Incontournable Emmanuel Todd : « Les élites sont affligeantes, mais le peuple est décevant »

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Le JDD – Qui est Charlie ?, paru au Seuil en 2015, a suscité une immense polémique.

Emmanuel Todd - Mon modèle expliquait, statistiquement, le comportement de la moitié des manifestants du 11 janvier 2015. Lors de la sortie du livre, des gens qui se pensaient bons, justes et républicains, mais que je décrivais comme égoïstes, islamophobes et antirépublicains, ont fait une crise. J’avais écrit que la France avait fait un gros accès d’hystérie pendant et après la grande manifestation. Quelques mois plus tard, la parution de Qui est Charlie ? a produit un petit accès d’hystérie. N’importe quel psychiatre admettrait que le livre a touché juste. Bien des “Charlie” ont été dévoilés à eux-mêmes.

« Avec Qui est Charlie?, j’ai fait mon devoir d’intellectuel. J’ai fait face à mon pays. »

Comment avez-vous vécu la violence des attaques?

Au-delà de la polémique, je prends acte que j’appartiens au camp des vaincus. Le livre n’a pas redressé la situation. On continue dans l’obsession de l’islam. Les gens que je critique dans le livre, comme Finkielkraut et Zemmour, représentent maintenant l’idéologie dominante. La dernière fois que j’avais vu Alain Finkielkraut, lors d’un déjeuner que vous aviez organisé, nous étions dans deux camps opposés mais de force égale. A l’époque, il souffrait d’un lumbago ; aujourd’hui, il siège à l’Académie française. Et je suis une sorte de paria. Mais je suis fier d’avoir écrit ce livre. Si j’étais croyant, je dirais que je me sens, en tant qu’être humain, justifié par ce bouquin. Quatre millions de personnes ont défilé dans la rue et j’ai écrit : « Non, vous n’êtes pas des gentils. » On m’a beaucoup dit, à l’époque, que j’étais un mauvais Français. Je suis tombé récemment sur un exemplaire de Pour l’Italie (1958), de Jean-François Revel. Il y rappelle que les gens qui représentent la France dans les manuels scolaires ont été souvent de leur temps des parias. La force de la France, c’est de produire des individus qui sont capables de critiquer la France. Face à la violence des réactions, qui m’a rendu malade, je me suis posé des questions. Allais-je devoir être breton, ou redevenir juif ? Finalement, je me suis dit « je vais être vieux » : c’est plus simple et plus réaliste comme identité. Mais le texte de Jean-François Revel, qui fut l’un de mes maîtres, m’a rappelé que j’ai fait mon devoir d’intellectuel. J’ai fait face à mon pays.

La journaliste Elisabeth Lévy vous décrit comme un « brillant savant » doublé d’un « idéologue énervé ».

C’est ça, la grandeur de la France : on peut dire ce que l’on veut et même n’importe quoi.

Comment appréhendez-vous l’élection présidentielle de 2017 ?

Nous sommes en pleine désagrégation du système. L’élection est une pure comédie. La constitution de la Ve République fait en théorie du président un monarque. En vérité, la France est dans la zone euro, nous ne contrôlons plus notre monnaie, nous avons perdu la maîtrise du budget et du déficit, et, à l’heure de la globalisation, notre président n’a plus aucun pouvoir. La France est prisonnière d’une zone euro dont le patron est l’Allemagne. Les gens confondent vote et démocratie, croient que s’exprimer, c’est décider. Mais il faut que le vote représente la nation entière et que le président élu ait un réel pouvoir, et qu’il respecte ses électeurs, pour que l’on soit dans une véritable démocratie. Aucune de ces conditions n’est réalisée. La primaire de la droite a été une mascarade avec un sous-électorat de droite atypique, vieux et riche, se choisissant un thatchérien qui a trente ans de retard. Symétrique, le sous-électorat de gauche a choisi Hamon et sa version revenu minimum du “on rase gratis”. C’est la fête. Tout est permis. Grâce à Hollande, nous savons qu’il n’y a plus d’exécutif en France. Nous allons désigner celui qui va nous représenter à Berlin.

« Les élites trahissent le peuple, mais le peuple est médiocre. »

Vous sentez-vous des accointances avec le programme économique de Marine Le Pen?

