Les Classiques ou les fondements de la science économique moderne

 

La pensée Classique est à l’origine de la science économique moderne

 

Introduction:

La pensée économique existe probablement depuis l’Antiquité. Le terme économie a pour origine le grec «oicos» «nomos» signifiant littéralement «les règles d’administration de la maison». Mais jusqu’au XVIIIème siècle celle ci ne disposait d’aucune autonomie. Son étude était liée aux autres types de savoirs, tantôt dépendante de la vision philosophique, tantôt de la vision politique ou encore de la vision religieuse. Mais jamais avant le XVIIIème siècle elle n’avait été étudiée en tant que sphère autonome.

La tradition économique tend à faire commencer l’analyse de l’économie comme discipline à part entière avec la parution en 1776 de l’ouvrage qui deviendra par la suite le plus célèbre de l’histoire économique, nous voulons bien sur parler des Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations de l’économiste écossais, Adam SMITH. Ce courant de pensée, qui sera qualifié par la suite, par Marx puis par Keynes de « Classique », dominera largement le XVIIIème siècle et la première moitié du XIXème, jusqu’à l’apparition dans les années 1870 du courant néoclassique.

Cependant, si l’œuvre de Smith constitue un évènement marquant, il ne faut pas croire pour autant à l’absence totale d’analyse économique avant le XVIIIème siècle. Bien au contraire, les physiocrates et notamment leur chef de file, le médecin François Quesnay, posent les jalons de ce que sera l’économie Classique notamment en ce qui concerne la croyance au libéralisme et a l’existence d’un ordre spontané du monde, d’où une hostilité à l’égard de toute intervention étatique dans la sphère économique.

Nous venons ici d’évoqué assez rapidement plusieurs courants de pensée, il s’agira donc dès lors de nous demander en quoi est-ce que, au sein de l’histoire de la pansée économique, la pensée Classique est à l’origine de la science économique moderne?

Nous ferons donc dans une première partie l’analyse de la pensée classique et verrons en quoi elle constitue un tournant dans l’histoire économique, puis dans une deuxième partie nous verrons la postérité de cette pensée, dans l’étude d’autres analyses économiques qui, que ce soit pour revendiquer une filiation ou pour la critiquée, ce sont construits par rapport à la pensée classique, ce qui prouve bien qu’elle est effet fondatrice de la science économique moderne.

I – Les classiques : La naissance d’une pensée économique indépendante.

A – Une recherche sur la nature de la richesse des nations.

1 – Approche dichotomique et la neutralité de la monnaie.

2 – Le problème de la valeur. W incorporé, W cumulé.

B – Une recherche sur la cause de la richesse des nations.

1 – Les vertus du Libre- échange.

2 – Le penchant naturel des hommes à l’échange.

3 – Une contrainte sur l’offre mais pas sur les débouchés.

  • L’état stationnaire et le pessimisme classique.

C – La répartition de la richesse comme ressort de la dynamique capitaliste.

1 – Une société de classes aux intérêts contradictoires

2 – La dynamique de l’accumulation freinée par la baisse des profits.

  • La dynamique grandiose des classiques

  • La science lugubre de Thomas Malthus.

  • État stationnaire

3 – Une contrainte sur l’offre mais pas sur les débouchés.

II – Héritage, hétérodoxie et remise en question de la pensée classique.

A – La révolution marginaliste: héritage et approfondissement de la pensée Classique

1 – Le raisonnement à la marge: La résolution du paradoxe de l’eau et du diamant.

  • rejet de la valeur travail.

2 – Loi de Say, neutralité de la monnaie: approfondissement de la pensée classique, par l’utilisation systématique de modèles mathématisés.

B – L’hétérodoxie marxiste, le dernier des classiques?

1 – l’analyse en termes de classes

  • Baisse tendancielle du taux de profit.

2 – La théorie de la valeur chez Marx.

  • Critique du fonctionnement du système capitaliste.

  • Contre la théorie de la neutralité de la monnaie.

