son côté, le groupe Havas n’a pas donné suite à nos sollicitations.

Simon Piel et Joan Tilouine

Source : Le Monde 12/04/2016

Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique Afrique, rubrique Affaires, Notre méthode c’est plutôt le commando que l’armée régulière,

Est-il encore permis d’informer sur les activités du groupe Bolloré ?

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L’audience du procès en diffamation que le groupe Bolloré intente à Bastamag se déroulera le jeudi 11 février, à la 17ème chambre du Tribunal de grande instance de Paris, à partir de 13h. L’audience sera publique. Ce procès pose plusieurs questions essentielles sur la liberté d’informer, en particulier sur les activités des multinationales.

L’audience du procès en diffamation que le groupe Bolloré intente à Bastamag se déroulera le jeudi 11 février, à la 17ème chambre du Tribunal de grande instance de Paris, à partir de 13h. L’audience sera publique.

Le groupe Bolloré estime diffamatoire pas moins de huit paragraphes – ainsi que le titre et le surtitre – d’un article de synthèse publié par Bastamag en octobre 2012 et consacré à la question de l’accaparement des terres, ces appropriations de terres à grande échelle par des fonds d’investissements ou des multinationales, principalement en Afrique et en Asie.

S’appuyant sur des rapports des Nations unies et d’organisations internationales, cet article dressait un état des lieux du mouvement d’accaparement de terres en Afrique, en Amérique latine et en Asie, et des grandes entreprises françaises qui y sont impliquées. L’article mentionne ainsi les activités du groupe Bolloré, via une holding luxembourgeoise, la Socfin, dans lequel le groupe possède de fortes participations. La Socfin possède de multiples filiales qui gèrent des plantations d’hévéas et d’huile de palme en Afrique et en Asie.

En plus de trois journalistes de Bastamag (Nadia Djabali, Agnès Rousseaux, Ivan du Roy), de son directeur de publication de l’époque (Julien Lusson), cette plainte en diffamation vise également le site Rue 89 et son directeur de publication, Pierre Haski, pour avoir cité l’article dans sa revue de presse signalant « le meilleur du web », ainsi que quatre personnes ayant partagé l’article sur leurs blogs (Thierry Lamireau, Dominique Martin-Ferrari, Laurent Ménard et Guillaume Decugis).

Ce procès pose plusieurs questions importantes :

- L’accaparement des terres serait-il devenu un sujet impossible à évoquer sans risquer une longue procédure judiciaire ? Informer sur les mises en cause de la Socfin, dont plusieurs entités du groupe Bolloré sont actionnaires, par des organisations internationales et des communautés locales serait-il tabou ?

- Plus généralement, est-il encore possible d’évoquer les activités du groupe Bolloré et leurs impacts sociaux et environnementaux ? Le groupe Bolloré a déjà, par le passé, attaqué en justice plusieurs médias, dont France Inter suite à la diffusion d’un reportage sur ses activités au Cameroun. Ce procès contre Bastamag intervient dans un contexte où les pratiques de la Socfin au sein de plantations qu’elle possède, en particulier en Afrique de l’Ouest et en Asie du Sud-est, sont toujours pointées du doigt par des organisations de la société civile. Des paysans cambodgiens ont d’ailleurs porté plainte en juillet contre le groupe Bolloré devant le Tribunal de grande instance de Nanterre pour violation des droits de l’Homme et du droit de l’environnement. Au Sierra Leone, six leaders de communautés locales en conflit avec la filiale locale de la Socfin viennent d’être incarcérés.

- Ce procès intervient également dans un contexte où il est toujours question d’instaurer un « secret des affaires » au niveau européen. Cette disposition, si elle entrait en vigueur, entraverait durement toute information critique à l’égard des grandes entreprises et nuirait gravement au nécessaire débat démocratique sur leurs activités.

- Enfin, le fait que plusieurs personnes ou médias qui n’ont aucunement participé à la rédaction et à la publication de cet article soient mises en examen repose la question du statut juridique d’un lien hypertexte, d’une revue de presse ou du partage d’un article via un réseau social ou un agrégateur. Ce sont les fondements du fonctionnement du web qui sont ici remis en cause : les liens hypertextes et le partage de contenus en constituent la principale richesse.

Les pressions du groupe Bolloré à l’encontre de journalistes sont régulièrement au cœur de l’actualité. Le collectif Informer n’est pas un délit, qui regroupe une cinquantaine de journalistes ainsi que l’association Reporters sans frontières, s’interroge sur la censure et la déprogrammation de plusieurs documentaires qui devaient être diffusés récemment par la chaîne Canal+, dont Vincent Bolloré est devenu le principal actionnaire.

Nous rappelons également que Bastamag fait l’objet d’une seconde plainte en diffamation de la part du groupe Bolloré, pour un petit article évoquant en octobre 2014 une rencontre entre des représentants du groupe Bolloré et des délégués de communautés locales africaines et cambodgiennes en conflit avec la Socfin.

La rédaction de Bastamag

Source Bastamag 05/02/2016

Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique Médias, rubrique Internet, rubrique Société, Justice, Citoyenneté,