J’ai suffisamment pris la défense des Français d’origine musulmane pour que mon rejet de Marine Le Pen soit un fait d’évidence. Et je ne dédouane pas ses électeurs. Je ne suis pas un politicien, et j’ai été libéré de mon patriotisme naïf par la sortie de Qui est Charlie ? Je ne me sens plus obligé de dire que les Français sont merveilleux. Les élites sont affligeantes, mais le peuple est décevant. Les gens du Midi de la France n’ont aucune excuse pour voter FN parce qu’ils ne vivent pas dans le naufrage industriel. Les gens du Midi qui votent Front national doivent être jugés pour ce qu’ils sont : de purs racistes anti-Arabes. Quant aux ouvriers du Nord, ils pourraient lutter pour l’égalité en votant pour Mélenchon. Ils préfèrent en majorité taper sur plus faibles qu’eux, les immigrés, les Arabes. Les élites trahissent le peuple, mais le peuple est médiocre. La société française est un ramassis d’égoïsme et de ressentiment, dans toutes les couches sociales. Les Français se comportent mal et il faut le leur dire. S’ils continuent, l’histoire les punira, par une vraie perte de liberté et une vraie chute de leur niveau de vie.

Dans ce contexte, Marine Le Pen avance une vérité : il faut sortir de l’euro et pratiquer le protectionnisme. Mais la condition première du succès, pour mener à bien un changement aussi drastique, ce serait la solidarité nationale et la fraternité. L’épreuve est à aborder en commun, par tous les Français. Or, parmi les Français, il y a ceux qui sont d’origine arabe ou musulmane. Avant même l’épreuve, le Front national divise la société. À quelle condition pourrions-nous le prendre au sérieux ? Soyons réalistes, laissons-lui son fond de commerce anti-immigrés ; il ne faut pas rêver. On pourrait toutefois prendre Marine Le Pen au sérieux si, à la suite d’une crise spirituelle, elle traçait une ligne claire entre les Français d’origine maghrébine, qui sont des Français pleins et entiers, et l’immigration actuelle et à venir. Le FN ne serait toujours pas gentil, mais il révélerait au moins une envie sérieuse de gouverner.

Pour qui allez-vous voter à la présidentielle de 2017 ?

Lors de la sortie de Qui est Charlie ?, on m’a signifié que je n’étais plus un vrai Français. J’en ai tiré une conclusion logique et me suis d’abord retiré le droit de vote. De plus, le poids des vieux plombe les élections en France et j’ai 65 ans. Pourquoi ne pas donner l’exemple du retrait? M’abstenir ne serait pas une souffrance : aucun des candidats ne m’est totalement compréhensible. Mais nous sommes en phase terminale et peut-être y aura-t-il urgence à voter. Qui sait ? D’emblée, il y a des gens pour lesquels je ne pourrais pas voter comme François Fillon, Marine Le Pen ou Benoît Hamon.

Vous allez voter pour Emmanuel Macron ?

Non, impossible aussi, évidemment. Je ne l’ai pas cité car j’avais oublié son existence. J’ai une sympathie instinctive pour Emmanuel Macron à cause de son mariage inhabituel. Il a été capable de défier le monde sur un sujet grave. Il a eu, à un moment de sa vie, un courage que je n’aurais pas eu. J’ai regardé le débat télévisé. J’ai apprécié son naturel, au milieu de tous ces vieux crabes. Il est exceptionnel d’assurance pour ne rien dire. Mais il a un programme, très clair, amalgame de tous les lieux communs du système bancaire. Le côté sympathique, c’est que la banque n’est pas raciste. Les gens qui ne s’intéressent qu’à l’argent n’ont rien contre les immigrés. Et puis lui aussi veut obéir à l’Allemagne.

« Benoît Hamon légitime l’idée qu’il n’y a pas de problème avec l’euro. »

Vous renvoyez dos à dos Benoît Hamon et François Fillon ?