C – La remise en question Keynésienne

1 – Remise en question de la loi de Say.

2 – Remise en question de la neutralité de la monnaie

3 – Intervention nécessaire de l’état dans l’économie.

II Héritage, hétérodoxie et remise en question de la pensée classique

A. Les néoclassiques : révolution marginaliste, héritage et approfondissement

Les néoclassiques dans les années 1870, trois auteurs qui ne se connaissent pas et ne se sont pas concertés écrive chacun des ouvrages qui fondent le néoclassicisme : l’autrichien Carl Menger, l’anglais William Stanley Jevons et le suisse Léon Walras.

Ils sont dans une démarche micro-économique dans la mesure où ils s’intéressent aux comportements individuels.

  1. Le raisonnement à la marge dans un univers de rareté

Abandon de la théorie de la valeur travail et adoption de la théorie de la valeur utilité.

L’utilité mesure la satisfaction globale qu’un individu retire de la consommation d’un bien. Le niveau d’utilité dépend donc de la quantité consommée et de la rareté d’un bien.

Raisonnement à la marge : la valeur économique résulte de l’utilité marginale.

Utilité marginale : accroissement de l’utilité procuré par la consommation d’une unité supplémentaire d’un bien. Elle est décroissante.

Exemple : J’achète un short. Je suis très contente j’ai enfin le short que je voulais. Si j’en achète un deuxième ma satisfaction (l’utilité marginale) sera moindre que celle que m’a procuré l’achat du premier c’est cool mais j’en avais déjà un.

Cela explique le paradoxe de l’eau et du diamant : l’eau étant en quantité illimitée, sa valeur marginale est très faible (j’obtiendrais peu de satisfaction à consommer une 15ème bouteille d’eau) tandis que le diamant est rare, lui aussi m’apporte une satisfaction (celle de posséder un diamant) je serais prête à offrir beaucoup pour en avoir un deuxième donc l’utilité marginale est élevée et la valeur aussi.

  1. La loi de Say / loi des débouchés et la neutralité de la monnaie : adhésion et mathématisation des théories classiques.

Les néo-classiques y adhèrent et approfondissent ces théories. Classiques sont essentiellement théoriques tandis que les néoclassiques instaurent l’utilisation systématique des modèles mathématisés (courbes, fonctions…) qui donnent au modèle une dimension empirique.

Le modèle de Solow et les autres modèles de croissance (croissance endogène) sont les plus caractéristiques des modèles mathématisés : modèle de la croissance avec une fonction de production à deux facteurs (capital et travail) plus progrès technologique mais sans savoir d’où provient ce progrès.

B. L’hétérodoxie marxiste : « le dernier des classiques » (Marx :1818-1883)

C’est Marx qui donne le nom de « classiques ».

  1. Marx reprend les classiques

Raisonne comme eux en terme de classes même si ce ne sont pas les mêmes classes. Ouvriers / Capitalistes / Entrepreneurs (théorie de répartition classique) différent de Prolétaires / Bourgeois (bourgeois exploitant les prolétaires et accaparant le surplus).

Rejoint les classiques sur la théorie de la valeur travail. Distinction de la valeur d’usage (subjective) et de la valeur d’échange qui ne peut être déterminée que par la valeur travail.

Rejoint les classiques sur la baisse tendancielle du taux de profit.

  1. Divergences et critiques du classicisme

Capitalisme : parce qu’il s’appuie sur la propriété privée des moyens de production, et recherche le l’accumulation du capital par le biais du profit repose sur la théorie économique classique.

Il est selon Marx voué à l’échec car contient des contradictions en son sein qui le mèneront à une autodestruction.

But du capitalisme : augmenter le profit sans cesse. Donc course à la productivité et concurrence sur le marché. Le développement continu des techniques, permet de produire de plus en plus mais :

  • La technique offre la possibilité d’une distribution quasi gratuite de plus en plus de services (surtout dans les domaines de la connaissance et de l’information) : contradictoire avec la propriété privée des moyens de leur production… Droit de propriété = enjeu majeur du capitalisme avec la création d’une rareté artificielle nécessaire au bon fonctionnement du marché et à la réalisation des profits. Si les produits ne sont pas rares, ils n’ont plus de valeur.