J’ai une détestation particulière pour Benoît Hamon à cause de son discours sur une quantité de travail limitée qui devrait nous amener à accepter 10% de chômage et faire des Français des assistés. Mais ce taux de 10% est dû à l’appartenance à la zone euro. Benoît Hamon légitime l’idée qu’il n’y a pas de problème avec l’euro. C’est un sous-marin de l’Inspection des finances et du delorisme. C’est aussi un apparatchik archétypal, qui n’a jamais travaillé et produit. Il est normal qu’il ne croie pas au travail, ça ne lui est jamais arrivé. Je ressens le discours de Benoît Hamon comme un facteur de passivité et de corruption morale. Dans le cas de François Fillon, il y a tout ce que l’on sait déjà : il vit dans son monde, il aime l’argent, il est sorti de la réalité… Mais ce qui reste scandaleux, c’est la manière dont la droite n’a pas été capable de s’en débarrasser. Nous nous plaignons de l’incivilité dans les banlieues, mais nous posons-nous la question de l’effet moral sur la jeunesse d’une droite, dite républicaine, qui soutient un candidat mis en examen pour détournement de fonds publics et escroquerie?

Aucun candidat ne trouve grâce à vos yeux ?

Si je décidais de voter, les deux candidats vers qui je pourrais éventuellement me tourner seraient Jean-Luc Mélenchon et Nicolas Dupont-Aignan. Ils ressemblent à des êtres humains. Jean-Luc Mélenchon est un homme de gauche, courageux sur la question allemande, mais mou sur les priorités : échapper à l’euro mortifère et passer au protectionnisme raisonnable. Mélenchon papote trop sur des sujets secondaires comme les institutions. Il n’est pas réaliste sur le plan géopolitique. Sortir de l’Otan ? Surtout pas ! Si l’on veut échapper à Berlin, il va falloir s’appuyer sur Washington. C’est juste le moment d’être pro-américain. La réflexion de notre gauche sur les États-Unis frôle le degré zéro : « Trump est méchant. » Aucun intérêt. En ce qui concerne Dupont-Aignan, sa constance patriotique force l’admiration et il a une netteté comme personne qui manque à Jean-Luc Mélenchon. Il y a un problème pour moi avec Dupont-Aignan : il est de droite et je suis de gauche. Mais j’adorerais que les électeurs de droite, touchés par la grâce patriotique et sociale, votent en masse pour Nicolas Dupont-Aignan !

« Pour ce qui concerne la compréhension de la dynamique historique générale, j’ai plutôt assuré. »

Le clivage droite/gauche ne serait-il pas remplacé par un clivage fermé/ouvert ?

Toute personne doit se situer sur deux axes : le patriotisme et le clivage droite/gauche. Je suis patriote et de gauche. Je n’ai par ailleurs aucune leçon d’ouverture au monde à recevoir : j’ai été formé à la recherche en Angleterre, 95% des livres que je lis sont en anglais, un tiers de mes e-mails sont avec des Japonais. Voici bien l’ultime escroquerie : ceux qui évoquent le clivage fermé/ouvert se pensent évidemment ouverts. Mais ces types représentent en général la quintessence de la franchouillardise. Ils ignorent le monde, le retour général au protectionnisme, notamment aux États-Unis, qui ont pourtant lancé le libre-échange. Partout, hors de France et d’Allemagne, on considère la zone euro comme le boulet de l’économie mondiale. Il y a plus d’ouverture au monde dans un syndicaliste CGT que dans Pascal Lamy, ex- “patron” de l’Organisation mondiale du commerce.

Comment vit un intellectuel en politique?

Je suis un chercheur. Pour ce qui concerne la compréhension de la dynamique historique générale, j’ai plutôt assuré : j’ai prédit, entre autres, l’effondrement du système soviétique, l’affaiblissement du système américain, les révolutions du monde arabe, le dysfonctionnement de l’euro. Mais s’il y a un domaine dans lequel j’ai montré ma totale incompétence, c’est bien la perception des individus. Comme psychologue, je suis nul. Je suis un chercheur en chambre et un introverti contrarié. Je ne sens vraiment bien les êtres humains qu’à travers des agrégats statistiques. Ainsi, toute ma vie, j’aurai surestimé le niveau de moralité des politiques et le sens de l’humour des Français. Comprendre les individus, c’est le principal, et c’est pour ça que sur ma pierre tombale, j’aimerais comme épitaphe : « Je n’ai rien compris, mais c’était génial. »

Pierrick Tillet

Source : Le JDD 09/04/2017

Voir aussi : Rubrique Livre, rubrique Politique,

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