  • Le progrès technique augmente la productivité. Les prix diminuent alors et font disparaître les entreprises les moins rentables, augmentant la classe prolétarienne. Cette classe a de plus en plus de mal à acheter les marchandises produites par le système.

  • Donc machinisation du capital.Or le profit repose sur la différence entre la valeur produite par le travail et le salaire est la extorquée par le capitaliste.Les machines ne produisent pas de sur-valeur…Baisse tendancielle du taux de profit. Donc la logique capitaliste conduit à son autodestruction.

Marx s’oppose aux classiques sur la question de la neutralité de la monnaie. Cette critique est plutôt développée par Keynes.

C. La remise en question keynésienne (Keynes :1883-1946)

Contexte de la crise de 1929. Pourquoi il y a une crise si la théorie des néoclassiques et des classiques est infaillible ?

  1. Remise en cause de la loi de Say

L’économie n’est pas un circuit fermé autorégulateur où l’offre crée sa propre demande.

Théorie classique : l’argent de l’épargne réinjectée dans le la dynamique économique et devient source d’investissement qui devient source de distribution de salaires qui devient source de conso.

Trop d’épargne n’est pas forcément réinvestie. Dans ce cas baisse de la demande. Les entreprises anticipent une diminution continue de la demande et baissent leur investissement. Elles embauchent moins donc chômage. Donc baisse de la consommation : prophétie auto réalisatrice.

Crise !!!

De plus en tant de crise les gens ont une préférence pour l’épargne liquide. C’est une fuite dans le circuit.

  1. Neutralité de la monnaie

Dans un monde économique dominé par l’incertitude il est rationnel de désirer l’argent en lui-même. La monnaie prend donc une valeur (valeur-refuge).

Pour empêcher une précipitation vers la liquidité monétaire le taux d’intérêt intervient. Selon qu’il est plus ou moins élevé les gens préfèrent tésoriser (épargner en monnaie liquide) ou épargner à la banque.

Si il y a trop de tésorisation il n’y a pas assez de demande donc l’entreprise n’entreprend pas donc équilibre de sous-emploi.

  1. L’intervention de l’État

Le marché est faillible, il ne peut pas s’auto-réguler et échapper aux crises. Il mène parfois à un équilibre de sous emploi. C’est l’État qui doit jouer le rôle de régulateur.

Il doit soutenir la demande :

  • Par la politique monétaire

  • Par la politique budgétaire : dépenses publiques qui génèrent des revenus et donc augmentent indirectement la demande. Par ex : politique des grands travaux.

Conclusion.

Au terme de cette analyse la réponse à la question posée est évidente: oui les classiques sont bien les fondateurs de la science économique moderne. Ils en jettent les bases, en définissent les pourtours. Leur apport, notamment en matière d’émancipation de la science économique est considérable. Et si le coté scientifique est surtout développé dans l’analyse néoclassiques, il n’en demeure pas moins que la démarche et la pensée Classique avait la rigueur de la démonstration scientifique.

Enfin, si leurs conclusions ont souvent été réfutées, il convient tout de même de remarquer que tous les grands auteurs, ou courant de pensée qui viendront après les classiques, se définiront ou se positionneront toujours par rapport à eux: soit pour s’inscrire dans une filiation, soit pour les critiquer, soit pour complètement les remettre en question.

Bibliographie:

La pensée économique 1 / Des mercantilistes aux néoclassiques.

Daniel Martina

Auteurs et grands courant de la pensée économique.

Guillaume Vallet

La pensée économique classique 1776-1870.

Joël-Thomas Ravix.

Les grandes théories économiques.

Bernard et Dominique Saby.

L’économie aux concours des grandes écoles.

Sous la direction de C.-D Echaudemaison

Analyse économique et historique des sociétés contemporaines.

Sous la direction de Marc Montoussé.

David Graeber : les « Mésopotamiens, qui n’avaient pas de monnaie, pratiquaient le prêt à intérêt »

L'anthropologue anarchiste David-Graeber. Photo Jennifer S Altman

Avec son livre sur l’histoire de la dette, l’anthropologue britannique David Graeber jette un autre pavé dans la mare : la plupart des économistes se trompent sur la nature de la monnaie, du crédit et de l’endettement. Un livre « fascinant « , juge Gillian Tett dans le Financial Times.

Selon le schéma classique présenté par les historiens de l’économie depuis Adam Smith, la monnaie a remplacé le troc, et le crédit s’est développé par la suite. C’est faux, écrit Graeber : des relations de crédit et, donc, d’endettement très complexes ont de loin précédé l’invention de la monnaie?; quant au troc, il a toujours été un pis-aller, et ne s’est vraiment développé que dans des situations particulières ou de crise. En 3200 avant notre ère, les Mésopotamiens, qui n’avaient pas de monnaie, pratiquaient le prêt à intérêt et inscrivaient les transactions sur des tablettes. C’est cette  » monnaie virtuelle  » qui est à l’origine de la monnaie, et non le troc, conclut Graeber après avoir passé en revue toutes les civilisations connues.

Une vieille illusion
Analysant ensuite les grands cycles de l’histoire économique depuis l’Antiquité, il voit se dessiner deux types de périodes, marquées par une plus ou moins grande préférence pour le crédit. Ainsi, l’Empire romain privilégiait le paiement cash (en métal précieux), tandis que le Moyen Âge européen développait une préférence pour le crédit. Plus récemment, l’abandon de l’étalon-or, en 1971 a engagé l’Occident dans une nouvelle phase de préférence pour le crédit, et donc la monnaie virtuelle. En devenant excessive, cette inclination a conduit aux dérèglements actuels. Dans le passé, elle a fait chuter des empires. Ainsi de Rome, qui avait fini par abandonner la préférence pour le cash.

Pour Graeber, par ailleurs anarchiste patenté, la propension des économistes à négliger le rôle fondamental de la dette dans les sociétés est liée à un déni : ils n’aiment pas reconnaître que le crédit est au cœur des relations de domination. L’endettement est une construction sociale fondatrice du pouvoir. Les débiteurs insolvables ont nourri l’esclavage. Aujourd’hui, les emprunteurs pauvres, qu’il s’agisse de particuliers des pays riches ou d’États du tiers-monde, sont enchaînés aux systèmes de crédit. Forts de ce déni, les économistes entretiennent une vieille illusion : celle que l’opprobre est forcément à jeter sur les débiteurs, jamais sur les créditeurs. En sanskrit, en hébreu, en araméen, un même mot désigne la dette et la culpabilité. Le préjugé a la vie dure. L’histoire récente le montre, les États ont davantage tendu à protéger les créanciers. Le FMI et les agences de notation ont aussi été créés pour cela. Et nous avons oublié une leçon déjà enseignée par les dirigeants mésopotamiens : à partir d’un certain moment, si l’on veut éviter l’explosion sociale, il faut savoir effacer les dettes,  » effacer les tablettes « , dit Graeber. Le premier mot recensé dans une langue pour désigner la liberté est le sumérien amargi, qui signifie être libéré de sa dette (et, littéralement, avoir le droit de retourner à sa mère).

Le problème des économistes est qu’ils  » ignorent les relations humaines qui ne sont pas appréhendées par l’économie formelle » » dit Graeber. Que le Financial Times tresse des couronnes à cet anthropologue anarchiste en dit long sur le désarroi du monde financier.

Olivier Postel-Vinay (Book)

Voir aussi : Rubrique Livre, Essais, Dette les 5000 premières années, rubrique Histoire, rubrique Sciences humaines,